- J'ai dit : lève-toi !
Le ton n'a rien de compatissant. Il est sec, sans fioritures. Il y a des jours où le serviteur de Ménandre ressemble furieusement à son maître.
Etouffant un soupir, je me redresse sur le bas-flanc avec la mine des mauvais jours. Je sais que je devrais le remercier, mais j'ai plutôt envie de me recoucher et de lui tourner le dos. Je ne lui ai rien demandé. La nourriture est infecte ici, le confort est en-dessous du sommaire, pour ne pas parler de la cordialité du personnel et de la franche sympathie que m'inspirent mes colocataires, mais ça me convient très bien. Après tout, j'ai mérité mon sort. Et je n'ai aucun remords, bien au contraire.
- Et dépêche-toi, je n'ai pas que ça à faire.
Je pèse le pour et le contre pendant quelques secondes, et la balance de mon esprit s'oriente vers le oui. Uniquement par curiosité.
Je le suis dans le dédale du Palais. Il marche du pas rapide d'un homme qui sait ce qu'il veut et où il va. Tiens, où m'emmène-t-il, d'ailleurs ? Chez Shion ? Ca pourrait être drôle, d'un sens. Je voudrais bien voir la tête qu'il a fait, lorsqu'il a vu que j'avais un peu amoché son mignon. Oh, si peu. Un oeil poché, un magnifique oeuf de pigeon ( de poule plutôt ) en guise de décoration sur l'arcade sourcillière, deux côtes chatouillées plus ou moins brutalement et une épaule malmenée,en voilà qui qui sera en marge du service sexuel de Sa Majesté pour un moment. Ca m'a coûté quelques douleurs à moi aussi, mais je ne suis pas mécontent de moi.
Patrocle, le serviteur de Ménandre, n'a pas l'air de partager mes vues, mais je m'en moque. Je n'ai pas de comptes à lui rendre, après tout.
- En bas de la page.
Je le gratifie d'une grimace ironique. Comme si je ne savais pas ce qu'est un registre d'écrou, avec le nombre de fois où j'ai traîné ici voleurs à l'étalage ou des petits escrocs – il n'y a pas de grande déliquance au Sanctuaire et le passage par la case prison est plus une invitation à l'introspection qu'une réelle punition. Ajouter ma signature à leur longue liste a quelque chose de décalé qui ne manque pas de piquant.
Je m'exécute sans enthousiasme, sous l'oeil gêné du préposé, un de mes hommes.
- Bon, on fait quoi maintenant ? On va faire une bise au Grand Pope ?
Ma tentative d'humour tombe à plat.
- Si j'étais à ta place, j'éviterais de faire le malin !, tonne-t-il avec une fureur mal maîtrisée. Te rends-tu compte de la situation dans laquelle tu t'es mis ?
Mise aux arrêts pour troubles à l'ordre public, dépôt de plainte à mon encontre pour coups et blessures, c'est une jolie verrue sur mon curriculum vitae de capitaine des gardes.
- Il m'a provoqué.
Ce n'est nullement une tentative de ma part de me justifier, et à ma grande surprise il en est conscient. Il me fait face, son regard clair plongeant en moi, et je ne cherche pas à me refermer. Le temps est révolu où je le considérais comme le bras droit de Ménandre, comme un ennemi potentiel. C'est maintenant, sinon un allié, du moins un homme qui me comprend.
Il soupire profondément.
- Viens avec moi.
Le cimetière : c'est un endroit insolite pour une conversation. Mais c'est là-bas que Patrocle m'emmène.
La tombe de Ménandre est simple. Rien d'ostentatoire, rien qui indique que sous ces herbes qui dansent au vent repose pour l'éternité celui qui a été chambellan, quasi Premier Ministre du Sanctuaire ... et amant de son Grand Pope pendant près de quarante ans.
- Raconte-moi ce qui s'est passé.
Je ne peux m'empêcher de rire.
- Pourquoi ? J'imagine que tout le Sanctuaire ne parle que de ça.
- C'est exact, répond-il d'un ton agacé. Mais c'est de ta bouche que je veux l'entendre, je ne fais pas confiance aux ragots de couloir.
- Il a été irrespectueux, et je l'ai frappé.
- Je ne te savais pas l'honneur si chatouilleux.
- Ce n'est pas de mon honneur dont il s'agissait.
Et je lui rapporte les paroles de Thios.
- Je vois, fait-il, les dents serrées. Et que comptes-tu faire maintenant ?
