C'est seulement à 17h, lors du dernier cours de la journée, que je me rends compte que je n'ai pas vue Madge aujourd'hui. Ca ne lui ressemble pas de venir en cours. Je me souviens de la fois où elle a été malade la semaine juste avant les vacances de Noël, les profs avaient presque tous décidé de mettre des films pour passer le temps, et pourtant elle s'était tout de même trainée silencieusement jusqu'en classe. Elle se mouchait toutes les deux minutes et n'arrêtait pas de me répéter : « Je ne me sens pas bien » d'un ton plaintif, ce qui avait le don de m'énerver prodigieusement – qu'est ce que je pouvais y faire ? -, mais elle était tout de même là. Ce jour là, je lui avais dis qu'elle était une vraie warrior. Elle m'avait répondu dans un petit sourire satisfait :

« Même le débarquement de putains d'aliens verts n'empêcherait pas Madge Undersee de venir, tu sais. »

J'avais souri et avait renchéri : « est ce que tu viens vraiment de parler de toi à la troisième personne ? ». Mais ça m'avait choquée. Je sais que Madge qu'en haut de la liste des priorités de Madge, quelque part dans le top 3, elle met ses études. Quelque chose à voir avec son père, le maire de la ville, qui veut que sa fille soit un modèle de réussite, je pense. Le bon vieux cliché de chercher l'approbation du père.

Je suis honteuse de m'être seulement rendue compte de son absence et je pense à combien j'ai ignoré mes amis ces derniers temps. Ce n'était pas fait exprès, évidemment, mais ce n'était pas pour autant excusable. Je me tourne dans mon siège et aperçoit Clove. J'essaye de lui faire un bref signe de main –histoire de montrer que je suis toujours vivante – et elle me répond en haussant un sourcil. Bah.

Elle se tourne de nouveau vers son voisin de table, que je ne reconnais pas d'ailleurs, ou alors il me semble l'avoir déjà vu à une des soirées de Clove ... Oh, et puis tant pis. La connaissant – si c'est bien ce que je pense – cette amourette ne durera pas longtemps. D'ailleurs il ne semble pas si intéressé.

Je sprinte presque jusqu'à chez moi pour éviter que Peeta ne réessaye de me parler, mais lorsque je lui lance un regard, je me rends compte que c'était stupide. Il est avec ses amis, appuyé contre un casier, les yeux dans le vide. Pas du tout en train de me chercher du regard pour ensuite se lancer dans une grande quête avec le seul but de me récupérer. La pensée me serre un peu le cœur et j'espère qu'il me verra – avant que de me rappeler que je n'ai plus le droit d'espérer ce genre de choses maintenant.

Sur la route du retour j'appelle Madge, une fois, deux, mais tombe sur sa messagerie. Je traîne les pieds un peu, me demandant ce qui pourrait faire que Madge laisse tomber sa sacro-sainte règle numéro un, et décide de ne pas aller en cours.

J'ouvre la porte et enlève mes bottes pour réchauffer mes pieds au radiateur lorsque j'entends une petite voix derrière moi : « Tu es là. »

Je me retourne, surprise, pour voir Madge assise piteusement sur le canapé. Je me précipite à ses côtés. Elle baisse les yeux et tire nerveusement sur les fils de la couverture qui recouvrent les coussins. « Prim m'a laissée entrer. »

« Qu'est ce qui se passe ? » Je lui demande, ne l'ayant jamais vu si penaude.

Je vois qu'elle essaye de faire un effort pour ne pas pleurer et essaye de me raconter une histoire dont je ne comprends que quelques mots répétitifs comme « Gale », « stupide » et « désolée ».

« Allez, Madge, pleure un bon coup. » Je lui dis, parce que franchement, là je ne comprends rien et commence à m'inquiéter. « Et raconte moi après. »

Je n'ai pas besoin de me répéter, elle met sa tête entre ses mains et les grandes eaux commencent. Je reste assise à côté d'elle, puis, me sentant inutile, je la prends entre mes bras dans un câlin hésitant, espérant qu'elle appréciera le geste.

