Voici une grosse mise à jour en fait, il y a eu un moment où je me suis aperçu que le chapitre suivant atteignait une taille critique, si critique qu'il sera ( au moins ) en deux parties. Certains moments méritent qu'on s'y attardent et ceux-là en font partie. Je serais évidemment très intéressée par vos commentaires, alors lâchez-vous !

A très bientôt !

Il avait fallu plusieurs heures pour creuser des fosses et rassembler les corps des assaillants. Pour limiter le risque de contamination des sols et d'épidémies, les cadavres furent brûlés avant que la terre recouvre les restes. Cette fois-ci, la plupart des adultes avaient été réquisitionnés. Émilie n'avait pas résisté à la tentation et avait pris plusieurs dizaine de photographies.

_ Tu rassembles des preuves en vue de notre procès pour crimes de guerre, s'enquit Christobal tout en soufflant sous le poids de la dépouille d'un mercenaire particulièrement corpulent.

_ Techniquement, il n'y a eu aucun crime de guerre. Aucun de ces hommes n'était un soldat. Et vous non plus, remarqua la jeune femme rousse.

_ D'accord, d'après toi, nous sommes juste des assassins ordinaires. Mais imagines ce qu'ils t'auraient fait si nous n'avions pas eu le dessus.

Émilie n'avait pas besoin de faire preuve de beaucoup d'imagination. Un des rares collègues avec lequel elle était devenue proche avait couvert en free-lance la guerre civile rwandaise. Ce qu'il lui avait décrit avait hanté ses rêves pendant plusieurs jours. Émilie soupçonnait pourtant que le journaliste aux cheveux prématurément blanchis avait largement édulcoré son récit.

_ Je ne pense pas que vous êtes des assassins. Vous vous êtes contentés de défendre ceux qui dépendent de vous. Et je vous en remercie. Si un jour ces images sont diffusées, ce sera pour montrer au monde ce qui menace chaque jour la forêt et ceux qui y habitent.

Christobal s'arrêta quelques secondes, le temps de la jauger du regard :

_ T'es quelqu'un de bien, tu sais ?

Emilie rougit elle devinait que de la part du jeune homme, c'était un très grand compliment.

_ Il paraît que c'est de famille, finit-elle par dire.

_ C'est vrai, assura Christobal. Bon, tu viens m'aider à trimbaler ce tas de viande ? Il pèse au moins une tonne.

Émilie grimaça mais rangea rapidement son appareil photo avant d'attraper le cadavre par les pieds afin de soulager son compagnon.

Jarod et Sydney étaient satisfaits ils n'avaient eu à traiter que des blessures relativement légères : une dizaine de blessures par balle qui n'avaient atteint aucun organe vital ni provoqué d'hémorragies importantes. C'était du au fait que la plupart des armes Yuri interdisaient le corps à corps et que les combattants du village suspendu n'avaient guère quitté la sécurité du réseau de passerelles qui s'étendaient juste au-dessous de la canopée dans toutes les directions, hors de vue des assaillants qui n'avaient donc pu ajuster précisément leurs tirs. Attentif, Nicolas les avait assistés, curieux aussi de la relation étrange qui liaient les deux hommes. Une relation filiale, quoi que s'en soit toujours défendu Sydney, mais dénuée de l'habituelle rivalité entre père et fils. Par extension, bien qu'il ne connaisse pas tout le rôle qu'avait joué Jarod dans ses retrouvailles avec son père biologique, Nicolas ressentait des sentiments quasi fraternels pour cet homme dont il admirait l'intelligence et la sensibilité. Enfant, il avait parfois regretté malgré ses nombreux amis d'être enfant unique la vie semblait aujourd'hui prête à lui offrir ce frère longtemps désiré.

