On ne parvint à sortir de la Forêt de Vestigion qu'après un long moment (c'est-à-dire, deux jours de plus) et avec l'aide d'un autre dresseur. On était tous épuisés, à la fin. Mais Piédestal était officiellement au niveau 17, alors il était proche de combler le trou entre lui et Carlita. C'était le seul côté positif qui me venait à l'esprit, en tout cas.

En dépassant les arbres, on vit la vraie lumière du soleil pour la première fois depuis des jours. Avec joie, Carlita commença immédiatement à photo-synthétiser. Clignant des yeux, Des et moi titubâmes dans la lumière vive, avant de nous écrouler pour absorber la chaleur du soleil.

"C'est bon d'être libre," commentai-je.

"Chamallot," acquiesça Des.

Une fois s'être remplis de soleil, on poursuivit notre chemin sur la Route. Il y avait presque toujours un chemin à suivre, même si ça voulait parfois dire qu'on avait à sauter de petits rebords, et enfin, on atteignit un pont traversant une rivière. On avait traversé la rivière en allant dans la Forêt, alors je considérai que c'était bon signe.

Puis, on trouva une fourche dans le chemin. Je regardai à gauche, puis tout droit. Je pouvais poursuivre ma route, ou tourner à gauche, où se trouvait un bâtiment partiellement caché par des arbres. Tout droit, il y avait juste plus de chemin. "...Quelle direction, les gars?"

Carlita bondit en avant, tandis que Piédestal se dandinait vers la gauche. J'étais dans une mauvaise position, puisque je devais non seulement faire le choix quand même, mais je devais aussi littéralement choisir entre mes Pokémon. "...Bali," piailla Carlita, le remarquant.

"Cha," répondit Des sans émotion, agitant ses oreilles.

"Balignon!" insista Carlita, tapant du pied dans sa frustration.

"Cha...!" dit Piédestal, un peu plus fermement.

Bientôt, ils se disputaient pour de bon, et je dû les séparer. "Arrêtez, vous deux! Se battre ne nous mènera à rien. ...Carlita, pourquoi n'allons-nous pas à gauche? Il y a un bâtiment, alors il y aura des gens. Ça veut peut-être dire qu'on aura à manger." En plus de la vraie lumière du soleil, la vraie nourriture nous avait aussi manqué. Les baies et l'herbe, c'était sympa, mais seulement une fois de temps en temps, et encore. Ça fonctionna, et elle acquiesça à contrecœur.

À gauche, donc.

Deux heures plus tard, je sortais furieusement du bâtiment. Il s'agissait des Eoliennes; c'était sur le côté de la Forêt de Vestigion où nous étions rentrés. Ce qui voulait dire qu'on était sortis par le côté où on était entrés; on avait tourné en rond, et un grand rond. On n'était pas plus près de Vestigion qu'au début.

"Des, met le feu au bâtiment."

"Mallot!" répondit-il, les yeux plus grands que jamais. Il avait l'air choqué. C'était un 'non' assez évident.

"Très bien, noble petite chose." Je levai les yeux au ciel, et me tournai vers Carlita. Ce qui était en vérité assez difficile, considérant qu'elle était sur mon épaule. Finalement, je me contentai de la regarder du coin de l'œil, la nuque inconfortablement tordue.

"Carlita, tu connais une attaque qui pourrait endommager cet endroit?"

"Bali!" répondit-elle joyeusement, sautant au sol. Piédestal se plaça entre elle et le bâtiment, secouant la tête avec ferveur. Carlita souffla et tenta de passer derrière lui, mais il la bloquait à chaque essai.

"Des, écarte-toi! On essaie de—ack!" Il cracha une flambée de flammes dans ma direction, puis dans celle de Carlita, nous faisant tous les deux courir en rond et crier. Les flammes mirent un temps beaucoup trop long à s'éteindre, et le temps qu'elles le fassent, on était tous les deux épuisés. Non seulement pour avoir presque frôlé la mort, à cause de notre propre coéquipier, mais courir et crier en même temps n'était pas de tout repos.

Cette nuit, on se traîna jusqu'au Centre Pokémon de Floraville, mais seulement pour se faire rejeter; les chambres étaient déjà toutes prises. On se traîna donc jusqu'à la Forêt de Vestigion.

"Gnon," prévint une Carlita fatiguée, traînant ses courtes petites pattes derrière nous.

"Je sais," menti-je. Je n'avais aucune idée de ce qu'elle avait dit. Probablement quelque chose concernant les dangers de pénétrer la forêt la nuit. Peu importe. Le problème qu'on avait eu la première fois fut de se laisser distraire, à chercher des endroits où camper, ou à chasser des Pokémon sauvages. Mais pas cette fois. On la traverserait d'une traite.

Après tout, si j'étais éveillé et conscient, je serai sans aucun doute capable de me rappeler si j'étais déjà passé devant cet arbre ou non.

...Avec du recul, oui, je sais, c'était un assez mauvais plan. Mais on ne peut pas comprendre la forêt sans s'y être perdu et s'être faits recrachés du mauvais côté. Je voulais ma revanche. Je voulais battre la forêt. Mais mes Pokémon étaient une autre histoire.