Elle blottit sa tête dans mon cou – et je me rappelle de Peeta qui aimait faire la même chose avant de sentir mon odeur – puis, une fois calmée me raconte l'histoire : Apparemment, avant-hier soir, elle est allée chez Gale pour une raison quelconque et est restée squatter chez lui. Ils ont rigolé et joué à des jeux avec ses frères (« Et oh ! Comme Posy est adorable ! » A-t-elle rajouté.), tout se déroulait si bien qu'elle s'est dit que c'était le moment ou jamais pour que leur relation évolue et qu'elle se lance à l'eau - puisque Gale ne semblait pas prendre les devants.

« Et puis, il s'est mis à regarder sa montre d'un air inquiet. Et il a dit qu'il avait quelqu'un à me présenter. J'ai rien tilté » Elle n'arrive toujours pas à rencontrer mon regard. « 'Hey Madge, t'inquiète, tu vas l'adorer' » renchérit-elle avec une voix qui est une piètre imitation de Gale.

Elle déglutit et j'attends patiemment la suite de son histoire, qu'elle continue avec une voix encore plus faible si possible : « Et puis .. Et puis .. Il a dit : 'elle est géniale, tu verras'. Et là j'ai compris. Elle a sonné et il l'a embrassé, comme ça, sur les lèvres, devant moi. »

Je suis tellement choquée que j'inspire bruyamment. Elle poursuit son histoire :

« Elle est super sexy. Les cheveux courts, bruns, grande. S'appelle Johanna mais préfère qu'on l'appelle 'Jo'. » Sur ces paroles, elle renifle dédaigneusement. « Elle l'a attiré vers elle par la ceinture de son jean et ils se sont bouffés le visage pendant au moins dix minutes. Un peu le genre de fille qui sait ce qu'elle veut, et qui le prend. »

Mes mains caressent les cheveux de Madge et je lui réponds, choquée : « Mais .. »

« Katniss. » Me coupe t-elle. « Laisse moi finir, sinon j'y arriverai jamais. » J'hoche la tête en guise de réponse. « Alors … Son frère a fait un commentaire salace, genre qu'il faudrait qu'ils se prennent une chambre, et moi, idiote que je suis, je suis restée plantée là pendant que tout le monde se cassait. Il me l'a présentée, on est restés à trois pendant au moins dix minutes. Et puis je suis partie. »

« Gale a dû comprendre que quelque chose clochait parce qu'il m'a suivi – sans sa pouffe – et m'a demandé ce qui n'allait pas. » Elle reblottit sa tête entre ses mains et recommence à pleurer mais cette fois je l'entends distinctement. « Et là, comme une idiote, je me suis dis 'si ce n'est pas maintenant ce sera jamais' alors je l'ai embrassé. Au début j'étais contente, je pensais qu'il me répondait, mais en fait .. Ce n'était pas ça .. Il me laissait faire. »

« Est-ce que tu te rends compte ? C'était un baiser .. Par pitié. Alors je me suis arrêté et il était si mal à l'aise. M'a dit toutes les choses que les mecs disent dans les films, 'ce n'est pas toi c'est moi' ou encore 'tu es une fille géniale', le meilleur pour la fin 'j'aime vraiment beaucoup Johanna'. Ah ! Et évidemment, le très définitif 'je suis désolé'. Et là je suis partie, enfin. »

Il y a silence pesant entre nous deux pendant un long moment puis je lui dis : « Je n'arrive pas à y croire. Il m'a dit qu'il aimait bien une fille … Juste après que tu me dises que tu l'aimais bien … Et puis, j'ai juste pensé … »

« Ouais » Répond-elle. « Moi aussi, j'ai pensé. »

Je la prends dans mes bras et la rassure comme je rassurerais Prim. Ses pleurs sont déchirants et ne semblent pas trouver de fin. Nous parlons de tout et de rien, et je m'excuse d'avoir été si peu à son écoute ces derniers temps mais – par chance – Madge est trop préoccupée par ses problèmes personnels pour me demander ce qui s'est passé dans ma vie. Pour une raison inconnue, j'en suis reconnaissante car je sais que je n'aurais pas voulu lui raconter et j'aurais haï avoir à lui mentir. A 23h, elle me demande : « Est-ce que je peux dormir ici ? Je ne veux pas que mon père me voit comme ça. »

