Shepard fit face au bâtiment. La maison, assez ancienne, n'était pas très grande, bien que plus imposante que la plupart des lieux où elle avait vécu.

-C'est la maison d'un de mes cousins, Diego. Celui que ma tante attendait. Il est un des seuls à avoir bien réussi sa vie.


La voix de James était pleine d'amertume, qu'il ne chercha pas à dissimuler. Il n'aimait pas beaucoup Diego. Non, le mot était trop faible.

Il le haïssait.

Même si le temps avait altéré la douleur, et qu'il avait désormais une autre raison de se battre et de vivre, il n'oublierait jamais ce que son « cousin préféré » lui avait fait subir. Diego avait été son grand frère, le seul à qui il pouvait se confier. Il pensait qu'ils se comprenaient mutuellement. James avait cru à sa compassion. Mais ce n'était qu'un autre de ses mensonges. Manipulateur, égoïste, opportuniste… James lui avait balancé tout ce qu'il avait sur le cœur. Mais le salop s'en foutait, car il avait eu exactement ce qu'il voulait. Même Carmen avait fait semblant d'oublier.

Alors ils étaient là, devant l'antre du menteur. Il n'avait plus qu'à espérer que Shepard ne tomberait pas dans ses filets.


-Bon, on entre ?

Elle ne bougea pas. Elle appréhendait un peu cette rencontre. Tant de gens et de nouveaux visages. Leurs réactions étaient imprévisibles, elle ne pouvait pas se préparer correctement. C'était comme avancer dans le noir. Elle n'aimait pas ça. L'inconnu.

James percevait sa tension. Qui ne l'aurait pas remarqué ? Elle n'avait pas été aussi nerveuse depuis sa bataille contre les Récolteurs. Quelle idiotie.

-Hey Lola, détendez-vous. Ma famille est pas un clan krogan. Enfin, pas tout à fait.

-Vous me rassurez beaucoup, là.

-Aha, ne vous inquiétez pas, je ne vous abandonnerai pas au milieu de ces dingues. Je ne vous lâcherai pas d'une semelle.

-James, j'ai 31 ans. 33 si on compte mes deux années de…Sommeil. Je peux me débrouiller toute seule.

-Comme vous voulez.

Ils se placèrent devant la porte. Déjà, une bonne odeur et de nombreux rires s'échappaient du jardin arrière. La fête avait déjà commencé. James ne prit même pas la peine de sonner et entra directement, comme s'il savait que la porte serait ouverte. Voyant son étonnement, il prit le temps de lui expliquer.

-Dans ma famille, la porte est toujours ouverte. C'est une manière de dire qu'on sera toujours là si l'un d'entre nous va mal.

Il reprit, d'une voix plus forte, mais froide. Glaciale même, et cela était assez rare venant de sa part pour le noter.

-Diego, on est là !

Une belle voix grave mais moqueuse lui répondit. Les pas de l'homme résonnèrent dans le salon, tandis qu'il marchait vers eux.

-Tu sais James, tu as le droit d'utiliser la sonnette comme tout le monde, au lieu de hurler.

Elle resta sans voix. Une illusion ? Pendant un instant, elle avait cru apercevoir Kaidan. Même taille, même allure, mêmes cheveux, mêmes yeux. Puis, à mesure qu'il se rapprochait, elle l'avait étudié plus attentivement, afin de déceler des différences. Pour se rassurer.

Diego était légèrement plus grand, et plus baraqué aussi, un peu comme son cousin. Ses cheveux étaient plus longs, d'un noir corbeau aux reflets bleus, sans l'ombre d'un cheveu blanc. Sûrement moins âgé. Plus sûr de lui. Et un sourire bien plus chaleureux.

Toujours avec ce sourire aux lèvres, il se plaça face à elle et la regarda dans le fond des yeux, dans une tentative de la charmer.

-Enchanté mademoiselle. Je m'appelle Diego, et je suis votre hôte ce soir. J'espère que vous passerez une agréable soirée en la compagnie de ma famille.

Sa technique était remarquablement au point.


