Quinze minutes plus tard, chez les Gardiner.
Après avoir fait la bise à sa nièce, monsieur Gardiner l'entraîna dans son bureau où il lui tendit un dossier. L'encourageant d'un mouvement de la tête, il l'incita : Jette donc un œil sur ces documents?
Découvrant que le premier des deux documents était l'original du contrat signé par sa sœur Lydia et non une copie, Élisabeth s'intéressa aussitôt au second papier. Après l'avoir examiné quelques secondes, elle s'écria : Mais, c'est une confession… Wickham a accepté de signer ça?
-Eh oui! Mes hommes sont arrivés à le convaincre... moyennant une modeste somme d'argent.
-Est-ce que ça veut dire que nos ennuis sont terminés? Lisant dans le sourire éclatant de son oncle que tout était effectivement réglé, la jeune femme aurait été bien incapable de déterminer si elle avait davantage le goût de rire ou de pleurer. Incrédule, elle ne cessait de répéter : Je n'arrive pas à le croire...
-Et ce qui est encore plus merveilleux, c'est que rien ne sortira dans les journaux Élisabeth. Ajouta son oncle en se levant et en allant poser une main réconfortante sur son bras.
-Qui d'autre est au courant? S'enquit-elle enfin.
-Ta tante, Lydia et Jane. Les autres n'ont pas à le savoir évidemment.
-Mais comment est-ce arrivé? Qu'est-ce qui s'est passé pour que George accepte de signer ça? Je ne comprends pas…
-Tout ce que tu as besoin de savoir c'est que Wickham nous a livré l'original du contrat de ta sœur et qu'il nous a protégés contre l'existence d'éventuelles copies en signant cette confession. Le reste n'est pas important… ce ne sont que des détails techniques…
-Quelle bonne nouvelle! Je vais me sentir légère sur scène au théâtre ce soir.
-J'imagine oui. D'autant plus que certains spectateurs te plairont plus particulièrement...
-Qui?
-Charles Bingley et William Darcy seront dans la salle. Ils m'ont demandé de leur trouver des billets. Jane et Fitzwilliam vont également se joindre à eux. Seule la fiancée de William ne sera pas présente. Elle aussi joue au théâtre ce soir.
-Oh, mon Dieu! Dans ce cas, tu me pardonneras, mais je vais aller me préparer au plus vite... La bataille que j'aurai à livrer pour vaincre le trac sera plus grande ce soir...
Arrivée dans sa loge, Élisabeth attendit patiemment l'arrivée de Carl pour lui apprendre la bonne nouvelle. Il ne put cacher sa joie, la serra à l'étouffer puis l'embrassa goulument.
-Beurk! Bat les pattes Carl! S'écria-t-elle en le repoussant fermement. Une chance qu'on ne sort pas vraiment ensemble... tu embrasses cent fois mieux sur scène… Ajouta-t-elle en s'essuyant la bouche avec un mouchoir.
-Dommage… je trouve que tu as bon goût moi. Se moqua-t-il. Heureusement que sur scène… là tu ne peux pas m'échapper…
-Heureusement que sur scène, tes baisers ne ressemblent pas à celui-là!
-Attention… je pourrais te lécher sur scène aussi…
-Carl? S'enquit-elle après avoir ri un bon coup. Qu'est-ce qui te ferais le plus plaisir ce soir? Si tu avais le choix, qui aimerais-tu que je te fasse apparaître comme spectateur?
-Ce n'est pas juste, tu connais déjà ma réponse...
-Oui, mais je veux l'entendre... Je peux réaliser ton souhait... à la condition que tu l'énonces verbalement.
-Très bien. Comme tu veux. Alors voilà, je voudrais que Fitzwilliam vienne me voir jouer à nouveau...
-Monsieur est exaucé!
-Très drôle…
-Libre à toi de ne pas me croire, seulement, avant d'entrer en scène, regarde bien dans la première rangée… ta surprise sera assise juste à côté de Charles Bingley, Jane et William. Tu viendras me redire après que je ne sais pas faire de miracles.
-C'est vrai? Jetant un œil dans le miroir voisin, il attendit de l'avoir vue acquiescer avant de grimacer et se plaindre. Oh, non! Tu n'aurais pas dû me le dire... je vais être nerveux comme jamais... Après quelques secondes de réflexion, il l'interrogea à nouveau : Mais attends, Anne ne sera pas là?
-Non… elle joue au théâtre…
-Comment as-tu appris qu'ils seraient tous là?
-Par mon oncle. William l'a appelé pour lui demander de réserver des billets pour ce soir.
-Élisabeth, MERDE pour ce soir! Et RE MERDE.
Cachés derrière le rideau, les deux comédiens prirent la mesure de leur trac respectif en se concentrant sur leur respiration qui était anormalement saccadée, leurs mains définitivement moites, leurs estomacs noués et la bouche sèche. Ils eurent beau s'étirer, se réchauffer la voix, faire du yoga, et même se visualiser en train de jouer, rien n'arrivait à apaiser la panique qui les habitait tous les deux depuis qu'ils connaissaient l'identité de certains spectateurs.
S'ils avaient su avec quelle impatience, ils étaient également attendus par les spectateurs en question, sans doute auraient-ils mieux respiré. À vrai dire, puisque Charles et William étaient les deux seuls les deux seuls à ne pas avoir déjà vu la pièce, ils étaient particulièrement nerveux.
-Si j'avais su que le décalage horaire pouvait perturber les hommes à ce point là… Se moqua Jane qui essayait vainement de leur changer les idées depuis leur entrée dans la salle.
-Chut! Voilà que le rideau se lève. Commenta Fitzwilliam en faisant signe aux trois autres de se taire.
En entendant la musique s'élever dans les hauts parleurs, puis la lumière éclairer le centre de la scène, William eut le sentiment que son cœur allait s'arrêter de battre et garda une main sur sa poitrine tant et aussi longtemps que le décor ne fut pas totalement visible.
Élisabeth fut la première à faire son entrée. Pour William, elle incarnait la perfection. Lorsqu'elle commença à décliner son texte qui était d'une tristesse inouïe, il constata que toute la salle était suspendue à ses lèvres. Au bout d'un certain temps, William se détendit assez pour se détacher des émotions proposées par les acteurs et poser son œil de metteur en scène sur l'ensemble des éléments de la pièce. Il compléta son analyse rapidement et comprit que le succès de cette production reposait uniquement sur le talent de la jeune femme et sur celui de son compagnon.