Angelo et Ethan avaient passé l'après-midi à distraire les enfants du village suspendu avec Maria. Ils savaient pourquoi leurs amis tâchaient de les tenir à l'écart du champ de bataille et ne leur en tenaient pas rigueur même s'ils pouvaient difficilement ignorer ce qui se passait dix mètres au-dessus de leurs têtes à cause de leur hyper-sensitivités respectives. Pour le reste, a vrai-dire, ils s'étaient bien amusés. Les enfants étaient habitués aux alertes et n'avaient montré aucun signe d'affolement. Au contraire, ils avaient été extrêmement réceptifs aux pitreries improvisées de l'empathe et aux histoires abracadabrantes que leur avait raconté Ethan dans un sabir mélangeant portugais et les bribes de dialecte qu'il avait réussi à absorber durant son bref séjour. Maria les avait secondé du mieux possible, traduisant de manière plus ou moins aléatoire entre deux éclats de rire. D'ailleurs, c'était autant pour elle que pour les enfants que les deux hommes avaient fait de leur mieux pour détendre l'atmosphère. Tous deux furent heureux de constater que le village avait été nettoyé bien avant que tous soient autorisés à quitter le bunker. Seul une vague odeur de chair grillée et de fumée signalaient que quelques heures plus tôt, des hommes en armes avaient fait irruption.

Ils étaient maintenant tous réunis autour du buffet Sydney et Sorc'ha avaient résumé l'entrevue qu'ils avaient eue avec le sorcier. Au fur et mesure qu'ils parlaient, leur partie de la tablée qui rassemblait voyants, Caméléon et anciens du Centre était devenue de plus en plus silencieuse, contrastant de manière frappante avec le joyeux vacarme qui animait le reste de l'assemblée. Étrangement, ce fut Broots qui rompit le silence pesant :

_ Il est vraiment imaginable de faire de Mr Lyle un être humain doué de conscience ?

Miss Parker et Jarod échangèrent un regard significatif l'informaticien avait parfaitement résumé leurs doutes.

_ Pour que le protocole ait une chance de succès, intervint Sydney, il faut que quelqu'un connaissant suffisamment le passé de Mr Lyle l'oriente pendant qu'il est sous hypnose. Or, pour nous tous, son passé recèle encore bien des zones d'ombres.

_ Je connais Lyle mieux qu'il se connaît lui-même, assura Sorc'ha sur un ton tranquille. De temps en temps, lorsqu'il se sentait d'humeur loquace, il me parlait de son enfance, ou de ses expériences « spéciales ». Expérimenter le protocole sur lui nous permettra de le perfectionner et s'il n'y répond pas, nous pourrons tout aussi facilement nous en débarrasser dans deux semaines qu'aujourd'hui.

_ Qu'espères-tu réellement obtenir, demanda Jarod, dont l'humeur sombre pouvait clairement se lire sur son visage.

_ Pouvoir lui dire, une vie pour une vie, ma dette est payée, sans la moindre rancune ou le plus petit regret, répliqua Sorc'ha sur un ton définitif.

Merrique choisit ce moment pour surgir de l'ombre et se blottir dans les bras de sa mère avec le sourire éclatant que seule permet l'innocence de l'enfance. A la vue de l'enfant, l'expression de Jarod s'adoucit et une lueur de compréhension s'alluma dans son regard :

_ La famille, c'est la famille, n'est-ce pas ?

Les voyants le fusillèrent du regard, puis tournèrent la tête d'un même ensemble vers leur leader qui accordait toute son attention au récit de la petite fille qui s'appuyait maintenant contre sa poitrine.

Il avait entendu ses pas résonner dans le couloir qui menait à sa cellule bien avant qu'elle franchisse à nouveau le seuil.

_ Vous avez changé d'avis ? Vous allez me tuer, demanda Lyle, tremblant intérieurement. Il se doutait que si cette option avait été retenue, on ne lui accorderait pas une mort rapide et facile.

_ Non, dit Sorc'ha en le regardant bien en face, comme elle l'avait toujours fait. Nous avons mis au point un protocole pour soigner Dai Lan et nous avons besoin d'un cobaye. Et tu seras ce cobaye.

_ Ais-je le choix, demanda Lyle, secrètement soulagé. Il pourrait toujours tenter de s'enfuir car il supposait que les voyants ne le garderait pas enfermé dans cette cellule durant tout le traitement, mais plutôt dans l'annexe médicale située au premier niveau qu'il avait entraperçue lorsqu'ils l'avaient traîné jusqu'à l'ascenseur qui l'avait amené dans ce sous-sol. Il pourrait toujours faire mine de prendre les médicaments qu'ils lui donneraient tout en mettant au point son plan d'évasion.

