Chapitre 10 – Mithridate
13 Décembre 1838
Le chef des Aurors traversa le large couloir du ministère qui menait au bureau du Ministre de la Magie. Ses chaussures qui claquaient sur le sol dallé faisaient un boucan de tous les diables dans le silence lugubre de la nuit d'hiver. Il se planta devant l'élégante porte et toqua sèchement.
– Entrez Ulric, répondit la voix du Ministre.
Ulric Lawford pénétra dans la pièce, dissimulant avec peine son agacement de se trouver là à cette heure avancée. C'était un homme dans la force de l'âge, au regard acéré, qui ne riait jamais et posait un regard perçant et calculateur sur tout ce qui l'entourait.
Et en cet instant, son regard perçant devina que le Ministre de la Magie l'avait fait appeler en pleine nuit parce que lui-même avait été tiré du lit par une affaire pressente. Son supérieur semblait passablement nerveux, frottant ses mains l'une contre l'autre autant pour se réchauffer que pour se calmer. Ses cheveux étaient en désordre, sa tenue mal ajustée et il semblait très agité.
– Entrez… Entrez…, répéta-t-il plusieurs fois tout en remuant des documents entre ses mains noueuses.
Ulric s'inclina respectueusement, mais Lord Arsenius Mordoch, le Ministre, ne le regarda même pas. En se redressant, le chef des Aurors remarqua une autre personne dans le vaste bureau. Une silhouette sombre enveloppée dans une cape lui tournait le dos et regardait la neige tomber sur la ville, immobile devant une grande fenêtre.
– Au sujet de…, commença le ministre avant de s'interrompre. La poursuite… Le vampire…
– Vous désirez m'entretenir de la vampire qui s'est introduite dans Londres aujourd'hui et a échappé à Mrs Ombrage, monsieur le ministre ? résuma clairement le chef des Aurors qui désirait abréger cette réunion nocturne.
– Oui ! s'exclama Mordoch ravi qu'on lui vînt en aide. Oh c'est une bien terrible affaire ! Ce monstre a terrorisé des moldus, et les Aurors qui l'ont poursuivi dans Londres ont attiré l'attention sur eux d'une façon inquiétante…
– Avec tout mon respect, my Lord, le coupa Lawford qui perdait patience, je crains moins l'agitation que peut provoquer l'intervention de mes Aurors, que les ravages que peut causer un seul vampire en liberté.
– Oui, oui, vous avez raison Ulric, bien sûr, répondit le Ministre de plus en plus mal à l'aise. Cependant… Il y a eu des affrontements dans un lieu public…
– C'est exact, monsieur le ministre. Mais ces affrontements n'ont pas été directement causés par la traque de la vampire. Ils ont eu lieu entre des Aurors et des civils dans un bar du Chemin de Traverse. Nos Aurors n'ont pu contenir leurs attaquants, et ils ont été capturés, ainsi que Mrs Ombrage, par les sorciers noirs de l'Allée des Embrumes. Ils ont tous subi un sortilège d'oubliette avant d'être relâchés. La trace de la vampire a été perdue mais il ne fait aucun doute qu'elle a été cachée dans cet établissement sordide des Bains de Sarasvatî…
– En somme le vampire vous a échappé après cet affrontement, conclut sommairement le Ministre de la Magie.
Ulric Lawford sentit la colère monter en lui.
– Ce qui ne serait pas arrivé monsieur le ministre, si nos Aurors pouvaient circuler librement sur le Chemin de Traverse. Les accords passés par le Ministère avec ces bandits de l'Allée des Embrumes ont laissé le quartier sorcier de Londres aux mains de voleurs et de criminels, empêchant les Aurors de faire leur travail.
Cette dernière réplique avait clairement résonné comme une accusation et le ministre pâlit.
– Oui, bon… Oui… Cette situation est intenable en effet, déclara Arsenius Mordoch.
Lawford haussa un sourcil. Cela faisait plusieurs années maintenant – depuis l'arrivée de cette crapule d'Harry Potter à la tête de la plus grande organisation criminelle des bas-fonds de Londres – qu'il n'avait cessé d'orienter tous ses rapports dans le sens de cette situation intenable. Mais Mordoch qui était un couard et tenait bien trop à sa place de ministre avait passé toutes sortes d'accords avec le Maître de l'Allée des Embrumes, lui cédant toujours plus de pouvoir contre une tranquillité illusoire.
Il était bien étrange que ce soir le ministre ne fasse pas la sourde oreille sur ce sujet et reconnaisse le caractère alarmant de cette situation de non-droit. C'était même anormal… Ulric jeta un regard soupçonneux à la silhouette sombre qui n'avait pas bougé de devant la fenêtre. Etait-ce cette personne qui avait fait changer d'avis le ministre ?
