Règle Militaire 10 : Une défaite amène un réarmement stratégique

Plus d'un mois s'est écoulé, laissant les arbres se vêtir de leurs feuilles et de leurs bourgeons, permettant aux élèves de réviser pour l'examen de fin d'année, donnant l'occasion au ciel de se dégager de ses lourds nuages et au vent de se faire plus tiède, et consentant à ce que l'astre solaire se lève bien plus tôt, irradiant notre grand parc de ses doux rayons –qui nous transmettent avec une immense courtoisie les coups de soleil et le cancer. Il s'est passé donc bien des choses pendant ce laps de temps qui nous a menés aux environs de la fin de l'apaisant mois de mai, vous pouvez le remarquer par vous-même… mais trois vérités n'ont pas changées.

Premièrement, Potter est toujours aussi scandaleusement nul pour draguer Evans. Deuxièmement, Evans est toujours aussi scandaleusement emmerdante à ne faire aucun effort alors que Lydia comme moi, l'on sait qu'elle en meurt d'envie –il ne faut pas nous prendre pour des abruties finies, non plus… bon Lydia, admettons mais moi ! Et troisièmement, Tommy est toujours aussi scandaleusement…

-Epuisant, soupirais-je, derrière mon livre.

-ça va pas, Groseille ? s'inquiète-t-il en cessant d'appeler le Calamar Géant par tous les noms d'oiseau qui lui vienne, via sa petite tête creuse.

D'après ce que j'ai pu déceler dans sa manière de parler incompréhensible –il parle vite mais, en plus, il parle mal… donc il parle rapidement comme un Troll-, il aurait parié avec l'un de ses Cinquième Année d'amis qu'il arriverait à attirer le Calamar à la surface et à lui sauter dessus. Donc, il y a deux solutions. Soit ses camarades le prennent pour le malade gravement atteint psychologiquement qu'il se trouve être et veulent s'amuser à tester ses limites d'imbécilités. Soit la dégénérescence des neurones est un facteur commun dans sa classe. C'est à voir. J'hésite fortement. Quoiqu'il faut bien admettre que Tommy est un cas très rare ! Une espèce surdéveloppée au niveau de la connerie humaine ! Il est le progrès, il est l'aboutissement de la race humaine, il en est même la finition la plus complète ! Il faut au moins lui concéder cela, à ce pauvre petit.

-Oh, si, si et toi ? répondis-je, en souriant, blasée. Tu as évidemment conscience qu'il ne viendra pas, n'est-ce pas ?

-Rhooo, Grosie… T'adores me taquiner, toi ! me gronde-t-il, avec un petit sourire sévère en ma direction.

Grosie… Gro-sie… Grosie ! Là, je crois qu'on a atteint le stade de non-retour ! Comment peut-on ne serait-ce que soumettre l'éventualité de prononcer cette succession de syllabes aussi humiliantes que grotesques, devant un public ? Je me contente d'acquiescer, souriant toujours à mon habitude, et me replonge dans ma lecture sanglante de l'éventration d'un vieillard par un lutin à la dentition de Tigre-à-dent-de-sabre.

-Il arrive, j'le sens ! Groseille, Groseille ! Il arrive ! s'excite-t-il.

-Ô extase céleste, commentais-je, sans enthousiasme aucun.

-Il vient ! continue-t-il, en rameutant la moitié des personnes se trouvant sur la pelouse du Parc.

Que l'un d'eux ait l'extrêmecondescendance de le faire taire. Peu importe la façon mais qu'il se taise ! Mais ces niais qui me font office de camarades sont bien trop occupés à sautiller sur place ou s'échanger des paroles d'excitation entre eux, pour pouvoir sauver l'Humanité de l'existence de Tommy. Il faut dire qu'ils sont autant de tâches sur le Monde que de boutons sur la face de Harmony Suersi. Et ce n'est pas peu dire ! Pauvre fille… même Pettigrow n'en voudrait pas. Alors que, franchement, côté tolérance physique, il devrait se placer là ! M'enfin, je me tais, certains seraient capables d'oser dire que je suis médisante. Ce qui est faux. J'analyse. Nuance.

On vient de me piétiner le mollet, je n'ai pas rêvé ?! Oh, l'infâme sacripant ! Le mécréant ! Le voyou ! Le vaurien ! Le gredin !

-Oh, 'scuse, papaye ! J't'avais pas vu ! s'exclame-t-il.

-Ca ne fait rien.

Papaye. On aura vraiment tout vu, aujourd'hui ! Il ne sait certainement même pas à quoi ressemble ce fruit mais j'y écope tout de même ! Que mes parents se consument en Enfer ! Décidant qu'il ne valait mieux pas finir en carpette de si beau matin, je me relève mais visiblement l'excitation générale a fondu comme neige au Soleil puisque chacun commence à s'éloigner, en maugréant sur les délires de Tommy.

