CH 10. Emily
24 Décembre 1997
Charles,
Combien de fois ai-je pris la plume ces dernières années pour t'écrire ?
En fait, je n'ai pas le souvenir de l'avoir fait à part pour la naissance des garçons. Je suppose que je ne suis donc pas crédible si je prétends t'écrire comme ça, sur un coup de tête.
Ce n'est pas un coup de tête.
J'ai besoin de te parler. Et je ne sais pas trop par où commencer.
D'abord, je veux te dire que tu as raison de passer ces fêtes avec ta belle-mère. J'espère que tu ne te fustigeras pas toi-même de n'être pas là avec ce qui va suivre. On ne peut pas être partout et c'est bien que toi, Laureen et les enfants soyez près d'elle : elle a eu une année difficile, c'est son premier Noël sans son mari : je suis certaine que vous saurez la soulager en ces temps où la peine face à l'absence de ceux qu'on aime nous revient si brutalement en plein cœur comme un boomerang revient à l'envoyeur.
Je pense beaucoup à Mélissa. Et à papa.
Et je sais que c'est aussi le cas de Maman. Je la sens parfois comme perdue dans sa propre vie. L'espace d'une seconde douloureuse. J'espère que nous saurons alléger le poids du manque…
La vérité c'est que je n'en suis pas sûre. Mais au moins nous sommes en famille autour d'elle.
A ce propos, et ça n'a aucun rapport, embrasse fort les garçons. Tu peux même annoncer solennellement à Jack que je vais pouvoir tenir ma promesse : j'ai finalement réussi à avoir des places pour le SuperBowl (ça m'a coûté de rédiger totalement les trois derniers rapports d'enquête ce qui n'est pas si cher payé si on considère que de toute façon, c'est toujours moi qui m'y colle…). Je crois que nous passerons un très beau week-end pour cet anniversaire. Quant à Christopher, rassure-le et dis-lui qu'il peut lui aussi déjà réfléchir à une idée. Après tout, ces dix ans ne sont que dans un an et demi… (il m'avait parlé d'un saut en parachute. C'était pour rire ? !…)
Ce n'est pas pour ça que je t'écris. Tu t'en doutes.
Je ne sais pas comment m'y prendre pour te raconter tout ça avec douceur et tact, alors, par avance, pardonne-moi si je suis peut-être brutale.
Voilà. Quand tu as appelé ici il y a quatre jours, Maman t'a parlé du soi-disant suicide de cette femme sur lequel je me suis retrouvée « fortuitement ». Nous sommes en vacances et Bill n'apprécie pas tellement de me voir travailler alors que nous devrions passer du temps en famille. Je suppose qu'il faut se résoudre une fois de plus à ce que je ne sois pas ce qu'on attend d'une « bonne » fille… Enfin, bref. Pour faire court, cette femme avait une fille de trois ans, une enfant adoptée, Emily.
Et si j'ai enquêté, ce n'est pas un hasard. Je sais que tu ne me jugeras pas, maintenant que tu connais mieux mon parcours : j'ai reçu plusieurs appels téléphoniques d'une femme me disant qu'Emily avait besoin d'aide. A chaque fois, elle en avait effectivement besoin… sauf que ces appels ne sont pas supposés avoir existés, ils ne sont pas référencés sur la base de données du FBI… et que cette femme, si soucieuse du bien-être de la petite, avait la voix de Mélissa…
Maman pense que je me raconte des histoires, que c'est une étape normale du deuil…
C'est vrai que la mort de Missy me laisse aujourd'hui encore avec un vide immense (et une culpabilité immense aussi…), mais je suis une scientifique et j'ai des raisons solides, rationnelles et irréfutables de me battre pour Emily.
Cette enfant ressemblait tant à Mélissa que j'ai fait faire des tests ADN. Et le résultat est sans appel. A la première analyse, leur profil génétique correspond parfaitement, comme deux membres d'une même famille. J'ai demandé des vérifications complémentaires mais mon expérience me souffle déjà la vérité que j'éprouve avec une certitude absolue, dans mon cœur comme dans ma tête.
Cette petite fille est l'enfant de Mélissa.
Et c'est donc notre nièce.
Bill a beau prétendre qu'il a une photo de Missy d'octobre 94 où elle ne semble pas enceinte (Emily est née en novembre 94) ; Maman peut bien rejeter l'idée que notre sœur ait pu avoir un bébé sans que nous le sachions et le faire adopter (elle semble faire totalement abstraction de la fuite de Mélissa il y a quatre ans sur la côte Est du pays. On croyait savoir pourquoi, mais ne nous sommes nous pas trompés ?) ; Moi, je sais que je dois faire quelque chose pour Emily et que Mélissa me l'a confiée à sa manière. J'ai donc fait une demande d'adoption…
Charlie, je sais que tout ça va très vite mais rarement les choses ne m'ont parues si limpides. Je veux être une mère pour la fille de Missy. Et aujourd'hui, je suis abattue : je viens de voir la femme des services sociaux de San Diego : ils vont formuler un avis négatif quant à ma requête…
Parce que je suis célibataire, parce que je n'ai jamais vécu en couple et parce que mon métier est dangereux et n'offre pas la vie stable et sûre nécessaire à un enfant.
Voilà, en trois mots, le portrait de ma vie que vient de me dresser une étrangère. Une condamnation presque sans appel. Une de plus. J'avais déjà perdu la possibilité de concevoir et ils veulent me refuser celle d'élever… Je suis découragée.
J'ai peur que Bill et Maman ne me soutiennent pas vraiment devant la Cour de Justice de San Diego. Maman a du mal à avaler la couleuvre. Tu la connais. Ce n'est pas de la mauvaise volonté, mais elle n'arrive pas vraiment à concevoir que sa propre fille ait pu vivre ceci et plus encore, sans le lui avoir dit… Elle me semble dans le déni qu'Emily puise être de la famille. Et puis il y a autre chose que Bill ne me passera probablement pas : je n'ai pas tout à fait le profil d'une Tara pour qui la vie ne commence que maintenant qu'elle est mère… (Je suis en colère et je dis des bêtises : en fait, Tara a été très gentille).
Bill avait vraiment fait des efforts au début de la semaine pour se montrer sympa et attentionné, mais il m'a clairement signifié que mon désir d'adoption est une mauvaise idée (j'ai commis l'idiotie de lui parler de la voix de Mélissa, et à partir de là, tout n'était que conneries et c'est à peine s'il n'estime pas que je suis sous l'influence néfaste de Mulder, à qui je n'ai pas parlé depuis une semaine !). Pour lui, tout se résume au vide intersidéral qui m'habite : parce que je n'aurais pas d'enfants ? ! Parce que Missy n'est plus là ? ! Il a eu la délicatesse de m'épargner les détails de son raisonnement…
En fait, je ne sais pas si c'est leur jugement qui me blesse ou si le bilan de mon existence qu'on me met sous le nez me désespère…
Mais tout ça en réalité est sans importance, ce ne sera jamais que blessure d'amour propre. Alors que pour Emily, tout cela est l'enjeu d'une vie. Et que je suis celle qui peut la tirer de ce bourbier, j'en ai la certitude.
Il y a autre chose que tu dois savoir à propos de notre nièce. Elle est atteinte d'une grave maladie. Une maladie qu'on n'est pas certain de pouvoir traiter.
J'ai bien réfléchi : je suis prête à quitter le FBI pour offrir une vie presque normale à la fille de Missy. Pour être avec elle dans les bons comme les mauvais jours. Je ne suis pas exemplaire, je ferai peut-être des erreurs mais je jure que personne ne désire plus moi le bien de cette enfant et que je me mettrai en quatre pour lui apporter tout ce que la vie aurait du lui apporter déjà : la sécurité, l'amour… Et je jure aussi, quoi qu'ils en pensent, que je tiendrais sa main même si la situation devait mal tourner (Dieu nous en garde).
Il y a des choix dans une existence qui s'imposent d'eux-mêmes. Parce que la chance ne se présente pas deux fois. Parce que c'est mieux pour elle. Parce que j'ai besoin de faire ça pour elle, pour Mélissa. Et que je sais que, même si le chemin est douloureux, il sera pavé d'amour.
De l'amour, j'en ai à donner Charlie. Je ne veux plus me laisser conduire par la peur : la peur de voir la mort ou la souffrance de ceux que j'aime. La peur d'en souffrir moi-même. La peur que tout se brise… En me protégeant de cette souffrance, je me prive et je nous prive de ce pour quoi notre cœur bat et de l'essence même d'une vie. Ca ne peut plus continuer comme ça…
Tu sais de quoi je parle. Je n'ai pas oublié certains de tes bons conseils.
Aujourd'hui, je viens te demander ton aide. Je ne veux pas te faire le moindre chantage ni que tu te sentes obligé de quoi que ce soit. Mais si tu crois que je peux être une bonne mère pour Emily, je te supplie de venir témoigner en ma faveur devant la Cour de Justice de San Diego. Je t'en prie.
Sinon, ne t'inquiète pas, je trouverai bien un autre moyen.
Voila. Je me sens un peu bizarre de t'avoir lâché tout ça en vrac. Je n'ai pas fait de brouillon, tu apprécieras…
Je ne t'écris pas souvent mais tu noteras que quand je le fais, on ne peut pas me reprocher de retenir mes émotions ! Prenons ça comme la manifestation de la bonne influence que tu exerces sur ma petite personne…
Plus sérieusement, sache que quoi que tu décides, je t'aime.