Nous nous brossons les dents et nous couchons dans mon lit –j'ai à peine le temps de fourrer les dessins de Peeta dans mon tiroir – puis, mangeons de la glace et des Tuc's devant « Love Actually ». Au milieu du film, quand je sens que je commence à m'endormir, Madge me parle :

« La seule chose que je veux » Me dit-elle « C'est un copain gentil et attentionné, quelqu'un qui ferait actuellement attention à moi. Parce que Gale n'a même pas vu venir que je l'appréciais, et pourtant je ne suis pas sûre d'avoir été la fille la plus discrète du monde. »

Elle rigole d'un rire sans joie et moi, je me tourne de mon côté du lit, prétendant être fatiguée. La vérité c'est que, ce mec gentil et attentionné, je l'avais. Je ne veux pas qu'elle voit ma tête.

« Est-ce que c'est trop à demander ? » Madge renchérit. « Un mec gentil. Juste un. Un mec bien. Est-ce qu'il en existe encore ? Et pitié, ne me sors pas Marvel. »

Je fais semblant de rire à sa blague et remonte ma couette sur mon visage. Je veux juste qu'elle me laisse dormir.

« C'est tout ce que je voulais. » Répète Madge. Elle semble comprendre mon message et éteint la télévision. Sa respiration devient plus calme et elle s'endort, mais je reste éveillée, sur mon côté, dans le noir, à fixer la commode qui détient les croquis de Peeta.


Madge s'en va le lendemain matin, dans une effusion d'amour et de tendresse. Elle caresse même doucement les cheveux de Prim, qui se laisse étonnement faire. Lorsque c'est moi, elle jaillit de l'autre côté de la pièce, s'énervant car elle est maintenant une adulte.

Une adulte.

Je roule des yeux à cette pensée.

« Je dois aller en courses » Je dis à Prim, d'un ton morne. « Tu as besoin de quelque chose ? »

Je lui tends la liste de courses et un stylo, et elle griffonne toutes les choses inutiles dont elle a besoin. NUTELLA, je la vois écrire en grosse lettre. Elle souligne deux fois. Pendant ce temps, je fouille les placards. Pâtes, riz, je fais une note mentale.

Je suis tellement fatiguée. Mais si je ne le fais pas, qui va le faire ? Je n'essaye même pas de m'imaginer de quoi on se nourrirait si Prim faisait les courses.

« Et me prends pas du Narta » Me rappelle Prim, derrière mon dos. « Je déteste l'odeur de leurs déos. »

Je passe le plus clair de mon après-midi dans les supermarchés. Prends le bus, les bras chargés de courses. Sur le chemin du retour, mon sac en plastique craque sous l'effet du poids des conserves. C'est officiellement ma journée.

Lorsque je reviens, vers 18h30, Gale est devant ma maison. Il semble soulagé de me voir arriver.

« Hey Katniss, ça va ? » Il m'arrache presque les sacs des mains pour m'aider à apporter les affaires dans la cuisine. Prestement. Trop prestement.

« Te fatigue pas » je crache, « Madge est déjà passée. Pas besoin de ta version. »

Gale se tortille sur lui-même, c'en est presque comique.

« Pourquoi tu ne m'as rien dit ? » Je renchéris.

Il hausse les épaules. « Je te l'ai dit. C'est toi qui as tiré des conclusions hâtives ! Toi et … »

« Moi et Madge c'est ça ? » J'explose. Je ne sais pas pourquoi je perds autant ma patience mais c'est le cas.

« Ecoute Katniss, c'est compliqué, d'accord ? Je ne m'étais pas rendu compte ! Et je suis désolé. Vraiment. » Je suis sa meilleure amie, ok, mais pas sa petite amie. Il n'a pas à s'excuser à moi.

« Pas à moi de dire ça » Je marmonne pendant que je range les courses.

A ce moment là, j'entends des clés tourner dans la serrure. Ca ne peut être qu'une seule personne. Maman.

« Hey, Gale ! » Ma mère fait en voyant mon meilleur ami. « Ca fait longtemps ! »

Moi aussi ça fait longtemps que tu ne m'as pas vue, j'ai envie de lui répliquer. Ce n'est pas pour ça que j'ai le droit à un accueil chaleureux. Ils parlent pendant quelques minutes, comme deux vieux amis, et sur l'instant je les hais. Je les hais tous les deux.

