Le blindé de Skynet filait dans la nuit, plus silencieusement qu'aucun véhicule jamais construit par ses faibles ennemis. La pile nucléaire et le moteur rotatif n'avait vraiment rien à envier au moteur à explosion désuet. C'est ce dont John se rendit compte lorsque le véhicule se mit à rouler sans même avoir démarré. Il s'assit aussitôt sur le banc qui longeait les parois de métal et songea à Martin qui devait jubiler de pouvoir conduire un truc pareil. Ce dernier s'était révélé le meilleur allié qu'on puisse imaginer. En un rien de temps, il avait monté un plan en béton et comme il savait parfaitement comment s'y prendre avec ses semblables et encore d'avantage avec les militaires, tout avait passé comme du beurre à la poêle.

Le point névralgique de toute l'affaire consistait d'abord à mettre un chef de section de leur côté. Il avait semblé aller de soi que Derek s'avérait le premier choix. Comme le plaidoyer de John l'avait déjà fait réfléchir, Bedell n'avait eu qu'à insister sur le plaisir qu'on ressentait à descendre un CT pour le convaincre. Ceci fait, il suffisait de trouver une mission bidon. Par la suite, Derek pourrait choisir lui-même ses soldat (les mêmes que ceux de Road River) et on pouvait aussitôt déboulonner le camp le plus près, ni vu, ni connu. L'affaire s'était conclue si aisément que ça en était troublant. Bien que le savoir-faire de Bedell en soit responsable pour une bonne part, l'envie de casser du métal avait pesé encore d'avantage dans le succès de l'entreprise. Ils en étaient tous. Kyle, Yan, Éli ainsi que Joan, Sam et Rich, les combattants de la feu base 19. De plus, Alisson s'était laissé convaincre sans difficulté lorsqu'elle avait compris qu'elle ne serait pas seule à morfler le cas échéant. Frank et Sylvia, deux médics recrutés par Kyle, complétaient l'équipe.

En fait, les véritables obstacles que John avait eut à affronter s'étaient révélés d'une autre sorte. À la seconde où il avait mis les pieds hors de l'infirmerie, une horde de réfugiés exaltés l'avaient coincé dans l'escalier en psalmodiant des prières ou en criant des incantations. Ces derniers tenaient leurs bibles moisies à bout de bras comme des flammes olympiques et criaient, les yeux exorbités saillant des orbites. «Le Christ est revenu !», «Il est parmi nous !», «Il vient nous sauver mes frères», «Béni-nous John Connor !» Quelques-uns s'étaient même jetés à genoux pour embrasser le bas de ses jeans.

John avait tout d'abord éclaté de rire tellement ce délire s'avérait ridicule mais rapidement, il était devenu clair que la chose n'avait rien de drôle. Pressé de toutes part par ces loqueteux en transe et hurlants, John avait tenté de leur faire entendre raison. Cependant, lorsque des doigts crochus avaient commencés à lui arracher les cheveux pour en faire des reliques, il était apparu urgent de dégager vite fait. S'extraire de cette colonie de cinglés n'avait pas été une mince affaire. Il avait dû en venir aux coups tandis qu'en extase, ils le griffaient en lui déchirant sa chemise sur le dos. Il avait fini par s'échapper de peine et de misère et s'était réfugié dans les locaux de la 132em. Les gueux qui avaient osé braver les interdictions de passage s'étaient fait éjecter aussitôt.

Plus extrême encore, la nuit même, trois jeunes femmes différentes avaient tentés de s'introduire dans les dortoirs. On avait dû soudoyer quelqu'un parce que toute les trois savaient exactement où se trouvait sa couchette. Il s'était réveillé en sursaut alors que la première était déjà affairée à sa besogne. Épouvanté, il l'avait repoussé brusquement mais l'audacieuse avait été si surprise qu'elle l'avait mordu. Une mésaventure douloureuse mais heureusement, sans gravité. Ses compagnons de dortoir, réveillés par ses jurons et ses cris, semblait avoir trouvé étrange qu'il fasse un tel scandale pour si peu de choses. La friponne s'était enfuie mais soupçonnant la possibilité d'autres intrusions, Phil avait proposé de prendre sa place, une offre généreuse que John avait accepté avec reconnaissance.

Peu de temps après, une seconde tentait sa chance et Phil ne sembla pas entretenir beaucoup de scrupules à se faire passer pour son collègue. Lorsque l'importune sortit sur la pointe des pieds, ceux qui ne dormaient pas tirèrent au sort à savoir qui serait le suivant. Le gagnant pu amplement profiter des bons soins d'une troisième coquine mais son successeur, plein d'espoirs, attendit en vain.