- C'est vous qui me posez cette question ? J'étais très bien où j'étais. Pourquoi m'avoir sorti de prison ?
- Peut-être parce que je considérais que ce n'était pas ta place ?
- Je ne prétends pas être innocent de ce dont on m'accuse. Il y a d'ailleurs assez de témoins pour le prouver au cas où.
- Oh, je sais, la moitié des fonctionnaires du Palais a assisté à votre empoignade, et dans le quart d'heure qui suivait tout le Domaine était au courant ! Non, en tant que capitaine des gardes, tu te dois de montrer l'exemple. Ta conduite est indéfendable, et en même temps je l'approuve.
- Merci pour ce soutien qui me va droit au coeur, répliqué-je avec une amertume ironique. Mais pourquoi avoir fait ça ? Je veux dire, pourquoi m'avoir sorti de prison ? Où est votre intérêt dans tout cela ?
- Ai-je besoin d'avoir un intérêt pour faire quelque chose ? Non, je l'ai fait au nom des liens qui nous unissent.
Parlons-en, des liens qui nous unissent. L'âme damnée d'un mort dont je ne suis que la pâle copie. Beaux liens que voilà.
- Vous avec donc agi par pitié ? J'aurais préféré dans ce cas que vous vous absteniez.
- De la pitié pour toi ?
Il se met à rire, mais son rire sonne faux.
- Ne crois pas que c'est la pitié qui m'a dicté ma conduite, non. Je ne ressens pour toi que de la haine.
Je savais qu'il ne m'aimait pas, il suffit de jauger son regard qu'il ne se donne même pas la peine de dissimuler, mais se l'entendre dire froidement est autre chose.
- Que vous ai-je fait ?
- A moi ? Rien. Tu n'es pas coupable. Je ne hais que ce que tu représentes, celui qui a tant fait souffrir mon maître. Crois-tu que je puisse oublier ces nuits que je l'ai vu passer à pleurer en sachant que tu étais dans le lit de celui qu'il aimait, à lui faire l'amour ?
Je me tais et baisse la tête. Je ne sais que trop bien ce qu'il a enduré, pour l'endurer maintenant moi-même.
- Si je t'ai tiré de ta cellule, c'est pour lui.
Son regard effleure la tombe à nos pieds.
- Ce que mon maître craignait est en train de se produire. Je déteste avoir à le reconnaître, mais toi seul peux l'empêcher. Alors tu as intérêt à réussir, conclut-il d'un ton menaçant, sinon il ne te le pardonnera jamais.
- Tu ne devrais pas être ici ...
Bien sûr que je ne devrais pas être ici. L'accès au Mont Etoilé est réservé au Grand Pope, et uniquement au Grand Pope. Je suis passible de la peine de mort pour avoir enfreint la loi divine.
- Appelle la garde et fais-moi arrêter dans ce cas.
Ma réponse est une provocation, un défi ouvert à son autorité. Son regard rose me transperce comme une aiguille, mais je ne détourne pas les yeux. Je l'affronte, sans peur. La partie que nous apprêtons à jouer – si on peut appeler ça un jeu – va être serrée. Il est sur ses gardes, et sur son terrain. Mes chances sont minces d'avoir le dessus, Ménandre peut déjà se retourner dans sa tombe.
- Qu'es-tu venu faire ici ? J'ai entendu dire que tu t'étais accroché avec Thios ?
- Un peu plus que ça.
- Et sans doute comptais-tu que j'intervienne pour te sortir de ce mauvais pas ?
- Certainement pas. L'aurais-tu fait que je l'aurais refusé. Je ne suis pas Thios, ce n'est pas parce que nous avons fait quelques galipettes ensemble que je me crois au-dessus des lois. Surtout rendues par toi.
- De toute manière, ç'aurait été inutile, le serviteur de Ménandre me l'a demandée, et je la lui ai accordée, en considération de ce qui nous a unis par le passé.
Je n'ose lui demander si ce sont des liens entre lui et moi, ou ceux entre lui et Patrocle dont il parle, et détourne le sujet.
- Je ne suis pas venu pour ça. Je n'ai que faire de tes considérations, de ta grâce ou de ta pitié, appelle cela comme tu veux.
- Ah, je vois. Tu es venu me demander des comptes suite à ton intrusion de l'autre jour dans mes appartements privés, n'est-ce pas ? J'admire ton audace.