– Il faut intervenir ! rajouta Lord Mordoch d'un air déterminé. Rassemblez tous les Aurors et préparez-vous à renverser cette organisation crimi…
– Certainement pas ! s'exclama soudain une voix de femme à la fois douce et ferme sortie de dessous la capuche de la cape noire. Voulez-vous une émeute ?
Mais que se passait-il par Merlin ? Le ministre qui se trouvait une âme de guerrier d'une manière aussi absurde qu'inattendue, et une femme étrange qui lui donnait des ordres, à lui, qui n'avait pas de supérieur ? Se pouvait-il que cette femme soit justement une envoyée des Bains de la Succube ? Lawford plissa les yeux et chercha à percer les ombres sous la capuche de l'invitée du ministre qui avançait vers eux d'un pas gracieux.
– On nous a rapporté l'échec misérable de l'assaut de votre agent Rosenberg, ces trafiquants n'en sont ressortis qu'avec plus de pouvoirs, et une meilleure opinion au près de la population ! Vos forces doivent à nouveau faire régner l'ordre sur Londres des sorciers, exigea la femme, mais nous vous interdisons de faire couler un bain de sang monsieur le ministre. Faites tomber la tête de cette organisation en piégeant son chef, mais agissez dans l'ombre, avec finesse. Nous exigeons que cette mission soit votre priorité absolue. Le gouvernement de ce pays a bien assez de difficultés sans y ajouter des vampires et des guerres de sorciers !
Elle marqua une pause. Le ministre s'inclina bien bas en signe d'obéissance.
– Ne nous décevez pas Lord Mordoch…, assena-t-elle en se détournant de lui.
Une menace évidente résonna dans la voix de la femme. Quand elle passa à sa hauteur, Lawford crut deviner une chevelure noire sous la cape sombre. Il passa en revue toutes les personnes influentes capables de faire trembler le Ministre et de lui donner des ordres avec cette autorité royale. Peut-être les Lames Noires de Leicester, une guilde d'assassins, ou les Nécromanciens de Newcastle, ou même cette proxénète d'Oxford, cette Bellatrix Lestrange… Elle avait peut-être intérêt à la chute d'Harry Potter, et elle était brune si Lawford ne se trompait pas…
Lawford regarda distraitement le Ministre de la Magie faire des courbettes à la dame et l'accompagner jusque dans le couloir, faire appeler à plusieurs Aurors pour l'escorter, faire de nouvelles courbettes… C'était pitoyable.
Puis Lord Mordoch revint dans son bureau et s'essuya le front. Il suait abondamment.
– Il faut… Il faut faire ce qu'elle a dit, déclara le Ministre en sortant un mouchoir blanc d'un tiroir de son bureau.
Ulric hocha la tête. Quoi qu'on puisse penser de cette réunion insolite, c'était une excellente décision si vous vouliez l'avis du chef des Aurors. Et il n'allait certainement pas contredire le Ministre. Cela signifiait qu'il aurait enfin les budgets et les hommes nécessaires pour piéger Harry Potter et l'éliminer définitivement. Ce n'était certainement pas Lawford qui allait s'en plaindre : depuis la mort de Rosenberg et de nombreux Aurors, quelques semaines plus tôt, le chef des Aurors ne rêvait plus que du jour où il mettrait la main sur ce bandit…
– Je réunis demain le Département des Renseignements Magiques, dit-il solennellement. Nous allons tout mettre en œuvre pour faire tomber l'organisation criminelle de l'Allée des Embrumes.
Le Ministre approuva en agitant vigoureusement la tête. Il semblait encore tout retourné, cette visite l'avait vraiment impressionné…
– Qui était cette dame, my Lord ? osa demander Lawford, soudain inquiet à la pensée que le ministre ne contrôlait en fait pas grand chose.
Mordoch releva la tête vers le chef des Aurors.
– C'était la reine, répondit-il d'une voix étranglée en s'épongeant le front de son mouchoir. La reine Victoria !
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Un souffle chaud effleura sa joue et Draco frissonna. Il ouvrit paresseusement un œil et croisa un regard vert rieur sous des cheveux noirs en bataille.
Draco se retourna sur le ventre et enfouit sa tête dans un oreiller. Harry qui ne s'attendait pas sérieusement à le voir coopérer, s'approcha de lui avec un sourire de grand carnassier et susurra à son oreille une litanie d'arguments obscènes qui mis bouts à bouts signifiaient simplement qu'il devait se lever.
Le blond replaça adroitement son masque d'aristocrate hautain sur son beau visage et lança un regard meurtrier à l'importun.