Tandis que les dortoirs résonnaient de bruits troublants, John avait commencé à comprendre pour qu'elle raison tous les visiteurs du futur le dépeignaient comme une sorte d'asocial qui ne voulait avoir affaire qu'à ses généraux les plus proches. Fermement enroulé dans le sac de jute qui lui faisait une bien pauvre armure, il songea qu'il avait toujours cru qu'il vivait en reclus pour se protéger de Skynet mais il commençait à se douter que des attaques presque pire étaient à redouter de pareils fous furieux. N'empêche, d'ici là, il ne voyait pas trop comment empêcher ces cinglés de le griffer, lui arracher les cheveux ou même de pratiquement le violer dans son sommeil.

La solution était finalement venue de Perry. Interdiction pour lui de sortir des quartiers de la 132em pour cause de troubles majeurs (lire, la névrose des «Connor freaks»). Pour parer à toute éventualité, on avait fait barrer les portes de nuit et ses confrères avait dû se vanter haut et fort d'être de ses connaissances pour pouvoir encore bénéficier des avantages de partager le même dortoir que lui.

Malgré tout, cette séquestration ne s'était pas trop mal passée. Bedell s'était joint à la 132em et le temps avait filé rapidement tandis qu'ils peaufinaient leur plan d'attaque. Lorsque deux jours plus tard, Reese le choisit comme par hasard pour participer à une mission de niveau quatre, ils étaient fin prêts. Lorsqu'il était monté dans le camion, Derek qui tenait la porte lui avait adressé l'ombre d'un sourire et John le lui avait rendu. Peu de choses au monde n'aurait pu lui faire plus plaisir que cette démonstration d'amitié.

Lorsque le blindé eut roulé quelques temps, John alluma sa lampe et regarda son équipe. Ils étaient sept moins Martin qui conduisait et Rich qui était perché sur le toit à l'affut des CT. Tous deux étaient déjà au courant du plan, restait à l'expliquer aux autres. Ils le regardaient avec attention, curieux de savoir ce qu'il avait bien pu préparer cette fois.

- Je vous explique notre plan. On a cette carte de la ville. Il y a trois bases dans le périmètre alors on a une idée du terrain mais on peut avoir des surprises. Skynet s'est sûrement préparé à ce qu'on frappe encore. On peut aussi s'attendre à avoir des surprises de ce côté.

- Ça l'air plein de surprises ton plan Connor. J'aime pas beaucoup les inconnus dans ce genre de foutoir, dit Derek en croisant les bras.

- On s'en balance des surprises. On se fie sur notre force de frappe. Tout ce qu'on veut c'est qu'ils viennent faire joujou et on les démolit à la chaine.

Un sourire apparut sur le visage de Derek qui avait grandement espéré un projet de ce genre. Tous les combattants se regardèrent visiblement satisfaits de cette annonce.

- On va répéter à peu de choses près ce qu'on a fait à Road River parce que Skynet ignore encore comment on s'y est pris. Par contre, pas touche aux véhicules cette fois. Ils peuvent avoir de nouveaux traqueurs qu'on ne saurait pas enlever. Tout ce qu'on fait, c'est qu'on les décarcasse jusqu'au dernier, ensuite on ouvre les portes et les prisonniers se poussent avec les blindés le plus loin qu'ils peuvent avant de les abandonner. On ne peut pas faire plus pour eux.

Il avait parlé à Martin de la possibilité d'apporter de la nourriture mais celui-ci l'en avait dissuadé. Les morceaux de viande pourrie abondaient dans ce trou et c'est tout ce qu'il fallait pour se faire une belle petite culture que chacun désinfecterait à mesure dans un petit feu discret lorsqu'ils se seraient planqués. John avait dû avouer que les asticots, aussi dégoutants soient-ils, s'avéraient vraiment le meilleur ami de l'homme dans ces circonstances désespérées. De toute manière, il avait dû se résoudre à en avaler sa part et finalement, il était vrai qu'on finissait par s'y faire.

Il leur présenta en détail le plan qu'il avait conçu et ils en discutèrent jusqu'à ce qu'une volée de coups fasse trembler le plafond. Le code indiquait l'approche d'un CT de patrouille. Le blindé s'arrêta. Derek ouvrit la porte et fit signe aux autres de descendre. Armés chacun d'un M27, ils enfilèrent tous dehors et s'éloignèrent du véhicule. Au loin, dans le ciel de suie, on voyait parfaitement les trois lumières caractéristiques. Celui-ci les avait visiblement repérés et fonçait sur eux.

- Mettez-moi ce fils de pute en joue ! dit Derek qui semblait un peu nerveux. On a deux cent mètres ! Tirez dès qu'il est à portée !

