CHAPITRE 10 : Homines Quod Volunt Credunt

Les hommes croient ce qu'ils veulent croire

Lorsque Tonks apparut sur le chemin de traverse, elle pleurait. Elle ne s'en rendit pourtant compte que plus tard en sentant la morsure du froid se faire plus insistante sur ses joues. Elle s'essuya les yeux du dos de la main. Ce n'était pas tant le fait que Remus l'ait repoussée qui lui faisait mal, c'était qu'il ait une si mauvaise opinion de lui-même, qu'il lui ait montré, ce soir, à quel point il était désespéré et à quel point elle ne parvenait pas à l'aider.

Elle renifla, enfonça les mains dans les poches de son manteau. L'état du chemin de traverse était l'exact reflet de ce qu'elle ressentait. Son âme ressemblait à un champ de ruines, désertée de tous ceux qu'elle aurait voulu y voir. L'ombre de Remus y planait, fuyant, s'enfonçant davantage dans l'obscurité à mesure qu'elle tentait de se rapprocher de lui.

Faisait-elle autant de mal à Charlie ? Ressentait-il cette même douleur lorsqu'il la voyait se détourner de lui ?

Egoïstement, elle se dit que non. Ce qu'il y avait entre Charlie et elle n'avait rien à voir avec ce qu'elle ressentait pour Remus. Charlie était un ami, quelqu'un avec qui elle avait grandi. En quelque sorte, il était le frère qu'elle n'avait jamais eu. Elle était vaguement sortie avec lui lors de sa sixième année à Poudlard. A l'époque, elle avait aimé s'afficher avec lui. Elle avait aimé se serrer contre lui, lui ébouriffer les cheveux. Mais ça n'avait pas marché. Pourquoi ? Au fond, Tonks n'en savait rien. Elle avait beaucoup d'affection pour Charlie mais pas suffisamment pour l'aimer comme lui l'aurait voulu.

Elle était convaincue que leur rupture avait été l'une des causes de son départ pour la Roumanie. Ils s'étaient quittés en froid, sur une dispute.

Elle avisa la façade d'un pub, un peu plus bas dans la rue. Un unique Père-Noël en résine agitait sobrement la main dans la vitrine. Pour le reste, rien n'indiquait que Noël approchait à grands pas. Tonks ne se sentait, de toute façon, pas d'humeur à faire la fête. Cette année, les sapins, les cadeaux et autres niaiseries lui retournaient l'estomac. Elle avait la sensation que la joie des fêtes de fin d'année lui était inaccessible, qu'elle aurait beau tendre la main, elle ne ferait qu'effleurer un bonheur que Merlin s'obstinait à lui refuser.

Elle poussa la porte du pub et entra. Une bouffée de chaleur provenant de l'énorme cheminée l'enveloppa, faisant instantanément fondre les quelques flocons qui s'attardaient sur ses vêtements.

L'endroit était aussi glauque que ce à quoi elle s'était attendue. En ces temps de guerre, les quelques commerces qui tenaient encore la route sur le chemin de traverse s'enfonçaient peu à peu dans la sobriété et le délabrement. Sauf l'échoppe des jumeaux Weasley. C'était un havre de paix dans un monde de haine et de détresse.

Personnellement, elle n'y avait jamais mis les pieds mais elle avait attentivement écouté les descriptions que Ron et Harry en avaient fait.

D'un rapide coup d'œil, elle considéra les quelques clients qui occupaient des tables ici et là. Elle vit un vieil homme à la longue barbe blanche remuer d'un air absent un thé aussi noir qu'une nuit sans lune. Plus loin, une jeune femme en robe rouge sanglotait contre l'épaule d'un garçon d'une vingtaine d'années au visage ravagé par l'acné.

Elle s'installa au bar, se jucha sur un tabouret. L'atmosphère lui pesait lourdement sur les épaules mais cette nouvelle incommodité ne faisait que s'ajouter à la douleur qui lui étreignait déjà la poitrine et formait une boule dans sa gorge.

Le barman qui s'approcha d'elle avait l'air de quelqu'un qui en avait trop vu au cours des dernières semaines. Il était pourtant encore jeune. A peu de choses près, il devait avoir l'âge de Tonks. D'un coup de chiffon, il débarrassa une poussière imaginaire de son comptoir.

« Qu'est-ce que je peux vous servir ?

_ Qu'est-ce que vous pouvez me proposer qui serait susceptible de me faire oublier, disons, quelqu'un ? »

Il haussa les sourcils, afficha un sourire en coin.

« Une peine de cœur ? Le type qui fait pleurer une jolie demoiselle telle que vous est un criminel.

_ N'en rajoutez pas s'il vous plait.

_ Je voulais juste…

_ Merci mais ça suffira. »

Il acquiesça en pinçant les lèvres.

« A votre convenance. Je peux vous proposer notre absinthe. Elle est parfaite pour ce genre de situation. »

Tonks lui fit signe que la proposition lui convenait. Durant de nombreuses années, l'absinthe avait été la boisson favorite des sorciers, principalement pour l'état d'esprit si particulier dans lequel elle plongeait le consommateur. Au cours du Moyen-Age, ou de la Renaissance, enfin, Tonks n'était plus sûre de savoir quand exactement, un sorcier en avait vendu une bouteille à un marchand moldu. La boisson avait été déclarée interdite dans presque toutes les contrées en raison des effets néfastes qu'elle produit sur l'esprit humain.

Les sorciers, eux, avaient continué d'en consommer, avec modération et avec prudence.

Lorsque le barman déposa devant elle un gobelet empli d'un liquide vert pâle, Tonks soupira. Il fallait qu'elle soit tombée bien bas pour en arriver à boire de l'absinthe dans un bar sordide du chemin de traverse.