_ Pour être franche, pas vraiment si tu veux rester en vie, admit Sorc'ha, avant de faire signe aux deux jeunes gens qui attendaient à la porte de s'approcher. Ceux-ci, sans même prendre la peine de le détacher, firent rouler une perfusion jusqu'à lui avant que le garçon lui enfonce l'aiguille reliée à la poche dans les veines avec une dextérité qui trahissait une grande expérience. Mr Lyle n'eut pas le temps de maudire les voyants pour leur prévoyance il se sentit aussitôt partir.

_ Je crois que nous avons eu la main un peu lourde, nota Sorc'ha alors que Sydney et Jarod la rejoignaient quelques heures plus tard. Il est toujours dans les vapes.

_ Vous croyez être parvenue à le faire régresser jusqu'à ses cinq ans, demanda Sydney en considérant l'homme inconscient que la jeune fille avait guidé jusqu'à une chambre plus hospitalière dans un état de somnambulisme profond induit par la drogue.

La pièce ne comportait pas de fenêtres, mais le dessus de lit était constitué d'un patchwork multicolore et les murs étaient ornés de fresque de couleurs vives. Sorc'ha leur avait expliqué qu'elle était réservée aux enfants dans les rares cas où une hospitalisation était nécessaire.

_ Oui, dit la voyante d'un ton assuré. Ce n'est plus Mr Lyle que nous avons ici c'est Bobby. J'ai donné des consignes pour qu'on ne s'adresse à lui que par ce nom, ajouta-t-elle, juste avant de remarquer que son patient commençait à se réveiller. Il est temps de sortir et d'éteindre la lumière, continua-t-elle en se dirigeant vers la porte sur la pointe des pieds. Les deux hommes l'imitèrent et tous trois attendirent dans le couloir que Bobby se manifeste. Ce qui se fit pas attendre :

_ Il y a quelqu'un demanda la voix aiguë et apeurée d'un petit garçon. Il y a quelqu'un ?

Sydney et Jarod échangèrent un regard tous deux savaient à quel point l'enfant torturé qu'avait été Lyle craignait l'obscurité et la solitude.

_ Je vais y aller, dit rapidement Sorc'ha. Pendant ce temps, vous pourrez vous occuper de Dai Lan. Je compte sur vous demain pour l'évaluation psychologique, Sydney.

Le psychiatre acquiesça et s'éloigna immédiatement, mais Jarod retint la jeune fille par l'épaule :

_ Si tu veux, je peux t'accompagner, dit-il en plongeant ses yeux dans ceux de son interlocutrice. Bien qu'elle la dissimule parfaitement, il pouvait deviner sa peur de se retrouver à nouveau dans la même pièce que Lyle, sans chaînes pour entraver ses mouvements.

_ Jarod, le traitement peut durer plusieurs semaines, dit-elle, en étreignant sa main. Il faut que j'affronte mes propres peurs pour pouvoir atténuer les ténèbres qui habitent cet homme.

Jarod comprit alors que la thérapie envisagée par la voyante avait non pas un objectif mais deux. Il finit par la relâcher et elle ouvrit la porte et alluma la veilleuse:

_ Coucou Bobby. Tu as fait une longue sieste ! Tu dois encore souffrir du décalage horaire !

_ Où je suis, demanda la voix enfantine, où le début de panique avait fait place à la méfiance.

Jarod s'éloigna avant d'entendre la suite. Il faisait confiance à son amie pour trouver les mots justes.

Sorc'ha scruta le visage de l'homme qui l'avait terrorisée pendant presque sept ans et y vit une crainte semblable à celle qui avait habité l'enfant qu'elle avait été.

_ Bobby, tu ne te souviens vraiment de rien ? Comme il hochait négativement la tête, elle s'assit à coté de lui et lui prit la main : je vais te rappeler. Ton papa, Mr Lyle, a été méchant avec toi. Il t'a fait du mal, beaucoup de mal.

_ C'est moi qui étais méchant, madame, la coupa Lyle aussitôt il eut un mouvement de recul et détourna les yeux, comme s'il s'attendait à ce qu'elle le frappe pour le punir de son intervention.

_ Bobby, ce n'est pas toi qui as mal agi, assura Sorc'ha. Nous t'avons emmené ici pour que tu sois à l'abri et que tu n'aies plus à avoir peur. Mr Lyle ne pourra plus te faire de mal. Jamais.

_ Et ma maman ?

_ Elle va bien, mentit sans remord Sorc'ha mais elle n'a pas pu t'accompagner. Tu ne dois pas te faire de soucis pour elle, insista-t-elle. Tu veux te laver ?