Gale doit lire mes émotions mieux que ma mère, parce qu'un seul coup d'œil à mon visage et il me dit qu'il reviendra me parler. Il se penche et me fait un bisou sur la joue, pour rentrer dans mes bonnes grâces ou celles de ma mère, je l'ignore mais je ne préfère pas savoir.

Prim dévale les escaliers et Maman la serre dans ses bras. Je suis presque en rage de voir ça. Peeta, sa mère, notre rupture, Madge, et après ça, les putains de courses. Maintenant, je dois commencer à préparer le repas. Comme si c'était moi la mère au foyer. La maîtresse de maison. Et pourtant, celle qui reçoit toute cette affection, c'est notre mère. Elles se câlinent, deux têtes blondes blotties l'une contre l'autre et on dirait une pub, je m'attends presque à voir ma mère tourner sa tête vers une caméra et déclarer dans un autre blanc et éclatant : « Avec la SNCF, ne perdez pas de vue ceux que vous aimez. »

Mais notre mère absente, qui préfère faire ses nuits à l'hôpital plutôt que de voir ses filles, nous a perdues de vue. Ou m'a seulement perdue moi de vue, visiblement. Pas une grande perte. Je ravale ma salive. Notre mère, qui si elle ne nous avait pas abandonnées, j'aurais pu résister au chantage de la mère de Peeta. Mais non. En plus de devoir faire ses courses, je dois également subir ses erreurs.

Elle ne nous a pas abandonnées, nous, je réalise en la regardant serrer ma sœur dans ses bras. Elle m'a abandonnée moi.

Mais c'est elle que Prim est en train de câliner. Pas moi.

J'ouvre le couvercle d'une conserve de cannellonis bruyamment, dans le but de rompre leur petite démonstration d'affection.

Prim me regarde puis baisse les yeux vers la conserve : « Des cannellonis ? » Me demande-t-elle, le nez plissé de dégout. « Encore ? Tu es sérieuse ? »

C'est trop. Je prends ma veste et mon portable puis m'en vais presque en courant de chez moi. Je ne veux pas être grossière, surtout pas envers ma sœur, mais je sais que si je reste, je vais dire des choses que je regretterai. Je suis trop rapide pour que ma mère ou ma sœur ne pense seulement à me rattraper, mais j'entends vaguement leurs voix m'appeler. Je ne m'arrête que lorsque je sais qu'elles ne peuvent plus me voir.

Qu'elles aillent se faire foutre, je pense hargneusement, les mains posées sur les genoux, essoufflée.

Je fais quelques ronds dans le quartier, me demandant vers qui me tourner. Je viens presque seulement de quitter Madge, et je ne supporterais pas de réentendre son discours sur l'amour et les mecs bien, Gale me porte sur le système. Peeta. Je ne peux même pas y penser. Finnick ou Clove ? Je m'assoie sur un banc du parc dans lequel mes pas m'ont emmenée et j'hésite pendant un bon moment, aucun ne me tentant vraiment.

Mais je ne peux vraiment pas rentrer maintenant.

Je sors mon téléphone et appelle Finnick qui répond à la troisième sonnerie : « Salut, beauté. »

« Tu es chez toi ? » Je demande directement.

Finnick semble surpris. « Non pourquoi ? Je suis en train d'acheter de l'alcool. Soirée chez Clove ce soir. »

Très bien. Ca fait une pierre deux coups.


Lorsque je suis arrivée, la fête avait déjà commencé. J'ai pris une bière, puis deux, et trois, ignorant complètement le fait que je ne tiens pas l'alcool. Ce soir, je veux juste ne penser à rien. Rien, je me répète à moi-même. La colère que j'éprouve en repensant à ma famille est toujours aussi forte que lorsque j'étais assise sur ce banc dehors, le cul gelé. A moitié allongées sur le canapé, Clove et moi regardons en silence les personnes discuter et s'amuser. J'ai l'impression de tous les détester.