William se recentra sur le jeu au moment où Carl et Élisabeth étaient tout près d'un de l'autre. Recevant comme une décharge d'adrénaline en contemplant cette image de couple idéal, William sera les poings et se mordit la lèvre.
Lorsqu'arriva la fin de la pièce (le moment le plus intense du jeu d'Élisabeth et qu'elle vint à l'avant décliner son texte alors qu'elle était à peine éclairée, William sentit ses yeux picoter et ne put rien faire pour retenir ses larmes. Les yeux ainsi voilés, il suivit Carl des yeux tandis qu'il avançait lentement vers la jeune femme, s'immobilisait derrière elle et l'entourait de ses deux bras de manière à la presser contre lui. Élisabeth réagit alors à sa présence en cessant de parler. Complètement silencieuse, sa tête vint se déposer tout doucement contre le torse de Carl alors que ses yeux laissaient couler ses larmes. Les spectateurs n'en pouvaient plus.
Très lentement ensuite, Carl laissa retomber ses mains en la caressant légèrement, puis disparut dans la pénombre comme le fantôme que son personnage était devenu laissant la jeune femme totalement seule sur scène. Finalement, les lumières s'éteignirent et le rideau se referma automatiquement au moment même où tout indiquait que la jeune femme allait crier de douleur en s'effondrant par terre.
Revenant aider Élisabeth à se relever comme il avait pris l'habitude de faire, Carl réalisa qu'il n'était pas le seul à pleurer. Avant que le rideau ne s'ouvre à nouveau, Élisabeth se lova contre lui et lui exprima sa reconnaissance en posant ses lèvres mouillées de larmes contre les siennes. La foule redoubla les applaudissements qui leur étaient adressés en les découvrant ainsi enlacés. William dut donc endurer ce spectacle sous le regard compatissant et son cousin et même de Charles à qui William s'était finalement confié avant de quitter l'Angleterre.
-Viens, allons les attendre dans l'entrée... Lui proposa Fitzwilliam dès que le rideau se fut abaissé pour la troisième fois. Ils en ont pour un moment encore...
-Je n'en reviens pas de voir ce qu'ils sont arrivés à créer avec un texte aussi médiocre... S'étonna Charles en chuchotant.
-Un acteur talentueux, n'a besoin de rien d'autre que d'une scène Charles.
-On sent aussi beaucoup la complicité qui les unit tous les deux. Leur grande amitié... Précisa Jane qui connaissait la nature réelle des sentiments qui unissaient les deux acteurs.
-Je n'embrasse pas mes amies de filles comme Carl vient d'embrasser Élisabeth moi... Autrement, il y longtemps que j'aurais reçu des coups... S'opposa Charles en éclatant de rire.
-Vous devriez essayer... Se moqua Jane, dans le but de faire dévier la conversation.
Une fois arrivés dans la hall d'entrée, où ils allaient devoir attendre les deux comédiens, William ramassa le feuillet présentant le programme de la soirée et feignit de s'intéresser à son contenu espérant que Charles en profiterait pour discuter avec Jane. Lorsqu'il fut rassuré à ce sujet, William jeta un œil vers Fitzwilliam et le découvrit en train d'observer l'affiche de la pièce, et plus particulièrement en train d'examiner la photo de Carl avec une très grande attention.
-C'est vraiment un bon acteur? Pas vrai? S'enquit William en arrivant près de lui.
-Oui! L'un des meilleurs! Bien meilleur que Wickham! Constata celui-ci.
-J'ai encore de la misère à comprendre ce qui a pu se passer! Qui l'eut cru, Wickham et Anne? Commenta-t-il à voix basse sans attendre de réponse.
-En tout cas, il accepte de se faire suivre par un psy... Tout le monde n'est pas fait fort et solide comme toi. Conclut Fitzwilliam en haussant les épaules.
-Anne est donc ce qui pouvait lui arriver de mieux... Je ne voudrais pas être là lorsque tante Catherine apprendra la nouvelle...
-Fais confiance à Anne. D'ailleurs, j'ai fait comme tu me l'avais demandé, tout a été réglé comme prévu. L'oncle d'Élisabeth lui a appris la bonne nouvelle avant le spectacle... Elle est au courant et j'imagine soulagée. Ajouta Fitzwilliam, toujours sur le ton de la confidence.
-Bien... je peux donc rentrer dès demain si l'envie m'en prend.
-Ou rester et faire face...
-Il y a des limites à ce que je suis capable d'endurer Fitzwilliam.
-Que se passera-t-il lorsqu'elle apprendra que c'est à toi qu'elle doit tout. Tu devrais lui dire la vérité avant de t'en aller. Lui conseilla son cousin.
-Non.
Carl fit alors son entrée le premier. Jane et Charles s'élancèrent immédiatement vers lui.
-Je vous réserve un rôle dans ma prochaine pièce... S'il le faut, je change le texte... Lui annonça Charles d'un ton enjoué.
-Et moi, je vous couvrirai de paillettes et d'or… Renchérit Jane.
-Jane, vous vous me voyez vraiment couvert d'autant de ridicule...
Charles et Jane éclatèrent de rire. William s'approcha alors du jeune acteur et lui tendit la main.
-Je ne trouve pas de mots assez parfaits pour décrire votre jeu jeune homme.
-Ne me faites pas croire que vous avez aimé la mise en scène? S'enquit Carl tout en serrant la main de William.
-Je n'irais pas jusque là… mais, je dois avouer qu'elle n'aurait rien apporté de plus à l'excellence de votre jeu à tous les deux...
-Élisabeth termine de s'habiller... Elle m'a jeté hors de la loge tant elle était nerveuse à l'idée de vous voir. Dit-il William avant de se tourner vers son cousin : Et vous Fitzwilliam?
-Moi quoi? L'interrogea-t-il en revenant brusquement à la réalité.
-Avez-vous aimé le spectacle?