La compagnie épaula les M27 et n'eut pas longtemps à attendre. Le CT fonçait à toute vitesse et la terre se mit à trembler à son approche. Une volée de rayons violets le percuta soudainement sous le nez il explosa sans autre forme de procès. La troupe le regarda plonger au sol tandis que les blancs et les orangés enflammaient la machinerie de mort. Dans les yeux de tous, brillait la lueur sauvage que seul peut provoquer le plus satisfaisant des carnages.

- J'y crois pas … dit Derek en riant aux éclats.

- Faudrait se magner avant que ses copains rappliquent, fit remarquer Kyle en lui tapant sur l'épaule.

- On risque d'avoir l'armada sur le dos maintenant, ajouta Éli en sautant dans le camion.

- On l'attend avec impatience, répondit Joan qui ne doutait plus de leur supériorité.

Martin remonta dans le cockpit tandis que la troupe retrouvait la sécurité de l'habitacle. Le blindé se remit en route en augmentant sa vitesse.

- Vous croyez qu'il a eu le temps de transmettre des infos sur notre présence ? demanda Alisson en verrouillant le cran d'arrêt de son M27.

- Difficile à dire, répondit Kyle.

- Si c'est le cas, ils nous attendront au camp de pied ferme, assura Éli.

- C'est un risque à prendre affirma John.

- J'en suis pas si sûr, dit Derek.

- Quoi ?

John alluma la lampe de son arme pour voir sa tête.

- J'ai dit : j'en suis pas si sûr, répéta Derek sévèrement. Si on a plus l'effet de surprise … On quadruple les risques.

- On … on quadruple que dalle ! s'insurgea John.

- CONNOR ! cria Kyle en faisant sursauter tout le monde. Oublie pas qui commande ici si tu ne veux pas que je te fasse avaler ton putain de plasma, gronda-t-il d'un ton menaçant.

John commençait à s'habituer à se faire hurler dessus et il baissa la tête question de désamorcer son chef instructeur.

- C'est bon mais je veux juste dire … on aura pas vraiment d'autre chances. On a l'avantage … peut-être pour la dernière fois, dit-il avec plus de mesures.

Kyle sembla satisfait et se tourna vers Derek.

- Moi je prendrais le risque, dit Kyle.

Les autres hochèrent la tête pour signifier leur accord. Ils s'étaient fait à l'idée de casser du métal et l'attrait de la chose supplantait grandement les risques. Cependant, le doute s'était insinué et Alisson posa la question qui commençait à tarauder l'équipe.

- Et s'ils ont des M27 eux aussi ?

- Ils n'en auront pas, dit John avec une absolue certitude.

Lors de leur entretient dans les ruines de la base 19, Weaver lui avait assuré que même si leur attaque accélérait les choses, il pouvait compter au moins deux semaines, peut-être d'avantage, avant l'arrivé en fonction des plasmas. Skynet ne pourrait pas faire plus vite. Il avait besoin de finaliser un minimum d'essais avant d'entrer en production et surtout, la moitié des prototypes du M27 se trouvaient maintenant entre les mains de la résistance. Il leur restait donc encore une semaine au moins.

Tous les combattants savaient que rien ne servirait de demander comment Connor pouvait savoir ça et ils durent se contenter de lui faire confiance; ce qu'ils firent. Tout le monde observa Derek, attendant son verdict final. Il fixait John de cet air imperturbable qui lui était comme une seconde nature.

- C'est certain que ça ne peut pas faire de mal de dérouiller ces saletés, dit-il comme s'il se parlait à lui-même.

Les membres de la compagnie sourirent.

- Ok maintenant vos gueules. Je veux plus rien entendre, ordonna Derek.

John éteignit sa lampe et les soldats se replongèrent dans les ténèbres à l'affut de tout bruit suspect. Il fallut quatre heures pour atteindre le camp. Les soldats étaient habitués de longue date à la fermer et se faire discret, ce calme olympien ne sembla coûter qu'à John. Il reçut deux réprimandes de Kyle pour avoir tenté de faire la conversation. Comme il lui assura que la troisième fois, il lui arracherait la langue lui-même, le jeunes homme se tint coi de son mieux.

Enfin, le blindé s'arrêta. L'équipe en sortit en catimini. Ils se trouvaient dans un quartier adjacent à peut-être trois kilomètres du camp de travail. Dans le ciel sombre, on voyait une lueur blanchâtre et maladive qui indiquait sans nul doute que le camp était en activité. Heureusement, aucune machine ne semblait les attendre pour leur faire leur fête et ils sortirent sans encombre le tout-terrain à chenillette qui avait voyagé avec eux. Kyle, John, Alisson et Rick s'y embarquèrent tandis que les autres disparaissaient dans les ruines au pas de course. Alisson se mit au volant, ajusta ses lunettes vision de nuit et dans le silence le plus parfait, le petit véhicule bondé disparut dans les ténèbres.

