Les Chroniques de Deux Bambins au Manoir Jedusor
Chapitre Dix : la houppe de feu
Être Seigneur des Ténèbres est un métier à plein temps. C'est une fonction terrible, épuisante, fatigante, et qui exige un sacrifice permanent des valeurs si importantes que sont la générosité, l'humanité, et le goût pour les sucettes à la fraise.
C'est prendre la décision irréversible et ignoble de devenir une image à détester, le catalyseur de la haine du monde, le prisme par lequel passent le mépris, la colère, la rancune, le vomi mais aussi le crachât de nos pairs.
En gros, c'est pas facile. Et puis surtout, faut savoir travailler son rire machiavélique, avec un physique aussi étrange que glauque, et de préférence vivre dans un volcan, un manoir hanté, ou à la Maison Blanche. Au choix.
En ce moment, sur une terrasse chichement éclairée par quelques chandelles faites dans la cire d'oreille de pauvres trolls en mal d'amour, une scène aussi étrange que malsaine se jouait.
L'air était calme. Les oiseaux avaient l'intelligence de la mettre en veilleuse. Et les musaraignes, suite à une sombre et incompréhensible histoire de suicide collective, se faisaient plutôt rares.
Tout se déroulait alors sur une terrasse aménagée, de fortune à l'extérieur du manoir, un peu reculé en dessous de la colline, sous la lumière blafarde de la lune et des étoiles, qui si elles avaient pu, auraient tourné le dos à cette situation navrante.
La quiétude des lieux étaient à l'image de ce qui était en train de se dérouler : plat, terne, moche, et effrayant.
- Alors euh... ce que j'aime surtout c'est les longs couchers de soleil en bord de mer...
- Hum, hum...
- ...Et pis les poneys blancs...
- Hum, hum...
- ... Et pis l'odeur du sang, et le bruit des craquements des membres...
- Hum, hum...
- ... Et pis surtout les bubons, et la crémation des petits animaux de companie...
- Hum, hum...
- ...
- Attendez, quoi ?!
- Oui, les poneys blancs... J'aime beaucoup comme les rayons du soleil se reflètent sur leur mgnifique robe brillante et pure, symbole immaculé de l'innocence retrouvée de notre enfance...
- Mais... mais..., s'étrangla le maître du mal. On vous a créée de toutes pièces, i peine un jour !
- Et c'était le plus beau jour de ma vie !
- Vous racontez n'importe quoi !
- Voui, madame, absolument ! On va prendre une glace ?
- JE-NE-SUIS-PAS-UNE-MADAME !
- ET-MOI-J'AIME-BIEN-LES-GLACES !
Pris d'un mouvement d'humeur aussi subit que violent, Tom Voldemort se leva et s'apprêta à corriger l'être aussi complexe qu'ignoble en face de lui. Jusqu'à ce qu'un de ses innombrables et surtout interchangeables serviteur, habillé pour l'occasion en chic et ridicule garçon de café, se précipite pour interrompre son geste.
- Non, sire ! Du tact ! Vous savez bien, du tact ! Et de la diplomatie ! Je ne suis pas sûr que la violence soit la meilleure attitude à adopter...
- Je m'en fous !, s'écria le mal incarné. Je craque ! Je n'en peux plus ! Elle est moche ! Vous êtes moche ! Les Mangemorts sont moches ! Je suis moche ! Tout le monde est moche ! Vie de merde !
Il s'écroula lamentablement et se mit à sangloter, pauvrement, en reniflant et en gémissant, telle une petite belette apeurée à qui on aurait tondu tous les poils du dos.
- Servant !, appela-t-il.
- Oui, maître ?
- Serre-moi dans tes bras... Et caresse-moi la nuque !
- Là, là..., compatit le servant en lui tapotant la tête, ça va aller. Mais c'est qu'il est tout grognon le Seigneur des Ténèbres aujourd'hui, hein ? Il va pas pleurer quand même ? Il va être un grand garçon et ne plus faire de méchante colère !
Puis il ajouta pour lui-même:
- Pourquoi il y en a qui profitent de longues vacances à l'asile alors qu'on se tape encore tout le sale boulot nous !?
Soudain, pris d'un élan de lucidité, Voldemort se ressaisit et se relèva, à nouveau digne et terrible, pour autant que l'on puisse l'être sans nez, cheveux, et oreilles véritablement apparentes. Il était visiblement de nouveau d'attaque, et prêt à écorcher des bébés pandas.
- OUI !, clama-t-il. Je suis un grand garçon...! Je veux dire, je suis le Seigneur des Ténèbres ! Mon nom fait trembler le monde de la magie, je représente la cruauté, je suis le feu et la mort, et j'assumerai jusqu'au bout ce cliché de maître du monde assoiffé de pouvoir qui ne fait qu'exprimer au travers de ses délires mégalomanes et cruels les insatisfactions et les manques d'un enfant non désiré et rejeté par la société !