L'autre hocha timidement la tête et la suivit dans la salle de bain adjacente. Après lui avoir fourni de nouveau vêtements, la voyante laissa son protégé sous la douche le temps d'aller lui chercher quelque-chose à manger. Elle tâcha de le préparer à ce qu'il trouverait à l'extérieur le lendemain puis les soporifiques qu'elle avait pris soin d'ajouter aux aliments firent effet et elle n'eut que le temps de l'installer dans le lit au couvre-lit coloré avant qu'il perde conscience. La jeune fille laissa échapper un rire bref lorsqu'elle s'aperçut qu'elle était en train de border celui qui l'avait torturée des années durant. Elle récupéra le lit de camp rangé dans l'armoire qui lui faisait face et récapitula le programme du lendemain :

En premier lieu, le patient devrait subir une nouvelle injection de la drogue de Taruk, puis Sydney vérifierait la stabilité du conditionnement effectué la veille par la jeune fille. Si tout semblait correct, le psychiatre abandonnerait Bobby à la voyante et appliquerait la même procédure sur Dai Lan.

Sydney était assis au chevet de Dai Lan dans une chambre semblable à celle qui avait accueilli Bobby la nuit précédente. Le psychiatre devait s'avouer qu'il avait été assez sceptique sur la réussite du traitement même après que Jarod ait confirmé que le mélange de molécules issues de flore et de la faune locales modifiait effectivement de manière durable la chimie du cerveau. Mais quelques heures plus tôt, il avait eu la confirmation expérimentale de l'efficacité de la mixture en faisant la connaissance de Bobby, l'alter-ego âgé de six ou sept ans de Monsieur Lyle. Il avait vu l'émerveillement enfantin de l'homme lorsque la voyante l'avait guidée jusqu'à l'extérieur. Le psychiatre avait ensuite eu un long entretien avec l'homme-enfant qui l'avait fortement troublé. Il ne doutait pas de la réussite de la manipulation mentale effectuée par Sorc'ha, mais il se posait désormais de sérieuses interrogations sur les informations que détenaient la voyante sur chacun d'entre eux et les capacités de la jeune femme à manœuvrer leurs esprits à tous, avec ou sans l'aide de drogues.

Mei Li le ramena au moment présent la jeune Asiatique avait posé la perfusion et terminé le dernier check-up. Elle se posta à la tête du lit, ses doigts fins courant dans la chevelure de jais de son double. Sydney avait parfaitement compris pourquoi elle ressentait le besoin d'être auprès de sa sœur à ce moment très précis. Si cela avait été Jacob allongé sur le lit, lui aussi n'aurait pu resté à l'écart. Il faisait de son mieux pour faire abstraction de sa présence, parlant d'un ton égal à la jeune fille inerte. Lors des tests préliminaires, effectués sans la drogue, Dai Lan n'avait pas réagi, quelque soit les mots employés ou les stimuli qu'il lui avait imposés. Mais depuis que le goutte à goutte diffusait dans ses veines la potion de Taruk, il avait l'impression, bien qu'elle ait les yeux clos, qu'elle écoutait. Ce qui était une avancée considérable par rapport à son état antérieur. Alors, pendant près d'une heure, il répéta les mots que Mei Li et lui avaient choisi pour ramener la jeune fille à un âge où elle ne connaissait rien du malheur ni de la souffrance véritable, un âge où le monde l'étonnait et l'émerveillait tout la fois, un âge où elle ne savait pas qu'il y avait des gens capables d'enfermer des enfants dans des cages pour exploiter leurs dons jusqu'à la folie ou la mort.

Quand trois heures plus tard Dai Lan ouvrit les yeux, elle les fixa directement sur sa sœur et pour la première fois depuis cinq ans sa bouche laissa échapper un son qui fit battre le cœur de sa jumelle un peu plus fort : Mei Li !

Quelques jours plus tard, Sorc'ha prit l'empathe du Centre à part :

_ Angelo, j'ai besoin de toi, commença-t-elle. L'homme aux doux yeux bleus était l'image même de l'attention. La jeune fille qui se faisait habituellement un devoir de maîtriser ses sentiments ressemblait à un maelstrom d'émotions qui donnait quelque peu le vertige à l'empathe. Il la savait fatiguée il ne l'imaginait pas aussi perturbée. Angelo, il faut que tu veilles sur Dai Lan et Bobby. Je ne peux pas toujours être auprès d'eux, même si je vais tenter de me rendre le plus disponible possible. Je compte les confier à Sydney et à Jarod, mais ils ne savent pas toujours décrypter ce qu'ils ont dans la tête. Toi, tu seras capable de les protéger d'eux-mêmes.