-Et comment! D'ailleurs, je ne suis pas encore remis de mes émotions. J'ai beau en avoir déjà discuté avec vous la dernière fois qu'on s'est vus, mais je ne comprends toujours pas comment vous avez fait pour réussir à être aussi crédible dans un rôle de fantôme? Tout ça me dépasse…
-N'oubliez pas que des éléments techniques viennent créer cette illusion… l'éclairage… la musique…
-Je l'sais! Mais je parle surtout de votre sensibilité… de la justesse de vos émotions. Avez-vous personnellement perdu un être cher? Se risqua-t-il enfin à demander. Excusez-moi, mais je ne vois que ça pour expliquer votre justesse, votre vraisemblance. Même si cela me rend malheureux pour vous... de savoir que vous ayez eu à en passer par là, je veux dire... que vous ayez perdu un être cher... si tel est le cas... Ah! Vous voyez comment je n'arrive pas à m'exprimer... J'aurais dû prendre des cours de théâtre moi aussi.
-Ce n'est rien. Je comprends parfaitement ce que vous essayer de dire... et je suis flatté que vous ayez apprécié mon jeu à ce point.
William éprouvait de la difficulté à suivre la conversation des deux hommes, il les écoutait distraitement tout en jetant un coup d'œil à Charles et à Jane qui étaient retournés s'asseoir un peu plus loin. Il se félicita mentalement d'avoir pensé à inviter son ami à l'accompagner. Il était soulagé également de voir que Fitzwilliam discutait avec Carl, lui évitant ainsi de s'entretenir avec celui qu'il considérait tout de même comme son rival. Il ferma les yeux l'espace d'un instant, pressa ses deux mains contre ses paupières espérant ainsi les délivrer de la fatigue, puis les releva lentement. La lumière lui révéla alors une silhouette féminine qui s'avançait. C'est alors qu'il comprit qu'il s'agissait d'Élisabeth et qu'elle se dirigeait vers lui.
-Vous êtes venu. Lâcha-t-elle dans un souffle, inconsciente de sa beauté et de l'effet provoqué par sa voix sur l'épiderme de William. J'en suis très heureuse.
-Je n'aurais pas voulu manquer ça pour tout l'or du monde. Admit-il en la caressant du regard.
Un silence embarrassant les tint momentanément prisonniers.
-Anne n'a pas pu venir. Lui annonça alors William.
-Je suis désolée de l'apprendre.
-En fait... pour être tout à fait honnête... je... nous avons rompus...Admit-t-il en détournant le regard.
-Je suis désolée... William. Déglutit la jeune femme en serrant les lèvres. Si je peux faire quoi que ce soit?
-Élisabeth, vous étiez... absolument... Extrêmement... Commença Charles en arrivant derrière elle.
-Un auteur à court de mots…. Commenta Jane en roulant des yeux.
-Bon. Et oui, ça m'arrive de ne pas savoir quoi dire... En tout cas, rien de mieux que d'aller prendre un verre pour régler ça. Rétorqua Charles en donnant une bonne tape dans le dos de Carl.
-En autant qu'on puisse également danser. Convint Jane.
-Bonne idée! Jane, vous montez avec William et moi? S'enquit Charles en la suppliant du regard.
-Oui...
-Je conduis si vous montez tous avec moi... seulement, pour rentrer, je vous préviens d'avance, je vais prendre un taxi... Les prévint Charles avant d'ouvrir la marche en direction de la sortie.
Tous contaminés par la bonne humeur de Charles et de Jane, ils se dirigèrent tous vers la limousine louée par William. Sans rien préméditer, William laissa passer Élisabeth, puis s'écarta pour faire monter Carl supposant que celui-ci souhaiterait s'installer auprès de sa compagne. Mais ce fut sans compter sur l'intervention de Fitzwilliam qui, grimpant dans le véhicule à son tour, s'installa auprès de Carl, ne voulant pas priver William de l'occasion inespérée qu'il avait de s'asseoir à côté d'Élisabeth.
À l'avant, Charles et Jane eurent beaucoup de choses à se dire, et ne perdirent pas une seconde pour le faire dès que Charles eut refermée la vitre intérieure centrale qui les isolait des autres passagers. Il profita de cet instant d'intimité pour confier ses sentiments à la jeune femme et tenter d'en apprendre un peu plus sur les siens.
-Charles... vous dire que je vous aime... serait prématuré... je suis désolée... Voyant qu'il se rembrunissait, elle s'empressa de préciser : Toutefois, prétendre le contraire serait aussi mentir... disons plutôt simplement que vous me plaisez suffisamment pour que j'aie le goût d'en apprendre plus sur vous...
-Je saurai m'en contenter... pour ce soir... Lui susurra-t-il en ramassant sa main et en refusant de la lui rendre.
Jetant ensuite un coup d'œil vers l'arrière, par la vitre, Jane s'enquit : Charles, connaissez-vous très bien le cousin de William?
-Non, pas vraiment… pourquoi?
-Je m'interroge sur son orientation sexuelle?
-Vous pensez qu'il est aux hommes? Impossible voyons... S'opposa Charles plus pour la forme que par conviction.
-Vous en êtes sur?
-Affirmatif. En tout cas, je l'ai toujours vu avec des femmes.
-Ah, bon, je dois me tromper alors.
Pendant ce temps, à l'arrière de la voiture. Les quatre autres passagers partageaient leurs impressions sur la pièce. Fitzwilliam voulait à tout prix comprendre comment ils en étaient arrivés à créer une telle ambiance. Amusé, Carl commença à raconter, avec tout l'humour dont il était capable, certaines des lubies du metteur en scène, ce qu'il leur avait demandé de faire tous les deux et surtout comment ils avaient dû argumenter avec lui afin qu'il finisse par accepter leurs idées.
-J'aurais aimé que Richard puisse vous voir dans ce rôle... Il aurait été bien fier de vous. Admit William en dévisageant admirativement Élisabeth.
Le rouge monta aux joues d'Élisabeth. Comme elle était assise dos au conducteur, elle ne pouvait pas faire semblant de regarder la route et n'eut d'autre choix que d'affronter le regard troublant de William ou regarder en direction des deux autres passagers. Elle opta finalement pour cette dernière solution. Interprétant son geste comme une preuve qu'elle déplorait ne pas assise à côté de Carl, William détourna la tête et garda délibérément le silence. Les feux avant de la voiture qui les suivait changèrent tout à coup d'intensité. L'éblouissement eut pour effet de faire plisser les yeux d'Élisabeth. Mécontente, elle jeta un regard furieux au conducteur lorsqu'il entreprit de les dépasser. Malheureusement, les vitres teintées du véhicule sombre ne lui permirent pas de dévisager une personne en particulier.