Lentement il déambule dans la pièce, comme sans but. Sa main cueille négligemment une coupe de cristal dans laquelle luit un peu de vin. Pendant un long moment, il fait tournoyer le liquide rouge sombre dans lequel la lueur des torchères allume un éclat chaud. Je ne peux voir que son profil pur par-dessus son épaule, mais je n'y lis rien. Ses longs cils ombrant à demi ses prunelles roses, il est indéchiffrable.
- Soit, dit-il soudain.
Et posant la coupe sur une console près de lui, je le vois porter ses mains à son col. En une poignée de secondes, ses vêtements jonchent le dallage de pierre et il est devant moi, dans une nudité sublime et provocante. Son regard me défie.
- Vas-y, prends ce que tu es venu chercher. Sers-toi !
Je ne bouge pas, statufié par sa proposition. Alors il s'approche lentement, d'une démarche altière, si près que je peux respirer le parfum enivrant de sa somptueuse chevelure. Pour un peu, je pourrais sentir la chaleur de sa peau si douce.
- Eh bien, qu'attends-tu ? Je n'ai pas l'intention de me refuser à toi. Vas-y, prends-moi !
Ce murmure sensuel dans le creux de mon oreille aurait autrefois incendié mon âme et réduit ma volonté en cendres. Ce temps-là est bel et bien révolu, pour le meilleur ou pour le pire, et c'est un goût d'inachevé et de regrets qui domine à présent. Je me laisse glisser à ses pieds, et ramasse sur le sol froid ses vêtements abandonnés. Doucement, je pose sur ses épaules sa longue toge.
- Désolé, je n'obéirai pas à cet ordre-là, si c'en est un. Je ne fais pas l'amour sur commande.
Un feu dangereux s'allume dans ses yeux, et il me repousse brutalement, lèvres crispées.
- Ne te fais pas plus vertueux que tu n'es, Capitaine Polybès ! Tu es bien mal placé pour donner des leçons de morale. Dois-je te rappeler dans quelles circonstances tu es entré dans mon lit ?
- Inutile, je m'en souviens très bien.
- Ca ne t'a guère gêné, cette nuit-là justement, de me faire l'amour ?
- Ne compare pas ce qui ne peut pas l'être, Shion. Cette nuit-là, ce n'était pas de l'amour. Seulement des rapports sexuels.
- Et ça aurait dû en rester là !
- Pourquoi, ça n'en est pas resté là ?
Shion devient soudain très pâle et se met à trembler imperceptiblement. Il vient de se trahir, mais ne me répond pas.
- Et Thios ?
- Quoi, Thios ?, réplique-t-il presque violemment. Je crois avoir passé l'âge d'avoir besoin d'une autorisation pour coucher avec qui que ce soit, tu ne penses pas ?
- Tu l'aimes ?
- Ne sois pas stupide !
Il a craché ces mots avec un tel mépris que j'en suis stupéfait. Et soulagé plus encore de voir qu'il ne semble se faire aucune illusion à son encontre.
- Donc ça en est resté avec lui là ça aurait dû en rester avec moi ?
- Exactement.
- Cet homme ne vaut rien.
- Je sais.
- Il te brutalise, t'avilit. Ses "exploits" dans tes draps ont déjà fait le tour du Sanctuaire.
- J'en déduis que c'est pour cela que tu l'as frappé ?
- Oh, Shion, je croyais que tu me connaissais mieux que ça. Tu penses que je suis jaloux, de savoir que tu te donnes à lui alors que tu me repousses ? Tu te trompes. Il n'aura jamais ce que tu m'as donné, à moi.
- Que je t'ai donné ?, reprend-il, intrigué soudain.
- Que sait-il du bonheur de te tenir dans ses bras, de la joie de se réveiller le matin avec ton corps contre le sien, de simplement te regarder dormir ?
Je m'approche de lui, et le bout de mes doigts effleure un long ruban soyeux de ses cheveux.
- Comment serais-je jaloux ? De Ménandre, oui, j'aurais pu être jaloux parce que tu l'as aimé. Lui l'a sûrement été de moi, comment pourrais-je l'en blâmer ? Mais Thios ... Jamais il n'aura autre chose de toi que ton joli corps. Il est trop idiot et imbu de lui-même pour jamais comprendre le bonheur qu'il pourrait avoir à t'aimer et te chérir.
- Tais-toi !, hurle Shion en reculant d'un pas pour me fuir.
- Pouquoi donc ? As-tu donc si peu de voir la vérité en face ? Dis-moi, Shion ? Es-tu prêt à vivre sans amour, sans chaleur ? En es-tu seulement capable ? Car Thios ne te rendra jamais heureux, et tu le sais ...