Quel baratineur. Comment les femmes pouvaient-elles apprécier cette attitude excessivement mielleuse ? Bah, Shepard n'était pas du genre à se laisser berner par quelque chose comme ça. Même si Diego était plus doué en diplomatie, et donc en hypocrisie, que la plupart de ces pendejos de politicards qu'il connaissait.

-Moi de même, Diego. Appelez-moi Serena. Et merci encore de tolérer ma présence.

Sa jalousie transparut sur son visage et il fronça les sourcils, ce qui n'échappa pas à son cousin. Ce dernier sourit de plus belle. Connard. James venait de lui offrir sa nouvelle proie.

-Et bien Serena, je vous fais visiter ?

Diego lui offrit son bras, qu'elle accepta sans aucune hésitation.

-Avec plaisir. On se voit plus tard, James.

Ils se déplacèrent vers la cuisine, d'un pas lent mais joyeux. En entrant dans la pièce, Diego en profita pour glisser un regard victorieux à James.

Alors comme ça, il le provoquait ouvertement ? Il voulait la guerre, il allait l'avoir. Diego l'avait peut être eu dans le passé, mais Shepard était différente. Il ne le laisserait jamais la gagner.


-Alors Serena, qu'est ce qui vous amène ici ?

-Moi ? Je ne fais qu'accompagner James. Je suis une fille du Nord, de San Francisco. Je ne connaissais pas du tout la Californie. Ici, il fait beaucoup plus chaud.

-Aha, c'est vrai. J'espère que vous vous acclimatez bien.

La suite de la visite du petit château se déroula calmement, bien que le jardin devint de plus en plus bruyant, de nouvelles voix s'ajoutant aux précédentes. Diego lui parla un peu de sa famille, et de son chez-lui, sa fierté. Il ajouta mine de rien qu'il n'avait ni femme ni enfants. Shepard se disait bien qu'il devait avoir un point commun avec James. Bien que celui-ci soit plus fin et posé. Les sujets de conversation s'enchaînèrent rapidement et avec fluidité, si bien qu'au bout d'une heure ils n'avaient pratiquement pas quitté une des chambres d'amis de l'étage, trop pris dans leurs récits respectifs.

-J'aurais bien aimé vous voir, à ce moment là ! Merci beaucoup pour vos histoires, la soirée commence plutôt bien. Mais il y a juste une chose qui m'étonne.

-Laquelle ?

-Vous ne m'avez toujours pas posé de questions à propos de ma relation avec James.

-C'est parce que je connais déjà les réponses.

-Comment ? Vous aussi vous avez découvert ma « réelle identité » ? C'est stupide. Pourquoi tout le monde pense que James n'est pas assez bien pour moi dès qu'ils l'apprennent ?

Le jeune homme ria à sa dernière remarque, pourtant pleine de bon sens selon elle.

-Ah, je savais qui vous étiez à la seconde où je vous ai vu, mais cela n'a aucun rapport. Vous voulez qu'on le voie comme digne d'être avec vous ?

Elle resta stoïque, cachant son incrédulité. Diego l'avait battu dans son propre jeu : la manipulation. Il avait réussi à amener le sujet de la conversation sur cette interrogation à laquelle elle ne voulait pas répondre. « Qu'est ce que j'attends de lui ? »

Alors, presque inconsciemment, elle éluda. Cela devenait une habitude.

-Non, ce n'est pas ça. Je suis celle qui n'est pas digne de lui. Où de qui ce soit d'autre. Je ne rendrai jamais personne heureux.

-Ah, Serena… Vous ne savez pas tout je crois. Permettez ?

Il désigna son paquet de cigarettes, et elle hocha la tête de façon affirmative. Mais lorsqu'il proposa pour elle, elle déclina l'offre sans aucune hésitation. Bien que les cigares enfumaient l'appartement de Carmen et Emilio à longueur de journée, elle n'avait pas été tenté une seule fois par ses démons. Quelque chose dans l'air apaisait ses besoins malsains, et l'ambiance chaleureuse qui régnait ici avait endormit ses craintes. Pour le moment.