Rappelle-moi s'il te plait.
Dana
xxxxxxxxxxxxxxx
25 Décembre 1997. Noël…
Les enfants déballaient les cadeaux quand le facteur était arrivé. Charlie avait tout de suite reconnu l'écriture soignée sur l'enveloppe. Il avait pesé le courrier avec un sombre pressentiment.
Dana.
Dana avait écrit… et son ventre déjà se tordait d'inquiétude.
- Je dois le faire Laureen. En 25 ans, je ne crois pas qu'elle ne m'ait jamais demandé quoi que ce soit. Je dois le faire.
- Tu n'as pas à te justifier. Je peux très bien m'occuper des enfants et de Maman le temps qu'il faudra…
- Dana s'est fait une obligation de ne jamais dépendre de l'aide de qui que ce soit, reprit Charlie très bas en tournant le dos à sa compagne. Tu te rends compte ? Ma sœur me « supplie » de témoigner pour elle, elle qui sait à peine prononcer le mot même de supplier !
Ses mains tremblaient en disant cela. Il jeta fébrilement un vieux pyjama et un tee-shirt dans la petite valise qui contenait déjà une trousse de toilette.
Laureen s'approcha de lui et posa doucement les mains sur les épaules tendues de Charlie. Il inspira un grand coup en la sentant coller son corps contre son dos et l'étreindre avec tendresse.
- Je sais…, dit-elle.
- Bill a beau l'aimer, il l'enfoncera devant les juges. Il n'a pas la moindre idée de ce qu'elle a traversé et de ce que cette enfant représente pour elle…
- Et que représente-t-elle ? Ce qu'elle doit à Mélissa parce qu'elle se sent coupable ?
- Ce qu'elle croit lui devoir… Mais c'est plus encore… Elle ne sera pas capable d'abandonner cette petite fille malade à des souffrances d'adulte. Elle n'en sera pas capable… C'est comme…
Sa voix s'étrangla dans sa gorge.
Laureen se plaça face à lui et l'obligea à lever ses yeux bleus brouillés vers elle en posant ses paumes fraîches sur les joues brûlantes de son homme.
- C'est comme si elle devait se sauver elle-même, n'est-ce pas ? murmura-t-elle.
Il s'arrima au regard serein de cette femme qui pouvait tout comprendre, même l'indicible. Peu à peu, il sentit la peur qui lui battait la poitrine s'éloigner lentement. Il sourit tristement.
- Il faut que ça marche, chuchota-t-il en passant ses doigts dans les boucles brunes de sa compagne. Pour elle, pour la petite…
- Et pour toi, ajouta très doucement Laureen.
Il ne répondit rien, se contentant de la serrer un peu plus fort contre lui et d'inspirer son parfum qui l'apaisait comme rien d'autre. Ou presque…
Au bout de quelques minutes, elle s'écarta doucement.
- Charles, tu l'imagines vraiment quitter le FBI… et Mulder ?
- Je ne peux pas croire que le Mulder dont elle m'a parlé puisse la laisser seule dans cette épreuve…
Tout d'un coup, la sonnerie du téléphone retentit en bas de l'escalier. Il y eut une cavalcade. Les garçons se défiaient manifestement de décrocher le premier.
Charles et Laureen se regardèrent avec un petit sourire, mais se turent lorsque la voix de leur aîné prenant la ligne sur un « Allô ? » triomphant monta jusqu'à eux. Au bout de quelques secondes, le ton enjoué de Jack se mua et il se mit à répondre par des phrases courtes, étouffées. La gorge sèche, Charles sentit le malaise s'insinuer plus profondément encore en lui et s'enrouler autour de sa peau comme une algue glacée. Maintenant, ça lui prenait le cou.
Ils entendirent le pas pressé de leur aîné qui s'élançait dans l'escalier et la porte s'ouvrit à la volée sur le jeune garçon.
- P'pa ? C'est Danette au téléphone…
Charlie lâcha immédiatement sa femme pour quitter la pièce et prendre l'appel. Lorsqu'il passa devant l'adolescent, celui-ci lui attrapa le bras.
- Elle a l'air drôle…
Les yeux juvéniles se posaient sur son père avec une prière muette. Il reprit.
- Sa maladie, c'est vraiment fini, hein ?
Laureen s'avança, ébouriffa ses cheveux châtains et lui déclara doucement.
- Ta tante chérie vit des moments difficiles mais normalement, elle est tirée d'affaire. Et ton père va aller passer quelques jours auprès d'elle.
En disant cela, elle fit signe à son homme d'y aller. Avec reconnaissance, il croisa son regard confiant. Puis, comme si le reste du monde pouvait désormais s'évanouir dans la seconde, il se précipita vers le combiné.
Il ferma les yeux brièvement, le temps de tenter de calmer la tempête en lui, puis d'une voix presque calme, il articula.
- Dana ?
- Charlie…
Jack avait raison. Il y avait un vibrato dans son souffle qu'elle devait essayer de retenir mais qui ne faisait aucun doute.
- J'arrive, Dana. J'étais en train de faire ma valise.
Il l'entendit soupirer. De soulagement, eut-il l'impression. Elle laissa passer un instant puis avec un rien plus de sérénité dans la voix, elle déclara doucement.
- Assieds-toi, Charlie. Il y a du nouveau…
xxxxxxxxxxxxxxx
Sous le choc, il raccrocha le combiné, tituba et se rattrapa au mur.
Tout tournait autour de lui. Les parois semblaient se rapprocher jusqu'à l'oppresser physiquement. Devant ses yeux, la réalité se désagrégeait, les images se mélangeaient comme dans un kaléidoscope ivre. Et au milieu de ces morceaux de monde brisés, de ces fractales de lumières aveuglantes, une image émergeait.
Une image hypnotisante à faire hurler.
Celle d'un regard.
Le regard d'une enfant qui appelle à l'aide et que l'obscurité avale, implacable.
Le regard d'une femme qui supplie que le destin tourne.
Qu'il tourne aussi, qu'il tourne enfin. Qu'il balaye les vieilles photos fantômes, l'ombre mortelle et le sort sadique. Qu'il la libère, elle, et lui rende son enfance. Et qu'il libère Emily et la laisse vivre sa jeunesse.
Sa fille !
Sa fille… Dana avait un enfant !
Il lutta contre sa première réaction : de se redresser et de se diriger vers le buffet de sa belle-mère, là où étaient soigneusement entreposés ses alcools et les whiskys désormais orphelins de son beau-père.
Il passa sa langue sur ses lèvres sèches.
Il avait de la route à faire. Il fallait rester sobre. L'avenir de sa sœur en dépendait peut-être.
L'avenir de sa sœur. Et celui d'une petite Emily, sa fille…
Chienne de vie où les services sociaux et la maladie disputaient cette gamine à sa propre mère. Chienne de vie qui venait une fois de plus s'en prendre à ceux qui ont déjà tellement perdus…
On croit que lorsque la foudre est tombée une fois à un endroit, elle n'y retombe plus jamais. Mais la vérité est toute autre. La foudre tombe là où elle l'a choisi. Elle sélectionne ses victimes avec soin. Et elle s'acharne. Elle tombe encore, et toujours. Chaque fois plus fort. La foudre aussi a ses boucs émissaires. La foudre est une belle salope !
Charles se représenta l'image d'une commission d'hommes et de femmes dont le métier consistait à sauver ou noyer des vies en décidant de ce qu'était une famille. La cour de justice de San Diego… C'est devant eux qu'il allait devoir plaider en faveur de Dana…
Il inspira profondément, rejetant l'idée inadmissible que cette audition supposait.
Ils n'oseraient pas. Ils n'oseraient pas retirer Emily à une femme qui lui avait donné la plus grosse part d'elle-même. Cette part qui faisait que la petite ressemblait tant à une Scully d'après Dana…
Elle était de la famille ! Point ! Et la famille, on la protège. Ou on porte toute sa vie le poids de sa trahison…
Charlie laissa dériver son attention vers le vase qui trônait dans l'entrée de la maison. Becky, la mère de Laureen, avait eu cette idée étrange hier après-midi de faire un bouquet d'épis de blé… parsemé de coquelicots.
De coquelicots… Pourquoi ramasser des fleurs qui ne seront plus que l'ombre d'elles-mêmes à la seconde où on les coupera ? Il fixa leur éclat déjà terne, fané. Rouge…
Rouge !
Il tressaillit et se retint de jeter rageusement le vase.
Se calmer. Fermer son esprit au doute insidieux. A la tentation de tendre la main vers ce liquide pervers dans lequel se reflétait le visage de son pire ennemi : lui-même.
Il avait de la route à faire.
Une sacrée route à faire. En kilomètres et en introspection.
Mais elle avait besoin de lui, et quelle que soit la distance, l'épreuve, il serait là.
A l'heure.
Cette fois.
xxxxxxxxxxxxxxx
Cour de justice de San Diego. 30 décembre.
Une autre juge – une qui avait été présente lors de l'audition de Bill - entra de nouveau dans la pièce.