« Tu n'es pas fatiguée de toute ces soirées chez toi ? » Je lui demande soudainement. « Jamais tentée de les pousser tous dehors ? »

Clove fronce les sourcils. « Pourquoi le serais-je ? »

« La moitié ne te connaît même pas » Je rétorque, levant les yeux au ciel. « Ils sont juste là pour ta maison. »

Clove se retourne vers moi et me lance un regard mesquin. « Ohhh » Répond-elle, la bouche exagérément en cul-de-poule et les sourcils relevés. Elle ressemble à une poupée. « Parce qu'on se connaît toutes les deux ? Quoique, maintenant que tu le dis, j'ai l'impression de t'avoir déjà vue quelque part … »

Je pose mes mains à plat sur ma robe et frotte mes paumes contre mes cuisses, dans un geste nerveux. « Je sais que je n'ai pas été très présente ces derniers temps … »

« On se demande bien pourquoi. »

Je m'apprête à répondre mais m'arrête aussitôt. « Attend. Quoi ? »

Elle lève les yeux au ciel, clairement exaspérée. « Quand on parle du loup. » Dit-elle, voyant Peeta avancer maladroitement vers nous. Je peux sentir mes joues s'échauffer. Elle sait.

Elle s'appuie sur ses mains pour se lever du canapé, et Peeta, gêné lui dit : « Non, tu peux rester. »

Mon esprit est engourdi. Elle sait. Elle ne prend pas la peine de lui répondre et s'en va rejoindre son voisin de classe, avec qui je l'ai vue quelques jours plus tôt. Mes yeux la suivent du regard, tétanisée, les paumes chaudes et moites. Je sens le canapé s'affaisser sous le poids de Peeta à côté de moi et Clove se retourne pour m'envoyer un regard dédaigneux au dessus de son épaule.

Elle ne peut pas savoir. Non. Si elle n'en parle qu'à une seule personne … Je commence à devenir paranoïaque, la regardant discuter gaiement avec le petit brun. « Tu savais que Katniss et Peeta baisaient ensemble ? » Je l'imagine dire, en la voyant chuchoter quelque chose à son voisin. Tout à coup, elle renverse sa tête en arrière dans un rire sonore.

« Katniss ? »

Je me retourne et voit Peeta qui me regarde curieusement. « On peut parler ? »

« Non, on ne peut pas. » Je lui réponds, automatiquement. Les mots de Clove ont déclenché chez moi une panique subite : je réalise que nos escapades n'étaient pas si discrètes, que le risque zéro n'existe pas. Elle sait. Même lui parler maintenant est un risque. Quels étaient les mots de la mère de Peeta ? « A partir de maintenant, tu ne lui parles plus, ne le regarde pas »

Ses yeux s'entrouvrent légèrement, puis il baisse le regard, blessé. « Katniss. Je voudrais juste qu'on soit amis à nouveau. »

« Nous n'avons jamais été amis ! » J'explose et écarte mes doigts devant mon visage dans un signe de frustration. « Et on ne peut pas parler, pas comme ça, en public. » Je pointe mon index sur lui : « A partir de maintenant, tu ne peux plus m'adresser la parole. »

Je lance un regard à Clove, m'assurant qu'elle est toujours là, car j'ai quelques mots à lui dire ensuite. Elle semble avoir perdu tout intérêt pour le mec à côté d'elle et me regarde parler à Peeta d'un air effarouché. Bien. Si ça peut l'empêcher de papoter avec tout le monde en attendant. Putain, elle sait. Mon corps est en alerte, mon cerveau est sous l'effet de la peur qui agit comme une drogue altérant toutes mes capacités. Elle annihile tout autre sentiment, et laisse la place à une seule pensée préoccupante : Clove.

Le visage de Peeta perd son expression peinée pour se transformer en colère, sa bouche forme une ligne droite et je le vois déglutir : « Au départ, je pensais que toute cette haine contre moi était infondée, tu sais ? » Il se mord la lèvre hargneusement avant de rajouter : « J'ai été un gros con. Penser qu'on pourrait être ensemble. Tu as tellement honte que tu ne veux pas qu'on nous voit parler. »

Qu'est ce que … ? Non. Je ne voulais pas dire ça. Elle sait ! Je voudrais lui crier. Est-ce que tu ne vois pas tout ce que je risque ! Je voudrais qu'il partage mon fardeau. J'ouvre la bouche pour lui répondre mais il me coupe la parole : « Ok. J'ai très bien compris, maintenant. Je ne viendrais plus t'emmerder. »

Ses yeux sont lourds de reproche. « Comment tu peux être aussi froide ? Je pensais que je t'aimais. » Ma gorge se serre à ses mots, la tristesse évidente dans sa voix, mais il se reprend presque tout de suite. « Et toi, ça te fait plaisir, de me dire ces horreurs ? Qu'est ce que tu veux ? M'humilier ? Me faire du mal ? » Ses regard me sonde, perdu. « Parce que félicitations, tu as réussi. » Il rajoute, sarcastique.