-Selon vous, vous ne rendrez personne heureux. Mais je peux aisément vous prouver le contraire. En un mot : James. Je crois que je ne l'ai pas vu aussi…Vivant, depuis la fois où il nous avait présenté sa dernière copine. Avant qu'elle joue avec son cœur, et le réduise en morceaux. Ce que vous avez fait est bien plus incroyable que ce qu'il n'y paraît.

-Il ne m'a pas vraiment parlé de tout ça.

-Quoi de plus normal ? Personne n'aime parler de ses blessures. Si vous promettez de revenir me revoir, je vous raconterai, la prochaine fois.

-C'est une nouvelle technique d'approche ?

-Voyons Serena, je sais être plus subtil que mon cousin. Lorsque l'assaut va commencer, vous ne vous en rendrez même pas compte.


-Bah alors James, tu vas pas tirer la gueule toute la soirée quand même ?

-Lâche-moi, c'est pas ton problème.

-écoutez-le, on dirait un gamin de cinq ans.

-Laisse le tranquille Eduardo, Diego est en train de lui piquer sa copine. Ils sont ensemble depuis le début de la soirée.

-Tiens, ça me rappelle quelque chose. Tu sais, avec la jolie brunette là…

-Ferme-la.

Le ton était sec, cassant. James était rongé par la jalousie, et il n'avait pas besoin des allusions de ses abrutis de cousins pour lui rappeler sa situation actuelle.

Cela faisait un certain temps que ces deux là étaient ensemble, et plus les minutes passaient, plus il devenait désagréable avec les autres convives, il le savait. L'alcool n'aidait pas, même s'il n'avait bu qu'une dose infime de ce qu'il engloutissait habituellement. Il tenait à rester sobre pour voir comment la soirée allait évoluer. Et surveiller Shepard. Après tout, c'était toujours son job, non ?

-Désolé gars, je voulais pas parler d'elle, c'est sorti tout seul. Je crois que c'est parce que j'ai un peu trop bu. Je suis sûr que Vin a foutu quelque chose dans mon verre. Mais fais gaffe, si tu veux pas que Diego te la pique.

-Ce n'est pas un objet. Et elle n'est pas à moi.

-Pour l'instant ?

Tous ses camarades le regardaient avec insistance.

-J'aimerais bien. Mais elle n'est pas comme les autres.

-Sans blague ! Tu nous dis ça à chaque fois ! Tu crois pas que t'es un peu trop vieux pour ces trucs à l'eau de rose ? T'as bientôt trente ans, faut songer à te caser mon gars.

-Regardez qui me fait la morale ! Eduardo, célibataire endurci, dont la vie sentimentale et sexuelle, je suppose, est un désert aussi aride qu'Escondido !

Sa remarque fit rire son entourage, et le dit Eduardo replongea dans son verre, en maugréant contre sa malchance et son horrible famille.

-Nous aussi on t'aime, Ed. Mais tu sais James, il a raison. J'ai rencontré Feli à vingt-cinq ans, et tu connais la suite.

-Je sais. Pearl va bientôt avoir ses six ans, non ?

-Ouais. Et Blaine a deux ans dans trois semaines.

-Déjà… Le temps passe trop vite. La dernière fois que je l'ai vu, Felicia venait d'accoucher.

-Si tu passais un peu moins de temps à vadrouiller aux quatre coins de la galaxie, monsieur l'aventurier, tu verrais plus ta famille.

Cette image le fit sourire. C'est vrai qu'une des raisons pour laquelle il avait quitté le cocon familial était l'envie d'aventure. Le besoin d'action, de se sentir vivant. Par admiration, aussi. Il avait déjà songé à s'engager auparavant, mais c'est elle qui l'avait décidé. Elysium avait été sauvé uniquement grâce sa force, et son courage. Elle était devenue son modèle. Mais jamais il ne pourrait le lui avouer en face, elle le prendrait encore pour un gamin. Il avait voulu suivre son exemple sur Fehl Prime, mais il avait échoué lamentablement. Comme quoi, il n'est pas donné à tout le monde d'être un héros.

-Tu sais, c'est beaucoup moins épique que ce qu'il n'y paraît.