L'homme ouvrit de grands yeux. La responsabilité que lui demandait d'accepter la jeune fille était immense, bien trop grande pour lui. Et pourtant, Angelo savait qu'il ne pouvait qu'accepter. Il inclina simplement la tête et la voyante le serra dans ses bras l'intense sentiment de reconnaissance qu'elle émettait étourdit brièvement son interlocuteur.

_ Bobby, je te présente Dai Lan, dit Sorc'ha, un peu plus tard. Elle en avait discuté avec une Mei Li rétive, avait argumenté durant plusieurs heures, puis avait exigé que la rencontre ait lieu. Il était assez troublant pour toutes les personnes présentes de voir deux adultes se comporter comme des enfants intimidés. Dai Lan, voici Bobby un nouvel ami.

Finalement, ce furent les Yuri qui se conduisirent avec le plus de naturel avec les deux jeunes gens et tous les autres finirent par calquer leur attitude sur celle des indigènes qui les considéraient comme des enfants ordinaires. Bobby commença à apprendre à se déplacer comme un fantôme dans la jungle, à décrypter les traces des êtres qui la hantaient et se passionna pour l'escalade arboricole qui lui ouvrit de nouveaux horizons. Dai Lan passa de longues heures à apprendre à reconnaître les plantes comestibles et médicinales, se révéla être une artiste peintre précoce et profitait de l'inépuisable mansuétude de son entourage pour faire tourner son monde en bourrique. Tous deux se retrouvaient plusieurs heures par jours avec l'un ou l'autre des voyants qui enseignaient patiemment aux deux patients à utiliser leurs dons naturels. Sous l'insistance de Sorc'ha, Sydney et Jarod encadraient tout particulièrement la formation de Bobby. La voyante savait qu'elle réveillait d'anciennes blessures chez les deux hommes, mais elle leur offrait aussi une occasion de réparer le mal qu'ils avaient infligé ou reçu.

_ Est-ce que ce n'est pas prendre un risque inutile ? De faire de lui un Caméléon, précisa Miss Parker comme Jarod ne semblait pas comprendre. Cela faisait trois semaines que l'expérience avait commencé et il étaient tous deux attablés devant le buffet du petit-déjeuner ils pouvaient entendre Debbie et Philippe discutaient de manière animée avec Ethan et Émilie, mais les quatre autres respectaient leur volonté manifeste de se retrouver ensembles

_ Il en avait déjà le potentiel, remarqua l'autre. Je n'étais pas vraiment pour au début, mais j'en vois tous les jours les effets positifs l'enseignement de Sydney l'aide à se canaliser et à développer son empathie de manière ne serais pas surpris qu'à terme cela renforce la personnalité Bobby face à celle originale.

_ Tu es vraiment sûr de ce qui il est en ce moment ?

_ Je ne sais pas, admit Jarod. Mais Sorc'ha en est persuadée et Sydney en est raisonnablement certain. Personne ne pourrait les tromper tous les deux.

_ Qu'est-ce que cela te fait de te retrouver face à lui ?

_ C'est étrange. Je connais ce visage, ces yeux... mais les mots qu'il emploie, les idées qu'il exprime, les émotions qu'il ressent n'ont rien à voir avec ceux que j'ai l'habitude de lui voir. Tu devrais peut-être te faire une idée par toi-même.

La dernière réflexion n'avait rien d'innocent Jarod avait bien remarqué que sa compagne avait fait de son mieux pour éviter de se retrouver en présence de son jumeau depuis l'arrivée de ce dernier au village suspendu.

_ Je ne sais pas quoi lui dire, quoi penser de tout cela. J'ai appris à me méfier de lui, mais une petite voix en moi voudrait que j'apprenne à mieux le connaître... que je prenne soin de lui. C'est complètement dément, n'est-ce pas, Jarod ?

_ Pas si c'est la voix de votre mère il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'elle souhaite avoir la chance de savoir qui est cet enfant qu'on lui a arraché, fit le Caméléon d'un ton compréhensif.