Shion éclate d'un rire hystérique, et des larmes perlent au bord de ses cils.
- Crois-tu vraiment que le bonheur personnel et la charge de Grand Pope soient compatibles ?
- Pourtant Ménandre a su te rendre heureux ...
- Ménandre est mort ! Il est mort, comme celui que j'aimais avant lui !
- C'est pour cela, alors ?
- Cela quoi ?
- Que tu te refuses à aimer ?
- Je ne me refuse pas à aimer !
- Alors pouquoi te fuis-tu sans cesse ?
- Parce que je refuse qu'on m'aime, parce que je ne veux plus jamais voir celui que j'aime souffrir comme Ménandre et celui avant lui ont souffert, souffert à cause de moi. Je n'apporte que les larmes, les regrets et le malheur ... Alors si tu m'aimes, fuis-moi, je t'en supplie, épargne-moi la douleur de t'enterrer toi aussi !
- Oh ... Shion ...!
Il s'est effondré à genoux dans un grand bruissement d'étoffes froissées, les épaules secouées par les sanglots qui l'étouffent. Et je le regarde un long moment, sonné par ce qu'il vient de me dire.
Il m'aime.
C'est comme une immense bulle que j'ignorais être en moi, et qui éclate soudain au plus profond de mon âme.
Il m'aime.
Bouleversé, incapable de trouver une parole cohérente, je m'approche de lui en titubant, et me laisse glisser à ses côtés. Il ne relève pas la tête, prisonnier de sa douleur.
- Shion ...
Ma main caresse une joue noyée de larmes, et va se perdre dans ses cheveux.
- Ecoute-moi, Shion.
Il résiste, tente de m'échapper.
- C'était donc cela ? Tu m'as chassé, non pas parce que tu ne m'aimais pas, mais au contraire, parce que tu m'aimais ?
- Il n'y a rien de bon à attendre de moi, mumure-t-il amèrement.
- Rien de bon ? Comment peux-tu dire une chose pareille ? Je te dois les plus beaux moments de ma vie. Et je suis certain que Ménandre aurait été d'accord avec moi. Et cet autre que je ne connais pas également. Peut-être un jour me diras-tu son nom, me raconteras-tu votre histoire, ou bien choisiras-tu de garder son souvenir en toi. Mais l'un comme l'autre te diraient qu'ils ne regrettent rien, et que quelques soient les moment difficiles que tu as connus avec eux, cela en valait la peine. L'amour contient toujours une part de souffrance, et paradoxalement c'est cette souffrance qui nous fait prendre conscience de sa valeur. J'étais venu ici pour te dire que je quittais le Sanctuaire, car je ne voulais pas te voir dépérir et sentir l'amertume et le regret te ronger jour après jour, jusqu'à devenir un Shion que je ne reconnaîtrais pas. Car c'est cela que tu deviendras, Shion, si tu persistes dans cette voie. Un être desséché ... Penses-tu que Ménandre aurait approuvé ? Si tu ne vis pas pour moi, alors vis pour lui, mais vis !
Son coeur prend peu à peu le dessus sur sa raison, et il redresse la tête.
- Combien de temps se passera-t-il avant que tu ne me le reproches à juste titre ? Je ne serai jamais complètement à toi, je ne le peux pas. Une partie de mon coeur est avec lui à jamais, et ni toi ni moi ne pourrons jamais rien y faire. Un jour tu t'estimeras trahi.
- Ménandre t'a-t-il un jour reproché d'en avoir aimé un autre avant lui ? Je ne te demande pas de l'oublier. Au contraire, je t'interdis de l'oublier.
- Hein ?
- C'est presque un péché d'orgueil mais je me plaîs à croire que quand tu seras bien vieux, disons dans quelques siècles, et que je ne serai plus que poussière depuis longtemps, tu auras toujours une pensée pour moi de temps à autre. La douleur de la séparation sera atténuée, et ne subsisteront que les bons souvenirs. Eu tu riras en y pensant. Mais rassure-toi, j'ai l'intention de vivre très vieux ... et en attendant ce moment, je veux profiter de chaque minute à tes côtés comme si c'était la dernière. Laisse-moi me repaître de tes sourires, me nourrir de ta grâce, m'abreuver de cette petite moue que tu as quand tu réfléchis ...
- Je ne fais pas la moue, proteste-t-il à travers ses larmes.
- Si, tu fais la moue. Une adorable moue ... pourquoi ris-tu ?
- Peut-être parce que je suis heureux ...