Il se retourne vers moi, apitoyé. Je déteste quand il prend ses airs de chien battu parce que je m'en veux de le traiter de débile mental toute la sainte journée… Thomas Fletcher aura raison de moi.

-Il a dû être effrayé, ne pus-je m'empêcher de mentir.

-Tu crois ?

-Assurément. C'est une bête des tréfonds du Lac. Il n'est pas habitué au grabuge et à la foule… il a été… intimidé. Ça ne fait aucun doute.

Il allait gober mon bobard comme un poisson rouge tourne autour de son bocal, cherchant toujours la sortie –c'est-à-dire, avec l'absurdité qui le définit- quand des remous firent onduler la surface de l'eau. Je hausse un sourcil. Une bête absolument ignoble, verte pâle et à l'aspect aussi mou qu'une gelée infecte, émergea avec une lenteur proche de la délectation, armée d'une ribambelle de tentacules qui fouettaient l'air comme des fouets.

Plait-il ?

Surement alerté par mon regard ahuri, Tommy fit volte-face et je sus directement ce qu'il allait se passer.

-Pour Poudlard ! cria-t-il.

Il s'élança vers les berges boueuses et bondit sur la bête aquatique. Bon. Il ne fallait pas compter sur un autre représentant de l'espèce humaine pour nous débarrasser de Tommy, en fait… il suffisait de lui faire confiance pour se suicider.

La foule revint aussitôt, hurlante et gesticulante. Je fus la seule à ne pas bouger et à ne pas crier.

Souriante et amusée, je me fis la remarque qu'il pourrait être facilement un héros de mes romans d'horreur. La victime délurée et qui pense avec ses pieds. Je l'aime bien, ce Tommy, en fait.

Paix à son âme !

xOxOxO

-J'ai gagné mon pari, Groseille ! me répète-t-il.

Mon élan de sympathie à son égard n'a pas fait long feu. Dans mes romans, les héros ont la courtoisie de mourir ! Mais j'aurais dû me douter que Tommy était tout, sauf courtois… Il se trouve qu'apparemment, il a réussi à s'extirper du pauvre Calamar qui, je tiens à insister là-dessus, n'a rien demander pour être assaillie d'une façon aussi monstrueuse par mon imbécile de camarade. Bon, heureusement que McGonagall n'a pas tardé à venir à sa rescousse parce je pense pouvoir assurer que Tommy aurait trouvé le temps long, sans oxygène. A part s'il me cache des branchies sous son tee-shirt à l'effigie du batteur des Bizarr'Sisters.

Mais l'infirmière aurait surement repéré cette anomalie puisqu'elle a dû soigner toutes les meurtrissures qui sont la conséquence de son acte de pure folie.

On est donc dans le coin où se trouve le lit d'infirmerie où Pomfrèche l'a installé. Et il est loin d'être mécontent de son emplacement. Je sais très bien ce qu'il se dit. Demain, c'est lundi et j'ai cru comprendre qu'il avait une interro en botanique. Donc, il gagne un pari et, en prime, se gave des cochonneries que toute l'école a empilé au bout de son lit et sur sa table de chevet tandis que ses camarades essayent de dompter un être végétal aussi répugnant que terreux. Bien joué, je dois dire.

-Et quel en était l'enjeu ?

-Trois places pour la Coupe Mondiale, en août ! fait-il.

Ah, quand même. La coupe de Quidditch est un grand évènement et les places coûtent assez chers. Mais bon, c'est vrai que pour s'imaginer que Tommy arriverait à monter le Calamar et à en ressortir vivant, il faut être lui-même.

-Donc on ira avec Billie ?

Je le regarde un moment, sans comprendre. Il veut m'emmener à une coupe de Quidditch ? Je déteste le Quidditch ! Déjà, j'ai le vertige et j'ai très mal vécu les cours de vol en Première Année. On est des bipèdes prédisposés à garder nos deux pieds sur Terre, je ne suis pas folle ? Donc, en étant sensé, peut-on m'expliquer quelle satisfaction puise-t-on à se prendre pour une chauve-souris ? Moi, je n'ai goûté qu'à celle de régurgiter mon petit-déjeuner en revenant sur notre bonne vielle Terre...

-Je ne pense pas que ce soit une bonne…, commençais-je.

-Mais j'veux que tu viennes, moi ! s'exclame-t-il aussitôt, en reprenant son air de petit marcassin abandonné.

Un philosophe se laisse-t-il attendrir ? Avec un froncement de nez, je devine que non. Normalement, le pragmatisme et la réflexion protègent quiconque, en usant savamment, de se sauvegarder du désagrément d'émotionnellement capituler.