_ Je n'entendais plus de voix intérieures depuis des mois et maintenant, c'est comme si j'avais trouvé la bonne fréquence ça n'arrête pas de chuchoter à l'extrême limite de ma conscience. Je ne comprends presque rien mais cela finit pas s'infiltrer dans mon esprit et faire naître des idées bizarres dans ma tête.

_ Essaye de les suivre, juste pour voir où cela te mènera, conseilla son interlocuteur.

_ Mais Sorc'ha a besoin de moi pour le projet Chaos...

_ En fait, je peux me passer de vous deux pour l'instant, annonça la voyante avant de s'installer à leurs cotés. Ethan suffira comme assistant. J'en suis encore au stade des fouilles archéologiques au travers des notes et des données rassemblées par l'équipe initiale.

_ J'ai remarqué que vous aimiez beaucoup le papier, releva Jarod, tandis que Miss Parker grimaçait au souvenirs des piles de dossiers que son frère et elle avaient passé plusieurs après-midis à trier et ordonner.

_ Le papier c'est impiratable, rétorqua la voyante. Et cela se brûle plus rapidement et de manière plus sûre qu'un disque dur en cas de nécessité. Je te conseille de ne stocker aucune donnée sensible sur nos serveurs si tu veux utiliser ton temps libre à la recherche des rouleaux, Jarod. Je pense que le chaman pourrait t'aider, continua Sorc'ha en se tournant vers Miss Parker. Ethan lui a expliqué la nature de votre don et il nous a dit qu'il existerait des potions traditionnelles dont les sorciers de la tribu se servaient pour entrer en communication avec les esprits.

_ Je ne crois pas qu'ingurgiter un breuvage hallucinogène m'aidera à voir plus clair en moi, déclara Miss Parker d'un ton plein de scepticisme.

_ Certaines personnes ont un don naturel qui leur permet de connaître des choses cachées, d'autres peuvent devenir qui ils veulent, d'autres encore peuvent deviner de quoi sera fait le futur, commença la voyante sur un ton patient. D'autres encore, comme Sydney ou Taruk sont doués pour aider d'autres à développer leurs dons. C'est une qualité que tu ne dois pas mépriser. Il n'aurait jamais proposé de te droguer s'il n'avait pas considéré que tu pourrais en retirer une expérience profitable. La jeune fille attendit que l'autre opine du chef à contre-cœur avant de continuer : Cela me ferait très plaisir si tu passais un peu de temps avec Bobby. En évitant de l'appeler Lyle, naturellement.

_ Je vais essayer, grogna la brune avant de quitter la table.

_ Je t'ai connue plus diplomate, indiqua Jarod.

_ Tu m'as connue moins préoccupée par l'avenir, contra Sorc'ha en attrapant un kiwi dans l'une des corbeilles. Et notre amie n'a pas besoin qu'on la ménage elle a surtout besoin qu'on la pousse vers l'avant. Voir qu'on l'empêche de faire marche arrière.

Jarod examina le visage de son interlocutrice et, finalement, lui sourit :

_ Tu l'aimes beaucoup, n'est-ce pas ?

_ Oui et je veux qu'elle trouve sa voie. Jarod, je ne sais pas pourquoi, mais je pressens qu'elle doit jouer un rôle clef dans la chute du Centre. Son don est peut-être moins puissant que celui d'Ethan mais elle a la volonté qui lui manque. S'il te plaît, aides-la à devenir elle-même.

_ C'est ce que j'essaye de faire depuis cinq ans, confessa Jarod. Que puis-je faire de plus ?

_ Continues à être là pour elle. N'arrêtes jamais de questionner sa conscience. Convaincs-la d'aller voir Taruk, conclut la voyante en finissant de séparer l'écorce et la chair du fruit.

Un peu plus tard, ce fut Bobby qui provoqua la rencontre. Il l'avait guettée, perché cinq mètres plus haut, dans les branches qui surplombait le passage, sachant qu'elle ne tarderait pas à rejoindre la hutte qu'elle partageait avec Jarod pour récupérer ses affaires. L'homme-enfant calcula sa trajectoire de telle sorte qu'elle ne pouvait pas l'ignorer cette fois-ci en vérité, il faillit bien lui tomber dessus au sens le plus littéral.

_ Hé ! Fais attention Tarzan, protesta miss Parker.