– Je ne sais pas quel rêve érotique a pu te réveiller – et je ne veux pas le savoir – mais c'est la nuit, là. Alors éteins la lampe à huile, et laisse-moi dormir.
Il rabattit la couverture sur lui et fit mine d'ignorer le brun, qui vint se presser contre lui.
– Il est cinq heure et demi en fait, la nuit est terminée, expliqua Harry en soulevant suffisamment la couverture pour pouvoir caresser les reins de Draco.
– Personne ne se lève avant sept heure du matin, protesta le blond. Même pas le soleil. Alors raconte-moi ton rêve si vraiment tu ne peux pas t'en empêcher, mais après éteins cette lumière.
Harry gloussa et ses doigts glissèrent sur les fesses du jeune Malfoy avec bien peu de pudeur. Le blond étouffa un soupir de plaisir, son sexe avait commencé à durcir, mais il grogna quand même pour la forme parce qu'il était indécent de réveiller les gens en pleine nuit.
– Si en fait, répondit le Maître des Bains, il y a Rogue qui se lève à cinq heure du matin, pour commencer à travailler à six. Et comme tu as demandé à travailler avec lui, tu vas devoir suivre ses horaires. Il risque de ne pas être très aimable si tu arrives après six heure…
Draco s'appuya sur ses coudes, tourna la tête, jeta un regard ensommeillé à l'horloge et retomba dans les draps chauds en grognant.
– C'est pas possible, s'indigna-t-il en bâillant. C'est inhumain… J'ai changé d'avis, fais-moi travailler ailleurs. Quelque part où je pourrais dormir au moins jusqu'à 9h…
Les doigts du brun glissèrent entre les fesses de Draco et son pouce effleura son entrée, lui arrachant un petit gémissement. Le blond jeta un regard un peu inquiet au Maître des Bains, soudain plus du tout endormi. En dehors des accès de fièvre ou le désir étouffait toute forme d'appréhension, le jeune Malfoy redoutait le moment où Harry le prendrait pour la première fois. Il avait confiance en lui, mais il lui semblait que ça ne devait pas être qu'un sport ou qu'un jeu, que cela signifierait réellement quelque chose, un lien profond et irréversible. Un lien qui l'effrayait un peu.
– Je suis content que tu m'en parles, fit Harry sur le ton mielleux qu'il prenait quand il s'apprêtait à contraindre quelqu'un à faire quelque chose d'une manière parfaitement sournoise et manipulatrice. Parce que justement, j'avais un autre travail à te proposer : tu pourrais te prostituer pour moi, et alors tu aurais l'occasion de dormir autant que tu voudrais en dehors des moments où je te ferai sauvagement l'amour…
Draco était sorti du lit avant qu'Harry ait terminé sa proposition. Le brun partit d'un grand rire et Draco enfila dignement une robe de chambre en songeant combien ses méthodes pour le faire obéir étaient détestables. Et excitantes…
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– Harry Potter, grogna Rogue sans se retourner quand les deux garçons entrèrent dans son laboratoire. A l'heure où je dois entamer la fabrication des commandes de Shahada pour la journée… A moins que vous n'ayez une information d'une urgence vitale à me communiquer, je vous demanderai de sortir de mon laboratoire. Immédiatement.
Harry se mordit la lèvre pour ne pas sourire alors que Rogue se détournait de son chaudron pour lui adresser un regard caustique.
– Ce sera avec plaisir, répondit le brun sur le même ton de politesse forcée. Dès que je vous aurai confié un assistant… Vous avez déjà rencontré Draco Malfoy.
– Toujours dans des circonstances catastrophiques, acquiesça Rogue.
Draco rougit. Rogue était venu lui administrer une potion pour contrer les effets dévastateurs de la trop grande quantité de Shahada que Bellatrix lui avait fait boire, et ils s'étaient à nouveau rencontrés lors de l'attaque du ministère et quand ils avaient sauvé la vie au mercenaire Geralt qui avait été empoisonné.
– Vous aurez justement l'occasion de faire connaissance plus calmement, déclara Harry en repoussant d'un geste ample une toile d'araignée qui pendait au dessus de sa tête et menaçait de se coller dans ses cheveux.
– Je présume que vous ne me demandez pas mon avis, soupira le Maître des Potions.
– Non, évidemment, confirma Potter. Mais c'est une bonne chose pour vous, parce que vous auriez été obligé de reconnaître que vous êtes très satisfait de me rendre ce service et cela vous aurait placé dans une position délicate…
Rogue grimaça de dégoût comme s'il avait mordu dans un fruit pourri. Mais Draco remarqua que cette expression aurait aussi très bien pu être un sourire dissimulé, à voir l'éclat d'intérêt dans ses yeux. Et il se demanda soudain si le mépris réciproque entre l'homme sombre et le jeune Maître des Bains n'était pas qu'un jeu de théâtre pour cacher leur complicité.
