Chapitre 10
Réunion & Séparation
1803. Six ans après la mort de son père, Christopher Brandon, vingt-trois ans, avait quitté son régiment établi aux Indes, et était retourné à Delaford où son frère aîné régnait désormais en tant que propriétaire. Lorsqu'il arriva dans la maison familiale, de nombreux souvenirs d'Eliza le frappèrent de plein fouet, enserrant son cœur tandis qu'il marchait lentement au milieu de l'allée de rosiers, lieu où il se revoyait courant après Eliza qui riait aux éclats. Il attendit de reprendre ses esprits avant d'aller trouver son frère et celle qui était devenue sa belle-sœur et entamer la conversation qui le hantait depuis longtemps.
« Tiens, le retour du fils prodigue ! s'exclama James Brandon d'un air moqueur en le voyant arriver. Ton séjour aux Indes te fait du bien : tu as pris des couleurs ! »
Le Colonel Brandon s'exhorta au calme tandis qu'il saluait son frère avec froideur, sans répondre à la raillerie.
« Comment vas-tu, James ? demanda-t-il.
- Je vais bien... »
Brandon regarda autour de lui : rien n'avait changé depuis son départ forcé pour les Indes... Chaque chose était à sa place... Seuls les occupants des lieux n'étaient plus les mêmes. Brandon risqua un coup d'œil vers la porte du petit salon, dans laquelle il supposait qu'Eliza se trouvait.
« Si tu cherches Eliza, autant mettre fin tout de suite à tes espoirs. » lança James Brandon.
Christopher le regarda en fronçant les sourcils.
« Que veux-tu dire ? Lui est-il arrivé quelque chose ? » demanda-t-il, soudain inquiet.
James Brandon poussa une exclamation dédaigneuse.
« Il aurait mieux valu...
- James...
- Eliza s'est enfuie. »
Christopher Brandon regarda son frère, frappé de stupeur, essayant de comprendre ce qu'il venait d'entendre.
« Mais... comment... Depuis combien de temps ? »
James éclata d'un rire sans joie et se servit un verre de brandy.
« Cela fait bien quatre ans. Eh oui... Elle a jugé bon de disparaître avec le premier homme lui montrant un semblant d'affection. J'imagine que tu es fier de toi, avec tes idées si arrêtées sur l'amour : ça lui est monté à la tête !
- Eliza n'a pas eu besoin de moi pour avoir ces idées si arrêtées comme tu le dis, répliqua sèchement Christopher. Mais... pourquoi ? Pourquoi ne l'as-tu pas empêché de partir ? s'exclama-t-il. Pourquoi ne m'as-tu pas prévenu plus tôt ?
- Elle a décidé de faire ça derrière mon dos, voilà pourquoi ! Et jamais je ne t'aurais donné une occasion de couvrir la famille de honte en te laissant la rejoindre. Et puis de toute manière, une de plus ou une de moins...
- Tu parles de ta femme, James ! » s'exclama Christopher avec colère.
James haussa les épaules.
« Oui... Une femme qui ne m'a jamais aimé et que je n'aimais pas vraiment non plus, soyons honnêtes !
- Et tu es étonné qu'elle se soit enfuie ? » demanda amèrement Christopher.
James eut un sourire ironique.
« Non... à dire vrai, je suis plus heureux ainsi, Christopher... et elle aussi. Après tout, elle est partie avec un autre pour vivre ce grand amour dont elle rêvait tant, et moi je suis libre d'amener n'importe quelle femme à Delaford sans subir les lamentations d'Eliza ! »
Christopher serra les poings, tremblant de fureur.
« Tu veux dire que tu amenais tes maîtresses ici, sous les yeux d'Eliza ? demanda-t-il d'une voix vibrante d'indignation.
- Cesse de te comporter en jeune garçon effarouché, veux-tu ? Lowick a raison, tu es vraiment pathétique... répliqua James en se servant un nouveau verre de brandy.
- Dans la bonne société on me traiterait de gentleman et je me moque éperdument de ce que peut penser Lowick de moi ! Il ne vaut guère mieux que toi ! »
James sourit et fit tourner son verre dans sa main, agitant le liquide ocre à l'intérieur.
« Où est-elle désormais ? Sais-tu avec qui elle est partie ? demanda Christopher, organisant mentalement les recherches qui devaient être effectuées pour retrouver sa belle-sœur.
- Non... Mais je te déconseille de te mettre à sa recherche. Ce que tu vas découvrir te décevras et tu seras obligé de te rendre compte que celle que tu aimais est devenue une traînée ! » déclara James Brandon d'un air satisfait, comme si la détresse de son frère le réjouissait.
Christopher ne put retenir son poing qui alla s'écraser violemment contre la mâchoire de James, effaçant le sourire satisfait qu'il arborait et renversant le verre de brandy sur le sol.
« Comment oses-tu dire cela avec tant de sadisme, tant de perversité alors que c'est toi qui l'as rendu ainsi ! Toi qui l'as forcé à disparaître de la bonne société à cause de ta froideur et ton mépris à son égard ! » s'écria-t-il avec colère et indignation.
James porta une main à sa mâchoire, grimaçant de douleur, regardant son jeune frère avec hargne.
« Sors d'ici avant que je ne te fasse expulser de Delaford ! » lança-t-il d'un air plein de mépris.
Christopher quitta le salon, les mains tremblantes. Cela ne lui ressemblait pas de s'emporter ainsi, mais son frère était allé trop loin. Beaucoup trop loin en s'attaquant à Eliza de cette manière. Il s'arrêta un instant, s'adossant contre un mur. Il inspira profondément afin de se calmer, remettant de l'ordre dans ses idées, s'empêchant de penser à l'entretien qu'il venait d'avoir avec son frère afin que sa colère ne reparte pas de plus belle. Eliza s'était enfuie...
Elle avait compromis sa réputation en quittant un mari qui ne l'aimait pas pour partir avec un homme qui, Brandon le souhaitait, l'aimait autant qu'elle le désirait. Dire qu'il avait cru que son frère réussirait à s'assagir et à la rendre heureuse ! Il s'était accroché à cette idée pour ne pas sombrer dans la folie lorsque son père les avait séparés lui et Eliza. Son dernier souvenir d'elle était son visage baigné de larmes derrière la fenêtre de sa chambre, avant qu'il ne soit expulsé de force de Delaford après avoir cherché à s'y introduire discrètement pour récupérer celle qu'il aimait. Il avait tenté d'y retourner par la suite, mais Mr. Brandon avait donné des instructions strictes pour que les grilles lui soient fermées et qu'il ne mette pas un pied à l'intérieur du domaine. Peu de jours après, le mariage était célébré et Brandon, dévasté par la nouvelle, n'avait eu d'autres choix que de s'enrôler dans l'armée, comprenant que tant pour lui que pour Eliza, il valait mieux qu'ils ne se recroisent pas de sitôt sous peine de mourir de douleur. A présent tout était terminé. Eliza était perdue à jamais. La douleur présente dans le cœur de Brandon lui était indescriptible, mais il la sentait avec une force peu commune, qui l'obligea à attendre encore quelques minutes avant de se remettre à marcher.
Avant de partir, il croisa Mr. Carlton, le fidèle majordome de Delaford. Il le salua, véritablement heureux de voir un visage ami après le flot de haine qu'il avait reçu à son arrivée.
« Monsieur Brandon ! Enfin, je veux dire, Colonel Brandon ! Quel bonheur de vous revoir ici ! » s'exclama Mr. Carlton avec émotion.
Brandon lui serra la main, non moins ému.
« Votre bonheur est partagé, Mr. Carlton. Comment allez-vous ?
- Oh... depuis que vous êtes parti, rien n'est plus pareil... répondit tristement le majordome. Sans parler de la fuite de Mrs. Brandon... Quelle peine, mon Dieu ! Quelle peine... »
Le Colonel Brandon fut vivement touché par la démonstration d'affection que Mr. Carlton témoignait. Il lui pressa la main avec sollicitude.
« J'imagine que vous avez fait de votre mieux pour aider Mrs. Brandon...
- Bien évidemment, Monsieur ! répondit vivement Mr. Carlton avec dignité. La pauvre ne pouvait compter que sur moi depuis le départ de Mrs. Dorothy. Il ne faut pas la blâmer, mais elle n'a pas voulu rester après votre départ forcé. Elle a donné sa démission, souhaitant ainsi monter son mécontentement à Monsieur votre père. Mais nous correspondons souvent... »
Brandon ressentit beaucoup de tendresse à l'égard de Mrs. Dorothy, qui était comme une deuxième mère pour lui et dont la fidélité à son égard ne se démentirai jamais jusqu'à sa mort. Ne pouvant davantage garder le silence sur ses espoirs, il demanda à Mr. Carlton s'il avait une idée de l'endroit où était partie Eliza et avec qui elle s'était enfuie.
« Je sais que c'est un artiste... un peintre. Georges... oui, il me semble qu'il s'appelle Georges, mais je n'en sais pas plus. Elle m'a dit qu'il logeait dans la capitale. »
Le Colonel Brandon hocha la tête, pensif. Ses recherches allaient être laborieuses...