- Pardonnez cette interruption mais… enfin… les témoins du dossier suivant attendent dehors depuis plus d'une demi-heure…
Elle se retourna vers Scully avec une expression désolée.
- Oui, c'est bon, trancha le président. Il s'adressa à Dana. Vous pouvez y aller, nous vous tiendrons au courant.
On la congédiait. On avait d'autres dossiers à traiter.
Bien.
La justice avait toujours ce sens très particulier du tact.
D'ailleurs l'homme qui venait d'interroger Mulder s'était déjà replongé dans les papiers. S'agissait-il de ceux pour l'adoption d'Emily ? Dana n'en était même pas sûre.
Elle se leva avec raideur. Elle s'apprêtait à sortir derrière Mulder, mais le président parut se raviser. Il leva les yeux de ses chers formulaires et l'interpella.
- Mademoiselle ?
Elle fit signe à son partenaire de l'attendre dans le couloir.
- Nous ne devions pas voir votre second frère ?
Son cœur se serra. Où était Charlie ? Elle se pinça les lèvres pour dissimuler son trouble, et répondit lentement.
- J'essaye de le joindre depuis tout à l'heure sur son portable mais…
Elle laissa sa phrase en suspens. La femme prit la parole. Sa voix était bienveillante, mais ses mots étaient fermes et sans équivoques.
- Quand vous l'aurez, dites-lui bien que s'il tient à témoigner, il devra le faire jusqu'à demain, 16 heures au plus tard. Passé ce délai, nous prendrons notre décision et le dossier sera définitivement clôt.
- Je comprends.
Elle avala difficilement sa salive.
- Au revoir, Mademoiselle, balaya le juge consultant ostensiblement sa montre.
Dana surprit le coup d'œil réprobateur de la femme devant ce geste qui frisait la grossièreté.
Mademoiselle. En plus, elle détestait qu'on l'appelle ainsi.
- Au revoir…
Elle s'obligea à refermer doucement la porte derrière elle, comme si cela pouvait calmer le battement effréné de son cœur. L'agrément pour l'adoption d'un enfant peut-il tenir à une porte que l'on ferme plus ou moins délicatement ? A ce stade, il lui semblait que si elle avait pu rendre son souffle, son pas, chacun de ses gestes plus maternel, elle l'aurait fait.
- Ça va ?
Mulder la dévisageait avec sollicitude.
- Oui.
Le « oui » mécanique qui ne dupe personne.
- Mmm…
- Non. En fait, non. Je ne comprends pas pourquoi il ne décroche pas…
- Charles ?
- Ce n'est pas son genre. Il a du se passer quelque chose.
- Il aura eu des problèmes de réseau, ou de batterie à plat.
Il tentait de la rassurer et se sentait plutôt soulagé de ne pas avoir à aborder le sujet des révélations qu'il venait de faire devant la Cour.
- Il devait arriver ce matin.
- La route est longue depuis Salt Lake City… Et en voiture, il n'est pas à l'abri d'un petit problème mécanique.
- Mmm. Surtout le tacot de Charlie.
- Ah, siffla-t-il en forçant un air enjoué. Ce serait lui l'heureux propriétaire de Lizzie ?
- De qui ?
- Lizzie, la vieille guimbarde de Cars.
Devant la mine déconcertée de sa partenaire et poursuivant son petit jeu de diversion, il consentit à expliquer avec un brin de condescendance.
- Le dessin animé !
- Le… !
- Ah ah !
- Je ne te demande même pas d'où tu connais un dessin animé pour enfant…, releva-t-elle d'un air absent. L'éclectisme de tes goûts en matière de cinéma ne cessera jamais de m'étonner…
- C'est mon côté scout ! Toujours prêt !
Elle se tourna vers lui d'un mouvement si brusque qu'il eut un infime sursaut. Il ne fanfaronnait plus et se sentit soudain terriblement mal à l'aise. Son apparente désinvolture était déplacée, maladroite. Mais comment reprendre une discussion normale quand on vient de révéler à une femme déjà trop meurtrie par la vie que des hommes se sont servis sur son corps ?… Qu'ils l'ont privée de ce qui définit le féminin même… Ils avaient pris ses ovules au nom du ciel !
Elle le fixa pendant quelques secondes qui parurent interminables à Mulder. Son regard voilé de noir se posait sur lui insistant comme une supplique.
- Prêt à… ?
Il n'y avait plus matière à rire.
On parlait d'un enfant. On parlait d'être père… ou mère…
Dana se rappela l'épisode « Monsieur Patate », de la facilité avec laquelle il avait réussi à faire sourire la timide Emily. Ça ne l'avait surprise qu'à moitié en fait… Que Mulder sache parler ainsi aux enfants. Mais ce jour là, elle avait vu autre chose en lui, comme une improbable révélation. Quelque chose qui le rendait soudain terriblement proche d'elle.
- Je peux comprendre, Dana. Je peux tout comprendre.
Il aurait voulu avoir la force d'articuler une excuse. Peut-être pour ces hommes si peu hommes qui s'étaient fournis sur elle comme en pièces détachées. Peut-être d'avoir porté sur lui un morceau d'elle dans une éprouvette, de l'avoir glissé dans sa poche comme sa propriété. Peut-être de le lui avoir caché en croyant la protéger…
Mais il ne dit rien de plus.
Elle baissa les yeux, juste une seconde, le souffle court, puis revint sur lui.
- J'ai peur Mulder, avoua-t-elle très bas.
- Je sais. Je suis là.
Elle pinça ses lèvres, réprimant un tremblement irrépressible. Elle n'osait plus ouvrir la bouche. Elle sentait qu'elle ne pourrait rien livrer d'autre qu'une plainte inaudible. Les mots s'étouffaient dans sa gorge. Il le devina et ne chercha pas à rompre ce silence.
Au bout de quelques instants, il reprit doucement.
- Alors ? Tu ne m'as toujours pas dit : qu'est-ce qu'il a comme voiture Charlie ?
Elle sourit et pendant un court instant, une lueur de tendresse vint éclairer son visage. Elle s'éclaircit la gorge et parvint à articuler en reprenant presque son assurance habituelle.
- Depuis une dizaine d'années, il a une vieille Chevrolet bleue cabossée de partout, mais que veux-tu c'était un coup de foudre, alors…
- Un homme de goût, ton frère.
- Tu dis ça parce que tu n'as pas vu la voiture. Déjà à l'époque, personne n'en voulait…
Son sourire disparut à nouveau. Cette voiture abandonnée et la manie de Charlie de recueillir mécaniques et petites bêtes fracassées : tout semblait toujours revenir à Emily. Son visage se crispa.
Emily…
Mulder passa discrètement une main apaisante dans son dos.
- Je déteste quand ils t'appellent Mademoiselle…
Elle lui sourit avec reconnaissance.
- Et moi donc !
- Je m'attends à voir apparaître une vieille fille, pincée, en costume 1900, revêche et le cœur sec, qui me prescrira une tisane pour calmer mes ardeurs et mon insolence.
- Tout à fait moi !
Ils se turent un instant.
- Mulder, tu resterais avec moi ce soir chez Bill ?
- C'est que je crains que ton frère ne soit pas enchanté de m'y voir…, objecta son partenaire avec réticence.
- Le jour où il sera là comme toi quand j'ai besoin de lui, je me soucierai de ce qu'il en pense.
Elle avait dit ça très vite d'une voix où sourdait une colère rentrée mais bien présente. Fox hésita à peine.
- J'ai pris une chambre d'hôtel.
- Oh.
- Mais je n'ai pas de couvre-feu…
Elle leva les yeux vers lui.
- Une nuit blanche ? Ça ne te ferait pas peur ?
- Non. Non, posa-t-il doucement. Du bout des doigts, il caressa sa joue. De ça, je n'ai pas peur…
xxxxxxxxxxxxxxx
Au même moment. Quelque part dans un désert de l'Utah.
Cinq jours qu'il tenait. Cinq jours d'une sobriété qui lui faisait souffrir le martyr. Et rien ne l'y avait aidé. La terre entière semblait vouloir le mettre au défi.
Sa voiture l'avait lâché en plein désert. Il faisait chaud, monstrueusement chaud. Depuis 48 heures, il se retrouvait coincé dans un no man's land de l'Utah où seul un antique bar déglingué offrait une protection contre le soleil meurtrier, assommant. Ici, les autochtones ne semblaient pas connaître autre chose que la bière. Et puis il y avait eu ces deux serveuses.
Elles étaient gentilles pourtant…
La plus âgée lui avait spontanément apporté une chope avec ce phrasé inénarrable qu'il aurait savouré en toute autre circonstance : « Tiens mon chou ! Pour effacer ta triste mine. Et on ne paye qu'en sourire hein ! ». Il avait payé ainsi. Malgré le désespoir qui l'avait étreint lorsque l'homme qui faisait office de garagiste lui avait annoncé qu'il fallait attendre la livraison du lendemain. Il avait « payé » mais il n'avait pas bu…
Quant à la plus jeune des deux femmes, elle s'était assise face à lui en le faisant parler, s'étonnant de le voir parcourir Salt Lake City – San Diego en voiture. « T'as pas de tunes ? » avait-elle demandé avec sollicitude. « Plutôt pas de couilles » avait-il rétorqué en ne riant qu'à moitié et en expliquant sa peur de l'avion et des espaces confinés. La serveuse avait éclaté de rire et dix minutes plus tard, elle revenait avec un whisky et un papier avec son numéro de téléphone. Il était resté là, longuement. Comme un con. Ses yeux passaient du verre tentateur au message griffonné pour le moins équivoque. Mais il n'y avait pas d'issue par ici. C'était un cul de sac. Un piège.