Il passe ses deux mains sur son visage et j'ouvre la bouche, pour dire quoi, je ne sais pas, mais il me coupe vite la parole, comme s'il avait peur que je puisse encore parler. Encore lui dire d'autres horreurs. « Je t'interdis de répondre. J'ai compris. » Il répète. « Ok ? Putain, j'ai compris. C'est fini. »

Il fait un mouvement et, par réflexe je l'attrape par la manche : « Peeta. » Je lui dis déterminée. Non, il ne comprend rien !

Il pointe son doigt vers moi : « Stop. Ne dis rien. Tu vas juste détruire les derniers belles choses que je vois chez toi. Et malgré tout … Je veux garder ces souvenirs. Donc ne dis rien. » Il retire ma main de sa manche hargneusement. « Et laisse moi partir. »

Il se lève subitement et mon cœur tambourine en le regardant s'éloigner, les épaules voutées sous le poids de la colère, la démarche rapide et précise. Quelqu'un l'appelle sur le passage mais il ne répond pas et s'en va de la même allure, claque la porte du salon. Je le vois par la baie vitrée attraper une bouteille de vodka puis s'enfoncer dans la pénombre du jardin.

C'est fini.

Je ne peux pas pleurer, je ne peux pas pleurer. Je répète comme un mantra alors que je m'avance vers Clove. J'ai eu ce que je voulais. C'est fini. Fini.

Je ne la laisse pas étaler trois mots et y vais direct : « Si tu as ne serais ce qu'un peu d'affection pour moi, ou un reste d'humanité quelque part, tu éviteras de répéter quoique ce soit, ok ? » Et là, sans prévenir, je pleure. Je ne suis pas triste. Putain, je suis agressive. Je peux sentir mes larmes laisser des traces humides sur mes joues. Ca ne m'arrête pas. Je continue à la fixer. Je peux sentir ma respiration se bloquer dans ma gorge, et ça ne m'arrête pas. Je veux être sûre qu'elle m'écoute. « Ca te dépasse, ça me dépasse, mais il y a une raison pour laquelle c'était supposé être secret. »

« Je ne l'ai dit à personne. » Souffle Clove, qui n'arrive pas à me regarder dans les yeux. Je sais que je n'ai aucune raison, et pourtant je ne peux pas contenir ce feu en moi. Cette rage. Je veux la frapper au visage. Fort. Je veux lui faire mal.

Je veux pousser des cris de rage pendant que j'arracherai les papiers peints hideux sur les murs.

Pour ensuite brûler la maison.

J'ai envie d'être violente.

J'ai envie de crier. Je veux que quelqu'un paie.

J'ai envie de m'époumoner, de perdre ma voix.

J'ai envie qu'on me comprenne.

J'ai envie que tout le monde sache que c'est injuste.

J'ai envie d'être celle qui est immature pour une fois. Putain, juste une fois !

J'ai envie qu'on arrête de me juger. De rattraper Peeta et de l'accuser d'être assez naïf pour me croire, de lui faire comprendre qu'il n'a pas assez confiance en lui. Je ne suis pas sa mère.

Je n'ai pas honte de lui.

Je l'aime.

Je sais que c'est réel.

« Alors ne le répète pas. Je te tuerai si tu le fais d'accord ? »

« Katniss, d'accord. » Elle me regarde fixement, ses deux mains s'enfoncent dans mes bras et je me rends compte qu'elles me serraient depuis un bon moment maintenant. Ses yeux ne vacillent pas et je m'accroche à eux. « Je jure Katniss. Je te jure, je ne dirai rien. » Sa voix n'est pas désespérée mais neutre, posée. Elle essaye de m'atteindre.