- Je l'admire un long moment. Il est si beau avec son visage délicat comme celui d'une poupée de porcelaine, encadré de ces flots de soie claire ... il ne pourra jamais savoir combien je l'aime et je lui appartiens. Du bout du doigt j'effleure les pétales de roses de ses lèvres.
- C'est un bon début, ris-je. On continue, alors ?
Je me penche pour l'embrasser, mais à ma grande déception il se dérobe.
- Polybès ... attends !
- Quoi donc ?, m'efforcé-je de dire le plus doucement possible.
J'ai peur qu'il ne croie que je suis mécontent ou que je veux le forcer.
- L'autre jour, ce que tu as vu dans ma chambre, tu sais ..., bredouille-t-il.
Comme si je pouvais oublier ces images qui se bousculent dans mon esprit, celle de ce détestable Thios en train de le violenter. C'est pire que recevoir un coup de poignard en plein coeur.
- Ce salaud ... il a osé me dire que c'était toi qui l'avais provoqué. C'est pour cela que je l'ai frappé.
- Tu avais tort. Il n'a fait que dire la vérité.
- Que veux-tu dire ?, demandé-en en tremblant, craignant de comprendre.
- C'est moi qui lui ai demandé d'être brutal. Je voulais oublier ... oublier le plaisir que j'avais eu entre tes bras.
- Avec lui ... ?
- Oui, avec lui ... parce qu'il savait, tout comme moi, qu'il ne pourrait pas trouver pire pour être dégoûté à jamais du sexe. Eteindre en lui le désir qui coule dans ses veines comme un poison brûlant, quitte à s'humilier en jouant les créatures débauchées pour cela. S'il a offert son corps à la lubricité de Thios, jamais il n'a livré son âme et quelque part c'est un soulagement.
- Dis-moi, tout-à-l'heure, croyais-tu vraiment que j'étais venu pour me venger en te forçant à coucher avec moi ?
- Non. Mais je l'espérais. Pour que tu me fasses mal, que tu tues en moi jusqu'à la moindre parcelle de l'amour que je te porte.
- Tu te serais laissé violer ?
- Si ça avait été le prix à payer pour te détacher de moi et éviter que tu ne souffres par ma faute, oui, sans hésitation. C'est moi le coupable de cette situation, c'est à moi d'avoir mal, pas à toi.
- C'est faux, tu es une victime, au même titre que tes compagnons tombés au combat pendant la Guerre Sainte de 1743. C'est triste à dire, mais quand je te vois, si seul et si malheureux, je ne peux m'empêcher de penser que ce sont ceux qui sont morts qui ont peut-être eu le plus de chance.
Une lueur terrible s'allume soudain dans ses prunelles roses, et je réalise trop tard de la douleur que je viens sans le vouloir de lui infliger. L'autre, celui dont je connais pas le nom, était parmi eux ...
- Pardon, je n'aurais pas dû dire cela.
- Ca n'a pas d'importance.
- Si, si ça en a pour toi, ça en a pour moi.
- Merci, balbutie-t-il, ému. Je ne veux pas t'imposer cela, mais je ne peux pas les oublier, ni l'un ni l'autre ... et je ne le veux pas.
Je m'empresse de le rassurer.
- J'apprendrai à vivre avec leurs fantômes.
- Et Thios ?
- Thios ?
- Pourras-tu oublier ma ... conduite avec lui ?
- Ce n'était pas toi que j'ai vu l'autre jour, c'était un autre, qui ne signifie rien pour moi.
- Je n'ai pourtant qu'un corps souillé à t'offrir ...
- Dans ce cas, il n'y a qu'une chose à faire, n'est-ce pas ?
- Laquelle ?
- Laisse-moi effacer la trace de ses mains sur toi, laisse-moi te toucher, te faire l'amour. Le vrai amour, pas du sexe comme Thios. Laisse-toi atteindre non seulement ton corps, mais aussi ton âme. Tu veux bien ?
Il hoche la tête gravement, narines frémissantes de désir.
- Viens, dit-il seulement.