-J'espère sincèrement que vous serez plus disponible cette fois-ci... parce que la dernière fois... Dit Charles à sa charmante voisine.
-C'est à moi que vous auriez dû venir vous en plaindre... Lui rétorqua Jane tout sourire.
-Vous avez raison.
Jetant un second coup d'œil vers l'arrière, Jane commenta : William n'a pas l'air bien…
-C'est normal, il vient tout juste de rompre avec Anne.
-Je suis désolée...
-Ne vous en faites pas Jane... si William est malheureux... Anne n'a rien à voir là dedans...
-Mais…
-Je vais vous faire un aveu... mais il faut me promettre de garder ça pour vous...
-Quoi?... je veux dire... promis... Alors j'attends?
-Et bien, Anne et William n'étaient pas réellement fiancés.
-Vous venez pourtant de me dire qu'ils ont rompu...
-C'est la version officielle oui, mais dans les faits... ils n'ont jamais eu l'intention de s'unir... William et Anne sont les véritables responsables de la libération de votre sœur Lydia. Sans oublier Fitzwilliam, évidemment.
Répondant ensuite à chacune de ses questions, Charles parvint à reconstruire avec elle, la suite des événements tels qu'ils s'étaient produits depuis l'arrivée de William et Anne aux États-Unis, après avoir été intelligemment planifiés par les deux mêmes intervenants et Fitzwilliam. Confidences pour confidences, Jane rapporta à Charles ce qu'elle savait de l'aventure Londonienne de sa sœur avec William. À partir de ces importants morceaux, ils en vinrent à la conclusion qu'Élisabeth n'était probablement pas aussi éprise de Carl qu'elle voulait bien le laisser croire et que tout comme eux-mêmes un peu plus tôt, William et Élisabeth auraient intérêt à se confier l'un à l'autre. Après avoir stationné la limousine, Charles vint rejoindre l'ensemble du groupe qui était encore dans l'entrée et attendait que le placier leur fasse signe. Il s'imposa auprès de Jane et la suivit de près lorsque l'employé les conduisit vers une banquette située un peu à l'écart, mais pas trop loin de la piste de danse. Faisant ensuite un clin d'œil à Charles, Jane s'empressa d'inviter William à danser.
-Vous avez été très gentil de ramener Charles vers moi... William. Le remercia-t-elle, jetant ainsi sa première flèche. Voyant ses joues se colorer à vue d'œil elle s'empressa d'enchaîner : Ne rougissez pas... Vous n'avez aucune raison de vous en vouloir... Si j'avais pu étrangler ma mère, je l'aurais fait volontiers...
-J'imagine que oui… si ça avait été la mienne… Bredouilla-t-il tout en continuant à se déhancher.
-Charles m'a également parlé de votre rupture avec Anne... Je suis désolée...
-Ne le soyez pas... Il s'agissait ni plus ni moins… d'un mariage arrangé...
-Ah, bon... je vois...
Se laissant griser par la musique pendant quelques mesures, Jane remarqua que Charles l'avait imité et qu'il commençait à danser avec Élisabeth laissant Carl et Fitzwilliam seuls à la table, toujours en grande conversation. Elle décida alors d'envoyer sa deuxième flèche : Votre cousin et Carl semblent s'apprécier énormément.
Tournant la tête en direction des deux hommes, William acquiesça en souriant. Oui, vous avez raison.
-J'imagine que votre cousin Fitzwilliam a un petit ami? S'enquit-elle en encochant une troisième flèche.
-Une amie… vous vouliez certainement dire une petite amie?
-Non, je vous ai demandé s'il avait un amoureux... Devant l'expression de surprise et la posture soudain figée de William, elle insista : Alors, est-ce qu'il a un homme dans sa vie?
-J'ai beau être surpris par votre question... ce qui m'étonne le plus, c'est de la trouver pertinente... Confirma William en haussant les sourcils. Fitzwilliam n'a effectivement pas de femme actuellement dans sa vie... du moins aucune relation sérieuse... mais aucun homme non plus... du moins à ma connaissance... Concéda-t-il en terminant.
-Il n'est donc pas impossible qu'il soit homosexuel? Lâcha-t-elle en guise de quatrième flèche.
-Son propre frère – Richard - m'a posé la question il y a plusieurs années... je me souviens qu'il s'en inquiétait justement... mais ce n'est pas suffisant pour prouver qu'il le soit... disons tout simplement que c'est possible... Mais qu'est-ce qui vous a poussé à penser ça?
-C'est à cause de Carl! Lui confia-t-elle en n'oubliant pas de rougir légèrement et de porter une main à sa bouche… sans oublier de placer sa dernière flèche.
-Carl! Vous n'insinuez tout de même pas que Carl...
-Non. Je n'insinue rien de la sorte... mais certains détails me paraissent étranges... à vrai dire, je suis très inquiète pour ma sœur... j'ai peur que Carl finisse par la décevoir... j'ai l'impression qu'il sort avec elle uniquement pour que les femmes le laissent tranquille... Enfin, William... observez-le bien... Il est beau comme un dieu... toutes les femmes qu'il rencontre lui font de l'œil... mais elles ont beau être belles, aguichantes, rien ne semble l'émouvoir... d'autant plus qu'il recherche plus souvent la compagnie des hommes que celles des femmes.
-Avez-vous essayé d'en discuter avec votre sœur?
-Non, pas encore... elle est très attachée à lui…. Je ne voudrais pas l'inquiéter inutilement... je me trompe peut être...
William et Jane finirent leur danse l'un en étant plus que jamais préoccupé et l'autre en se demandant si elle avait bien fait d'apporter son arbalète. La musique terminée, ils s'en retournèrent s'asseoir en marchant l'un derrière l'autre, chacun perdu dans ses pensées.
De son côté, ayant insisté auprès d'Élisabeth pour qu'elle reste sur la piste de danse avec lui afin de profiter de la nouvelle chanson qu'il prétendait adorer, Charles agaça Élisabeth, constatant qu'elle n'arrivait plus à suivre la cadence.
-C'est moi qui suis supposé souffrir du décalage horaire… et c'est vous qui manquez des pas…
-Je me suis démenée deux heures sur scène pendant que vous étiez assis à me regarder…
-En tout cas... moi... je suis en meilleure forme que William...