Il prit congé de Mr. Carlton en le remerciant vivement pour ces informations, le priant de lui écrire s'il apprenait quelque autre renseignement. Il savait où loger à Londres. Un de ses camarades, Sir John Middleton, vivait désormais à Barton Park, mais il savait que durant l'hiver lui et son épouse séjournaient à Londres. Il l'avait cordialement invité à venir leur rendre visite. L'amitié entre quelqu'un de si exubérant que Sir John avec un homme aussi grave que le Colonel Brandon ne manquait pas de surprendre, mais c'était le fond de ces deux hommes qui les avaient rapprochés. Sir John appréciait l'intelligence et le caractère réservé du colonel tandis que ce dernier trouvait en cet homme si jovial une animation à sa vie, la générosité de Sir John effaçant tout ce qui pourrait frôler l'impolitesse dans sa manière de poser des questions gênantes aux personnes, comme Marianne s'en rendrai compte des années plus tard.
Trois jours plus tard, le Colonel Brandon était à Londres, où sa venue chez les Middleton causa une joie tellement vive chez ses occupants qu'il fut hors de question pour lui de séjourner ailleurs que chez eux. Brandon les remercia chaleureusement pour leur hospitalité et fit ainsi la connaissance de Mrs. Jennings, femme aussi exubérante que son gendre alors que l'épouse de ce dernier était la froideur et la dignité même. Seule la fille cadette de Mrs. Jennings avait le caractère de cette dernière doublé d'un rire strident et toujours prompt à s'élever.
« Dites-donc Sir John ! Vous avez oublié de préciser que votre Colonel Brandon était aussi charmant ! s'exclama Mrs. Jennings d'un air de reproche enjoué envers son gendre.
- Voyons, Mère ! la reprit Lady Middleton. Ne dites pas de telles choses. Vous risquez de mettre le Colonel mal à l'aise... »
Mrs. Jennings eut un regard malicieux devant le sourire poli, mais effectivement gêné du Colonel Brandon.
« Allons, vous allez vite vous habituer à mes manières, Colonel ! Je parie que vous n'êtes pas un homme qui s'emporte ou rougit facilement, ce qui me permet de vous taquiner à mon aise. Généralement, je ne me permets ce genre de choses qu'aux personnes que j'estime et qui me plaisent ! s'exclama-t-elle d'un air amusé.
- Dans ce cas, je me trouve flatté par votre jugement. » répondit courtoisement le Colonel en s'inclinant.
Charlotte Jennings éclata de rire et agita son éventail d'un air excité.
« Oh Maman ! Vous voyez comme Sir John a vu juste ? Il nous a prévenues que vous risqueriez de réagir ainsi, Colonel ! s'exclama-t-elle.
- Il faut croire que Sir John me connaît plutôt bien. » répondit Brandon en souriant à son ami.
Sir John Middleton le regarda en lui rendant son sourire. Il avait attentivement observé son ami lorsqu'il était arrivé et il lui trouvait l'air plus grave que d'ordinaire. Désireux de savoir s'il voyait juste, il lui proposa une promenade en ville. Le Colonel accepta et ils descendirent prendre l'air dans les rues de Londres.
« Maintenant que nous sommes entre hommes, mon ami, j'aimerais savoir ce qui vous arrive. Vous avez un air si grave... plus grave que d'habitude ! Je suis prêt à parier que votre retour chez vous ne s'est pas passé tel que vous l'aviez prévu... » déclara Sir John avec compassion.
Le Colonel Brandon fut surpris de la perspicacité de son ami décidément très observateur.
« Vous avez vu juste, en effet... Mon retour à Delaford m'a appris une triste nouvelle concernant ma belle-sœur, mais je ne... »
Il aurait aimé se confier, mais il se demandait si parler de la fuite d'Eliza avec un artiste ne la ferait pas voir d'un mauvais œil par son ami. Pourtant, quelque chose en lui le poussa à se confier. Peut-être Sir John connaissait-il ce Georges avec qui Eliza s'était enfuie ? Il lui raconta toute l'histoire, ainsi que les maigres informations qu'il avait pu obtenir. Sir John fut indigné par la manière avec laquelle Eliza et son ami avaient été traités et se déclara fort mortifié par la situation dans laquelle se trouvait Mrs. Brandon. Il souleva l'idée qu'elle et son séducteur étaient sans doute dans un petit logement misérable ou une auberge, ce qui confirma l'hypothèse du Colonel Brandon qui partit dès le lendemain à la recherche d'Eliza, n'hésitant pas à demander à des personnes à l'aspect douteux dans les quartiers les plus malfamés de Londres s'ils ne connaissaient pas un artiste peintre du nom de Georges.
Il s'avéra que l'artiste avait réussi à se faire une petite réputation et logeait en tant que locataire à Berkeley Square. Malheureusement, il s'était séparé d'Eliza quelques mois après leur fuite et il ignorait désormais où elle était, ne souhaitant pas particulièrement la revoir. Tous les espoirs qu'avait eus le Colonel Brandon en retrouvant la trace de cet homme basculèrent, le plongeant à nouveau dans l'abattement le plus profond. Il n'avait désormais plus aucune piste et avait pour seul recours de visiter quelques quartiers pauvres pour tenter de trouver le visage d'Eliza parmi ces gens défavorisés.
Six mois s'étaient écoulés lorsqu'il revint à Delaford, suite à une lettre de Mr. Carlton lui indiquant que James Brandon avait remarqué que la pension légale qu'il versait à Eliza ne correspondait pas à sa fortune. La jeune femme avait sans doute vécu au-dessus de ses moyens durant un certain temps et avait été obligée de vendre son argent pour ne pas avoir de problèmes avec ses créanciers. Le Colonel se demandait comment son frère allait le recevoir après l'entretien violent qu'ils avaient eu quelques mois plus tôt, mais il était déterminé à obtenir toute information susceptible de le conduire à Eliza. James Brandon accueillit son jeune frère avec une surprise teintée de froideur.
« Je ne pensais pas que tu oserais revenir ici après ce que tu as fait la dernière fois, déclara-t-il d'un ton sec. Je t'avertis Christopher, je n'ai pas peur de toi ! Et ce n'est pas ton titre de Colonel ou tes airs dignes qui changeront cela !
- Je ne te demande pas d'avoir peur de moi, répliqua le Colonel Brandon en fronçant les sourcils. Je viens seulement pour te demander si tu avais des nouvelles d'Eliza... J'ai pu retrouver la trace de l'homme avec qui elle est partie il y a quatre ans, mais il ne sait rien de plus. »
James Brandon afficha un air calme et posé, seul son regard montrait combien il se réjouissait du désespoir de son frère.
« J'ai eu des nouvelles de cette femme, oui... Et je t'avoue me réjouir de te voir revenir vers moi en rampant pour avoir ne serait-ce qu'une petite piste capable de te conduire vers elle ! Que ne ferais-tu pas pour elle, Christopher ? demanda James Brandon, moqueur.
- Je l'aime, c'est sûrement ce qui fait la différence entre ton attitude face à sa disparition, et la mienne. » répondit calmement le Colonel Brandon, même si son cœur se serra lorsqu'il posa les yeux sur un portrait d'Eliza, face à lui. Elle était si belle avec son doux visage et ses yeux pétillants. Il pouvait encore entendre son éclat de rire...
James Brandon lui tourna autour, tandis que le Colonel continuait de regarder le portrait, refusant de céder à la colère, sachant pertinemment que cela lui fermerait toutes ses chances de retrouver Eliza.
« Qu'est-ce que cela te fait, de te retrouver en position de faiblesse ? demanda James sans cesser de fixer le Colonel avec une lueur mauvaise dans le regard. J'imagine que ton but en revenant ici pour la première fois depuis ton départ pour les Indes était de me ravir Eliza, n'est-ce pas ? Qu'est-ce que cela te fait de savoir qu'elle n'a pas eu la patience de t'attendre, qu'elle a préféré partir avec le premier venu, sans penser à ton éventuel retour ? »
Le Colonel Brandon serra les poings, luttant contre son envie de faire taire son frère par la force. Il savait que James était conscient du mal qu'il lui faisait en prononçant ces paroles. Lui-même avait songé, non sans un pincement au cœur, qu'Eliza l'avait sûrement oublié en partant avec un autre homme. Mais n'était-ce pas son vœu le plus cher, celui pour lequel il priait chaque jour depuis leur séparation ? Qu'elle trouve le bonheur, même en compagnie d'un homme tel que son frère, mais qu'elle soit heureuse ! C'était tout ce qu'il avait souhaité.
« Tiens ! Tu ne répliques pas ? demanda James l'air faussement surpris.
- Tu sais autant que moi pourquoi, n'est-ce pas ? se contenta de répondre le Colonel.
- En effet, dès que tu veux quelque chose, tu fais tout pour l'obtenir, tu vas même jusqu'à te laisser tourner en ridicule... »
James Brandon s'éloigna de son frère et se servit un verre de scotch.