Durant un court instant, elle fit tourner le liquide contre les parois du gobelet, observant sans vraiment les voir les rigoles qui se dessinaient sur le verre comme autant de petites veines.

Puis, lentement, elle leva le gobelet et trempa ses lèvres dans le liquide. Un fort goût d'anis lui tapissa la bouche et dévala le long de sa gorge. Une petite pointe d'herbe ou d'épice rehaussait le goût faisant du tout un mélange loin d'être savoureux.

« L'absinthe, dit tout à coup une voix derrière elle, est la boisson de ceux qui cherchent à noyer quelque chose. »

Tonks se retourna pour voir Dawlish s'approcher d'elle. Avec ses vêtements de marque et ses cheveux bruns coupés courts, il avait presque l'air d'un inspecteur de police moldu… un inspecteur de police avec des airs de pervers et des yeux de fouine.

« Tu n'es déjà plus à Poudlard ? dit-elle sèchement.

_ Non, j'ai suivi ton exemple et je suis rentré plus tôt. Williamson attend la relève pour ce soir. »

Il se glissa sur un tabouret à côté d'elle, fit signe au barman de lui servir la même chose.

« Je n'aurais jamais pensé te trouver ici, Tonks, continua-t-il. Tu nous fait des cachotteries ?

_ Fiche-moi la paix, Dawlish. Tiens, tu n'as pas envie d'aller jeter un œil Irlande pour voir si j'y suis ? »

Dawlish siffla entre ses dents, faisant se hérisser tous les poils du corps de Tonks. Merlin, elle détestait réellement ce type avec sa suffisance et ses faux airs supérieurs.

« Tu es sur les nerfs on dirait.

_ Ce n'est pas le bon soir. »

Elle avala une autre gorgée. Peu à peu, la chaleur de l'alcool se répandait dans son corps, apaisant une à une les douleurs que Remus avait causé.

Au simple souvenir du lycanthrope, Tonks sentit un vide se creuser dans sa poitrine. Ils l'avaient tous laissé tomber, ils l'avaient tous regardé sombrer et pas un n'avait eu le cran de lui tendre la main. Elle avait tenté de le rattraper mais il avait refusé son aide, préférant s'enfoncer un peu plus dans sa propre destruction.

Elle sursauta lorsque la main de Dawlish se posa sur la sienne. D'un geste brusque, elle le repoussa. Il avait un petit sourire satisfait sur le visage comme s'il venait de lui faire un mauvais coup qu'il aurait ruminé depuis longtemps.

« Ne t'avise plus jamais de me toucher, souffla-t-elle.

_ Je ne crois pas que tu saches réellement ce que tu dis. »

Il se pencha en avant, de manière à ce que son visage soit au plus près de celui de sa jeune collègue.

« La plupart des filles me trouvent de bonne compagnie. Surtout lorsque je suis… légèrement vêtu. »

Il lui adressa un clin d'œil, se lécha les lèvres.

Tonks termina son verre d'un trait et se leva.

« Tu me dégoûtes Dawlish.

_ Elles ne disent pas toutes ça. Je peux te l'assurer. »

Il se redressa, avala à son tour une gorgée de sa boisson.

« Et puis tu reviendras sur ton jugement.

_ Compte là-dessus.

_ Oh, bien sûr, tu ne t'en rends pas encore compte mais d'ici peu de temps, je pourrais bien être l'auror le plus veinard du Royaume-Uni. Je détiens certaines informations et, ce soir, il se pourrait bien que j'entre dans les petits papiers de Dolores Ombrage elle-même. »

Tonks fronça les sourcils. Elle avait l'habitude d'entendre Dawlish se vanter de tout et de n'importe quoi mais, cette fois, son instinct lui disait que quelque chose d'important allait bientôt se produire et que pour une fois, son insupportable collègue ne mentait pas.

« De quoi est-ce que tu parles ? »

Il sourit, avala une autre gorgée d'absinthe. Tonks était prête à parier qu'il jubilait de la voir s'impatienter ainsi.

« Dawlish, insista-t-elle, dis-moi de quoi est-ce que tu parles.

_ De loups-garous. »

Le cœur de Tonks manqua quelques battements. Sa respiration se bloqua dans sa poitrine.

« Il s'avère que j'ai beaucoup de contacts et que l'un d'entre eux m'a rencardé sur les projets de trois des membres de la meute de Greyback. »

Tonks se figea, tout à coup incapable de faire le moindre mouvement. Elle regardait fixement l'auror, priant silencieusement pour que…

« Ils préparent un sale coup, continua-t-il sur le même ton satisfait. Mais je ne vais pas les laisser faire. Ça non. Ils vont apprendre à se mesurer à moi, Tonks. Et je peux te promettre qu'ils vont sacrément regretter le jour où ils ont mis le pied sur Terre. »

Tonks se sentit sur le point de défaillir lorsque le regard de Dawlish croisa le sien. Une flamme de haine dansait dans ses pupilles.

« Et tu sais quoi ? L'un d'entre eux et justement celui que Ombrage cherche. Et crois-moi, le gaillard n'a aucune chance de s'en tirer. S'il a de la chance, et si je me sens d'humeur, il sera peut-être encore conscient lorsque je le ramènerai au ministère. Mais il faudra pas qu'il compte trop là-dessus. »

Remus !

Prise d'un élan de panique, Tonks transplana. La dernière chose qu'elle entendit avant de se dissoudre dans l'atmosphère fut le rire de Dawlish. La dernière chose qu'elle vit, fut son air satisfait, son regard empli de jubilation.