-Je viendrai.

-Cool ! Billie t'adore, en plus ! m'avertit-il, surexcité.

-Vraiment ? marmonnais-je platement.

Cette fille doit adorer tout le monde, vu le numéro. Ça risque d'être mémorable. Bon, le destin s'acharne contre moi, ainsi soit-il. J'amènerai le livre le plus sordide, psychologiquement immorale et répandant une quantité tout simplement atroce d'hémoglobine, de ma collection. Histoire de contrer le choc d'être entourée de deux adolescents tout ce qu'il y a de plus cruche.

C'est alors que la porte de l'infirmerie s'ouvre sans douceur et que des pas faisant penser à un soldat partant en guerre retentissent sur le sol froid blanc. Je remarque avec irritation qu'ils se rapprochent de nous. Encore une des visites pathétiques que reçoit Tommy depuis les deux heures qu'il est là… c'est assommant d'être aussi populaire. Merlin m'en préserve.

-Triplie, mon amouuuuur ! s'écrie une voix avant que les rideaux entourant le lit de Tommy soit théâtralement écartées. Me tromperais-tu ?!

Cette fille est exténuante. Elle ne peut s'empêcher de tout tourner à l'insupportable. Elle ne prend même plus la peine de cacher notre coalition. A chaque fois que je la croise dans les couloirs, il faut toujours qu'elle me saute dans les bras ou fasse toute autre chose de déplacé. Une fois, elle m'a même embrassée en ronronnant « te bécoter est ma passion ! ». Pour faire simple, je suis son nouveau joujou. Que ceci me remplit d'aise ! Heureusement, Poudlard a l'habitude des délires de Lydia et on me laisse tranquille, compatissant, un peu moqueusement, à mon nouveau rôle de poupée vivante offerte à la Serpentard en offrande. Et comme j'ai une réputation de niaise à sauvegarder, je me laisse faire, tout en engueulant Lydia à chaque fois que l'on se retrouve seules. Mais elle s'amuse tellement que c'est peine perdue. De fait, mon surnom de jadis, O'Connie-triple-bis s'est avéré trop long à caser dans une de ses trop nombreuses démonstrations tragiques… menant à un petit raccourci tout à fait charmant qui se trouve être Triplie. L'orgasme est proche, je ne vais pas vous le cacher. En vérité, je ne sais pas comment je fais pour supporter tant de cruauté envers ma nature profonde. Je vais finir meurtrière et on ne pourra pas dire que l'on ne m'y a pas ardemment incitée !

-On ne peut rien te cacher, ironisais-je.

-Ahah ! Non, non, Lydia, on me l'a fait pas, à moi ! déclare Tommy avec l'arrogance des idiots. Groseille m'a dit que vous sortiez pas ensemble !

-Elle a dit ça ?! fait-elle mine de s'indigner avec tragédie.

-Oui, oui !

-Tu n'auras donc jamais assez de me briser le cœur, Triplie !

Une corde et un tabouret. Maintenant. Quoique je peux aussi bien sauter par la fenêtre. Mais j'ai le vertige. Il ne me reste donc que la solution de me laisser assassiner à petit feu par la stupidité environnante. Dure destinée que voilà.

Je lance un regard vaguement menaçant à Lydia et elle soupire en me faisant remarquer que je ne suis pas drôle. Ça va être dur mais je pense survivre à cette révélation. Elle s'assoir alors sur le bord du lit de Tommy…

-AIIIE ! hurle-t-il. MA JAMBE !

Certes. Peut-être pas si au bord que ça. Lydia se décale un peu en ricanant, tapotant avec une condescendance ironiquement affectée le haut du crâne de l'accidenté, en chantonnant un « brave petit bouffondor ! ». Tandis que Tommy se masse la jambe, grimaçant, Lydia tourne la tête vers moi qui suis toujours assise sur l'une des chaises qui sont près de la fenêtre.

-Faut qu'on utilise le filtre, Triplie ! m'annonce-t-elle.

-C'est trop prématurée.

-Potty patauge dans la soupe à la mélasse, là ! Il fait même pas du surplace, il recule joyeusement ! Evans en est presque à porter plainte pour harcèlement sexuel ! m'expose-t-elle, sans faire attention à la présence de Tommy.

Il faut bien lui concéder que, même en pleine forme, Tommy n'est pas équipé pour comprendre quoique ce soit alors après un voyage avec le Calamar, ça ne peut être que pire. Il n'y a pas de quoi s'en faire.

-On n'est même pas certaines que le filtre est de bonne qualité, fis-je remarquer.

-On s'en fout ! C'est qu'Evans !