- C'est pas faux !, se crut maligne d'ajouter l'espèce de compagne en pièces détachées qui était jusqu'alors assise en face de lui.
Tom Jedusor se leva sur la table, et brandit un point vengeur et revendicateur loin dans le ciel. Sa posture était à la fois formidable et effrayante, comme une statue trop réaliste tout emplâtrée qui défierait chaque passant osant affronter son regard.
- Oui !, renchérit Voldmort. Vous avez raison, vous, l'espèce d'épouvantail caricatural fait à partir de bouts morts et pourissants de victimes décédées, le tout assemblé par une erreur enfantine de la nature et de la magie aux cheveux gras et au rire sardoniqe ! Reprenons le pouvoir ! Détruisons tout sur notre passage ! Allons conquérir le monde ! Réalisons enfin notre grand projet, attendu depuis de si longues années !
- Et pour la glace ?, demandèrent en cœur le servant et Voldemorte.
- Faisons tout ça !, ajouta Voldemort. En avant, tous solidaires, ! Après la glace !
Comme en écho avec les cris d'exhultation qui résonnaient alors, un bruit de détonation suivi d'une déflagration monumentale se fit entendre, puis voir, et enfin sentir.
- Qu'est-ce que c'était que cela ?!, se demanda avec angoisse Volemort.
- Le manoir, Seigneur, il est en feu !, paniqua avec lucidité le servant, que pour plus de facilité et gagner du temps nous nommerons Jean-Claude.
- Oh..., soupira avec excitation l'assemblage dégoulinant que pour gagner du temps nous nommerons Voldemorte la plupart du temps. Vous avez prévu un feu d'artifice ! C'est trop mignon ! Vous êtes un chou !
- JE-NE-SUIS-PAS-UN-CHOU !, s'époumona Tom.
- ET-MOI-J'AIME-BIEN-LES-GLACES !, rajouta Voldemorte que l'on pouvait tout aussi bien confondre avec une version reptilienne de la monstresse de Frankenstein.
- L'incendie, sire !, rappela Jean-Claude. Le manoir, vite !
Ils se précipitèrent tous vers l'antique demeure des Jedusor, en proie aux flammes et à la panique la plus totale. Des Mangemorts sortaient de là, la plupart roussis ou noircis pas la fumée, et d'autres encore sous la forme de torches humaines, criant encore tant que leurs cordes vocales n'étaient pas dévorées par le feu. De loin, on aurait dit une pluie d'étoiles filantes. C'était joli. Mais ça sentait. Fort.
- C'est une catastrophe ! Toute l'armée ! Décimée ! Et le manoir détruit !, se lamentait un servant au pied des décombres encore en feu.
- Comment cela a pu arriver ?, s'alarma Jean-Claude.
Comme une réponse à ses questionnements, un rire cristallin et sombre retentit depuis le haut de la plus haute tour de l'édifice. Une toute petite tête rondouillarde et rose dodelinait au rythme de quelque chanson horrible, un truc à propos d'un feu à allumer diront plus tard les rares survivants. Au-dessus de ce crâne maudit trônait çà et là des touffes de cheveux blonds et brillants.
- Vilain, Lucius, vilain !, s'écria faiblement et pathétiquement Jean-Claude.
- Caaaacaaaaaaaaa !, lança au loin Mini Lucius.
- Peste soit des enfants !, rugit Voldemort.
- Oooooh, un barbecue !, s'attendrit Madame Voldemorte, avec la bave aux lèvres et l'œil brillant d'une intention mauvaise et malsaine. C'est trop !
- En voilà assez ! , s'énervait le maître du mal. Il va nous falloir trouver un autre QG ! Partons !
- Mais, votre ignominie, commença Jean-Claude, ne faudrait-il pas d'abord éteindre l'incendie et venir en aide à nos infortunés comparses maléfiques ? Je ne suis pas certains que les mages, même consacrés aux forces du mal, soient ignifugés...
Voldemort marqua un arrêt qu'il consacra farouchement à la réflexion la plus profonde.
- Tu m'as donné un ordre, si je me souviens bien ?
- Pardon, maître ?
- Il est trop tard pour présenter tes excuses, pathétique moucherons boiteux...
- Mais ça volent, les moucherons, souffla discrètement un servant.
- Cependant, tu n'as pas tout à fait tort, continua Voldemort sans avoir entendu la réflexion. Il nous faut une armée pour mener à bien mon grand projet. Et puisque tu y tiens tellement, tu te chargeras de sauver tes camarades. En avant !
- Mais pourquoi moi ?! Je suis tout aussi inflammable ! Et puis syndicalement, je ne suis pas sûr que...
Un éclair d'une lumière affreuse et fatale illumina la vallée, et notre poissard Jean-Claude tomba, raide. Ca valait bien la peine que je lui trouve un prénom. Crotte.