Elle répète ces mots un nombre incalculable de fois, et je sens la colère se dissiper. Mais, à la perte de cette adrénaline, mon corps me lâche, ma respiration se fait saccadée. Je ne peux presque pas respirer. Je sais ce que c'est. Ca ne m'était pas arrivé depuis la morte de mon père, mais je me souviens des sensations. Je sais comment me calmer. Mes yeux fixent un point du mur, un pissenlit dessiné sur le papier peint. La seule chose qui atteint encore mon esprit est la voix de Clove. Je te jure, Katniss. Tout est flou autour de moi à part ce pissenlit. Je continue de le fixer, essaye de fixer ma respiration, elle aussi.

Et lorsqu'il n'y a plus une once de colère en moi, que plus rien n'a d'importance sauf ce putain de pissenlit sur le mur, ma respiration se calme et il ne me reste qu'une grande fatigue. C'est presque un soulagement mais pas réellement, car ça signifie qu'il faudra faire face à demain. Demain où rien n'aura changé. « Je ne veux pas être à demain. » Je murmure et Clove caresse mes cheveux.

Je veux m'asseoir contre le mur mais elle m'en empêche. Elle me pousse jusqu'aux escaliers, une chambre, un lit. Je m'allonge dessus.

Deux mains rabattent la couverture sur moi et une seconde après, il n'y a plus aucune lumière. Je n'essaye pas de faire marcher mes neurones. Pas aujourd'hui, je pense. Pas ce soir. Juste un soir sans aucune responsabilité. Juste un soir. Je ferai face demain.

Je me rends compte que je dormais lorsque deux bras viennent enserrer mon corps frêle.

« J'ai dit aux autres que tu étais rentrée chez toi. » Chuchote Clove. « Ne t'inquiète pas, personne n'a rien vu. Je t'ai fait passer par l'arrière de la cuisine. » Je me sens rassurée. Je serre ses bras, les empêche de quitter mon corps.

« Madge ? » Je murmure en réponse.

« Je lui ai dit que tout allait bien. Que tu étais juste fatiguée. »

Elle ne sait pas. Et elle ne doit pas savoir. De toute façon c'est fini.

Clove ramène une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. « Dors. On parlera demain. »


Je suis encore ensommeillée quand je me réveille. Les rayons du soleil passent par la fenêtre et je me demande quelle heure il est. Je tâtonne la table de nuit à la recherche de mon portale – rien. Où est ce que je l'ai laissé ?

Je me lève et aperçoit mon visage dans la miroir – ouch. Pourquoi ai-je si mal à la tête ? J'ai du boire plus que prévu. La soirée d'hier me revient alors tout d'un coup et je me tétanise.

Je suis gênée à l'idée de croiser Clove, je vais devoir lui faire face après ma crise, lui expliquer ce qu'il m'a prit. Je ne sais même pas moi-même.

Je me traîne hors du lit et me rend dans la salle de bain adjacente. Je fais couler de l'eau froide et l'asperge sur mon visage, ce qui me réveille quelque peu. J'ai déjà l'esprit un peu moins embrumé. Mon ventre se tord lorsque je me souviens ce que j'ai dit à Peeta. Je commence à me mordre la lèvre, arrachant les petites peaux se trouvant là. Tirant trop fort, ma peau tire et le sang se met à perler. Je me regarde une nouvelle fois dans le miroir et inspire profondément.

Calme-toi.

Clove, ma famille, Peeta. Je vais devoir tous les affronter, à un moment ou un autre. Je pose mes fesses sur la cuvette des toilettes et enferme mon visage entre mes mains. Si j'avais mon portable sur moi, j'aurais probablement appelé Finnick, le seul devant lequel je ne me suis pas encore humiliée. Et puis, subitement, la honte me gagne. Je ne sais pas d'où me vient cette soudaine perte de courage. Ressaisis-toi, je pense.

Je commence par brosser mes cheveux et refaire ma tresse. Une chose à la fois. Et la plus facile en premier tant qu'à faire … Je vais déjà aller parler à Clove. Elle est une bien meilleure amie que l'on pourrait le croire aux premiers abords. Et elle n'est pas moqueuse.