La nuit tombait. Il se leva, glissa dix dollars sous le verre et après un sourire désolé en direction de la jeune femme audacieuse, il s'éclipsa et s'éloigna à l'écart des quelques bâtiments. Puis dans le désert aride, mais rafraîchi par la nuit, il s'assit entre deux buissons d'épines.
Il avait mal. Mal au bide. Mal au cœur. Mal à être simplement…
Ses mains d'abord commencèrent à trembler si fort qu'il se griffa les paumes en serrant ses poings pour tenter de se contenir. Puis son corps tout entier se mit à se convulser. Entre ses lèvres sèches comme une bûche qui se craquelle et se consume, il sentit la bile jaillir et se précipita à genoux pour vomir. Il se vidait littéralement : de la peur de ne pas arriver à temps, de la haine de son hideuse dépendance, du dégoût de ce qu'il devenait, tout se mélangeait dans ce liquide nauséabond qui s'écoulait de lui.
Dans un cri animal, il cracha tout, prêt à s'arracher les boyaux pour extirper de lui ce qui le tuait. Et ce qui pouvait la perdre, elle...
A bout de force, il parvint à rouler un peu plus loin. Allongé de tout son long contre la terre assoiffée, les yeux piquants de larmes et les ongles plantés dans le sol, il toussa encore un peu. Puis il souffla. Longuement. Il ouvrit grand ses paupières et plongea son regard dans les étoiles comme un marin qui cherche sa route.
Et là, enfin, il gagna une juste trêve et réintégra son corps encore tremblant. Petit à petit, une paix profonde l'étreignit dans des bras puissants, chaude comme le cocon originel. Les larmes libérées roulèrent sur ses joues et s'écrasèrent pour nourrir la terre aride.
Le ciel était noir, un noir d'ébène comme on ne le voit plus dans ce monde où les lumières des villes polluent les campagnes les plus retirées. La robe sombre se déchirait de milliers d'éclats brillants. Les étoiles. Comme des âmes persistantes, bienveillantes couvant l'humanité en silence.
Charles s'abandonna à cette contemplation, s'abreuva à la source lactée de la voie céleste et elle lui apparut.
Cette étoile flamboyait comme une comète dans l'azur. On eut dit une bergère veillant tous ces éclats brisés.
Souvent le soir, Charles écoutait leur discrète mélodie. Mais cette nuit, tout était différent. Les étoiles tintinnabulaient comme jamais. Elles imploraient. Il y avait urgence.
Stella.
Charles frémit et se raccrocha à la sensation rassurante de sa peau fiévreuse contre le sol dur.
Stella lui revenait en plein cœur et elle voulait qu'on lui raconte une histoire. Elle exigeait la fin de l'histoire.
Et cette fois, il sut qu'il irait jusqu'au bout.
xxxxxxxxxxxxxxx
Le 31 décembre. 19h30 heures.
Charles raccrocha, abattu, avec le sentiment que sa tête pesait des tonnes. En quelques secondes, il venait de passer de l'euphorie à l'accablement. Il avait à peine eu le temps de parler à Dana. Il lui avait dit qu'il était arrivé in extremis pour plaider en sa faveur devant la cour de justice de San Diego, mais elle avait l'air ailleurs. Lorsqu'il s'était enquis d'elle et de la petite, il avait compris. Emily avait eu un « accident ». Un kyste au cou apparemment. Et maintenant, elle était hospitalisée dans un état critique. Tout s'accélérait. L'heure n'était pas à savoir qui serait sa mère, mais si elle allait survivre. Dana s'était excusée. Elle ne pensait qu'à rejoindre sa fille et Charlie se retrouvait perdu, avec de nouveau une furieuse envie de boire. Boire jusqu'à ce que tout ça disparaisse au profit d'un brouillard blanc et d'une éphémère sensation de légèreté… avant que ne retombe la chape de plomb du sort qui s'acharne.
Il avait promis qu'il passerait chez Bill. Sa mère serait là, ainsi que Tara. Il ne désespérait pas y retrouver sa sœur. Il faudrait bien qu'elle se repose.
Bill, Tara, Maggie et lui. Une famille anémiée. Sans cri d'enfants. Sans le rire de Mélissa. Sans même - Charlie se surprit à le regretter - les échos virils du Capitaine quand il se prenait à vouloir chanter les vieux classiques de Noël sous les gloussements amusés de sa descendance à l'âge bête de l'adolescence.
Une famille qui quelques jours avant pouvait imaginer accueillir en son sein une petite fille de 3 ans… et qui devait maintenant en faire le deuil, orpheline avant même d'avoir eu le temps de l'adopter…
Charles ferma les yeux.
Laureen, Jack et Christopher lui manquaient.
Laissant les passants qui se pressaient vers les voitures le doubler, il s'arrêta au milieu de l'avenue. Les endimanchés continuaient à avancer, le bousculant comme on bouscule toujours ceux qui ne suivent pas le rythme collectif imposé. Ce soir, ceux-là exigeaient qu'on arrose, qu'on se réjouisse à l'arrivée de la nouvelle année. Et ils pestaient contre ces idiots de trouble-fête, infoutus de mettre le pied devant l'autre et le champagne dans la coupe. Dédaignant leurs grognements, Charles ouvrit son portefeuille et en tira une photographie écornée. Sa moitié, resplendissante, poussait la balançoire sur laquelle deux garçons encore petits riaient aux éclats. Il sourit. Ça lui faisait toujours le même effet.
Il s'apprêtait à la ranger quand il aperçut en dessous le coin d'un tirage plus ancien. Un cliché jauni. Il retint sa respiration et le sortit.
C'était une photo de vacances. Elle représentait quatre enfants sous un soleil étincelant. Une jeune fille nageait dans une eau claire et adressait une grimace au photographe, tandis que les trois autres, debout sur des roches noires s'amusaient du spectacle. Ils avaient l'air heureux, nimbés d'une innocence encore intacte. Le regard de Charlie ne parvenait pas à se détacher de l'image d'une fillette, aux yeux brillant d'excitation et qui battait des mains.
Dana.
La fratrie Scully.
Avant que tout ne foute le camp…
Il s'obligea à ranger posément le document, souffla un bon coup et se dirigea vers la première bouche de métro qui s'offrait à lui.
xxxxxxxxxxxxxxx
1h30 plus tard. Chez Bill.
- Dieu merci ! Te voilà enfin ! Je m'inquiétais, Charles ! Tu aurais pu prévenir…
- Bonsoir Maman.
- Que s'est-il passé ? On t'attendait hier…
Margareth lui prit la valisette des mains et le poussa à l'intérieur avec empressement.
- Rien de bien intéressant, vraiment. Salut Bill.
- Frangin ! salua son aîné en lui serrant la main. Tu t'es planté contre un lampadaire ?
- Je n'ai même pas eu besoin de lampadaire. Ma chevrolet s'est plantée toute seule, comme une grande.
- Ah ! Je t'avais bien dit qu'une bagnole pareille te ferait des ennuis !
- Eh ouais, tu me l'avais dit. Bien fait pour ma pomme. Ça m'apprendra à oser choisir ma voiture sans l'aval de mon frère omniscient, chambra Charlie avec un petit sourire. Bonsoir Tara. Tu es superbe… et énorme !
- Merci, c'est trop ! Je croirai entendre Dana ! gloussa-t-elle.
- Ces deux là sont champions de la transmission de pensée, commenta Bill avec une pointe de jalousie dans la voix.
Tara eut un léger rire, ne dissimulant pas son plaisir de voir arriver un peu de sang neuf dans le huit clos oppressant qui prenait ses aises depuis presque une semaine.
Coupant court à l'interlude rafraîchissant, Margareth saisit son fils cadet par le bras.
- Chéri, Tu as pu voir la Cour ?
- Oui Maman. Rassure-toi. C'est fait.
Sur le visage de sa mère, Charlie lut un immense soulagement et peut-être aussi, nota-t-il avec un serrement de cœur, l'ombre de la culpabilité.
- C'est bien. C'est très bien.
Elle pressa son bras un peu plus fort en le regardant avec émotion. Il sut qu'elle avait deviné la teneur de son témoignage et qu'elle lui en était reconnaissante.
- J'espère que tu as été honnête avec les juges, attaqua Bill.
- Tu penses ! Je ne sais pas mentir, tu me connais…
Les deux frères se toisèrent quelques secondes.
- Je dis ça pour le bien de Dana, pour lui épargner des souffrances inutiles, s'obstina le militaire.
Charles serra les dents et ne répondit pas. Tara s'intercala entre les deux hommes et s'empressa de détourner la conversion pour faire retomber la tension qui avait fondu sur eux plus vite que le guépard sur sa proie.
- Viens t'asseoir ! Tu dois être épuisé après un voyage pareil. Tu veux boire quelque chose ? ajouta-t-elle en toute innocence.
Margareth et Bill se figèrent sur ces mots. Charles ne put s'empêcher de remarquer leur brusque changement d'attitude. Avec un soupçon de tristesse, il leur dissimula une grimace déconfite.