Comme la première fois, Martin attira un CT avec une lampe de poche et le vautour de coltan fut descendu avec une facilité déconcertante. Comme la première fois, le second vint inspecter son collègue fumant et fut abattu encore plus facilement. Comme la première fois, six T-600 jaillirent du camp pour débusquer et anéantir l'ennemi. Seule différence notable d'avec la première attaque, les machines furent descendues sur place auprès des CT. Les combattants se précipitèrent aussitôt vers les fortifications du camp au volant des tout-terrains dont s'étaient servies les machines. Ils n'eurent pas à défoncer quoi que ce soit car Kyle vint lui-même ouvrir la porte de l'ancienne aciérie pour laisser entrer les soldats. Les trois terminators restants prenaient des bains de poussières, troués et étendus de tous leur long. Cette fois, il n'y avait pas la moindre égratignure à déplorer du côté de la résistance. On se tapa dans le dos, on cracha sur les machines et on libéra les prisonniers aussi ahuris que puants.

John ne savait pas trop s'il devait se réjouir ou s'inquiéter considérant que se rendre maître du camp avait été un jeu d'enfant. Il se serait tout de même attendu à ce que la sécurité soit renforcée. Il était vrai cependant que les camps n'avaient pas tellement de valeur et que de toute manière, dès l'arrivée (imminente) des plasmas, ces attaques kamikazes deviendraient impossibles. En fouillant l'aciérie, on trouva tout de même des armes beaucoup plus imposantes que ce que Road river avait pu contenir. Là se trouvait peut-être la réponse au mystère. Skynet avait considéré qu'il serait suffisant d'augmenter la force de feu. Si c'était bien le cas, il s'était fait drôlement baiser sur ce coup.

Ils gardèrent les meilleures armes pour eux avec l'intention de les cacher avant leur retour à la base. Entretenir une cache d'arme quelque part s'était toujours avéré le premier réflexe de John Connor et il devait s'avouer qu'il dormirait plus tranquille en sachant qu'il y en avait une dans les environs. Par la suite, ils répartirent les prisonniers en équipe et leur distribuèrent les armes.

- Hey, ce type a des informations ! dit Éli qui arrivait suivie d'un homme sale, amoché et boiteux.

Derek laissa la mitrailleuse qu'il examinait et regarda le prisonnier.

- Il dit qu'il a entendu des choses ici qui concernent l'ennemi.

- Oui ? dit Derek en regardant le nouveau venu.

L'homme regarda autour de lui d'un air suspicieux comme s'il craignait que quelqu'un entende.

- J'ai des informations sur …. Sur une sorte de programme … Un ordinateur de guerre ? Ça vous dit quelque chose ? dit-il en parlant bas.

Derek le dévisagea quelques instants et regarda Éli.

- Vas chercher John, lui dit-il avant de se retourner vers le prisonnier. Ouais, ça me dit bien quelque chose.

- Êtes-vous le commandant ? C'est à lui que je veux parler.

Derek hocha la tête.

- Je commande cette unité.

- Robert Perry ?

- Derek Reese. Vous pouvez me parler à moi.

- Je dois voir Perry. Ces informations le concernent au premier chef, dit le survivant.

Derek songea un instant à la joie de Perry lorsqu'il lui présenterait ce rescapé sauvé par ses bons soins. Il y aurait toujours moyens de s'entendre avec ce type pour qu'il la boucle mais il préférait s'assurer d'abord que tous ces problèmes en vaudraient la peine.

- Je crains que vous deviez me dire au moins en partie …

- À TERRE !

Derek se jeta sur le sol avant même d'y penser tellement cet ordre était gravé dans son instinct depuis des années. Il y eut une explosion juste au-dessus de lui et il n'eut que le temps de protéger sa tête tandis que des hurlements jaillissaient parmi les prisonniers qui s'enfuyaient dans tous les sens. Le soldat s'empara de son arme en roulant sur le sol et chercha à identifier le danger. John tenait en joue le prisonnier informateur qu'il venait d'abattre. Derek bondit sur ses pieds, stupéfait.

- Putain qu'est-ce que tu fous ! cria-t-il horrifié.

- Regarde, dit John en pointant le prisonnier.

Derek aperçut aussitôt le métal qui scintillait à l'intérieur de la tête éclatée du survivant. C'était une …. Une machine ?! La machine la plus parfaitement humaine qu'il eut jamais vu ! Incrédule, il regarda John qui baissait lentement son arme. Comment il avait pu savoir à cette distance ? Est-ce qu'il avait le flair d'un putain de chien ?

Tandis que son oncle le regardait avec une sorte de terreur respectueuse, John se laissa aller à éprouver un élan de nostalgie. Le genre de nostalgie que l'on ressent lorsqu'on revoit sa maison d'enfance, qu'on croise un vieil ami ou encore, qu'on abat une machine de la même série que son terminator favori.