« Oui, j'ai des nouvelles d'Eliza, mais elles ne sont guère encourageantes. Cela fait quelques mois déjà qu'elle a délégué ses droits à un tiers, ce qui me permet de supposer qu'elle a été obligée de sacrifier sa pension pour subvenir à quelque nécessité pressante... Elle est devenue frivole et extravagante avec le temps, elle le paie maintenant... » répondit-il avec le plus grand calme.
Le Colonel Brandon était atterré par cette nouvelle qui ne faisait que l'inciter à poursuivre ses recherches dans les bas-quartiers de Londres, désormais convaincu que celle qu'il aimait tant menait une vie dissolue qu'elle n'aurait jamais vécu si elle avait été bien entourée. Avec une froide politesse, il remercia son frère aîné de ses renseignements. Ce dernier le regarda fixement.
« Tu ferais mieux de l'oublier, Christopher... Elle ne t'apportera rien si ce n'est la honte de te voir rattaché à une telle parente, déclara-t-il.
- Ce n'est pas d'elle dont j'ai honte au sein de ma famille. » répliqua Brandon en le regardant fixement.
Puis il prit congé de son frère sans qu'aucun autre échange ne se fasse entre eux. Avant de partir, il rencontra Mr. Carlton qui lui demanda s'il avait pu être éclairé sur le sort d'Eliza. Brandon lui relata ce que lui avait dit son frère au sujet de la situation de la jeune femme. Mr. Carlton hocha tristement la tête, imaginant non sans douleurs l'état dans lequel devait être sa pauvre maîtresse.
« Cela me fait penser au pauvre Denton ! ajouta-t-il.
- Denton ? N'était-ce pas un des domestiques sous vos ordres ? demanda le Colonel en fronçant les sourcils.
- Oui, c'est bien lui... »
Mr. Carlton apprit ainsi au Colonel Brandon que son ancien serviteur était à la prison de la Fleet dans laquelle étaient incarcérées les personnes condamnées pour dettes. Brandon décida de lui rendre visite lors de son retour à Londres.
La prison de la Fleet hébergeait environ trois cents personnes et leur famille, emprisonnées pour dettes ou faillites. En passant devant la prison, le Colonel Brandon put voir certains détenus mendier depuis leurs cellules donnant sur la rue, pour payer leurs frais d'hébergement, leur nourriture et leur logement. La mort dans l'âme à la vue de toute cette misère, le Colonel se fit conduire auprès de son ancien serviteur, Denton, qui lui exposa ses malheurs et ses difficultés financières l'ayant conduits au sein de la prison. Après lui avoir remis un peu d'argent pour qu'il puisse payer sa nourriture et son logement, le Colonel Brandon le quitta, lui promettant de lui trouver une meilleure situation.
Ce fut là, alors qu'il traversait un long couloir humide et sombre qu'il entendit la voix de celle qu'il recherchait en vain depuis des mois et qu'il aimait depuis plus longtemps encore. Le cœur cognant furieusement contre sa poitrine, il se retourna vers l'endroit d'où il avait entendu la voix d'Eliza.
« S'il vous plaît, monseigneur ! Ne refusez pas un peu d'argent à une pauvre femme qui élève seule son enfant ! » s'exclama-t-elle.
Il se trouvait dans la pénombre, de sorte qu'elle ne le voyait pas. Le Colonel Brandon s'avança, l'émotion lui étreignant la gorge, craignant de voir ce qu'était devenue la femme qu'il aimait tant. Nul n'aurait pu le préparer à ce qu'il voyait. La jeune femme si gracieuse, vive, au visage lumineux et aux yeux rieurs était devenue flétrie, mal coiffée, le visage affichant une expression maladive, douloureuse, marqué par les épreuves que la vie lui avait infligées. Le Colonel Brandon sentit les larmes lui brûler les paupières, cette vision provoquant un choc dans son esprit qui lui répétait que cette malheureuse ne pouvait pas être l'Eliza qu'il connaissait.
« Eliza ? » demanda-t-il d'une voix étranglée par l'émotion.
La jeune femme plissa les yeux et poussa un cri lorsqu'elle le reconnut.
« Oh mon Dieu... Oh... Christopher ! »
Puis elle se détourna, cachant son visage entre ses mains secouées de tremblements et éclata en sanglots. Brandon ne put lui-même retenir ses larmes devant ces retrouvailles empruntes de mélancolie et de honte.
« Eliza..., murmura-t-il en s'approchant de la cellule.
- Non... Tu ne peux pas me voir ainsi ! Tu ne dois pas me voir ainsi ! Oh Seigneur ! continua à sangloter Eliza.
- Eliza je t'en prie… Regarde-moi... »
La jeune femme se retourna pour lui faire face et le regarda, troublée. Brandon lui tendit la main à travers les barreaux de la cellule et la regarda avec pitié. Eliza s'avança doucement et, tremblante, prit la main que lui tendait l'homme qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer. Ils se regardèrent intensément l'un et l'autre, cherchant à retrouver la personne qu'ils avaient aimée à travers un regard, une expression du visage. Ils purent constater mutuellement que si Eliza était celle pour qui rien n'avait été épargné, le Colonel Brandon avait perdu l'éclat qui animait autrefois son regard au profit d'une tristesse et d'une gravité que rien n'arrivait à effacer. Ils restèrent ainsi quelques secondes, sans dire un mot, s'observant l'un et l'autre avec douleur.
En la regardant plus attentivement, Brandon devina qu'elle était au dernier degré de la consomption, ce qui alourdit considérablement sa peine, avant de ressentir un maigre réconfort à l'idée que la jeune femme ne pouvait plus rien attendre de la vie sinon qu'elle lui donnât le loisir de se préparer convenablement à la mort. Et il espérait que cette dernière ne viendrait pas l'arracher à lui trop vite, déterminé qu'il était à aider Eliza à retrouver une vie décente et de la dignité. Elle ne devait pas mourir ici. Pas dans cette prison.
Eliza versait des larmes silencieuses à présent.
« Christopher... j'ai tellement souhaité te revoir ! Mais pas ici, pas dans ce lieu ! Tu ne peux imaginer la honte que je ressens en ce moment...
- Non, Eliza, je t'en prie, ne dis pas de telles choses ! Si tu savais depuis combien de temps je te recherche désespérément... Et tout ce temps sans cesser de t'aimer, malgré le fait que j'ai souvent essayé de t'oublier, mais rien n'y a fait ! Tu as creusé une place si grande et si profonde dans mon cœur... » s'exclama le Colonel Brandon, la voix brisée par l'émotion, caressant avec tendresse la main de la jeune femme.
Eliza lui baisa la main et le regarda avec souffrance.
« J'aurais tant aimé te revoir avant de devenir ainsi... Tu as changé, mais tu as toujours cette beauté qui m'a toujours attirée... Alors que moi... J'aurais tant voulu que tu gardes de moi l'image de la jeune fille joyeuse et plus agréable à regarder que je ne le suis maintenant...
- Tu auras toujours cette image dans mon esprit, Eliza, répliqua le Colonel avec sincérité.
- Dans ce cas tu devrais partir, Christopher... dit Eliza avec du regret dans la voix. De peur que cette image ne s'estompe au profit de celle-ci... ajouta-t-elle en se montrant de haut en bas.
- Tu me demandes l'impossible, Eliza ! Je veux t'aider ! Tu ne peux pas rester ici toute seule...
- Je ne suis pas seule, Christopher... » répondit Eliza en baissant la tête.
Brandon se souvint des mots qu'elle avait prononcés avant qu'ils ne se retrouvent et il la fixa intensément, attendant qu'elle continue sa pensée.
« J'ai... une fille... Elle a trois ans et elle s'appelle Beth... » expliqua-t-elle en se tordant les mains.
Brandon se sentit abasourdi, choqué par le fait qu'Eliza n'était pas seule dans cet endroit sordide, mais avec sa fille illégitime. Mais face à cette découverte, un autre sentiment lui enserra le cœur.
« Beth... répéta le Colonel. J'aurais dû m'en douter... »
Eliza lui sourit péniblement.
« Oui, je t'avais déjà dit que je trouvais ce prénom ravissant pour une fille... Tu t'en souviens encore ? »
Évidemment qu'il s'en souvenait ! Elle lui avait fait cet aveu lors de leur promenade en barque sur le lac qui le verrai avec Marianne près de vingt années plus tard. Là, Eliza lui avait parlé de leur bonheur futur, leur union prochaine à laquelle ils croyaient aussi vivement qu'ils étaient sûrs que le soleil se levait chaque jour.
« Si nous avons un garçon, nous l'appellerons Christopher ! » avait-elle dit d'une voix mutine.
Brandon avait protesté contre ce choix, arguant qu'un seul Christopher était suffisant, ce qui avait fait éclater de rire Eliza.
« Très bien, très bien ! Alors, espérons que nous aurons une fille, cela nous laissera le temps de trouver un prénom qui nous plaise à tous les deux pour notre fils !
- Tu as déjà le prénom de notre future fille ? avait-il demandé un sourire au coin des lèvres.
- Non, ce ne sera pas Eliza, je vous vois venir, Monsieur ! avait ri la jeune femme en fronçant le nez. J'aimerais beaucoup appeler notre fille... Beth, c'est plus joli ! ajouta-t-elle d'un air rêveur.