- Un jus de fruit, s'il te plaît. Ce sera parfait…
Et tous s'autorisèrent à respirer de nouveau.
xxxxxxxxxxxxxxx
Ils s'étaient installés autour de la petite table de la cuisine.
- Cette môme va mourir… A quoi bon ? insista Bill.
Son ton n'était pas agressif. Juste fatigué.
- On a déjà vu des mourants revenir à la vie, s'entêta son frère.
- C'est vrai, intervint Maggie soudain rassérénée.
Il y eut un silence.
- Oui, admit l'aîné… Mais ça ne lui épargnera pas les épreuves, les séjours interminables à l'hôpital. Cette petite n'est pas comme nous… Ce kyste, c'est… c'est monstrueux.
- Ce n'est pas de sa faute, tout de même !
- Ce n'est pas ce que je dis : c'est juste qu'elle… enfin… qu'elle n'est pas comme le reste de la famille. Elle n'est pas… normale. Tu vois ?
Charlie le fusilla du regard et lui jeta sèchement.
- J'espère que votre enfant naîtra sans l'ombre d'un handicap si le prix à payer de la différence, c'est la répudiation !
Bill sursauta et Tara se décomposa soudainement. Devant la réaction de sa belle-sœur, Charles regretta aussitôt ses paroles et prit ses mains avec douceur.
- Pardonne-moi Tara. C'est idiot ce que je viens de dire. Tout se passera bien, j'en suis certain ! Vous aurez un enfant magnifique…
Elle ravala sa salive. Puis, se redressant, elle fit le tour de l'assemblée pour s'arrêter enfin sur son homme et tout en s'adressant à Charlie, elle fixa le regard sombre de Bill.
- Ne t'excuse pas. Tu as raison. Même si notre enfant était différent, je l'aimerais quand même. Elle soutint les yeux réprobateurs de son mari et enfonça crânement le clou. Je l'aimerais peut-être plus encore.
D'un geste brusque, Bill se leva en repoussant brutalement sa chaise et sortit en claquant la porte.
Tara s'affaissa, les larmes aux yeux. En soufflant, elle posa ses paumes sur son ventre comme si le geste avait le pouvoir secret de l'apaiser. Margareth ne dit rien mais passa doucement une main dans le dos de sa bru.
- Vous savez, je l'aime votre fils, Maggie ! Mais parfois…
- Parfois il a besoin qu'on lui ouvre un peu les yeux et le cœur, compléta sereinement Margareth. Mon mari était pareil. Mais lorsqu'il verra votre enfant, Bill aura oublié tous ses préjugés et il tombera amoureux de son petit comme son père a aimé follement ses propres enfants. Même s'il n'a pas toujours su le leur dire, ajouta-t-elle avec un regard tendre pour son cadet.
- Merci…, hoqueta Tara. Avec vous, on dirait qu'il y a toujours de l'espoir même pour les cas les plus décourageant !
Elle souriait au travers des larmes.
- Je vais aller lui parler, annonça Charles résolument.
xxxxxxxxxxxxxxx
Il fumait, assis sur le perron. Il ne se retourna pas quand Charlie s'approcha et ne leva même pas les yeux sur lui lorsqu'il vint s'asseoir à son côté.
Finalement, il lâcha plein d'aigreur.
- Tu me prends vraiment pour le roi des cons, hein ? Mais tu ne sais pas de quoi tu parles…
Charles ne dit rien. Bill poursuivit.
- Toi et Laureen, vous avez eu vos enfants quand vous l'avez voulu. Pour moi et Tara, c'est une autre histoire. Ça fait des années qu'on essaye, des années à forcer la nature, des années où notre couple a souffert comme tu n'en as pas idée. Alors cet enfant, je l'aimerai tel qu'il est parce qu'il a été désiré comme personne. Mais je veux qu'il vive ! On en a tellement bavé, on avait presque fait le deuil de fonder une famille. Je refuse de prendre le risque que nous mettions au monde un enfant s'il faut qu'on nous l'arrache. Tara ne s'en remettrait pas…
- Pourquoi est-elle en colère alors ? demanda doucement son frère. Quel rapport y a-t-il avec Emily ?
Bill tira une longue bouffée.
- Elle m'en veut parce que j'ai demandé des tests au début de la grossesse. Je voulais savoir si… le fœtus… avait un problème…
- Un problème ? relança posément Charlie en notant l'emploi du mot « fœtus » pour marquer la distanciation que son frère avait voulu créer.
- J'étais inquiet ! éclata Bill. Tu peux comprendre ça ? ! J'ai contraint la femme que j'aime à des batteries d'examen et je lui ai fait jurer d'avorter si jamais on détectait une pathologie mortelle ! Voilà ! Voilà le problème !
Il parut sur le point de s'effondrer.
- Elle voulait se réjouir de sentir enfin la vie en elle et je lui ai gâché les cinq premiers mois où elle portait notre enfant…
Sa voix se brisa. Mais il ajouta très bas.
- Je ne pouvais pas faire autrement. Je ne pourrais toujours pas faire autrement. Même en sachant le mal que ça lui a fait. Parce qu'on ne sait jamais…
- Elle t'en veut encore ?
- Tu l'as vue !
- Je crois qu'elle te pardonnera.
- Tu crois ça ?
- Bill, ça fait plus de quinze ans qu'elle te pardonne ton grand cœur de grand con ! Cette femme est une sainte !
Ça arracha un rire au militaire.
- Pas une sainte, non ! Mieux que ça !
- Dis-le lui.
Cette fois, l'ainé regarda son frère droit dans les yeux.
- Dis le lui, insista Charles… Et ne confonds pas ta vie et celle de Dana…
Bill se renfrogna.
- Dana n'a pas besoin d'aimer une personne qui va mourir. Elle a assez souffert.
- Ce n'est pas « une personne ». C'est sa fille. Sa fille !
- On ne devient pas parent en une semaine, Charles.
- Tu te trompes, murmura calmement son cadet. Moi, je suis devenu père en une seconde.
- Cette seconde où j'ai vu la sage-femme me tendre le petit corps si chaud, si minuscule de Jack. Et la seconde d'après où il s'est recroquevillé dans mes bras, à peine plus grand que ma main posée sur sa peau pour le protéger.
Les deux hommes se dévisagèrent un court instant. C'était bizarre. Pour une fois, les rôles semblaient s'inverser. Le premier fils paraissait soudain bien fragile.
Charles reprit plus bas encore en fixant son frère directement dans les yeux.
- Je suis père. D'ici quelques heures, toi aussi, tu auras un enfant. Alors, laisse Dana vivre sa vie de mère. Même si cela ne dure que quelques heures éphémères, il n'y en aura pas de plus précieuses… Elle doit les vivre… C'est cruel mais c'est comme ça. Ca l'a toujours été : L'amour ne peut se vivre sans souffrance. Mais il faut le vivre. Sinon, on meurt petit à petit… Comme un petit vieux qui se rabougrit, s'enferme en lui et se ferme aux autres. Tu ne veux pas ça pour elle, n'est-ce pas ?
- Je voudrais juste qu'elle soit heureuse.
- Je sais.
Bill hésita.
- Je l'ai cassée devant la Cour de San Diego.
- Elle y était préparée. Et je suis passé derrière. Ne t'en veux pas trop.
- Je suis une merde.
- Parfois, j'ai l'impression que je ne sais pas…
- Pas quoi ?
- Je ne sais pas… parler le même langage, me comporter simplement en grand frère et pas juste en inquisiteur. J'essaye et je foire. Toujours.
- Tu t'en rends compte, Bill. Ça finira bien par changer…
- Je l'espère. Je n'en pas envie de rester un con. Pas envie de devenir un petit vieux rabougri alors que…
- … alors que tu vas devenir père ? sourit Charlie.
- Je veux être un bon père. Et si possible un bon frère… Et même…
- Un bon mari ? proposa Tara d'une voix attendrie mais manifestement essoufflée.
Bill sauta sur ses pieds et se planta face à sa femme, manifestement dans ses petits souliers.
- Tu as tout entendu ?
- De vos confidences ? Juste la fin. Rassure-toi !
Son homme lui sourit d'un air penaud. Elle enchaîna.
- Chéri, je regrette vraiment d'interrompre ce qui ressemble fort à une réconciliation, mais je crois que je vais devoir te réquisitionner…
Bill soupira.
- Je te préviens : dès que le bébé atteint trois mois, je te refilerai à nouveau la vaisselle.
Il entreprit se diriger vers la maison d'un pas traînant sous le regard étonné puis malicieux de son épouse.
- Bill ?
- Oui ?
- Et si avant la vaisselle, on commençait par le mettre au monde ce bébé ?
- Le… ? !
- Tu as bien entendu ! ne put s'empêcher de rire Tara.
- Mon Dieu ! Ça y est ? !
- On dirait bien.
- Je file chercher le sac !
- Chéri, le sac est dans la voiture depuis 2 heures, informa tranquillement Tara.
- Quoi… tu… ?
- Les contractions ont débutées il y a un peu plus de deux heures. Nous sommes prêts. On peut y aller.
- Deux heures ! Mais… Mais ! Il fallait me le dire !