-Anne doit lui manquer terriblement… L'excusa Élisabeth en jetant un œil vers la table où le metteur en scène venait d'appuyer sa tête contre le haut dossier et gardait les yeux fermés.
-Anne lui manquer? Non, je ne crois pas... Il y a surement une autre raison...
-Si vous le dites…
-Oh, pendant que j'y pense Élisabeth, aimeriez-vous connaître le sujet de ma prochaine pièce?
-Oui... bien entendu…
-En fait, c'est un roman policier… je ne compte pas en faire une pièce de théâtre...
-Désolée Charles, mais je n'aime pas du tout les polars.
-Vous aimerez mon histoire j'en suis certain. Tout commence avec mon héros. Il n'est pas récalcitrant… il n'aime pas la gloire c'est tout. Le véritable héros de mon histoire agit dans l'ombre. Il s'arrange pour qu'un autre homme soit honoré à sa place, puis disparaît dans la nature…
-C'est une histoire bien étrange...
-Je suis tout à fait d'accord avec vous... voilà pourquoi, je viens tout juste de trouver la fin... Et vous allez m'aider à l'élaborer.
-Charles, je n'ai aucun talent pour ça… sans compter que je n'aime pas les romans policiers. S'impatienta Élisabeth qui commençait à soupçonner que son compagnon lui cachait quelque chose à cause de l'insistance dont il faisait preuve à son égard.
-Attendez... accordez une chance à mon récit. Il s'inspire beaucoup de la réalité. Supposons qu'une jeune et actrice très naïve - tombe dans les filets d'un malhonnête producteur. Charles constata l'effet immédiat de ses propos sur Élisabeth. Ses mouvements perdirent de l'amplitude et elle se rapprocha sensiblement de lui. Pour l'aider à se sortir du pétrin, sa sœur, qui est également actrice fait appel à sa famille. C'est là que mon héros - celui qui n'aime pas se montrer - se manifeste. Il entre en contact avec la famille des deux jeunes actrices - prend en charge les opérations, paye tous les frais, mais exige que les deux actrices soient tenues dans l'ignorance de sa participation. À la toute fin, il réussit à venir à bout du producteur, puis disparaît dans l'ombre sans que personne ne sache vraiment qu'il est le sauveur.
-Vous n'avez pas besoin d'aller plus loin... S'insurgea Élisabeth dont les yeux lançaient maintenant des éclairs.
-Alors que pensez-vous de ma pièce Élisabeth? S'enquit tout de même Charles sans la quitter des yeux.
-Vous avez oublié de mentionner la motivation réelle de votre héros...
-Vous m'intéressez... expliquez-vous... l'invita-t-il, suspendu à ses lèvres.
-Vous avez omis de dire qu'il a été le premier à tout faire pour séduire l'actrice la plus expérimentée, dans le seul but qu'elle accepte de travailler pour lui... Répondant à l'interrogation muette qu'elle lisait dans le visage de son interlocuteur, Élisabeth poursuivit son explication : Votre histoire, ne parle pas d'amour Charles, ni de vrais sentiments, elle parle de «convoitise». Il s'agit ni plus ni moins que d'une histoire de rivalité entre deux producteurs qui veulent tous les deux obtenir les services de la même actrice... sans se soucier de savoir ce qu'ELLE VEUT! Compléta-t-elle les joues en feu.
-Elle a pourtant tout pour être heureuse. Insista Charles : Un fiancé attentionné, les aveux du malhonnête producteur. Elle a tout gagné. Le héros lui avait tout à perdre et a effectivement tout perdu. Même celle qu'il aimait...
-La réalité est malheureusement beaucoup compliquée que l'histoire que vous venez d'improviser à l'instant… et surtout beaucoup moins romantique.
-Je m'inspire pourtant toujours de la réalité... je croyais vous l'avoir déjà dit.
-Alors je vous en prie… arrêtez tout de suite… vous ne gagnerez aucun prix avec cette histoire… sans compter que d'une certaine façon, elle ne vous appartient pas…
-Je vous voyais pourtant jouer le premier rôle féminin…
-Je préfère les rôles comiques…
Leur danse terminée, Charles s'inclina devant la jeune femme et l'invita à passer devant lui tandis qu'ils s'en retournaient vers leur table. Arrivé devant Jane, Charles s'empressa de l'inviter à danser, pressé de lui raconter à quel point il croyait avoir échoué avec Élisabeth.
Du côté de la jeune femme pourtant, les pensées n'étaient pas aussi noires, enfin, si elles le furent, c'était pour une toute autre raison. Sur l'un des plateaux de la balance, pesait lourdement la joie ressentie en apprenant que leurs soucis étaient terminés et que la situation dans laquelle sa jeune sœur s'était mise était belle et bien réglée. Sur l'autre plateau, en contrepartie, la comédienne mettait sa rancœur et la peine qu'elle ressentait présentement à l'idée que William lui ait caché être intervenu. Assise en face de lui, elle le dévisagea alors qu'il avait encore les yeux fermés puis détourna le regard rapidement lorsqu'elle perçut à ses mouvements de paupière qu'il allait se redresser. Orientant artificiellement son attention sur Carl et Fitzwilliam, Élisabeth allongea le bras pour ramasser la bière qu'on lui avait apportée pendant qu'elle dansait avec Charles afin d'en prendre une gorgée. Remarquant finalement qu'elle était revenue s'installer à ses côtés, Carl lui fit un clin d'œil, puis accorda de nouveau toute son attention à Fitzwilliam.
-Vous allez me manquer Élisabeth… Lui lança tout à coup William en se penchant vers l'avant.
-Vous nous quittez donc demain? Déduisit-elle de ses propos.
-Il le faut. Il y a beaucoup de travail qui m'attend là-bas…
-Dommage.
Se levant soudainement, mue par une impulsion aussi folle qu'elle-même – puisqu'en se dirigeant vers lui – elle se faisait personnellement violence, Élisabeth arriva devant lui et le pria de sa tasser afin de lui faire de la place.
-William, il faut que vous sachiez que... enfin, je suis désolée pour Anne. J'aurais préféré me tromper. Vraiment.
-Ne vous en faites pas. C'est moi qui me suis trompé sur son compte... pas vous.