- Beth me convient tout à fait... C'est un beau prénom et je suis sûre qu'il ira comme un gant à notre fille. »
Eliza lui avait prit les mains avec enthousiasme, un grand sourire aux lèvres. Ce serait le dernier sourire qu'il lui aurait vu afficher avant qu'ils ne soient séparés...
Six ans plus tard, ils étaient face à face, plus mûrs, malheureux, les pages de leur histoire s'étant tournées brusquement, faisant s'envoler tous leurs espoirs.
Eliza se mordit la lèvre et le regarda, les larmes aux yeux.
« Si tu savais combien j'ai souffert lorsque je lui ai donné ce prénom ! Mais je ne me voyais pas l'appeler autrement ! Pour moi, elle représentait ce que nous aurions dû avoir tous les deux si ton père ne nous avait pas séparés... Je ne t'ai jamais oublié Christopher ! Jamais... » expliqua-t-elle avec fougue, presque suppliante, la voix tremblante.
Elle fut soudain secouée de sanglots, puis elle perdit connaissance, son corps heurtant le sol de sa cellule. Terrifié, Brandon cria pour appeler du secours et quelques instants plus tard, des gardes accouraient, ouvrant la cellule dans laquelle était enfermée Eliza. Brandon se précipita à son chevet et la redressa doucement, la prenant par les épaules.
« Eliza... murmura-t-il en guettant un signe sur le visage inanimé.
- Monsieur, vous devriez nous laisser faire... Ce n'est pas convenable pour un homme dans votre position de vous approcher autant de cette pauvre créature...
- Taisez-vous ! répliqua sèchement le Colonel Brandon. Vous ignorez qui était cette femme avant sa déchéance... »
Il avait dit cela en soulevant Eliza dans ses bras sans aucun effort, le poids de la jeune femme étant excessivement léger. Puis il la déposa délicatement sur un petit lit qui trônait dans un coin de la cellule.
« Il faut faire venir un médecin, dit-il précipitamment.
- Elle n'a pas les moyens de...
- Je me charge de tout ! » répliqua Brandon avec impatience.
Il posa son regard sur Eliza, toujours inconsciente, tandis qu'un des gardes partait chercher le médecin de la prison. Son compagnon resta auprès du Colonel, le regardant avec surprise. C'était le seul visiteur qu'il avait vu pour Miss Williams, autre que l'intendant de Mr. James Brandon, qui venait tous les mois pour lui apporter sa pension.
« Vous savez qu'il ne lui reste plus beaucoup à vivre, Monsieur, n'est-ce pas ? » demanda-t-il timidement, impressionné par l'air du Colonel et la manière avec laquelle il avait donné ses ordres.
Brandon se tourna vers lui et le regarda avec gravité.
« Je l'ai su dès que je l'ai vu... Ne peut-elle être transportée ailleurs, dans un appartement plus confortable ?
- Si, mais cela a un coût, vous pensez bien ! Et elle n'en a pas les moyens...
- Je me charge de cela. » dit fermement le Colonel Brandon.
Le garde se sentit de plus en plus surpris, mais il se contenta de répondre que sa demande serait prise en compte par le directeur de la prison et qu'il veillerait à ce que Mrs. Brandon et sa petite fille soient logées dans l'un des appartements extérieurs à la prison de la Fleet, situé dans le secteur réservé à cet effet, la Liberty.
En entendant parler de la fille d'Eliza, Brandon releva la tête et regarda autour de lui, cherchant l'enfant du regard. Elle était dans un coin de la cellule, cachée par la pénombre, dans un petit lit. Elle venait sûrement de se réveiller et fixait le lit sur lequel reposait sa mère avec des yeux effrayés. Brandon put remarquer qu'elle avait les mêmes grands yeux qu'Eliza et les mêmes cheveux de jais. Il se leva et s'approcha doucement d'elle, lui tendant timidement une main.
« Bonjour mademoiselle. Tu t'appelles Beth, n'est-ce pas ? » demanda-t-il doucement.
La petite hocha la tête, l'air effrayé, serrant davantage contre elle une petite poupée.
« Tu n'as pas à avoir peur de moi... Je suis un ami de ta maman... J'ai mis beaucoup de temps à la voir et j'en suis désolé... » ajouta-t-il tant pour lui-même que pour la petite Beth.
Il chercha avec anxiété les mots qu'il pourrait lui dire pour la rassurer, désireux de ne pas attirer l'attention de la petite sur sa mère.
« Maintenant, toi et ta maman vous habiterez dans une autre maison, plus grande, tu verras, vous serez bien. » dit-il en s'accroupissant près de la petite qui ne bougeait toujours pas.
Elle se mordit la lèvre, hésitante, puis elle prit la parole d'une petite voix.
« Ma poupée aussi ? » demanda-t-elle.
Brandon esquissa un petit sourire ému.
« Bien sûr... »
L'innocence de la petite fille en un tel moment le touchait au plus profond de son être. Il ressentait de la pitié à son égard puisqu'il savait qu'elle perdrait bientôt sa mère, la seule personne en qui elle avait confiance, la seule personne qui lui témoignait l'affection dont elle avait besoin.
« Maman ? demanda Beth.
- Ta maman se repose... Tu pourras l'approcher tout à l'heure... » la rassura-t-il.
La petite le regardait toujours avec insistance, l'air interrogateur.
« Je m'appelle Christopher Brandon. » dit-il en lui souriant timidement.
La petite eut l'air d'hésiter, mais le regard doux du Colonel la rassura et elle prit la main de ce dernier. Puis elle sursauta en voyant entrer le médecin de la prison de la Fleet. Brandon se retourna et vit un petit homme chauve s'avancer vers le lit sur lequel était étendue Eliza.
« Encore une crise de Mrs. Brandon... marmonna-t-il. Pauvre femme ! Il vaudrait mieux pour elle qu'elle ne survive pas la prochaine fois que cela lui arrive.
- Comment pouvez-vous dire cela avec autant d'indifférence ? Qui plus est devant l'enfant de votre patiente ? » demanda Brandon avec indignation.
Le docteur parut remarquer sa présence et se sentit soudain nerveux.
« Vous vous méprenez Monsieur... Regardez l'état de cette femme. Elle est au seuil de la mort...
- Ce n'est pas une raison pour l'abandonner à son triste sort et l'empêcher de recevoir les soins qui lui sont dus ! » répliqua Brandon avec fermeté.
Il se tourna vers le garde avec qui il avait parlé quelques minutes auparavant.
« S'il vous plaît, allez trouver le directeur de la prison et parlez-lui de la requête que je vous ai soumis. Dites-lui qu'il n'y a aucune alternative possible et qu'il faut que j'emmène Mrs. Brandon et sa fille dans quelques heures. » déclara-t-il.
Le garde s'inclina et quitta la pièce. Le docteur examinait Eliza en fronçant les sourcils.
« Elle s'évanouit rarement… Elle a dû avoir un choc...
- C'est ma faute, répondit sombrement le Colonel. Nous ne nous sommes pas vus depuis des années et elle et moi ne nous attendions pas à nous retrouver ici.
- Je vois… »
Puis le médecin se tourna vers Brandon.
« Si vous devez la placer quelque part, faites-le maintenant, sinon ce sera trop tard. Elle n'a plus beaucoup à vivre. »
Il esquissa un regard en direction de Beth qui était recroquevillée sur son lit, fixant le dos du Colonel Brandon qui s'était placé devant Eliza pour ne pas qu'elle la voit.
« Pauvre petite… Elle sera bien seule après ça ! » murmura le médecin.
Le Colonel Brandon sentit ces mots le heurter de plein fouet. Oui, qu'adviendrait-il de la petite Beth une fois que sa mère ne serait plus ? Eliza allait-elle vraiment mourir ? Pourquoi devait-elle mourir ? Pourquoi maintenant, alors qu'ils se retrouvaient ? Il eut l'impression que son esprit s'égarait dans plusieurs directions différentes, l'empêchant de se concentrer sur la situation qu'il vivait, le faisant hurler intérieurement.
Le garde qu'il avait envoyé revint pour lui annoncer qu'il pouvait emmener Eliza et sa fille dans un des appartements de la Liberty en échange d'une certaine somme d'argent que Brandon s'engagea à verser sur-le-champ, souhaitant suivre les conseils du docteur et emmener Eliza loin de cette cellule le plus vite possible. Eliza venait de reprendre connaissance et regardait Brandon avec anxiété. Il s'approcha d'elle et la regarda avec une inquiétude non dénuée de tendresse.
« Je t'emmène dans l'un des appartements près de la prison, mais seulement pour deux jours. Je vais m'enquérir d'un logement où toi et Beth serez plus confortablement installées, annonça-t-il.
- Mais... comment ? »
Il lui expliqua l'accord qu'il avait passé avec le directeur de la prison. Eliza le remercia vivement pour sa bonté, versant des larmes d'émotion.
« As-tu vu Beth ?
- Oui… Elle te ressemble… » répondit-il d'une voix émue.