_ Salut ! Je m'appelle Bobby, pas Tarzan. Et toi ?
_ Angela, répondit Miss Parker, prise de cours.

_ Tu es la petite amie de Jarod, non ?

Miss Parker était tellement estomaquée qu'elle se laissa glisser le long du mur de la hutte avant de s'asseoir sur la passerelle. Bobby l'imita, sans la quitter des yeux.

_ J'imagine que l'on peut dire ça, admit la femme brune après un temps de réflexion. A vrai-dire, elle ne s'était pas posé beaucoup de questions sur sa situation depuis qu'elle était arrivée dans ce trou perdu de l'Amazonie. Elle avait laissé son existence suivre son cours, lâché prise, laissé d'autres prendre les décisions et soin d'elle. Cette prise de conscience l'effraya. Elle s'était mise à la merci de quasi-inconnus et d'un homme dont elle avait contribué à détruire l'existence durant de longues années. Mais ce fut l'inébranlable confiance qu'elle ressentait envers ceux-là qui la terrifia le plus. Durant la majeure partie de sa vie d'adulte, la jeune femme s'était battue pour dissiper les illusions que ses proches avaient édifiées autour d'elle pour la maintenir dans l'ignorance, ne faisant jamais totalement confiance à quiconque. Miss Parker ne comprenait pas ce qui avait pu la changeait aussi profondément en quelques semaines. A moins que le seul fait de quitter le Centre ait changé toute la donne, réalisa-t-elle avec un soupçon d'hystérie.

_ Est-ce que l'on s'est déjà vu ? Avant que je vienne ici, demanda Bobby à brûle pointe.

_ Et qu'est-ce qui te fait croire ça, demanda Miss Parker, soupçonneuse. Le conditionnement de Sorc'ha ne présentait-il pas ses première failles ?

_ Mes parents... n'étaient pas mes vrais parents, tu sais. Je fais souvent ce rêve où une femme brune m'appelle en pleurant. Je crois que c'est ma mère. Tu es comme elle, reprit Bobby .

Miss Parker vit un tel espoir dans les yeux de son interlocuteur qu'elle fut malgré elle envahie par l'émotion :

_ Je ne suis pas ta mère, petit. Je suis... je suis ta sœur continua la jeune femme après marqué une nette hésitation. Elle n'était pas préparée à l'étreinte spontanée de son interlocuteur et fit de son mieux pour ne pas se raidir. Du moins, jusqu'à ce qu'elle réalise que son jumeau ne cherchait pas à lui planter un couteau dans le dos. A vrai-dire, ici et maintenant, c'était elle la plus dangereuse des deux rejetons Parker. A nouveau, la voix de la femme qui les avait tous deux mis au jour envahit son esprit, parasitant ses pensées Miss Parker mit plusieurs minutes à se rendre compte qu'elle rendait son éteinte à son jumeau. Elle finit par le repousser doucement, et le regarda avec un œil neuf : l'enthousiasme qui brillait dans les yeux de son vis-à-vis n'avait rien de simulé, pas plus que son franc sourire qui s'étirait presque d'une oreille à l'autre.

_ J'ai toujours su que je n'étais pas seul, s'exclama Bobby. Tu as été adoptée, toi aussi ?

_ Non. Ce sont nos parents qui m'ont élevée. Miss Parker vit le visage de Bobby s'assombrir et devina ce qui serait sa prochaine question, avant même qu'il la formule :

_ Ils ne voulaient pas de moi ?

_ Ne pense surtout pas ça, petit frère. Je te jure que notre mère aurait tout fait pour te récupérer si elle avait su que tu étais en vie. Mais ceux qui t'ont enlevé, lui ont dit que tu étais mort à la naissance. Elle ignorait tout de ton existence.

_ Pourquoi dis-tu qu'elle « ignorait » tout, demanda encore Bobby, en appuyant bien sur le verbe conjugué à l'imparfait.

Miss Parker se maudit pour sa négligence. Lyle avait toujours eu de la suite dans les idées et apparemment, il s'agissait d'une qualité innée que sa régression n'avait pas entamée.

_ Je suis désolée, Bobby. Cela fait plusieurs années qu'elle est morte.