Un silence régna pendant quelques secondes.
-Quand avez-vous l'intention de vous marier Élisabeth? S'enquit William après avoir jeté un œil sur Carl et après avoir repensé à sa discussion avec Jane.
-Carl et moi, n'en avons pas encore rediscuté… nous ne sommes pas pressés…
-Vous me le ferez savoir...
-Si c'est ce que vous voulez…
-J'aimerais beaucoup y assister...
-Très bien…
-Voilà qui est bien! Conclut-il avant de s'étirer et bailler. Oh, là, là. Il est grand temps que je rentre maintenant.
-Déjà? S'alarma soudainement la jeune femme.
-Oui. Je tombe de sommeil.
-William, vous ne pouvez pas partir comme ça? Ajouta-t-elle, se sentant tout à coup gagnée par la panique à l'idée de le voir à nouveau disparaître de sa vie.
-Pourquoi?
-Pas avant de m'avoir accordé au moins une danse... Improvisa-t-elle.
Joignant le geste à la parole, Élisabeth se leva pour lui tendre la main et l'implora du regard. Après avoir semblé hésiter quelques secondes, William se leva à son tour puis posa sa main dans la sienne. Pas très à l'aise de danser avec Élisabeth alors que son fiancé allait les suivre des yeux, William conduisit Élisabeth à l'autre bout de la piste de danse et soupira dans son esprit lorsqu'il comprit que l'ambiance musicale passait d'une danse endiablée à un «slow». Troublé et nerveux, William franchit la courte distance qui le séparait de la jeune femme afin de la serrer contre lui en sachant très bien qu'il paierait pendant des mois pour cet instant de bonheur – comme cela lui était arrivé à chaque fois qu'il avait expérimenté un rapprochement avec la jeune femme. Ni l'un ni l'autre ne fut capable de parler durant la première minute. La tête accotée dans le cou de William, Élisabeth humait sa peau fraîche et réalisa que son odeur à elle seule lui donnait le goût de pleurer. Habité par des pensées similaires, William resserra son étreinte et enfouit son visage un peu plus profondément dans la chevelure de la jeune femme. Lorsque la musique se termina, beaucoup trop vite à leur goût, l'un comme l'autre ne voulait pas être responsable de la séparation. Finalement, craignant d'être ramassé par le collet par un amoureux jaloux, William se détacha lentement, regarda intensément Élisabeth dans les yeux, puis, lui ramassa la main pour la porter à ses lèvres.
-Merci pour cette merveilleuse danse Élisabeth. Je dois rentrer maintenant.
-Partez-vous avec la limousine?
-Oui... Charles m'a prévenu qu'il rentrerait en taxi…
-Ça vous dérangerait de me déposer chez moi?
-Vous ne rentrez pas avec Carl?
Ne prenant même pas la peine de jeter un coup d'œil dans la direction indiquée par William, Élisabeth rétorqua : Carl sera encore là demain... Pas vous.
-Donnez-moi le temps de prendre congé des autres et je vous retrouve à la voiture.
En passant près de Charles et Jane qui étaient toujours enlacés sur la piste de danse, William en profita pour les saluer à nouveau. Revenant vers la large banquette qui n'était plus occupée que par les deux hommes, William éprouva une gêne immense en découvrant que Carl ne faisait aucun effort pour retenir sa fiancée. Certain que s'il avait été placé dans une situation similaire, il ne lui serait jamais venu à l'idée de traiter la jeune femme avec autant d'indifférence, William repensa aux soupçons émis par Jane et se demanda s'il n'y avait pas en eux, une part de vérité.
-Ne vous sentez pas obligé de rester Carl? Mentionna Fitzwilliam.
«Ouais, j'ai vraiment hâte de voir ce qu'il va répondre à ça?» S'intéressa William en surveillant le jeune homme.
-Ça te dérange Éliza si je reste un peu pour bavarder avec Fitzwilliam?
-Pas le moins du monde. Seulement, tu devras rentrer en taxi... William et moi prenons la limousine...
-Pas de problèmes… je prendrai un taxi… Répondit Carl tout sourire.
-Au revoir Carl. Le salua William en lui tendant la main. Encore bravo pour votre excellent travail dans la pièce...
-Merci William! Vraiment. Je sais que vous êtes difficile.
-À demain Fitz. On se retrouve à l'aéroport?
-Ouais! Puisqu'il le faut!
-À la prochaine Rose Rouge. Le salua Élisabeth à son tour en lui faisant la bise sur les deux joues. Saluez Richard pour moi, voulez-vous?
Une fois dehors, Élisabeth s'arrêta une seconde, le temps de sentir le vent sur sa peau. William la précéda et en profita pour déverrouiller puis lui tenir la portière ouverte. Élisabeth le remercia et s'engouffra dans la voiture. William en fit le tour, s'installa à la place du conducteur et démarra le moteur sans plus attendre.
-William, je peux très bien conduire si vous êtes trop fatigué? Lui offrit-elle en posant la main sur son bras.
-Non ça va très bien. Merci.
Pendant que William programmait le gps en entrant l'adresse de la jeune femme, Élisabeth s'installa confortablement, appuya sa tête contre le siège et ferma les yeux quelques secondes.
-Vous êtes fatiguée ou satisfaite? L'interrogea William en se mettant en route.
-Un heureux mélange des deux...
-Vous avez vraiment bien travaillé dans cette pièce Élisabeth.
-Vous auriez dû nous voir répéter. Le metteur en scène était un incapable. Quelques fois, pour m'en sortir, il m'arrivait d'essayer de m'imaginer ce que vous nous diriez vous. Ce que vous seriez arrivés à faire avec une pièce comme celle-ci.
-Probablement rien de plus que ce que vous êtes arrivés à en faire tous les deux. Vous étiez tellement émouvante à la fin.
-Vous savoir dans la salle m'a beaucoup aidée à me concentrer. D'ailleurs, William, avant toute chose, il me faut vous remercier...
-Me remercier? S'enquit-il en fronçant les sourcils.
-Charles m'a raconté ce que vous avez fait pour Lydia. Je ne sais pas comment vous exprimer toute ma reconnaissance. Voyant qu'il se rembrunissait, elle insista : Ne soyez pas fâché contre Charles. Il ne voulait que vous partiez sans que je puisse vous remercier.