Et avec toute la douceur dont je suis capable, je l'étends sur le dallage de pierre. Il frémit, mais je devine que c'est de nervosité et non de froid. Lentement, je le dépouille de sa tenue rituelle, mon regard plongé dans le sien. Sa peau est incroyablement douce, et chacune de mes caresses est récompensée par un soupir ou un gémissement. Je souris. Nous n'en sommes encore qu'au début ... Ses lèvres répondent aux miennes, et se fendent comme un fruit mûr sous la pression subtile de ma langue. Je me sens fondre dans ce baiser. Il ne m'a jamais laissé l'embrasser, en tout cas pas si intimement. C'est comme s'il m'appartenait, bien plus que si j'étais en lui. Doucement, je continue à éveiller son plaisir. Mes doigts savourent le modelé parfait de mon épaule, glisse sur l'albâtre de sa poitrine et butte sur la petite perle de chair que je sens éclore sous la caresse. A grand-peine, je libère ses lèvres au goût de framboise, lui arrachant un petit cri de détresse, et reporte mon attention sur cette petite fleur rose sur son torse. Dieux, quelle perfection !
- Ne t'arrête pas ..., implore-t-il dans mon oreille.
Comme si j'en avais envie, à supposer seulement que j'en sois capable ! Ma bouche poursuit son exploration vers son ventre plat et lisse, glisse sur le renflement à peine esquissé des hanches avant d'atteindre cette zone que j'ai toujours trouvée si érotique, aussi délicatement dessinée qu'une aile d'oiseau, là où sa cuisse fuselée ne fait plus qu'un avec son corps. Ma paume gourmande savoure son modelé parfait de statue antique, l'extérieur d'abord, jusqu'au genou, puis, s'enhardissant, remonte avec une lenteur calculée sa face intérieure. Je le sens frémir sous moi, mais le temps de la résistance est bel et bien révolu. Tandis que je continue à éveiller son plaisir, je me repais de cet instant unique, l'emprisonnant à tout jamais dans ma mémoire, tel un trésor inestimable. Arquebouté de plaisir, Shion a rejeté la tête en arrière, et sous ses longs cils perlent des larmes. Un court instant je me fige, croyant voir resurgir le fantôme de Ménandre, mais le cri qui lui échappe tandis que le bout de mes doigts frôle son sexe me rassure aussitôt. Il a autant faim de moi que moi de lui, une faim dévorante que chacune de ses plaintes languissantes me confirme. Ma langue délaisse un téton fièrement érigé sur sa poitrine d'albâtre pour poursuivre son chemin humide vers le nombril. Là, juste une caresse furtive et mon attention se reporte sur son érection. Doucement, je dépose un baiser sur son gland rose pâle, et laisse mes lèvres l'enserrer. Il laisse échapper un cri étranglé et rejette la tête en arrière, reins cambrés – il apprécie. Puis, lentement, centimètre après centimètre, j'engloutis son érection. C'est une sensation unique. Un goût légèrement salé, délicieux, emplit ma bouche. Je pourrais rester ainsi des heures, mais lui certainement pas, si j'en juge par sa respiration fébrile. Avec application ma bouche pétrit son sexe tendu comme un arc, variant pression et rythme. Tantôt je le libère presque, tantôt je l'accueille profondément en moi – au maximum de mes possibilités, car son membre d'Atlante est aussi long que puissant, et butte contre mon palais. Tandis que mes lèvres et ma languejouent avec sa hampe, mes doigts malaxent tendrement ses testicules enflés par le désir. Même si la tête me tourne et égare mes sens dans une tempête de sensualité, j'ai assez d'expérience pour comprendre à ses cris et aux spasmes qui le parcourent qu'il ne va pas tarder à jouir – ce qui se produit effectivement quelques secondes plus tard : un feulement rauque, des ongles qui griffent le dallage de pierre et son corps somptueux qui s'arqueboute sous moi, se soulevant, électrisé de plaisir, et il se libère en longs jets tièdes dans ma cavité buccale, avant de se laisser aller sur le dallage froid, vidé de ses forces. Pieusement, presque religieusement, je recueille ce don de sa semence, me délectant de ce nectar de vie. Est-ce cela, l'ambroisie des dieux ? Peut-être ...
Je me rallonge à ses côtés et la fraîcheur du dallage me fait reprendre un peu pied. Shion a les yeux clos, et reprend son souffle à grand-peine. Sans même y penser, je glisse une main dans ses cheveux.
- Ca va ?, soufflé-je à son oreille.
Ses cils de velours se soulèvent et je lis dans ses yeux une expression que je ne lui ai jamais vue : du bonheur. Mon coeur bat tellement fort que c'est à peine croyable qu'il n'ait pas sauté de ma poitrine.
- Merveilleusement bien ..., murmure-t-il, d'une voix encore marquée par l'orgasme.