_ Ce sont les gens qui m'ont enlevé qui lui ont fait du mal ? Et qui vous ont fait du mal à Jarod et à toi ? Personne ne me dit rien, mais je ne suis pas idiot, continua l'homme-enfant comme Miss Parker restait muette de stupéfaction devant la rapidité des déductions de son jumeau. Je vois bien la façon dont vous vous comportez vous agissez comme si vous aviez peur que l'autre souffre, comme s'il fallait à tout prix vous protéger l'un l'autre. Ils vous ont fait du mal, comme Monsieur Lyle m'en faisait et Sorc'ha vous a sauvés comme elle m'a sauvé ?

_ C'est bien possible, admit Miss Parker en décidant que Bobby n'avait pas besoin de savoir que c'était leur propre père biologique qui avait assassiné leur mère. Elle prit note qu'elle devrait dans un avenir proche présenter Ethan à son interlocuteur et lui expliquer que celui-ci était aussi leur frère. La jeune femme regarda à nouveau cet homme qu'elle avait appris à redouter avant même de savoir qui il était et vit clairement ce que Jarod avait tenté de lui dire elle ne voyait plus trace de l'homme mûr, familier des manipulations des cercles de pouvoir ce n'était plus qu'un orphelin perdu au lourd passé, semblable à son compagnon et à elle-même. Miss Parker le sentait au fond de son cœur : elle avait le devoir de laisser sa chance à ce gamin dangereusement intuitif et à l'enthousiasme communicatif.

_ Bobby ! Jarod t'attend pour votre leçon !

La voyante s'était matérialisée derrière eux, comme surgie du néant. Miss Parker sut immédiatement qu'elle les avait épié de longues minutes avant d'intervenir. Elle regarda la jeune fille aider l'homme à se relever : Vas vite. Angela et toi aurez bientôt l'occasion de vous reparler, j'en suis sûre.

_ Tu me parleras d'elle ?

_ Avec plaisir, assura Miss Parker. Satisfait par cette promesse, le jeune homme se détourna des deux femmes et se dirigea vers la hutte qui servait d'école tant aux deux patients qu'aux autres enfants du village.
Miss Parker et Sorc'ha se firent face un long moment avant que la voyante ne prenne à nouveau la parole :

_ Tu as très bien agi envers lui.

_ Pourquoi sembles-tu si étonnée ?

_ Je n'étais pas sûre que tu sois suffisamment sur la voie de la guérison pour pouvoir interagir normalement avec lui.

_ Il n'y a rien de normal dans cette situation, contra Miss Parker provoquant le rire de son interlocutrice.

_ Tu dis vrai, s'esclaffa Sorc'ha. Tu vas vraiment lui reparler ? De manière volontaire ? Tout est bien , dans ce cas, conclut-elle en faisant mine de partir, après que Miss Parker ait acquiescé.

_ Attends ! Tu peux me dire pourquoi je les entend maintenant ? Les voix... il y a quelque-chose qui cloche chez moi ?

_ En fait, c'est tout le contraire, répondit la voyante avec un drôle de sourire. C'est parce que nous avons retiré de ton environnement tout ce qui parasitait ton esprit qu'elles semblent gagner en puissance. Avant, tu avais trop de choses en tête pour y faire attention. Ici, tu es en sécurité et ceux que tu aimes aussi. Tu n'es plus déchirée entre ce que ton cœur veut et ce que d'autres attendent de toi. Tu es en paix avec toi-même et cela aide ta nature profonde à s'exprimer.

_ J'ai parfois l'impression de perdre l'esprit, confessa Miss Parker.

_ C'est pour cela que je t'ai proposé de te faire aider. Un don tel que le tien a besoin d'être apprivoisé afin de ne pas causer de difficultés à son porteur. Ethan a déjà été voir Taruk. Discutes en avec lui.

_ Je le ferais. Enfin s'il est disponible, soupira la jeune femme brune. Le jeune voyant s'était passionné pour le projet Chaos et passait les trois quart du temps qu'il ne consacrait pas au sommeil à l'étude des piles de dossiers qui retraçaient quatre ans de recherches intensives.

_ Je lui ai donné sa journée. J'ai besoin de passer un peu de temps avec ma fille. Ce serait une bonne chose que quelqu'un le distrait quelques heures de sa besogne.

Les deux femmes échangèrent un sourire, conscientes de la difficulté d'éloigner un chercheur obsessionnel de sa quête.

_ Je devrais y parvenir, assura Miss Parker. Même s'il faut pour cela que je le ligote à un arbre.