"Vous deux... Retour, tous les deux."

"Cha—"

"Bali—"

Ils n'avaient pas leur mot à dire. Carlita pouvait à peine marcher—même si c'était plus parce qu'elle était toujours un peu cramée que de la vraie fatigue—et Piédestal était toujours lent. Ce serait plus rapide si j'y allais seul. De plus, tous les Pokémon étaient endormis, pas vrai?

Ouais... faux.

Je ne passai que quelques minutes seul qu'un oiseau noir voleta hors des arbres, coassant, et décida de s'attaquer à ma tête à coups de bec. J'essayai de m'en échapper, mais me retrouvai à trébucher sur un Rozbouton assoupi, et donc avec les deux à mes trousses. Je gardai Des à mes côtés dès lors.

Il devait être environ minuit quand on s'écroula tous les deux, à cause du manque de sommeil. Environ, peut-être. Je n'étais pas sûr, puisque j'étais endormi avant de toucher le sol. Quand je me réveillai, cependant, c'était assez éclairé autour de moi, et il y avait un Laporeille curieux assis sur mon dos. Piédestal ronflait à côté de moi, parfaitement endormi. Il avait même la bulle au nez.

"Lapo?" demanda le Laporeille, me regardant à l'envers. Je secouai la tête. Enfin, essayai, puisque j'avais un Pokémon lapin sur la tête. Ce qui rendait les choses assez difficiles.

"Descends."

Le Laporeille obtempéra, tout sourire. "Lapo!"

"B'nuit." Je me retournai et tentai de me rendormir.

"Excuse- moi... tu es allongé dans un buisson de sumac vénéneux... je pensais que... je veux dire, on dirait que tu as été là toute la nuit, mais je pensais... tu ne vas pas bouger?" La fois suivante où j'ouvris mes yeux, il y avait quelqu'un debout au-dessus de moi. "Ton Laporeille essaye de réveiller depuis un moment maintenant..."

"Je n'ai pas de Laporeille," marmonnai-je, à moitié endormi.

"...Oh." L'autre personne cligna des yeux plusieurs fois, puis recula hors de mon champ de vision. "Eh bien... s'il n'est pas à toi... oh, tant pis."

"Tu peux l'avoir si tu veux."

"J'ai déjà un Pokémon."

"Tu peux en avoir plus d'un. J'en ai deux."

"J'en ai plus d'un."

"Six?"

"Non, mais... j'ai une bonne équipe."

Eh bien, elle se débrouillait mieux que moi, alors. Je m'assis, me grattant le bras. Il me démangeait, pour une raison ou pour une autre. L'autre dresseur recula, les mains serrées sur le bas de sa jupe comme sur une bouée de sauvetage. Elle me toisa prudemment, ses yeux indigo fatigués. Elle avait probablement été là toute la nuit, aussi, perdue dans cette fichue forêt. "Tu sais où est la sortie?" Lui demandai-je.

"Il y a beaucoup de sorties. C'est une forêt, pas un labyrinthe."

"La sortie la plus proche de Vestigion?"

"Au bout du chemin. Tu connais la sortie vers Floraville?"

"Au bout du chemin," répliquai-je avec un haussement d'épaules. Si elle allait se la jouer vague, très bien, alors moi aussi. Elle eut l'air découragé.

"Oh."

"C'est... pas très loin d'ici, en fait..." ajoutai-je maladroitement. Je me détournai alors, partiellement pour éviter son air triste, et partiellement pour réveiller Piédestal. Il resta oublieux à toutes mes tentatives, cependant.

"C'est environ à une journée de marche... vers Vestigion, je veux dire. Enfin, la sortie qui mène à Vestigion..." Elle soupira, et pencha la tête en arrière. "On ne peut pas voir les nuages dans la forêt. C'est triste, non?" marmonna-t-elle rêveusement, souriante.

"Euh, ouais, triste." Elle n'avait plus l'air triste. "Je vais... je vais juste y aller, alors."

En m'en tenant au chemin cette fois, c'était bien plus simple de sortir de la forêt. Mais ça continuait de me démanger, pour une raison ou pour une autre. Le Laporeille qui m'avait réveillé me suivit—j'avais rappelé Des à sa pokéball, ce qui était plus simple que d'essayer de le réveiller—un long moment, avant d'abandonner et de s'éloigner avec un soupir furieux. Je le lui rendis. Je ne voulais pas d'un Laporeille; ils étaient mignons, girly et inutiles, d'une manière générale.

Le temps que le soleil se couche, j'avais réalisé deux choses. La première était que j'étais à peu près recouvert d'une sorte d'irritation que j'avais sans le savoir gratté toute la journée, jusqu'à ce que j'aie plusieurs blessures ouvertes et saignais le long de mes bras. La deuxième était que Vestigion était la plus belle vue que j'avais jamais contemplée. Okay, j'étais influencé par la reconnaissance, la fatigue, la faim, et l'envie de dormir dans un vrai lit, mais c'était quand même joli. Un peu.

Ou bien avais-je atteint le point de placer une ville sur un piédestal, aux côtés de mes deux Pokémon? Ça craindrait vraiment. J'haussai les épaules, et continuai de marcher.