Eliza eut un faible sourire, les lèvres tremblantes, prête à fondre en larmes. Elle se redressa péniblement, soutenue par le Colonel et demanda à Beth de la rejoindre. La petite accourut auprès de sa mère, se nichant dans ses bras. Eliza lui embrassa la tête avec amour.
« Ma chérie, nous allons quitter cette cellule, tu le sais ? »
La petite hocha la tête, silencieuse.
« Tu as rencontré Christopher ? C'est grâce à lui que nous pouvons partir… Tu devras bien le remercier, d'accord ? Tu peux avoir confiance en lui… »
Elle releva la tête vers le Colonel et lui murmura à nouveau des remerciements. Cette scène attendrit le Colonel qui laissa la mère et la fille ensemble quelques instants, le temps pour lui d'aller s'entretenir de vive voix avec le directeur de la prison et lui exposer une idée qu'il venait d'avoir. Sa requête concernant le transfert d'Eliza et Beth lui fut accordé, tout comme celui de Denton, qu'il n'avait pas oublié et souhaitait engager auprès d'Eliza, se chargeant des frais que cela entraînerait. Son ancien serviteur ne fut pas avare en remerciements, promettant de veiller sur Eliza et sa fille et de satisfaire les exigences de son sauveur. Ils allèrent retrouver Eliza et la petite, qui les attendaient sagement, Eliza expliquant à sa fille tous les bienfaits qu'un tel changement allait apporter dans leurs vies.
Brandon enleva son manteau et en recouvrit Eliza afin qu'elle ne prenne pas froid lorsqu'ils sortiraient, tandis que Denton s'occupait de Beth, qui tenait toujours sa poupée contre elle. Les retrouvailles entre Denton et Eliza furent teintées d'une triste surprise, ne s'attendant pas à se retrouver dans cette prison l'un et l'autre, dans la même position sociale, mais ils partageaient tous les deux la joie de quitter leurs lugubres cellules. Eliza fit mine de se lever, mais le Colonel Brandon fut plus rapide et la souleva dans ses bras.
« Il est hors de question que tu marches dans cet état... » dit-il simplement.
Eliza le regarda, le cœur empli de reconnaissance et battant comme à l'époque, lorsqu'elle était avec lui, heureuse et amoureuse. Elle pouvait sentir les mains de Brandon trembler et elle savait que l'émotion qui les étreignait tous les deux était toujours aussi vive que lorsqu'ils s'étaient retrouvés une heure plus tôt.
L'appartement dans lequel Eliza, Beth et Denton furent conduit était suffisamment grand pour trois personnes et était agrémenté du mobilier indispensable. Brandon déposa Eliza sur le grand lit tandis que Denton faisait entrer Beth. La mère et la fille regardèrent autour d'elles, les yeux écarquillés. Beth découvrait un autre environnement que sa cellule qui était le seul endroit qu'elle avait connu, tandis qu'Eliza appréciait à nouveau de vivre en liberté, même si celle-ci était doublement conditionnelle : si elle pouvait échapper à la prison, elle savait qu'elle ne reculerait pas face à la mort. Elle serra sa fille contre elle avec tendresse et l'embrassa, soulagée de savoir qu'elle ne vivrait pas toute sa vie dans une cellule. Brandon fit un rapide état des lieux, remarquant que Beth pouvait dormir dans la même chambre qu'Eliza tandis que Denton coucherait dans une petite pièce dans laquelle il pourrait se faire un lit de fortune.
Il fallait tout de même que Brandon trouve un appartement plus spacieux et plus éclairé dans l'heure qui suivait, afin de trouver un meilleur confort à Eliza.
Il retourna auprès d'elle, Beth ayant quitté les bras de sa mère pour regarder la vue qu'offrait la fenêtre de la pièce. Eliza le regarda avec reconnaissance, les yeux brillants, caractéristique malheureuse de la consomption, mais qui ne rendait pas la jeune femme désagréable à regarder passé le choc du contraste entre ce qu'elle était jadis et ce qu'elle était à présent. Elle prit la main du Colonel Brandon et la serra autant que ses forces le lui permettaient, en signe d'une gratitude et d'une affection intense.
« Je ne pourrais jamais te remercier assez pour ce que tu viens de faire, Christopher... murmura-t-elle.
- Tu n'as pas à me remercier de quoi que ce soit... Je me sens tellement coupable de ne pas avoir été là, si j'avais... »
Eliza lui posa un doigt sur les lèvres, l'empêchant de continuer.
« Tu devais partir... Ton père t'avait expulsé de Delaford, t'en interdisant l'accès jusqu'au mariage et je ne pouvais pas m'en échapper... Nous avons été victimes tous les deux, Christopher... »
Une quinte de toux subite l'empêcha de continuer. Brandon souffrait en l'entendant tousser ainsi, sentant que la toux vidait Eliza de toute énergie. Il la redressa et lui caressa le dos, espérant lui apporter quelque réconfort. Beth, elle, était habituée aux quintes de toux de sa mère et comme le lui avait recommandé Eliza, elle se bouchait les oreilles. C'était un moyen qu'Eliza avait trouvé pour préserver un tant soit peu sa fille. Lorsqu'Eliza put à nouveau reprendre son souffle sans tousser, elle reposa sa tête sur l'oreiller, murmurant faiblement qu'elle avait besoin d'eau. Brandon ne demanda même pas à Denton de s'en occuper, mais le fit lui-même. Eliza grimaçait, sa gorge endolorie se réveillant au contact de l'eau.
« Comment te sens-tu ? demanda le Colonel avec anxiété.
- J'ai connu mieux, mais ça va passer, comme d'habitude, répondit faiblement Eliza, la voix rauque.
- Il faut que je vous trouve un meilleur logement... Cet endroit est trop petit et peu éclairé. Je m'absente quelques heures, je te laisse aux soins de Denton. Si tu as besoin de quoi que ce soit...
- Ne t'inquiète pas Christopher... Je vais me reposer un peu durant ton absence, le rassura Eliza.
- Bien... »
Ils se regardèrent un moment, comme s'ils voulaient se rassurer qu'ils ne vivaient pas un rêve et qu'ils se retrouveraient, puis le Colonel Brandon quitta l'appartement, rassuré de laisser Denton auprès d'Eliza et sa fille. Il arpenta les rues de Londres, déterminé à trouver un logement décent où pourraient loger ses protégés. En chemin, il croisa Mrs. Jennings.
« Eh bien, eh bien ! Colonel Brandon, vous avez l'air pressé ! Où allez-vous comme ça ? Votre visite à la prison de la Fleet a été bien longue, non ? demanda-t-elle d'une voix emplie de curiosité.
- En effet, Madame. Mais contre toute attente, j'y ai retrouvé Eliza. » déclara le Colonel, sachant pertinemment qu'il ne pourrait pas échapper aussi facilement aux questions de Mrs. Jennings.
Celle-ci poussa une exclamation de surprise et demanda à ce qu'il lui relate les faits. Le Colonel s'exécuta, parlant de l'état dans lequel se trouvait Eliza, son enfant et comment il avait réussi à les sortir de cette prison elles et Denton.
« A présent, je dois vous quitter pour leur trouver un meilleur logement, Mrs. Jennings.
- Colonel Brandon, vous mériteriez de sévères remontrances ! s'exclama cette dernière. Pourquoi ne pas me demander de les héberger lorsque je suis là, prête à vous épargner des recherches et des dépenses inutiles ? Amenez tout votre monde dans ma maison à Chelsea ! Ils auront le gîte et le couvert et votre amie pourra bénéficier de soins. »
Le Colonel Brandon lui serra la main avec chaleur.
« Chère Madame ! Merci infiniment pour votre générosité, c'est plus que ce que j'avais espéré ! s'exclama-t-il avec émotion.
- Laissez cela, Colonel ! Allez chercher vos protégés et conduisez-les chez Sir John. De là, il vous emmènera chez moi, répliqua Mrs. Jennings en souriant, touchée de la reconnaissance de Brandon. Je vais partir immédiatement pour donner des ordres afin de recevoir tout le monde. »
Assurément, Mrs. Jennings était semblable à Sir John Middleton : la même extravagance, le même plaisir à voir rougir les jeunes gens, mais également la même bonté, le même empressement pour rendre des services aux personnes qu'ils estimaient.
Le Colonel Brandon repartit rapidement à l'appartement dans lequel il avait laissé Eliza, Denton et Beth et les informa de l'excellente nouvelle, qui fut accueillie par une joie sincère et une reconnaissance profonde. Brandon demanda à Denton de faire venir une voiture qui les emmènerait chez Sir John tandis qu'il allait s'entretenir avec le directeur de la prison pour lui expliquer la situation. Ce dernier ne fut pas contrariant, son seul souci étant de voir les dettes de ses pensionnaires payées, ce que le Colonel lui assura.
Ils quittèrent donc l'appartement de la Liberty pour rejoindre la maison de Sir John qui les reçut avec son amabilité et sa bonne humeur habituelle. Il se montra très attentionné et cordial envers Eliza et Beth et leur offrit de se mettre en route sans plus attendre pour la maison de Mrs. Jennings. Dans la voiture qui les conduisait vers la demeure, le Colonel Brandon remarqua le regard plein d'émotion d'Eliza, qui sortait à nouveau dans le monde après trois années passées dans l'ombre. Elle se tourna vers lui, ses yeux sombres brillants d'émotion.