-Ce n'est pas nécessaire Élisabeth... J'ai agi au nom de notre amitié.
-Vous êtes un ami qui vit bien loin…
-Vous n'aurez qu'à venir me voir de temps autre... Et d'ailleurs vous ne vous ne vous ennuierez pas tant que cela, vous n'êtes pas seule ici...
-Tournez ici William. C'est la troisième maison à votre droite. L'informa-t-elle.
-Vous avez Carl… Compléta William tout en suivant les directives de la jeune femme.
Élisabeth vint pour répliquer quelque chose, mais son attention fut attirée par la vue d'une voiture sombre qui était arrêtée devant son bloc appartement. Elle distinguait clairement la plaque d'immatriculation. Le numéro de celle-ci ne correspondait à aucune des plaques d'immatriculation de ses voisins. Dès que William s'en approcha, les phares avant s'allumèrent et la voiture décolla.
-Étrange… Murmura la jeune femme tout en suivant la voiture des yeux tandis qu'elle tournait le coin de la rue et s'éloignait définitivement.
-Quoi? Qu'est-ce qui est étrange?
-Personne n'a le droit de se stationner là. À moins de posséder une vignette…
«On jurerait qu'il s'agit de la même voiture que tout à l'heure Songea-t-elle avant de fermer les yeux pour d'imprimer de manière permanente dans sa mémoire la série de chiffres et de lettres que contenaient la plaque, en utilisant la même technique que lorsqu'elle avait un texte à apprendre et peu de temps pour le faire. Heureusement que j'ai une mémoire photographique.»
Pendant ce temps, dans le bar, Jane et Charles venaient tout juste d'annoncer à Carl et à Fitzwilliam qu'ils allaient rentrer. Fitzwilliam vint pour se lever aussi, mais hésita finalement en réalisant que Carl n'était pas aussi pressé de partir que les deux autres.
-Euh, très bien, allez-y... Personnellement, je vais rentrer un peu plus tard. Si Carl peut supporter ma compagnie encore quelques instants...
-Est-ce que j'ai le choix? Blagua l'acteur en levant sa bière pour saluer les deux autres : Bonne nuit Jane. Bon voyage de retour Charles. Je suis très content de vous avoir rencontré.
-Moi aussi... et j'étais très sérieux lorsque je vous ai proposé de vous écrire un rôle... Seriez-vous prêt à venir jouer en Angleterre s'il le fallait?
-Rien ne me ferait plus plaisir. Au revoir Charles. Faites-moi signe dès que vous le pourrez.
Une fois seul avec Fitzwilliam, Carl ne put faire autrement que de sourire.
-Qu'est-ce qui vous rend si joyeux tout à coup? S'enquit son vis-à-vis.
-Je pensais à Élisabeth... et à William. Je souhaite tellement voir votre cousin différer son voyage de retour de quelques jours...
Les yeux exorbités, la bouche ouverte, Fitzwilliam fixait Carl comme s'il était fou. Mais Carl, si mon cousin ne rentre pas avec Charles et moi, ça ne serait pas très bon pour vous ça!
-Pourquoi? Élisabeth est libre de faire ce qu'elle veut... Lâcha l'acteur en fixant Fitzwilliam avec un sourire dans les yeux.
-Mais vos fiançailles...
-Ouais, nos prétendues fiançailles... Dévisageant Fitzwilliam directement dans les yeux, Carl ajouta : Voulez-vous savoir pourquoi nous nous sommes fiancés Élisabeth et moi? Après que Fitzwilliam ait acquiescé timidement, il poursuivit : Pour que la presse me laisse tranquille... j'étais terrorisé à l'idée qu'on puisse découvrir que je suis homosexuel.
La surprise de Fitzwilliam fut telle qu'il échappa son verre de bière.
-Je n'en reviens pas? Balbutia-t-il tout en s'affairant à éponger les dégâts.
-Oh, ne vous en faites pas... ce n'est pas contagieux... on est comme ça ou on ne l'est pas...
-Pardonnez-moi Carl, mais je ne crois pas que ce soit aussi simple que ça...
-Mais si...pour moi en tout cas. J'ai toujours eu une nette préférence pour les garçons...
-Alors que moi, après toutes ces années, je n'arrive toujours pas à me brancher... Lui confia son vis-à-vis en rougissant violemment.
-Pardon? S'enquit Carl, interloqué.
-À la vérité, je ne sais pas vraiment où va ma préférence... Poursuivit Fitzwilliam de plus en plus fébrile en se réinstallant. Je ne comprends pas ce qui m'arrive... Jetant un œil autour de lui, Fitzwilliam se pencha vers Carl et le prévint : Je n'arrive pas à y voir clair ici... Ça vous dirait de m'accompagner à l'hôtel? Devant le silence de son compagnon, Fitzwilliam renchérit : Je vous en prie, Carl... j'ai vraiment besoin d'en parler à quelqu'un... et je ne sais pas pourquoi, mais j'ai confiance en vous... je sens que vous pouvez comprendre...
-Très bien... je vous accompagne.
Le soulagement qu'il reconnût sur le visage de Fitzwilliam fut le plus beau cadeau que celui-ci pouvait lui faire dans les circonstances.
Pendant ce temps, toujours arrêtés devant l'appartement d'Élisabeth, William déverrouilla les portières afin de lui permettre de sortir. La main sur la poignée, Élisabeth prit une profonde inspiration avant de se tourner vers lui: William, venez donc prendre un dernier verre chez moi,
-Je dois me lever tôt demain... Dans quelques heures en fait. Ajouta-t-il après avoir jeté un œil critique sur sa montre.
-Vous aurez amplement le temps de faire un somme dans l'avion? Insista-t-elle en posant délicatement la main sur son bras.
-D'accord, mais je ne reste pas longtemps. Convint William après avoir laissé échapper un petit rire sec.
Élisabeth le guida vers le stationnement arrière où il immobilisa la limousine en toute sécurité et le guida jusqu'à la porte de son appartement. William pénétra dans la pièce principale, s'immobilisa sur le pallier et regarda partout autour de lui.
-Vous avez décoré l'appartement vous-même?
-Oui! Ça vous plaît?
-Beaucoup. Ça vous ressemble!
-Que voulez-vous boire William? Si je vous sers un Bailey, est-ce que ça vous va?
-Ça me convient très bien. Merci.