- Eh bien mettons que j'estime que les contractions sont une affaire de femmes, déclara sa femme. Ça fera l'équilibre avec la vaisselle, non ? finassa-t-elle.
Bill éclata de rire.
- Chérie, tu es folle ! Mais maintenant, tu me laisses prendre le commandement.
- Je présume que je n'ai pas le choix…
- On dit « oui, capitaine », corrigea son homme en tenant son bras avec précautions pour l'amener vers la voiture.
- Oui, capitaine !
Il l'assit à la place du passager, referma la portière et fit le tour du véhicule. Il s'apprêta à y rentrer à son tour mais s'interrompit tout d'un coup. Son visage s'assombrit.
- Charles ? alpagua-t-il.
- Je m'occupe de Dana. Ne t'inquiète pas, anticipa son frère. Tu vas avoir un bébé ! Profite de ce moment.
Bill eut un vrai sourire.
- Merci frangin.
xxxxxxxxxxxxxxx
La sonnerie retentit.
Il était bien tard pour appeler. Le regard de Charles croisa celui de sa mère, inquiet.
- Je vais répondre, déclara-t-il en passant subrepticement sa main sur l'épaule de Margareth qui lui renvoya un sourire un peu forcé.
Il se dirigea vers le poste et décrocha.
- Allo ? Charles Scully à l'appareil…
Personne ne répondit mais il crut percevoir une infime plainte de l'autre côté de la ligne.
- Dana ? Dana, c'est toi ?
- Oui…je…
Elle avait l'air en état de choc.
- C'est Emily ? insista-t-il. Dis-moi !
- Dana !
- Il y a eu un accident…
- Comment va-t-elle ? pressa-t-il.
- Elle vient d'entrer dans le coma. Elle…
Sa voix s'éteignit. Margareth s'était approchée et fixait son fils d'un air suppliant. Il lui fit signe de se calmer.
- Tu es à l'hôpital ? Mulder est avec toi ?
- Je… je crois qu'il doit venir.
- Dans combien de temps ?
- Une heure, deux heures… Je ne sais pas.
- J'arrive !
- Charlie, tu n'es pas obligé…
- J'arrive tout de suite.
- Ça ira, tu sais… C'est juste que...
- Starbuck ?
- Je suis perdue. C'est comme si…
- Oui ?
- Comme si on avait voulu me dire qu'elle ne pouvait pas… vivre…
- Charles, je crois qu'elle va mourir…
- Non ! Dana…
- … et je crois que je dois la laisser partir…
xxxxxxxxxxxxxxx
Charles s'avança. Dana était là, derrière le sas en verre, allongée sur un lit d'hôpital et serrant contre elle un petit corps frêle encore enveloppé d'une blouse jaune. Les machines étaient éteintes. Les moniteurs ne ronronnaient plus. L'écran qui surveillait les battements de cœur n'affichait que du noir…
L'enfant était morte.
Le sang de Charlie se glaça dans ses veines. D'une démarche mécanique, il franchit la porte coulissante et se posta derrière sa sœur.
Elle ne parut pas réagir. Peut-être ne l'avait-elle pas entendu s'approcher. Avec un frisson, il découvrit par dessus ses épaules les traits de cette petite fille. Emily. Sa nièce.
Si Bill l'avait vu comme lui à cet instant, il n'aurait pas eu la force de témoigner contre Dana devant la Cour. Parce qu'il aurait fallu pour ça renier Mélissa ! Paradoxalement, la fille de Dana était le portrait craché de leur sœur aînée.
Le regard de Charles suivit le dessin si paisible des traits de cette enfant. Puis les bras protecteurs de Dana passés autour de la petite poitrine. Et enfin, il osa s'arrêter sur le visage de Dana.
Ses yeux étaient fermés. Sur son front, entre les sourcils, il y avait ces plis de douleur contenue et sur ses joues, des larmes avaient marqué leur trace blanche.
Le cœur serré, il sortit de son dos un vieil ours en peluche affublé d'une drôle de salopette écossaise et il le glissa entre sa sœur et la petite.
Là, Dana parut sortir de sa torpeur. Elle ouvrit les yeux découvrant la relique. Teddy, l'ourson fétiche de leur enfance.
- Bonsoir Charlie, articula-t-elle sans même se retourner.
Lentement, elle s'arracha à l'étreinte mortelle et se leva, gardant dans ses doigts tremblants la menotte encore tiède d'Emily. Ses yeux restaient rivés sur elle. Elle inspira difficilement lorsque son frère enlaça ses épaules par derrière. Il murmura.
- Elle est belle ta fille...
Elle contint un sanglot et parvint à lâcher finalement en contemplant l'image apaisée de l'enfant.
- Je l'ai tenue dans mes bras Charlie…
- C'est bien, Dana.
- … mais je ne sais pas si elle a su…
- Si elle a su ?
- Que j'étais sa mère.
Cette fois, une grosse larme roula jusqu'à son cou et elle ferma ses yeux écrasée par la souffrance.
- Tu l'as aimée jusqu'au bout. Je suis sûr qu'elle a compris, souffla Charles, la gorge nouée.
- Je n'ai eu que sept jours pour l'aimer !
Elle avait parlé très bas mais dans son ton brûlait la révolte contre cette injustice faite à l'enfance même.
- Qu'est-ce que ça pèsera sept jours ridicules face à une vie de cobaye, face à l'assassinat de ses parents adoptifs, face à une maladie qu'elle n'a pu que subir parce qu'ils avaient besoin d'elle pour des expériences ? reprit-elle avec une colère sourde et un désespoir sans nom.
- En sept jours, certains ont fait le monde, chuchota Charlie à son oreille. En sept jours, toi, tu as sauvé son monde, tu l'as libérée. Pour toujours. En sept jours, tu l'as aimée et tu as donné un sens à sa vie. Tu as transformé son éphémère en éternel.
Ils se turent longuement. Et finalement, un fragile sourire apparut sur le visage de Scully. Elle se remémorait les ultimes moments passés à attendre la mort avant sa miraculeuse rémission. Passée la terreur, il y avait eu la foi. Et les vraies raisons d'y croire…
- Oui. Oui, approuva-t-elle avec une sérénité nouvelle. Ça, je le sais maintenant. De l'éternité, je jure qu'elle n'a rien à craindre.
Elle se tourna vers Charlie.
- J'ai vu la lumière, j'ai senti la chaleur. Derrière la vie, il y a encore de l'amour…
- Alors, elle est heureuse…
Elle acquiesça. Pourtant, il voyait bien les lèvres tremblantes et les yeux noyés de larmes de Dana.
- Emily est heureuse… Mais toi, tu as le droit d'être malheureuse…, souffla-t-il en lui ouvrant ses bras.
Elle soutint ses yeux bleus si doux sur elle. Et dans un soupir, pour une fois, elle abandonna sans calcul à son frère le droit d'être le roc à sa place. Elle devenait cristal, bris de verre. Alors, contre son cœur, entre ses bras, sans retenue, elle se laissa fondre jusqu'à noyer la douleur…
xxxxxxxxxxxxxxx
2 janvier. Eglise de l'immaculée conception.
Il était sorti juste avant la fin de la messe. Il étouffait. Ses mains tremblaient comme jamais. Il s'était soulé la veille dans un bar minable de la ville, mais depuis il n'avait pas avalé une goutte et le manque l'assaillait à nouveau.
Il avait réussi à tenir presque une semaine sans boire. Depuis combien d'années cela n'était-il pas arrivé ? En dépit de la parenthèse nocturne encore floue que sa gueule de bois lui rappelait douloureusement, il voulait tenir. Par respect pour sa sœur au moins.
Pour tenter de se calmer, il se dirigea vers les employés des pompes funèbres qui attendaient en fumant près du corbillard et leur taxa une clope.
Puis il s'éloigna et tira quelques bouffées en contemplant les lieux. L'église et son cimetière était à la périphérie de la ville. Devant lui s'étendaient de larges pelouses entre les tombes et un peu plus loin apparaissaient les premiers champs. Il faisait beau. Très froid et très beau. Il remonta le col de sa veste et joua un peu des fumées combinées de la cigarette et de la vapeur sortant de sa bouche.
Un être s'éteint et le monde continue de tourner. On devrait se révolter, crier à la provocation. Et en fait, quelque part dans la brèche qui s'est ouverte en nous, on reçoit le spectacle de la vie qui continue avec une minuscule forme de soulagement. La nature vient planter une graine en nous. Dans quelques semaines, quelques mois, elle aura grandi et la vie aura repris ses droits, doucement, pleine d'égards et d'humilité.
Il vit apparaître au bout de la route une berline grise qui se dirigeait sur eux. Par curiosité, il tenta de distinguer les traits de son conducteur mais son investigation fut interrompue par des mouvements dans son dos. Il fit volte-face. Margareth, Bill et Tara étaient sortis de la chapelle. Il s'avança vers eux et s'arrêta devant Tara qui berçait doucement Matthew. Le petit pleurait. Tara avait les larmes aux yeux et semblait un peu perdue…
- Tu permets ? demanda tranquillement Charlie tout en écrasant rapidement son mégot par terre.
Sans attendre sa réponse, il saisit délicatement l'enfant entre ses larges mains. Il l'installa au creux de son coude et se mit à lui parler très bas. La plainte s'atténua un peu et stoppa complètement lorsque Charles glissa un bout de son petit doigt entre les lèvres prêtes à téter de Matthew.