« Tes amis sont merveilleux, Christopher... Ils doivent beaucoup t'aimer pour faire tout cela. J'en suis heureuse pour toi, déclara-t-elle.
- Nous nous connaissons depuis peu... Je pense que cela vient surtout de leur généreuse disposition de cœur. » répondit Brandon.
Eliza lui sourit avec tendresse.
« Toujours aussi modeste... »
Ils restèrent silencieux tout le temps que dura le trajet, seule Beth exprimait par des exclamations son étonnement en voyant l'animation qui régnait dans les rues qu'elle découvrait pour la première fois. Ils furent accueillis sur le perron de la maison de Mrs. Jennings par son hôtesse. Elle fit rapidement entrer ses invités à l'intérieur et ce n'est qu'une fois dans le hall que les présentations furent faites. Eliza et Denton remercièrent Mrs. Jennings avec beaucoup de chaleur et d'émotion. La brave femme les arrêta très vite dans leurs transports et leur assura sa grande joie à l'idée de les aider, rendant également service à une personne qu'elle estimait beaucoup. Ce dernier argument s'adressait au Colonel et Eliza ne put s'empêcher de se retourner pour lui murmurer :
« Je te l'avais bien dit ! »
Son air malicieux, ce sourire qui lui rappelait tant de souvenirs ! Comme ils firent chaud au cœur de Brandon ! Mrs. Jennings montra toute sa générosité en faisant installer Eliza et la petite Beth dans une chambre double et en chargeant un domestique de présenter Denton au personnel de la maison. Elle s'évertua à combler leurs différents besoins, attribuant une femme de chambre à Eliza et sa fille et veillant à ce qu'elles puissent avoir des vêtements propres. Il lui restait des affaires appartenant à ses filles, ce qui la remplit de joie.
« Voilà une belle occasion de les utiliser à nouveau ! Mary et Charlotte étaient si adorables dans ces vêtements ! »
Outre la bonté de Mrs. Jennings, ce fut sa discrétion qui plut particulièrement au Colonel Brandon. En effet, elle laissa à Eliza et son enfant le temps de se faire à leur nouvelle demeure. Une domestique vint pour leur faire leur toilette et une heure et demie plus tard, Brandon put mieux admirer le visage d'Eliza et de la petite Beth. Débarrassées de leurs robes sales et abîmées et de la poussière qui s'était incrustée sur leurs visages, il constata que Beth était une jolie petite fille à qui il ne manquait plus que des couleurs pour mettre en valeur ses beaux yeux. En revanche, Eliza avait toujours l'air malade, même si la consomption lui avait donné un visage paisible et éclairé par ses yeux noisettes, éclat accentué par les soins qu'elle venait de recevoir.
Malgré sa fatigue, elle tint à descendre dîner avec Mrs. Jennings. Beth lui tenait la main tandis que Brandon lui offrait son bras. Ils descendirent ainsi, formant un touchant tableau de famille aux yeux de Mrs. Jennings. Elle leur demanda si elles étaient satisfaites de leur installation, ce à quoi Eliza répondit qu'elle n'aurait pu espérer mieux et remercia à nouveau chaleureusement Mrs. Jennings. Ils passèrent à table, mais Eliza toucha à peine à son assiette, ayant un appétit très mince à cause de sa maladie. En revanche, Beth faisait honneur au dîner, ce qui réchauffa le cœur de sa mère qui la voyait enfin manger convenablement. Elles ne s'attardèrent pas après le repas, Eliza étant vraiment épuisée. Elle salua et remercia à nouveau tout le monde.
« Viendras-tu demain, Christopher ? demanda-t-elle avec espoir.
- Bien sûr... Je viendrai tous les jours. Nous avons tant à rattraper ! » répondit le Colonel.
Eliza eut un faible sourire.
« Dans ce cas il nous faudra faire vite... »
Beth, sur un regard de sa mère, s'approcha de Brandon, qui se baissa vers elle en souriant.
« Bonne nuit, Beth. Tu sais que tu ressembles à une princesse avec cette robe ? »
La petite fit un grand sourire, visiblement ravie du compliment. Puis elle le salua et suivit sa mère.
Mrs. Jennings exprima alors tout le bien qu'elle pensait au sujet de ses invitées.
« Cette petite est si mignonne ! Et votre amie Eliza est une femme délicieuse ! Mais c'est une pitié de voir une telle tristesse dans son regard...
- La vie et ses épreuves en sont la cause. Vous l'auriez vue avant... »
Il n'acheva pas sa phrase, trop ému de se rappeler le contraste frappant entre l'Eliza de sa jeunesse et celle qu'il retrouvait aujourd'hui. Touchée par son émotion, Mrs. Jennings lui posa une main sur l'épaule.
« Elle a souffert, mais aujourd'hui vous avez une chance merveilleuse de vous être retrouvés... Gardez l'esprit fixé sur cela... »
Brandon hocha la tête, encore troublé par les circonstances qui les avaient réunis lui et Eliza. Mrs. Jennnigs interrompit ses pensées en l'informant qu'elle prenait Denton à son service, ce qui rassura le Colonel car, n'ayant pas de maison, il n'aurait pu l'employer et le sauver de sa situation comme il l'aurait voulu. Il remercia chaleureusement son amie et prit congé d'elle. Logeant chez Sir John, il annonça qu'il reviendrai le lendemain si elle n'y voyait aucune objection. Mrs. Jennings lui répliqua qu'il pouvait venir quand il le voudrait.
Le lendemain, après s'être arrêté dans une boutique, il arriva à neuf heures du matin chez Mrs. Jennings. Il retrouva Eliza couchée dans son lit, mais éveillée et qui lui offrit un grand sourire dès qu'elle le vit.
« J'avais crains que la journée d'hier ne soit qu'un rêve... Mais nous sommes bien réunis, dit-elle en lui faisant signe de s'asseoir auprès d'elle.
Que caches-tu derrière ton dos ? demanda-t-elle, curieuse.
- Une surprise pour Beth, répondit le Colonel en souriant tout en posant un paquet à côté d'Eliza . Et une surprise pour toi !
- Des roses blanches ! s'exclama Eliza en prenant le bouquet que lui tendait Brandon. Mes fleurs préférées. Tu t'en es souvenu...
- Bien sûr... Je n'ai rien oublié de tout ce qui te concerne, Eliza... » répondit Brandon en la regardant avec tendresse.
Elle lui sourit avec affection et l'invita à s'asseoir sur le lit, à ses côtés.
« Beth est-elle levée ?
- Non, pas encore. Je n'ai pas eu le cœur de la réveiller, expliqua Eliza.
- As-tu passé une bonne nuit ?
- La meilleure depuis des années ! J'ai à peine toussé ! s'exclama Eliza en souriant.
- Depuis combien de temps es-tu malade ? demanda doucement Brandon.
- Depuis mon entrée à la prison..., expliqua Beth, le regard voilé. Si Beth n'avait pas été là, je ne sais pas comment j'aurais tenu ! J'aurais peut-être mis fin à mes jours... J'ai été si malheureuse, Christopher... » dit-elle la voix tremblante.
Brandon lui prit la main et la lui caressa tandis qu'elle lui expliquait avec quel mépris James Brandon l'avait traitée, sa brutalité et sa manière de l'humilier que ce soit par des paroles blessantes ou en amenant ses maîtresses à Delaford, sa rencontre avec Georges, l'espoir d'être aimée à nouveau. Puis la désillusion quelques mois après leur fuite, sa rencontre avec le père de Beth avec qui elle était restée un an, puis la manière dont il les avait rejetées elle et Beth et son entrée en prison parce qu'elle ne pouvait plus subvenir à ses besoins et s'était endettée.
« Ensuite on m'a diagnostiqué la tuberculose... Il s'est passé tant de choses depuis que nous avons été séparés ! Mais comme je te l'ai dit, je n'ai pas arrêté de penser à toi...
- Tout ce que tu as enduré... Dire que je suis parti aux Indes pour te laisser une chance d'être heureuse, sans te soucier de moi ! J'aurais dû rester... répondit sombrement Brandon.
- Cela aurait été pire ! Nous aurions été tous les deux dans une horrible situation, bannis de la bonne société... A l'époque, même si j'avais dû vivre dans un taudis et te suivre n'importe où, je n'aurais pas supporté de te voir mal jugé. Lorsque je vois ce que tu es devenu aujourd'hui, un homme respecté et aimé, Colonel qui plus est... je suis heureuse. » répondit Eliza avec tendresse.
Le Colonel Brandon lu baisa la main et la regarda avec émotion.
« Mais à quel prix... »
Eliza le regarda, les larmes aux yeux, puis leva doucement sa main vers le visage de Brandon, qui la fixait, les yeux brillants. Elle fut interrompue par l'arrivée de Beth.
« Maman ! »
La petite se dirigea vers sa mère en souriant. Eliza, qui avait baissé sa main tendue vers le visage du Colonel, la reçut dans ses bras et l'embrassa tendrement.