-Peut être. Mais au moins, tu vas pouvoir raconter des histoires à la petite. Depuis qu'elle sait que tonton James voyage dans l'espace, elle n'arrête pas de demander de tes nouvelles. Viens avec moi, elle doit être sur la balançoire.

James suivit Vin jusqu'au portique, ou une dizaine d'enfants était rassemblée. Certains jouaient avec leur corde à sauter, leurs vaisseaux miniatures-il reconnut plusieurs fois le Normandy- ou pour les plus vieux, la toute nouvelle console de jeux qui faisait fureur. Ils formaient un concert de cris et de rires, qui respiraient la jeunesse, et la vie.

Qu'est ce qu'il ne donnerait pas pour retourner à cette époque, quand sa mère était encore en vie, et son père autre chose qu'un junkie.

La petite Pearl, juchée sur la plus haute des balançoires, se balançait dans le vent, haut et fort, comme si elle cherchait à atteindre les étoiles.

-Plus haut Martin, plus haut !

Le garçon en question semblait à bout de souffle, et ses petites mains touchaient à peine le dos de sa camarade de jeux. Il parut soulagé lorsque Vin s'approcha pour récupérer Pearl, et il s'étala de tout son long dans l'herbe, le visage rougi par l'effort. Pearl, elle, semblait au contraire pleine d'énergie.

James observa l'homme tendre ses bras vers elle, et fut touché par la tendresse qui habitait son regard.

Les enfants.

Un bout de sa propre chair, de son sang, de son âme.

-Regarde papa, je vole !

En réaction à l'appel de Pearl, il lui vint à l'esprit l'image d'une petite fille, aux longs cheveux foncés et bouclés, comme la mère de James, au sourire franc et au visage rieur, comme lui, et aux yeux verts constellés de taches brunes, comme elle.

Soit l'alcool rendait son imagination particulièrement fertile, soit il l'aimait bien plus qu'il ne le croyait.

-C'est bien ma chérie, c'est bien. Mais regarde qui je t'ai amené.

Il la posa à terre, et la petite, le reconnaissant, se jeta dans ses bras.

-Mais c'est ma chica ça !

L'illusion de la fille aux yeux perçants apparut de nouveau dans son esprit. Stop. Il commençait vraiment à délirer, là.

Pearl était menue pour son âge, et il n'eut aucun mal à la soulever dans les airs. Elle tourna, encore et encore, tandis que son rire cristallin attirait le regard des autres enfants, qui se rapprochèrent au fur et à mesure. Lorsque ses bras commencèrent à fatiguer, James tint Pearl au creux de ces bras, comme une princesse. Elle semblait aux anges.

-Tonton James, raconte-moi l'espace !

-Aha, tes désirs sont des ordres, chica. Vous aussi les enfants, je vais vous raconter une histoire. Asseyez-vous tous en cercle.

Ils s'exécutèrent, trop heureux d'entendre une histoire de James. Il avait toujours été doué pour distraire les enfants, qui aimaient sa joie et ses histoires, et surtout car il ne refusait jamais de participer à leurs jeux. Sa tante se moquait de lui en disant que s'il avait autant de succès, c'était tout simplement car il n'avait jamais grandi, et restait un enfant dans sa tête. Pourquoi pas ? Il enviait l'innocence de ces petits monstres.

Dans leur monde, tout était plus simple. Le mensonge n'y avait pas sa place. On aimait, sans peur, sans doute.

On aimait, c'est tout.


Heey ! Il est un peu court, mais la suite risque d'arriver demain, ce chapitre et le suivant n'en formant qu'un à la base. Mais il était trop long, alors j'ai préféré le couper en deux, pour plus de "confort". On y découvre Diego, un personnage très important dans le passé de James. Gardez un oeil sur lui, vous allez être surpris.
Franchement, vos commentaires sont géniaux, et me donnent vraiment envie d'écrire une suite qui déchire ! :D
Le prochain chapitre va commencer avec le conte de James, et j'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire. J'espère que vous aimerez autant que moi ! :)

Et bientôt la fin des exams !