Comblé, je me penche sur lui et je l'embrasse, mêlant mon souffle au sien brûlant, avant de l'attirer dans mes bras, et c'est une sensation indescriptible de le sentir s'y blottir. Je tente d'ignorer la barre de fer qui se dresse entre mes jambes. Je ne me suis pas assouvi, et je lutte contre la pensée obsédante de me faire jouir moi aussi. Malgré un long passé de débauche, je n'ai pas souvenir d'avoir ressenti cela avec une telle acuité. Une sensation d'humidité le long de mon sexe et sur ma cuisse me rappelle à l'ordre. J'ai envie de lui, terriblement, inexorablement. Tout de suite.
- Shion, mon amour ...
Il ne me répond pas, se contente de sourir. Un sourire angélique pour lequel je serais prêt à donner mon âme au diable. Et en une invitation muette, il écarte ses longues jambes.
- Viens, dit-il seulement.
On ne peut être plus clair. D'instinct, il a deviné mon intention.
- Tu es sûr ?
Ma question est inutile, l'éclat insoutenable de son regard me bouleverse. Je l'embrasse à pleines lèvres, fougueusement, et il n'est pas en reste, m'attirant sur lui en me dépouillant de mes vêtements.
- Pas si vite ..., ris-je.
J'ai beau vivre le moment le plus exaltant de mon existence, je n'en reste pas moins pragmatique. Avec délicatesse, ma main glisse sur son flanc, va se nicher entre ses cuisses, et part à l'assaut de la zone la plus intime de son merveilleux corps. Sa verge est redevenue flacide, mais son gland est encore visible, rose et luisant comme une friandise. Je meurs d'envie d'y poser mes lèvres mais je veux lire sur ses traits les sensations que mes caresses font naître en lui. Mes doigts effleurent ses testicules puis son périnée. Encore un peu plus bas et me voilà au seuil du paradis. Et dire que certains esprits chagrins et étriqués y voient celui de l'enfer ... les imbéciles !
- Veux-tu ... ?
Une étincelle coquine dansant dans son regard rose, il gobe tavec gourmandise trois de mes doigts et les lubrifie avec application, comme s'il dégustait un bonbon, les yeux mi-clos tel un chat. Pour un peu il ronronnerait. Lorsqu'il estime que c'est suffisant, il me défie du regard et se laisse aller en arrière, reins cambrés, et attend. Je me penche sur lui et, au moment même où j'introduis avec précaution un premier doigt dans son intimité, je pose mes lèvres sur les siennes, buvant son cri d'abandon et de plaisir mêlés, et, encouragé, me fraye un chemin en lui, dans cette antre chaude et palpitante. Il est aussi étroit que lors de notre première nuit ensemble – il le sera toujours. Du bout d'un doigt, je travaille son intimité sans à-coups, prenant le temps d'éveiller son plaisir et le mien, d'abord légèrement, caressant la petite fleur délicate en surface. Progressivement je m'enhardis et c'est une phalange, et bientôt tout un doigt qui glisse en lui, en forçant un peu le passage au début, puis allant et venant facilement. Lorsque je l'estime prêt, j'y joins un second doigt. Il approuve ce choix d'un gémissement languissant. Mes lèvres ont libéré les siennes, et chacune de ses plaintes se répercute sur les voûtes de pierre en des dizaines d'éclats sonores. Rapidement son corps accepte l'intrusion, et un troisième doigt vient se joindre aux deux précédents. Shion se pâme de plaisir sous mes caresses, et il ne faut que peu de temps pour qu'il soit tout-à-fait prêt à me recevoir.
Alors je me dresse au-dessus de lui.
Notre première fois, pensé-je le temps d'un éclair. Les autres ne comptent pas.
Ses bras de liane se tendent vers moi, m'enlacent, et il me dévisage. Il est d'une beauté ensorcelante en cet instant magique. Je me laisse capturer dans ses filets.
- Maintenant, lis-je sur ses lèvres et dans ses pupilles roses.
Je prends en main mon érection bafouée jusqu'ici. Une perle nacrée orne la fente du méat, signe de mon impatience. Jamais je n'ai été aussi excité, jamais je n'ai senti mon organe si enflé. C'est comme si tout mon amour pour lui était concentré dans cette colonne de chair durcie.
- J'ai peur de te faire mal, confessé-je à mi-voix.
Mais il rit doucement.
- Mal ? Plus jamais ...
- Je t'aime.
- Je le sais. Je l'ai toujours su.
Alors, je positionne mon gland engorgé de sève tout près de sa petite fleur frémissante, et posant mes mains sur ses hanches, je le pénètre avec douceur. Quiconque n'a pas vécu cet instant unique avec la personne qu'il aime ne peut se faire le commencement d'une idée de ce que j'éprouve. Le monde, le Sanctuaire, Athéna même n'existent plus. Il n'y a plus que Shion et moi, à jamais unis.