Je frappe à la porte de la chambre de Clove, mais elle n'est pas à l'intérieur. Dans son lit dorment deux filles de mon lycée, un garçon par terre, et je referme prestement la porte pour ne pas les déranger. Un groupe de personne doit avoir dormi ici à la fin de la soirée, ce qui est presque une institution chez Clove. D'habitude, je déroge à la règle, préférant dormir chez moi car j'ai du mal à trouver le sommeil hors du confort de mon lit.

Je descends l'escalier et me dirige vers la cuisine, là où je me souviens vaguement m'être énervée contre Clove hier soir. Je retrouve mon portable posé sur le comptoir et soupire de soulagement. Je n'aurais pas eu l'argent pour en racheter un. Je suis sur le point d'aller chercher Clove dans le salon, là où elle doit dormir avec le reste de ses invités lorsque la porte s'ouvre.

La petit tête de Clove dépasse et je ressens un mélange de soulagement et d'appréhension en la voyant. Elle referme aussitôt la porte derrière elle.

« Je me demandais si c'était toi » Me dit Clove d'une petite voix. Sa façon de se comporter reflète l'incertitude et la gêne et je m'en veux pour hier soir.

« Ecoute Clove … » Je commence mais celle-ci me coupe la parole.

« On parlera quand on sera plus fraiches, d'accord ? » Me dit Clove gentiment. Presque trop gentiment. Elle ne décolle pas son dos de la porte et fait tortiller ses doigts. « Ce n'est pas grave ce qui s'est passé hier, ça peut arriver à tout le monde. »

J'entends quelqu'un ronfler légèrement de l'autre côté de la porte et me demande brièvement combien de nos amis ont dormi ici hier soir.

« Est-ce que tu es encore fâchée contre moi ? » J'insiste, parce que son attitude me paraît étrange.

Elle met ses deux mains en avant mais ne bouge pas de sa place. « Non, non, non. Ne t'inquiète pas. Juste … Rentre chez toi, d'accord ? »

A ce moment, je comprends. « Qu'est ce que tu me caches ? »

Elle se ratatine encore plus contre la porte, si possible et elle ramène une mèche de cheveux derrière son oreille. « Katniss … »

Je ne suis pas si bête. Je m'avance vers la porte et mon ventre se serre à l'idée de ce que je vais voir. Clove essayant de me protéger de quelque chose est stupide et inhabituel.

Heureusement, elle ne met pas une grande résistance et j'ouvre la porte de façon déterminée. Les rideaux sont tirés et mes yeux essayent de s'habituer à la pénombre de la pièce. Le seul rayon de lumière provient de la porte que je viens d'ouvrir et des espaces entre les rideaux qui laissent entrevoir le soleil brillant à l'extérieur.

Mais je n'ai pas besoin de plus pour voir le spectacle devant moi. Les sacs de couchage sont presque empilés, nos amis emboités comme des legos, après avoir essayé de trouver une place confortable malgré les autres. C'est presque comique. Presque. Mais le couple allongé devant moi sur la moquette fait perdre tout humour à la scène.

Il dort sur le dos, un bras ramené sur son visage et elle s'est blottie contre lui, sa main reposant sur son torse, la tête sur son épaule. Deux belles personnes, blonds, souriants, premiers de classe, charmants. Le genre de couple modèle qui ferait rêver sur catalogue. Une prolongation de la publicité d'hier, le même bonheur écœurant.

Madge et Peeta.

Je referme la porte derrière moi et Clove me regarde d'un air sincèrement désolé. Je sens qu'elle cherche quelque chose à dire mais je n'ai pas le courage d'entendre ses mots donc je lui dis simplement : « Tu as raison. Je devrais rentrer à la maison. »


Ne me tuez pas ! Toutes les insécurités des personnages ont été abordées dans ce chapitre et on a touché le fond. C'était un vrai burn out. Bonne nouvelle : ça veut dire qu'on ne peut plus que remonter, hein ?

Faites moi confiance, je suis une everlark jusqu'au bout :)

J'espere que ce long chapitre vous aura rassasié(e)s un peu ! Encore une fois, un grand merci à tous les reviewvers 3 Si vous avez une question, n'hésitez pas à la poser. A bientôt j'espère !