« Ma chérie ! Tu as bien dormi ? Regarde qui vient nous voir ! »
La petite regarda le Colonel en rougissant, se cachant à moitié derrière sa mère, un petit sourire aux lèvres.
« Tu te souviens de lui ? » demanda Eliza.
Beth hocha la tête de haut en bas et s'approcha timidement de Brandon.
« Bonjour Beth. Je suis heureux de te revoir. J'ai quelque chose pour toi ! » annonça-t-il en souriant.
Il prit le paquet et le tendit à la petite qui ouvrit de grands yeux. Elle s'empara du paquet et le déchira. Elle poussa une exclamation en voyant une jolie poupée de cire et son trousseau.
« Une poupée ! s'exclama Beth en enlevant la poupée de sa boîte et en la montrant fièrement à sa mère qui avait poussé une exclamation en même temps que sa fille.
- Quelle est belle ! Comme c'est gentil, Christopher !
- Cela me fait plaisir. » répondit le Colonel, heureux de voir la joie se dessiner sur le visage de la petite.
Beth se tourna vers lui et le remercia timidement.
« Elle te plaît ? demanda-t-il.
- Oui ! Beaucoup ! »
Ils passèrent la journée ensemble, Eliza ayant également demandé à descendre passer un peu de temps avec son hôtesse. Ils discutèrent ainsi avec Mrs. Jennings, Sir John et son épouse, qui se joignirent à eux. Beth était enchantée de sa poupée et passait son temps à l'habiller et à la coiffer. Vers le milieu de l'après-midi, Eliza demanda à Brandon s'ils ne pouvaient pas se promener un peu au parc.
« Cela fait longtemps que je n'ai pas vu la nature... » dit-elle avec un soupir.
Ils sortirent donc et marchèrent sous un doux soleil qui chauffa tant le corps que le cœur de la jeune femme. Brandon la regardait, contemplant son visage éclairé par les rayons, et vit une fossette se creuser sur la joue d'Eliza alors qu'elle souriait de plaisir. L'espace d'un instant, alors qu'ils marchaient, ils se revoyaient se promener dans le domaine de Delaford, des années plus tôt.
« Te souviens-tu de la fois où nous avons couru à travers le bois pour fuir mon professeur de musique ? demanda-t-elle en riant.
- Mon Dieu, oui ! Je ne voulais pas te laisser loin de moi ce jour-là. Je partais le lendemain pour Oxford et je voulais profiter de toi autant que cela nous était possible, se souvint Brandon en rejoignant Eliza dans son hilarité.
- Nous avions passé l'après-midi à nous cacher dans un lieu après l'autre jusqu'à ce que la cloche du dîner se mette à sonner.
- Et c'est là que..., commença Brandon avant de s'interrompre, bouleversé.
- C'est là que nous nous sommes donnés notre premier baiser, acheva Eliza en souriant.
- Ce fut le plus beau moment de ma vie..., murmura Brandon, ému par ce souvenir.
- Moi aussi... De même que ce fut le plus beau baiser de ma vie... Et je te souhaite d'avoir d'autres occasions de ce genre, Christopher. » ajouta Eliza d'un air serein.
Brandon s'arrêta de marcher et la regarda avec douleur.
« Comment le pourrais-je, Eliza ? La seule femme avec qui j'ai envie de revivre de tels moments de bonheur, c'est toi et cela m'est interdit, répliqua-t-il gravement.
- Tu dis cela aujourd'hui, mais le temps passera et tu rendras heureuse une femme qui, je le souhaite ardemment, sera digne de toi et t'aimera comme je t'ai aimé et t'aime encore... »
Eliza fut soudain prise d'une quinte de toux qu'elle n'arriva pas à calmer. Brandon la fit immédiatement rentrer dans la maison de Mrs. Jennings et lui fit servir à boire. La toux s'apaisa, mais Eliza éprouvait des difficultés pour respirer et Brandon insista pour faire appeler un médecin. Le docteur Johnson arriva pour examiner Eliza, puis lui donna une potion pour atténuer la toux tandis que le Colonel Brandon attendait derrière la porte.
Lorsque le médecin sortit, il l'informa qu'Eliza souhaitait le voir. Brandon fut frappé par la différence qui s'était opérée en seulement quelques minutes sur le visage d'Eliza. Elle avait l'air si fatiguée, si malade, alors que quelques minutes plus tôt elle riait avec lui... Il s'assit près de son lit et lui prit la main.
« Christopher... tu sais qu'il ne me reste plus beaucoup de temps à vivre, n'est-ce pas ? » demanda-t-elle faiblement.
Le cœur du Colonel Brandon sembla s'effondrer. Bien sûr qu'il le savait... Mais il n'en souffrait pas moins pour autant et entendre Eliza prononcer ces mots sans détour le peinait davantage. Il hocha la tête, silencieusement, la gorge nouée.
« Je ne te dirai jamais assez tout l'amour que j'ai pour toi... T'avoir retrouvé est la plus belle chose qui me soit arrivée depuis Beth... ajouta-t-elle, les lèvres tremblantes.
- Eliza... Pourquoi faut-il que sitôt réunis, la vie se charge de nous séparer à nouveau ? murmura Brandon, l'air désespéré.
- Je l'ignore... Mais cela aurait pu être tellement pire ! Nous n'aurions pu jamais nous revoir..., fit remarquer faiblement la jeune femme.
- Toujours aussi optimiste malgré les épreuves... répondit Brandon en souriant tristement d'un air ému.
- C'est peut-être ce qui m'a permis de lutter durant ces dernières années... Mais ma petite Beth... »
Elle s'arrêta soudain et le regard plein de larmes, fixa le Colonel.
« Christopher, tu es la seule personne en qui j'ai confiance... Beth a appris à te connaître et t'aime déjà...Je t'en supplie... Prends soin de ma Beth ! Elle n'a que moi au monde et... »
Des larmes dévalaient ses joues creuses.
« Je sais que ma requête est audacieuse et sûrement douloureuse pour toi, mais je t'en prie...
- Non, pas du tout ! Eliza... Cela va de soi que jamais je ne l'abandonnerai ! Je veillerai sur elle comme si elle était ma propre fille, tu as ma parole, répondit vivement Brandon avant d'embrasser la main d'Eliza avec émotion.
- Merci... Merci Christopher... » répondit la jeune femme en pleurant, le regard plein de reconnaissance.
Ils restèrent un moment à se regarder, comme si le temps s'était arrêté, leur donnant l'opportunité de se dire à travers un regard tout ce qu'ils n'arrivaient pas à exprimer par des mots.
« Christopher ?
- Oui ?
- Pourrais-tu me faire la lecture, s'il te plaît ? En souvenir du bon vieux temps... » demanda Eliza en souriant timidement.
Le Colonel Brandon la regarda avec surprise et acquiesça, la gorge nouée. Il savait que cette requête avait un avant-goût de dernière volonté et il dut se maîtriser pour ne pas montrer son désespoir et honorer ce qu'elle lui demandait. Il lut à Eliza ses sonnets préférés que Mrs. Jennings avait, par bonheur, dans sa bibliothèque. Ils passèrent ainsi la journée ensemble, Beth venant auprès d'eux jouer avec sa poupée. Comme si la famille qu'ils avaient souhaité fonder ensemble prenait vie pour une seule et unique journée.
Le lendemain matin, le Colonel Brandon reçut un express le priant de se rendre immédiatement chez Mrs. Jennings, l'état d'Eliza ayant empiré. Brandon comprit immédiatement qu'il la perdrait aujourd'hui et c'est avec un cœur serré qu'il partit pour la maison de Mrs. Jennings. Celle-ci l'accueillit en lui expliquant qu'ils avaient fait venir le docteur Johnson qui leur avait annoncé qu'Eliza n'avait plus beaucoup à vivre. Elle avait refusé qu'ils aillent chercher un prêtre, de peur de ne pas avoir le temps de voir le Colonel Brandon auprès d'elle une dernière fois. Il frappa à la porte de sa chambre et l'entendit faiblement. Il entra et ce qu'il vit lui glaça le sang. Eliza était pâle, plus que la veille, sa respiration était saccadée. Il s'approcha vivement d'elle et s'assit au bord du lit, prenant les mains d'Eliza avec inquiétude.
« Eliza... !
- C'est terminé, Christopher... Je... j'ai eu tellement peur que nous ne puissions pas nous voir... dit-elle faiblement. J'ai pu embrasser Beth ce matin, puis je l'ai envoyée s'amuser avec sa poupée en bas, expliqua-t-elle, les coins de sa bouche étirés vers le bas, indication de sa douleur. Je ne pouvais pas lui infliger ça... Cela a été si difficile de la quitter...
- Eliza... »
Le Colonel Brandon avait les larmes aux yeux, la gorge prête à éclater tant elle était nouée, l'esprit plein de choses qu'il aurait aimé dire, mais qu'il n'arrivait pas à exprimer.
« Je suis... je ne veux pas te perdre à nouveau..., souffla-t-il avec douleur.
- Tu ne m'as jamais perdue... J'ai toujours été à toi...
- Comme tu as toujours été à moi...