Sans plus attendre, Élisabeth se dirigea vers le bar où elle s'activa à préparer le verre de William. Passant dans la cuisine pour aller chercher de la glace, elle se remémora soudain la photo qu'elle avait prise dans sa tête et qu'il lui fallait extraire de sa mémoire avant de l'oublier totalement. Elle revint donc sur ses pas – déposa le verre de glace sur le bar et nota le numéro de la plaque sur la première feuille de papier qu'elle trouva.
Pendant ce temps, William examinait l'une après l'autre les pièces de l'appartement d'Élisabeth et passait des commentaires sur les objets qu'elles contenaient. Puisque sa voix lui était parvenue de la salle de séjour lors de sa dernière question, Élisabeth butta contre lui lorsqu'il arriva derrière elle au moment même où elle s'apprêtait à aller le rejoindre. Il reçut le contenu du verre sur son veston.
-Oh non William, je suis désolé!
-Bof, ne vous en faites pas... ce ne sont que des vêtements. L'excusa-t-il en banalisant la situation.
-Retirez votre chemise... je vais la mettre au lavage... et faire tremper votre veston… Vite si vous ne voulez pas que l'alcool laisse des taches...
Puis, constatant qu'il commençait déjà à retirer son veston et à détacher les boutons de sa chemise, elle le prévint : Attendez, laissez-moi aller vous chercher une robe de chambre.
William cessa aussitôt de se dévêtir. Élisabeth revint quelques secondes plus tard, tenant dans ses mains une large robe de chambre et un haut de pyjama.
-Tenez mettez ceci! C'est à Carl! Lui apprit-elle avant de se retourner. Lorsqu'à son mouvement elle devina qu'il avait l'intention de s'asseoir sur le divan pour retirer ses souliers, elle le prévint : Non, ne faites pas ça! Vous seriez alors obligé d'ôter votre pantalon. Ricana-t-elle en désignant l'imposante tache que l'alcool avait également laissée sur le canapé. Installez-vous plutôt sur le lit. Pendant ce temps, je vais aller vous préparer un autre verre.
Retournant vers le bar, elle s'exécuta tout en s'adressant à lui sans le regarder.
-Vous savez, continua-t-elle en haussant le ton, J'ai comme l'impression que vous allez devoir dormir ici... Votre chemise et votre veston ne seront pas secs avant demain matin.
Elle se retourna et alla déposer le second verre sur la petite table qui se trouvait près du lit afin que William puisse l'atteindre. Se tournant vers lui, elle constata qu'il s'était allongé sur le lit, les deux bras remontés derrière sa tête et qu'il la dévisageait étrangement.
-Je vais aller mettre votre chemise dans la laveuse et faire tremper votre veston. Le prévint-elle en s'éloignant à nouveau.
Lorsqu'elle revint, quelques minutes plus tard, elle ne s'étonna même pas de découvrir que William s'était endormi. L'espace d'une seconde elle se demanda ce qu'elle devait faire. Connaissant son désir de quitter pour l'Angleterre tôt le lendemain, elle opta pour ne pas le réveiller. En silence, elle ramassa plutôt le restant des dégâts causés par l'alcool répandu sur le canapé, quitta temporairement la pièce pour aller mettre sa robe de nuit, puis tenta de trouver comment s'installer pour dormir. Le canapé ne pouvant plus recueillir personne, dans les circonstances, il ne lui restait plus qu'à s'allonger près de lui. Soucieuse du confort de William, Élisabeth s'approcha de lui, le débarrassa délicatement de sa robe de chambre et, arriva à l'installer sous les couvertures en le faisant pivoter sur lui même. Lorsqu'elle se glissa sous les couvertures à son tour, elle n'osa pas remuer pendant de longues minutes, restant résolument de son côté du lit. Puis, comprenant qu'il dormait à point fermés, elle se rapprocha doucement et se lova tout contre lui. Comme s'il avait pu percevoir la présence de la jeune femme, William se tourna alors sur le côté et passa son bras par dessus elle pour l'enlacer. Le visage de William se retrouva alors tout contre sa joue. Lorsqu'elle tenta de se dégager, une autre impulsion amena William à poser sa jambe par-dessus celle d'Élisabeth, rendant toute retraite impossible. Consciente que toute nouvelle tentative de sa part risquait de l'éveiller, Élisabeth resta immobile pendant de longues minutes et retint sous souffle.
À son contact, Élisabeth ne put que repenser à son séjour dans le Derbyshire où ils avaient échangés des baisers passionnés. À l'évocation de ce souvenir, Élisabeth dut fournir un effort supplémentaire pour lutter contre son envie de lui voler un baiser dans son sommeil. Le fait de sentir sa peau et son odeur ne faisaient qu'accentuer son désir. Finalement enivrée, elle tourna doucement sa tête vers lui et posa délicatement ses lèvres sur les siennes. Sans vraiment s'éveiller, William gémit doucement. De crainte qu'il ne s'éveille totalement, Élisabeth quitta aussitôt ses lèvres, se recula légèrement et ferma les yeux. C'est alors que la main de William vint involontairement se poser sur son sein. Élisabeth fut si surprise qu'elle ne put retenir une légère exclamation. Une seconde passa, plus deux. Après la troisième seconde, elle fut rassurée : il ne s'était pas réveillé. Délicatement, elle souleva sa main, la déplaça et la déposa doucement le long de son corps. Les yeux toujours posés sur lui, Élisabeth constata que sa respiration était régulière et qu'il dormait profondément.
Elle ferma les yeux et tenta de mettre de l'ordre dans ses pensées. Les paroles de Charles lui revinrent à la mémoire, mais, contrairement à ce qu'il avait insinué, rien de précis dans l'attitude de William ce soir ne put réellement la convaincre qu'il était encore amoureux d'elle ni même qu'il souhaitait lui parler. Son intention de repartir dès le lendemain, la tristesse réelle qu'il avait exprimée lorsqu'elle lui avait parlé de sa rupture avec Anne et son intérêt à venir assister à son mariage avec Carl, semblaient contredire les propos de Charles. Finalement convaincue qu'elle n'avait aucune bonne raison de croire que William désirait autre chose que son amitié, Élisabeth se laissa bercer par sa respiration et se laissa happer par le sommeil.
...À suivre... Des questions... des commentaires... Miriamme