- Il est beau cet enfant.
Bill sourit.
- Merci, hoqueta Tara en s'essuyant les joues.
Charles continuait à contempler le fragile petit bonhomme.
- C'est si beau un enfant vivant… murmura-t-il.
Il avait cru se faire cette réflexion en lui-même mais s'aperçut qu'il l'avait proférée à voix haute.
Le malaise s'insinua de nouveau. Maggie s'approcha.
- Charles…
Il y avait un très léger reproche dans son ton.
- Pardon, je ne voulais pas…, bredouilla-t-il confus.
Ne sachant comment s'excuser de sa maladresse, il se résolut à rendre le nouveau-né à sa mère. Il se pencha vers le visage maintenant apaisé.
- Matthew ? N'écoute jamais les vieux cons qui voudraient te comparer à d'autres. Tu es toi et ta vie n'en remplace aucune autre. Elle est à toi. Et personne ne peut écrire ton histoire à ta place…
- Crois-tu qu'il mesure déjà toutes les implications d'un tel discours ? demanda son frère avec un mince sourire.
- Je suis sûr qu'il méditera avec attention les bons conseils de son tonton… quand il aura reçu sa dose de câlins et qu'il aura tété, roté, pissé et dormi tout son soul !
La répartie inattendue déclencha un rire salvateur et Charlie se sentit un peu soulagé.
Son regard s'échappa un peu plus loin. A l'entrée de l'église, la femme des services sociaux attendait visiblement que sa sœur sorte…
xxxxxxxxxxxxxxx
Ce silence était assourdissant. Mulder finit par se retourner et fit un pas vers elle pour poser doucement sa main sur son épaule.
- Scully… ?
- Ça va aller, souffla-t-elle.
- Je suis désolé. Ils ne pouvaient pas laisser de preuves. Ils auraient profané sa tombe s'il l'avait fallu…
- Ça va, Mulder. Ils ne peuvent plus rien lui faire.
- Et toi ?
- Moi, murmura-t-elle, ils ne peuvent plus me la prendre puisque je l'ai laissé partir…
Il prit sa tête entre ses mains et releva tendrement son visage vers lui. Elle se laissa prendre dans son regard vert, tranquille comme une mer intérieure.
- Je t'attends dans la voiture ? Ou tu préfères rester avec ta famille ?
- J'arrive, Mulder.
Délicatement, il fit glisser ses doigts derrière son cou et se pencha vers elle pour déposer un petit baiser sur sa joue.
- A tout de suite…
- A tout de suite, émit-elle d'une voix rauque et basse.
xxxxxxxxxxxxxxx
Charles aperçut un homme grand, élancé qui franchissait le porche du bâtiment. Il frémit quand il réalisa que ça ne pouvait être que Mulder. Il ne l'avait vu qu'une fois. De dos en plus. Cette nuit où Mélissa était morte…
Il hésita à aller à sa rencontre, mais lorsqu'il vit apparaître à son tour Dana à la lumière du jour, lorsqu'il la vit cligner des yeux, éblouie par le soleil, il préféra mettre temporairement son projet de côté. Il s'avança vers elle.
L'assistante sociale le devança. Charles s'interrompit et détailla sa démarche empruntée et son air manifestement chagriné alors qu'elle tendait un document à sa sœur et qu'elle s'éclipsait ensuite presque sans un mot.
Il rejoignit Dana. Elle contemplait la feuille blanche à l'en-tête du tribunal de San Diego d'un air désemparé.
- Qu'est-ce que c'est ? s'enquit-il un peu inquiet.
Sans rien dire, elle lui tendit l'arrêt de la Cour et se détourna pour lui dissimuler son trouble.
Il lut le texte, puis le relut, abasourdi de voir sortir un tel document dans de telles circonstances.
Sans se retourner, elle demanda.
- Qu'est-ce que tu leur as dit pendant cette audition, Charlie ?
Il la prit par les épaules et l'obligea à se retourner vers lui. Elle avait les yeux baissés sur sa croix, le pendentif de ses quinze ans dont elle avait fait cadeau à Emily. Elle semblait en état de choc.
Il prit le bijou entre ses doigt, dégagea le cou de Dana et lui murmura en rattachant la croix à son cou.
- Je sais que c'est difficile…
- Ça semble si dérisoire. Mais ça change tout…
- Non, Dana. Tu ne peux pas dire ça. Tu as été sa mère à l'instant où ton cœur s'est ému devant elle et que tu as voulu la protéger. Ce papier ne change rien. L'amour ne s'écrit pas d'encre…
- … oui, il s'écrit dans nos actes, tu me l'as déjà dit.
- C'est toujours une certitude.
Forçant son instinct, il la prit d'autorité dans ses bras et la berça lentement contre son cœur. Elle était raide comme du bois mort.
- Que leur as-tu dis alors ? insista-t-elle.
- Je leur ai raconté une histoire…
Il la sentit se détendre doucement.
- Décidément, je vis au milieu de conteurs…, sourit-elle tristement.
Il s'écarta un peu.
- Comment ça ?
- Mulder aussi raconte de belles histoires…
- C'est vrai. Je me souviens que tu m'en avais parlé.
Charles reporta son attention vers le grand brun. Il s'était arrêté pour saluer Margareth et s'éloignait maintenant vers la voiture garée près de la grille.
- Tu me le présentes ?
- Je préférerais que ce soit dans d'autres circonstances…
- Oui… Bien sûr…
Il y eut un silence.
- Alors ? Cette histoire ?
- Elle t'attend sur ta boite mail depuis trois jours.
- Je n'ai pas consulté - …
- Je m'en doute, interrompit Charlie. Prends ton temps. Je n'enverrais le manuscrit aux éditeurs qu'avec ta bénédiction…
- Tu m'intrigues.
- J'ai autre chose dans mon coffre pour toi. Tu as une seconde avant…
Il n'osa pas terminer sa phrase et désigna d'un coup de menton les croques-morts qui attendaient le signal de Scully pour porter l'enfant en terre.
Elle suivit son regard et resta longuement muette. Brusquement, elle leur tourna le dos et partit dans la direction inverse.
- Dana ?
Il lui courut derrière.
- Tu n'assistes pas à la mise en terre ? s'alarma-t-il.
- Emily n'est pas dans ce cercueil, Charlie, siffla-t-elle entre ses dents.
Elle consentit à s'immobiliser, et en fuyant les yeux ahuris de son frère, elle ajouta.
- Ça n'a pas d'importance. Emily n'a jamais été dans ce cercueil au fond. Elle est dans mon cœur. Et personne ne l'en délogera…
- Merci Charlie, conclut-elle pour couper court à toute question. Elle se reprit, consciente soudain de sa sécheresse. Merci vraiment.
- Dana, tu pleures ?
- Je vais bien.
- Idiote ! murmura-t-il doucement.
Cette fois, elle releva la tête vers lui, interloquée. Sa mâchoire était serrée, son front était tendu… mais elle ne pleurait pas. Ce corps disparu ne valait rien. C'était un corps sans vie. Elle se raccrochait à cette conviction comme à une bouée.
- Tu vas en parler à Mulder, au moins ?
La gorge sèche, elle hocha la tête de haut en bas.
- Alors, vas le retrouver. Vas-y vite, la chassa-t-il en lui dissimulant son émoi.
Elle le dévisagea et vint elle-même l'étreindre brièvement. Et lorsqu'elle embrassa sa joue en s'agrippant à son cou quelques millièmes de secondes, il crut presque entendre un pudique « Je t'aime »… A moins peut-être seulement que les actes aient parlé…
xxxxxxxxxxxxxxx
Elle s'assit sans un mot, tenant toujours la feuille entre ses doigts crispés.
Soudain ses épaules s'affaissèrent et elle laissa rouler les larmes, presque sans bruit, comme si elle voulait retenir sa respiration.
Il vint glisser sa main contre ses doigts meurtris, dénouant avec d'infinies précautions le poing fermé. Puis il se décala un peu sur son siège pour qu'elle puisse poser son visage contre son épaule. Ce qu'elle fit en se laissant guider tendrement.
Ils restèrent ainsi longtemps.
Il finit par chuchoter à son oreille.
- C'est ce papier ?
Elle renifla et se redressa. Fixant le lointain au travers du pare-brise, elle acquiesça. Sur un ton presque neutre, elle récita la phrase qui s'était imprimé sur sa rétine dans la douleur.
« Nous, Cour de Justice de San Diego réunit en ce premier janvier de l'an mil neuf cent quatre vingt dix huit, déclarons que Mademoiselle Dana Katherine Scully est bien la mère biologique et légitime d'Emily Sim. Elle reçoit à ce jour la pleine autorité parentale sur son enfant. Elle s'engage notamment à assurer le bien être physique et psychologique de sa fille (…). »
- Ils ont daté la décision au premier janvier, à zéro heure trente…, ajouta-t-elle d'une voix sourde.
- Zéro heure trente, répéta Mulder stupéfait.
- Une heure avant qu'Emily ne meurt, confirma Dana. Une heure avant que Matthew ne naisse…
- Mais alors…
Elle inspira avec peine et planta ses yeux bleus sur lui.