Très lentement, mon membre progresse en lui, jusqu'à la garde, mes testicules au contact de ses fesses satinées. Un instant, je reste immobile, le temps qu'il s'habitue à cette présence en lui. Puis, très lentement, je me retire, lui arrachant un râle de frustration lorsque mon gland franchit à nouveau son ouverture. Il doit se sentir vide, mais ce n'est que passager. Avec soin, j'examine son petit orifice rose tendre. Entrouvert comme une bouche avide, il luit de sa salive et de mon liquide pré-éjaculatoire. Pas de sang non plus sur mon organe, parfait. Bien qu'il ne soit pas vierge, il est étroit, et je ne veux pas tout gâcher. Mais déjà il me rappelle à l'ordre.
- Viens ...
Lui relevant les jambes, je me repositionne, et, mon regard planté dans le sien, je plonge cette fois sans hésitation jusqu'au fond de cet antre palpitant avant de me retirer à nouveau, mais pas entièrement cette fois. Le corps de Shion répond au mien, et il se soulève convulsivement, venant à ma rencontre.
Et, tendrement, soudés l'un à l'autre, nous rejoignons les sommets de la félicité.
Nous n'en sommes plus jamais descendus. Avec émotion, je me souviens de cette nuit, il y a maintenant plus de quarante ans de cela. C'est celle où nous nous sommes trouvés l'un l'autre, où nous sommes devenus amants au sens véritable du terme.
De Thios, il n'a plus jamais été question. Ni de Ménandre. Je ne suis pas assez naïf ni prétentieux pour croire que Shion l'a oublié – j'espère même que non. Si la tombe de celui qui fut mon rival autrefois n'existe plus aujourd'hui, son aura d'homme sévère mais intègre et aimant perdure, tout au moins dans l'esprit de Shion. Et quelquefois, je le sens à ses côtés. Je m'exile donc quelques jours afin de laisser mon bien-aimé seul à seul avec son fantôme. Il en a besoin pour réfléchir sur lui-même et sur la vie. De l'autre avant lui, il ne m'a jamais rien dit.
C'est aujourd'hui que je me sépare de Shion. Physiquement du moins. Je ne regrette, j'ai vécu chaque minute à ses côtés comme si c'était la dernière. Ma décision est mûrement réfléchie. Il est temps de mettre un terme à notre histoire. Pas un point final, abrupt et cruel, mais trois petits points de suspension. Je ne veux pas commettre la même erreur que Ménandre, paix à son âme. Mon bien-aimé ne gardera pas de moi l'image d'un homme vieillissant, aigri par la maladie.
Alors ce matin, je me suis arraché de ses bras et je suis parti pour ne pas revenir. Il dormait encore, un sourire flottant sur ses lèvres. C'est mieux ainsi. Pas d'adieux larmoyants. Je ne veux pas que notre histoire finisse comme ça.
Je lui ai écrit une lettre. Il la trouvera à son réveil. Elle lui dira combien je l'ai aimé, et combien je continuerai à l'aimer, et les raisons de mon départ. Peut-être pleurera-t-il, mais il est fort, infiniment plus fort que ce qu'il peut imaginer. Je lui demande comme le plus grand service qu'il pourra me rendre de ne pas chercher à me retrouver – je ne serai jamais loin, seulement caché dans l'ombre. Je ne disparais pas, je m'efface non pour laisser de la place à un autre qui l'aimera, mais pour lui faire de la place dans son coeur.
Et un jour, dans vingt ans, dans cent ans, longtemps après que mon corps soit redevenu poussière, je continuerai à vivre en lui, une flamme dans son coeur .
On connaît de pires destins ...
FIN
Et voilà, je l'ai finie cette fic ... jamais je n'aurais cru en être capable, ni qu'elle serait si longue ! En tout cas, j'espère qu'elle vous a plu. Si c'est le cas - ou si vous avez des critiques à formuler - soyez gentils, prenez juste trente secondes de votre vie pour m'envoyer un PM ou une review ( il n'y a pas besoin d'être inscrit à fanfic ). Ca m'encourage pour en écrire d'autres.
Je n'ai pas donné le nom du premier amant de Shion volontairement car j'ai quelques idées sur une fic à ce sujet. et pas qu'à ce sujet, j'ai au moins sept ou huit idées de fic. De quoi m'occuper un bon moment !
A bientôt ! Kalli