- Prends-moi dans tes bras, Christopher... »
Brandon releva doucement Eliza par les épaules et l'attira contre son torse, puis il porta une main tremblante à ses cheveux et les lui caressa. Puis la seule chose qu'il put dire, la seule qui avait de l'importance, réussit à franchir ses lèvres.
« Je t'aime, Eliza... » murmura-t-il d'une voix brisée.
Eliza leva la tête pour le regarder droit dans les yeux.
« Je t'aime aussi, Christopher... »
Puis elle tendit une main au-dessus d'elle pour caresser la joue du Colonel Brandon, comme elle l'avait fait avant d'être interrompue par Beth la dernière fois. Elle fut à nouveau arrêtée dans son geste, mais cette fois-ci pour toujours. Elle poussa un soupir et sa main serait retombée si Brandon ne s'en était pas saisi et ne l'avait appuyée contre sa joue, ses larmes venant s'y écraser. Il resta ainsi un long moment, laissant éclater sa peine par des pleurs silencieux, berçant Eliza inanimée dans ses bras, ses larmes se perdant dans la chevelure de la jeune femme.
Ce fut Mrs. Jennings qui mit fin à ce moment déchirant. Elle était montée, ne voyant pas le Colonel revenir. Elle poussa une exclamation étouffée en voyant la scène qui s'offrait à elle et s'approcha doucement du Colonel Brandon. Posant une main sur son épaule, elle lui expliqua doucement qu'il devait la lâcher et la laisser reposer en paix.
« Elle est délivrée maintenant, Colonel... »
Il la regarda sans ciller et hocha la tête. Il reposa délicatement Eliza sur son lit et la regarda une dernière fois.
« Je vais parler à la petite... Mon Dieu... ! Pauvre enfant ! s'exclama doucement Mrs. Jennings, les larmes aux yeux.
- Non...
- Comment ?
- Non, je lui parlerai... » déclara faiblement le Colonel Brandon sans quitter Eliza des yeux.
Mrs. Jennings hocha la tête, intérieurement soulagée d'être libérée d'une tâche aussi difficile, puis elle quitta la pièce, laissant le Colonel se recueillir. Brandon prit une des mains d'Eliza et la baisa, scellant mentalement la promesse qu'il lui avait faite de veiller sur Beth. Puis après un dernier regard, il quitta la chambre et alla rejoindre Beth. Ce fut un moment douloureux durant lequel le Colonel annonça avec le plus de douceur possible à Beth la mort de sa mère. Elle ne comprit pas beaucoup, la mort étant quelque chose d'abstrait pour une enfant de trois ans. Brandon lui prit la main et l'amena dans la chambre d'Eliza. Elle reposait, le visage paisible. La petite appela sa mère, mais n'obtint pas de réponse.
« Ta maman dort, Beth... »
La petite se tourna vers lui, ses grands yeux le fixant.
« Quand est-ce qu'elle se réveillera ? demanda-t-elle avec anxiété.
- Elle... elle ne se réveillera pas, ma chérie... » dit-il au prix d'un douloureux effort.
La petite éclata en sanglots et se jeta sur le lit, près de sa mère. Brandon avait vu bien des choses terribles durant la guerre, mais ce qu'il avait sous les yeux les surpassait largement. Il laissa la petite pleurer tout son soûl auprès de sa mère, puis il s'approcha d'elle, mêlant intérieurement sa peine à la sienne. Lorsque la petite se tourna vers lui, en larmes, Brandon lui prit les mains et les serra dans les siennes.
« Ta maman m'a demandé de veiller sur toi, Beth... Je te protègerai, je m'occuperai de toi... dit-il d'une voix émue. Ne t'inquiètes pas, Beth, je ne te laisserai pas toute seule, je te le promets ! »
La petite hocha la tête et, à la grande surprise du Colonel Brandon, vint se blottir dans ses bras. Désormais, elle ne pourrait compter que sur lui et il serait la seule personne en qui elle pourrait avoir pleinement confiance.
Le soir venu, Sir John vint trouver Brandon, qui était resté chez Mrs. Jennings, la petite Beth ne souhaitant pas le voir repartir. Sir John ayant appris la mort d'Eliza, il avait été rejoindre son ami, pressentant qu'il aurait besoin de soutien. Le Colonel Brandon était resté dans le salon, fixant d'un regard vide le feu qui brûlait. Il avait les traits tirés et n'eut pas de réaction lorsque Sir John vint s'asseoir près de lui.
« Brandon, mon ami..., soupira Sir John avec pitié. Je suis sincèrement navré... »
Le Colonel Brandon garda le silence, fixant toujours les flammes.
« Brandon... si vous avez besoin de quoi que ce soit, sachez que je suis là, prêt à vous aider dans la seconde, continua Sir John.
- Merci, Sir John, répondit Brandon d'une voix rauque en hochant la tête. Mais plus personne ne peut rien pour moi...
- Ne dites pas cela, mon ami... Vous êtes encore sous le coup de l'émotion, c'est naturel... La vie est ainsi...
- Je n'espère plus rien de la vie, Sir John... Si la mort pouvait venir me frapper aujourd'hui, je serais enfin libre, répliqua lentement le Colonel.
- Brandon... ! Bien sûr que si, la vie a encore de belles choses à...
- Non. Eliza était la seule personne qui me permettait de m'accrocher à la vie, même si elle était loin de moi. A présent qu'elle... qu'elle n'est plus..., continua-t-il d'une voix brisée, je n'ai aucune raison de repousser la mort... Je suis même prêt à l'accueillir à bras ouverts...
- Brandon, c'est cette même mort qui a pris Eliza et vous seriez prêt à la laisser vous prendre vous aussi ?
- Absolument..., répliqua Brandon, l'air désespéré.
- Bien... bien... Et qu'adviendrait-il de Beth ? »
Brandon releva la tête, clignant des yeux sous l'effet de la surprise.
« Beth ?
- Oui, l'enfant que votre amie vous a confié. Vous ne pouvez pas la laisser seule, Brandon. Elle a besoin de vous ! Vous êtes tout ce qui lui reste... »
Brandon se prit la tête dans ses mains.
« Je le sais ! Je le sais ! Mais comment puis-je l'aider ? Je n'ai pas de logement, j'ai mon régiment, je ne suis pas capable de l'aider, de lui apporter l'affection dont elle aura besoin... Je ne peux pas remplacer sa mère !
- Non... mais vous pouvez devenir son père... Elle vous aime beaucoup... Elle sait qu'il n'y a qu'en vous qu'elle peut avoir confiance, répliqua doucement Sir John.
- Vous dites vrai, mais... Je suis terrifié... J'ai peur d'échouer dans la mission qu'Eliza m'a confié...
- Ce n'est pas en mettant fin à vos jours que vous la remplirez, le coupa Sir John. Votre amie avait confiance en vous tout comme Beth a confiance en vous... Et j'ai une confiance aveugle en vous, moi aussi, ajouta-t-il. Vous y arriverez... et je serai là pour vous aider... »
Brandon le regarda, les larmes aux yeux. Il serra la main de Sir John avec force, bouleversé.
« Merci...merci Sir John... Je ne sais pas ce que j'aurais fait si vous n'étiez pas venu me trouver..., avoua-t-il dans un souffle.
- Je le soupçonnais... Et je suis soulagé d'avoir vu juste, mon ami. »
Brandon hocha la tête, touché par l'amitié que Sir John lui témoignait, sa bonhomie habituelle ayant laissée la place à un sérieux et un bon sens insoupçonnés. Il s'en voulut d'avoir songé à finir sa vie brutalement, alors qu'il avait fait une promesse à Eliza, alors qu'elle était pleine de vie et rieuse même dans ses derniers instants. Il avait honte d'avoir oublié la petite Beth au profit de son désespoir. Cette petite n'avait que lui, et il n'avait plus qu'elle à présent. Il agirait en conséquence, il s'en faisait le serment.
Après de nombreuses discussions avec ses amis, il fut convenu que Beth serait envoyée chez des amis de Mrs. Jennings, résidant à Dorchester et désireux d'avoir des enfants. Ils pourraient donner à Beth l'éducation et l'amour dont elle avait besoin. Beth lui fit confiance, ne le quittant pas d'une semelle dès que cela lui était possible. Après s'être assuré que les amis de Mrs. Jennings étaient de bonnes personnes et que tout se passait bien entre eux et Beth, il la leur confia. Il alla lui rendre visite dès qu'il le pouvait et veillait à lui écrire très souvent. Ils se revoyaient toujours avec un réel plaisir et le Colonel put ainsi constater avec soulagement la complicité qui existait entre Beth et sa famille d'accueil, les Rickman.
Cinq ans plus tard, James Brandon succombait à la syphilis, laissant le Colonel Brandon maître de Delaford, avec la lourde tâche de remettre le domaine à flots. Puis, dès qu'il eut accompli toutes les modifications et les travaux nécessaires à Delaford Hanger, il put y accueillir Beth très souvent, étant donné que la jeune fille logeait à moins d'une heure de Delaford. Il se sentit enfin en paix avec sa conscience, n'ayant pas trahi la requête d'Eliza.