- Alors, étouffa-t-elle dans un sanglot, j'ai vraiment perdu un enfant…
xxxxxxxxxxxxxxx
3 jours plus tôt. Devant la Cour de Justice de San Diego.
L'homme le dévisageait avec un agacement manifeste. Il avait peut-être espéré partir un peu plus tôt ce soir pour préparer un probable réveillon familial. Bienheureux ceux qui peuvent fêter une nouvelle année sans craindre ce qu'elle apportera ou volera dans leur foyer… pensa Charlie.
Le président prit la parole.
- Monsieur Scully, nous allons devoir vous poser certaines questions sur…
- Est-ce que… Pardonnez-moi de vous interrompre, osa Charles. Je répondrais à toutes vos questions mais j'aurais aimé d'abord vous montrer et vous lire quelque chose…
Les trois juges se dévisagèrent, désarçonnés.
- Je ne sais pas si ma sœur vous en a parlé, enchaîna-t-il rapidement de crainte de ne pouvoir tenir son objectif, mais je suis auteur. J'écris des romans, des histoires, souvent pour les enfants.
- Monsieur Scully…
La désapprobation du doyen paraissait de plus en plus évidente.
- Je vous en prie. Il faut m'écouter ! poursuivit Charlie avec une nouvelle urgence dans la voix. C'est important ! Il y a quelques années, j'ai commencé à écrire celle-ci…
Tout en parlant, il se mit à ouvrir sa sacoche et en sortit une liasse de feuillets, dont les derniers étaient écris à la main.
- … A l'époque, je n'ai pas été capable de la finir. Je… je bloquais littéralement.
Il posa son regard franc sur eux, livrant sans pudeur son désarroi.
- Ma sœur aînée, Mélissa, avait décidé de m'aider. Mélissa était illustratrice et elle pensait que de voir le début de ce conte en image pouvait me tirer de l'impasse. Alors elle a commencé à dessiner et peindre… ceci.
En même temps qu'il parlait, il extirpa d'un immense porte document une série de peintures, des huiles pour la plupart, qu'il étala avec d'infinies précautions au centre de la table.
Sa gorge était sèche lorsqu'il ajouta.
- Missy est morte… et j'ai laissé tomber, même si je garde en permanence avec moi ce manuscrit. Mais il y a deux jours, j'ai vécu une nuit un peu particulière et la fin m'est apparue comme une révélation. Une évidence. S'il vous plaît, je voudrais vous raconter cette histoire…
- Monsieur Scully, je ne vois pas bien le rapport, gronda le président.
- Oui, j'ai bien conscience de la bizarrerie de ma requête, mais…
La seule femme du trio prit la parole à son tour.
- Devons-nous comprendre que cette histoire a un lien avec votre sœur Dana, monsieur ?
- Oui, Madame. Il souffla un coup. En fait, d'une certaine façon, c'est très exactement l'histoire de ma sœur…
- Quel est le titre de votre album ? demanda doucement son interlocutrice.
- Ça s'appelle « Stella, la fille au cœur en mille morceaux »…
xxxxxxxxxxxxxxx
Je voudrais vous raconter une histoire. Pardonnez-moi si, à l'occasion, elle est un peu bruyante. C'est que l'héroïne de cette histoire, selon son humeur, fait parfois autant de bruit qu'une portée d'oisillons, qu'une volée de cloche de Pâques ou qu'un carillon à vent dans la tempête.
Elle s'appelait Stella… comme les étoiles. Et comme les étoiles, depuis qu'elle était petite fille, elle tintinnabulait… Parfois très fort.
Vous vous demandez sûrement ce qui fait qu'une petite fille (qui n'était pas la dernière des cloches !) tintinnabulait comme ça.
Moi qui la connais bien, je ne vous le dirais pas. Enfin… je ne vous dirais pas tout. Sachez juste que quand elle était bébé, elle était exactement comme les autres bébés. Elle bavait, elle crachait, elle pleurait parfois, elle riait aux éclats en étalant de la purée sur sa jolie frimousse. Elle babillait comme un poussin bavard et les poussins, c'est déjà bavard alors un poussin bavard, vous imaginez ! Elle rêvait de trésors, d'aventures et de maisons en bonbons. Elle construisait des abris pour les animaux blessés. Une petite fille comme tant d'autres en somme.
Et puis un jour, tout a changé. Stella s'est mise à tintinnabuler. C'était le cœur, comme disent les docteurs. Il s'était brisé. Et il y avait maintenant des milliers de petits bouts de cœur qui se cognaient à l'intérieur.
Ça faisait un pétard pas possible et pourtant bizarrement, je crois que peu de gens l'entendaient. Mais moi, je n'entendais que ça.
Quand elle marchait, ça cliquetait. Quand elle jouait, ça cliquetait. Qu'elle saute par-dessus un ruisseau et son ventre faisait des concerts qui auraient fait pâlir d'envie toutes les vaches à clochettes d'Europe. Qu'elle ait peur, et ses grelots s'entrechoquaient, et Stella grelottait, elle grelottait comme ça…
Petit à petit, Stella grandissait. Avec le temps, elle apprit à faire moins de bruit. Je crois qu'elle s'était fait un joli sac en bandoulière pour y mettre tous ses morceaux de cœurs. Ils étaient là, bien tassés, les uns contre les autres. Elle les gardait cachés sous son cache-cœur (c'est à ça que sert un cache-cœur. Les gens l'ignorent souvent…). Elle savait maintenant marcher, jouer et même courir sans provoquer le moindre tintement argenté. Stella ne tintinnabulait presque plus.
Il faut la comprendre. Stella ne voulait pas déranger les autres. Mais personne ne peut faire disparaître ainsi une telle quantité de grêlons cristallins.
Alors parfois, lorsque son cœur sursautait, Stella redevenait un vrai carillon.
Ça l'embêtait, Stella.
Pourtant, moi, je crois bien que je préférais encore son carillon au silence de ses petits morceaux serrés et bien cachés.(…)
xxxxxxxxxxxxxxx
- Voila.
Ils se taisaient. Un long silence s'installa. Mais ce n'était pas un silence hostile. La femme attira à elle une des toiles et la contempla longuement. D'une voix emprunte de respect, elle finit par lâcher.
- Cette huile… lorsque Stella rencontre le zèbre qui voulait être une danseuse… Elle est magnifique !
- La dernière peinture de ma sœur Mélissa, approuva Charles.
- Vous avez des sœurs remarquables, n'est-ce pas ?
- Les mots ne suffisent pas, murmura-t-il tout bas.
Le président n'avait toujours rien dit. Il paraissait préoccupé. Finalement, il s'adressa à son témoin mais son ton n'avait plus rien d'agressif.
- Il y a une chose que… Dites-moi. Si j'ai bien compris, vous avez écris cette histoire il y a quelques années, c'est bien ça ?
- Oui.
- Donc avant le cancer de votre sœur. Avant même le décès - …
- L'assassinat.
L'homme fixa l'écrivain droit dans les yeux. Et reprit en se raclant la gorge.
- Avant même l'assassinat de votre sœur aînée, n'est-ce pas ?
- En effet.
- Alors, s'il faut voir dans votre jeune héroïne l'image de votre sœur Dana, puis-je vous demander… ce qui a brisé son cœur en mille morceaux ?
Il y eut un nouveau silence.
- Vous pouvez le demander. Mais je ne peux pas vous répondre. Ça ne m'appartient pas. C'est à elle. Je peux juste vous promettre qu'à cause de cela, je sais qu'il n'y aura pas de meilleure mère pour Emily.
- Comme Stella pour cet enfant que personne d'autre ne sait consoler, n'est-ce pas ? intervint la femme. Parce que nul autre qu'elle ne sait comment vivre avec les grelots d'un cœur en mille morceaux ?
- Parce que nul autre qu'elle ne peut savoir tout le chemin qu'il y a à faire pour les recoller ces morceaux.
- Je comprends.
La femme hocha la tête gravement.
- Monsieur Scully ?
C'était la femme. Encore. Celle qui l'avait manifestement soutenu dès le début.
- Pardonnez-moi si je suis indiscrète mais… le narrateur…
- Oui ?
- On jurerait qu'il se reproche quelque chose vis à vis de Stella. Non ?
Il avait froid. Il aurait voulu sortir. Rentrer dans le premier bar. Et boire jusqu'à rouler par terre.
- Monsieur Scully ? reprit le président plus sévèrement.
Charles fit le tour de leurs visages. Ils attendaient une réponse. Et lui, était venu pour leur en donner. Des réponses.
- On est toujours coupable d'être celui qui a été sauvé, non ? murmura-t-il avec un sourire triste qui ressemblait plutôt à une grimace.
- Que voulez-vous dire ?
- Je veux dire que vous avez raison… d'une certaine façon. Je suis redevable à ma sœur de m'avoir sauvé la vie. Mais si cela vous inquiète, sachez qu'ici je ne paye pas ma dette. Pour cela, il aurait fallu que je vous mente et c'est inutile. Dana sera la meilleure des mères. Je vous l'ai dit parce que je le pense, je le sais. C'est un fait. Je ne fais que vous livrer la vérité… La vérité se suffit à elle-même.
- Vous êtes plein d'espoir…, tempera le juge en haussant les sourcils.
- Peut-être… Peut-être que c'est cela l'espoir : de croire que seule la vérité peut nous délivrer…