- Oooooh !, s'exclama un admiratif bout de bidoche temporairement et aléatoirement nommé Voldemorte. La belle verte ! Ah non, là vraiment c'est trop gentil ! 'Fallait pas ! Allez, au moins, on partage l'addition !
C'est alors que véritablement, et à bout de forces, le Seigneur des Ténèbres explosa.
- LA FERME ! Tais-toi, immondice purulente issue de l'imagination minable d'un marmot vomitif qui me pourrit le reste de l'existence ! Boule de pus ! Ramassis de morve ! Tas de purin en décomposition avancée ! Singularité morbide ! Raclure de pelle à chiasse !
- Sire, intervint un autre servant que pour la forme nous nommerons dans un autre chapitre, le manoir...
- Occupe-t-en !, répliqua aussitôt Tom Jedusor. Et vous !, poursuivit-il à l'intention de son double féminin non voulu. CRÈVE !
- Oh ! ça va oui ?!, s'indigna la victime interpellée. Un peu de tenue ! D'abord on dit "crève s'il te plait!", quand on est poli !
- JE NE SUIS PAS POLI, JE SUIS LE SEIGNEUR DES TÉNÈBRES !
- ET MOI J'AIME BIEN LES GL...
Un bruit sourd mit soudain fin à ces délires sans cohérences ni intérêts. Alors que les Voldemort(e)s dissertaient de tout et de rien, un Mini Rogue s'était confectionné un parachute et avait sauté depuis une fenêtre plus haut. Une jolie pièce de tissu volante, tricoté à l'aide des reste du caleçon d'un défunt Mangemort, que l'on appellera au hasard Mauricio, sale journée pour les prénoms, brulé vif dans le sinistre. Feu Mauricio.
Et comble du hasard et de la facilité d'écriture, la carcasse fumante mais entière et en vie de Mini Rogue venait d'atterrir doucement mais avec force sur sa propre création, la privant pour le coup d'une longue et formidable vie remplie de passion, de dentelle, et de thé au gingembre.
- Ayé !, s'exclama-t-il fièrement.
Surpris mais soudainement soulagé, et vidé de sa colère subite, Voldemort sauta de joie.
- Merci mon diable ! Enfin débarrassé ! Ah, mon chère Rogue, pour une fois, que je suis content de te contempler !
Rogue, surpris, et encore sonné de son voyage en caleçon, regarda autour, puis sous lui. Il identifia la carcasse qui s'étendait là, morcelée, comme une antique stature de lego qui n'aurait pas résister aux assauts d'un gamin trop gâté et violent.
- Oh ?, murmura un Mini Rogue déçu. Cassé ? 'March pu' ?
Derrière eux les hurlements s'éteignaient. Le feu, sans s'éteindre complètement, perdait de son ampleur. En même temps, il n'y avait plus grand' chose à brûler.
- Maître, maître ! , s'écria le servant sans nom pour l'instant.
Il accourait, tout noir de suie, visiblement hors de fatigue et aux bouts de ses forces. Il quittait ce qui restait du manoir, et tenait dans ses bras un petit baluchon de couvertures.
- Maître ! Maître !, répéta-t-il.
- Quoi ?!, s'irrita Voldemort face à cette insistance, puisque de toute façon on avait bien compris qu'il arrivait.
- J'ai réussi, maître ! J'y suis arrivé ! Moi, tout seul !
- Mais quoi, diantre ?!
- J'ai sauvé le gosse ! Il est en vie !
Le servant arriva, hors d'haleine, face à son chef et luis présenta le paquet. On devinait la tête de Lucius. Des trous parcouraient sa chevelure, et par endroits, ils prenaient une jolie teinte roussie. Mais cela n'était rien face à l'énorme bosse qui ornait son front et lui conférait définitivement l'aspect d'un démon.
- Il ne semble pas très en forme. Et puis c'est quoi cette bosse ?
- Toutes mes plus plates excuses, mon Seigneur, mais il avait la crinière prise dans les flammes, il a fallu éteindre le feu dans ses cheveux...
- Et tu n'as rien trouvé de mieux que de taper dessus avec une pelle ?!
- J'ai paniqué..., répondit honteusement et laconiquement le servant. Mais, rajouta-t-il avec le sourire, je l'ai sauvé ! J'ai accompli vos ordres mon seigneur ! Et je vois que l'autre monstre est là, bien en vie, tout est bien qui finit bien !
- Mais..., s'étranglait Voldemort. Et les autres ?
- Quoi les autres ? Quels autres ?
- Le reste de l'armée, stupide bourrique consanguine ! Les autres Mangemorts ! Ne me dis pas que tu les as laissés cuire ?!
- Ben quoi ? Il fallait s'en occuper aussi ? J'avais pas compris ça comme ça, moi...
À suivre. De près.