J'arque un sourcil. Bon, je ne suis pas folle de la préfète mais à ce point… on ne va quand même pas l'empoisonner pour qu'elle accepte l'ébouriffé ! Et je n'ai pas encore envie de finir à Azkaban, moi !

-Ya pas de raison pour que ça lui fasse bien du mal ! Yushika en a vendu plein et personne est mort ! J'veux bien qu'Evans soit chochotte mais bon…

-Pas le filtre, déclarais-je, catégorique.

-On a attiré Evans dans les vestiaires pour qu'elle voie les pecs de Potty, elle l'a giflé ! On a fait en sorte qu'elle soit dans son équipe en potion et en DCFM, elle l'a baffé ! On l'a fait sortir avec Billie, elle lui a envoyé une baigne ! On lui a fait lui offrir tout un tas de beaux cadeaux, il s'est payé la plus grande série de tartes de toute l'Histoire de la trempe ! Et on a beau l'ensevelir de conseils et de cours de flirt, il finit toujours avec la trace de la main droite de sa chérie sur la joue ! Si on continue comme ça, va finir par être défiguré par cette teigne !

-Certes, concédais-je bien malgré moi.

Mais tout le discours de Lydia ne reflète que la plus pure vérité. On n'est pas du tout sur le chemin de la victoire, on la fuit plutôt à toutes jambes et, pourtant, Potter fait tout ce qu'on lui dit. Il ne rechigne jamais et nous obéit à la lettre. Ça doit être dans ses veines, il est génétiquement constitué pour être le punching-ball de sa rouquine de dulcinée. Lui aussi n'est pas gâté par la vie mais ce n'est pas comme s'il ne le cherchait pas… Comment peut-on persister dans son délire quand on en écope que des retours tout sauf engageants ? Il est surement masochiste.

En tout cas, la conséquence directe de tout ça c'est que Miliana s'impatiente gravement et me harcèle de menaces et de chantages toujours plus mordants. Elle ne comprend pas que je m'active ! Moi aussi, j'ai envie de lui réduire son petit cœur en charpie ! Et ça viendra, qu'elle me fasse confiance… ça viendra.

-Une défaite amène un réarmement stratégique, finis-je par déclarer.

-J'prépare le filtre pour demain ! s'écrie-t-elle, bondissant du lit pour se ruer vers la sortie, après m'avoir déposée une bise provocatrice sur les lèvres.

-Elle est cool ! commente Tommy.

-Penses-tu…

xOxOxO

Je descendais en direction des cachots pour le double cours de Potion, durant lequel Slughorn va encore trouver d'innombrables occasions pour me faire entendre raison sur mon manque d'assiduité au travail, quand une main se posa sur mon épaule sans crier gare.

Je me retourne aussitôt et tombe à moins de dix centimètres du visage de Picter. Cette fille est inlassable. Elle n'a toujours pas cessé ces espèces de persécutions de petite garce homophobe. Avant-hier encore, je me suis réveillée habillée en infirmière sexy et très souvent le mot « Lesbien » apparait comme par enchantement sur la jupe plissée de mon uniforme, sur mes fesses bien sûr. Je ne sais pas où elle va chercher ses idées mais ce n'est pas bien original, ni très blessant. Moi-même, je pourrais lui faire bien plus mal si l'envie m'en prenait. Elle croit certainement que mon image et ma réputation valent tout autre chose mais elle est à côté de la réalité. Ce que pensent les autres de moi, je m'en fiche éperdument pour la bonne et simple raison que chacun d'entre eux, je les méprise. Tout ce que je projette, c'est qu'ils me laissent vivre ma vie en paix et pour l'instant, certains ont l'air acharné à s'y opposer avec une volonté presque insultante.

Elle a toujours sa mine arrogante et je me demande vaguement ce qu'elle compte encore me faire. Qu'elle se dépêche, mon cours commence dans dix minutes et Slughorn commentera ce retard de bon nombre de façons qui vont m'ennuyer, je le sens.

Elle pose une main sur ma taille et me pousse contre un mur pour me forcer à m'y adosser. J'évite de la regarder droit dans les yeux pour ne pas la provoquer. Les filles de son espèce aiment la résistance, ça les excite. Je me laisse donc faire, intérieurement blasée.

Elle passe une main dans mes cheveux, entre brutalité et douceur, et un mauvais pressentiment nait en moi. Je le sens de moins en moins bien, là…

-Je sais que je te plais, Cassis, me souffle-t-elle.

-Plait-il ? m'enquis-je, ahurie.

Pourquoi faut-il que la seule fois que l'on se rappelle de mon prénom, ce soit exactement à un moment aussi désopilant que celui-ci. J'en suis affligée.