– Quelles ingrédients utilisez-vous pour chasser les esprits frappeurs d'une maison, monsieur Malfoy ? demanda soudain Rogue, interrompant les réflexions du blond.
Draco se força à se concentrer et trouva immédiatement la réponse dans sa mémoire.
– Il faut badigeonner du suc d'ortie mélangé à de l'essence de genévrier sur les murs, et placer des fleurs de bruyère sur les rebords des fenêtres et au dessus des portes. On peut aussi jeter du sel dans les pièces.
– Faux ! s'exclama sèchement Rogue. Le sel ne chasse pas les esprits.
– Je sais, répondit calmement Draco. Mais l'ortie, le genévrier et la bruyère le font. Le sel est utile dans le cas où la maison n'est pas vraiment hantée et où les habitants ont seulement besoin d'être rassurés. Beaucoup de gens croient sincèrement que le sel purifie les maisons, il s'agit d'un placebo.
Le Maître des Potions afficha un petit sourire étrange, à mi-chemin entre l'amusement et la satisfaction. Harry sourit lui aussi, parce qu'il savait que malgré son manque d'expression, Rogue était très impressionné. Le sorcier posa d'autres questions à Draco qui semblait incollable et prenait un plaisir évident à répondre aussi évident que la satisfaction de Rogue à avoir enfin un collaborateur compétent.
Le Maître des Bains se retira discrètement et aucun des deux ne remarqua son absence avant longtemps.
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Les jours qui suivirent furent un véritable enchantement pour Draco. Il lui sembla qu'il renaissait de ses cendres. Il n'était pas juste utile, il était excellent. Le travail principal de Rogue consistait à fabriquer le Shahada, – dont la recette secrète ne fut pas transmise à Draco – cela lui prenait beaucoup de temps et Draco travaillait sur toutes les autres potions qui lui étaient commandées : des potions de soin, des antidotes contre toutes sortes de poisons, des cosmétiques simples pour les bains, des aphrodisiaques, des poisons… Une multitude d'elfes de maison s'activaient nuit et jour dans l'immense laboratoire souterrain. Et Draco avait l'impression d'être de retour dans le laboratoire de sa mère, dans la grande cave du manoir Malfoy, un laboratoire plus vaste et plus agité, mais tout aussi agréable. Il adorait la conversation de Rogue, le sorcier était un homme raisonnable et très respectable malgré son aspect misérable. Il avait bien connu Narcissa Malfoy, qui avait été également maître dans l'art des Potions et l'entendre parler de sa mère avec respect éveillait chez Draco un sentiment de réconfort et de nostalgie.
Les Bains de la Succube étaient en ébullition. Les fêtes approchaient à grand pas et les premières chutes de neige avaient apporté une sorte d'euphorie légère et d'impatience joyeuse. Tout l'établissement avait été abondamment décoré d'étoiles d'argent, de sapins parés de guirlandes rouges et or, de fausse neige magique. Le luxe exotique des Bains semblait s'être vêtu d'un épais manteau de douceur et de joie. Partout on préparait Noël, les clients se faisaient plus nombreux, le Chemin de Traverse était plein de monde et d'animations.
Et Draco commençait à retrouver la paix. Comme si une brise fraîche avait soufflé pour un temps ses nuages intérieurs. Ses parents étaient morts depuis un mois, mais même ce désastre-là semblait moins triste au près de cette nouvelle famille.
Il ne voyait pas Harry souvent. Juste assez longtemps le matin pour se taquiner un peu ou faire semblant qu'il dormait encore pour profiter plus longtemps d'une caresse... Blaise par contre l'attendait souvent dans le hall le soir, et Draco le rejoignait quand il avait fini sa journée.
– Il y a du courrier pour toi, lui dit-il un soir en lui tendant une enveloppe cachetée.
Draco haussa un sourcil, personne ne lui écrivait, parce que très peu de ses proches savaient qu'il se trouvait aux Bains de la Succube. Soudain il reconnut l'écriture ronde et élégante de son amie d'enfance et décacheta avec empressement le cachet de cire.
« Vendredi 21 décembre,
Draco,
J'ai tardé à t'écrire de peur d'envoyer une lettre morose qui aurait pu t'inquiéter. Heureusement Remus est un professeur patient et attentionné et il a su me redonner un peu d'entrain. J'apprends lentement et difficilement à contrôler mon corps, ma soif. Je fais des progrès mais je ne peux presque plus utiliser la magie, ou alors seulement d'une façon totalement chaotique, Remus dit que ça reviendra et que ma magie vampirique me rendra bien plus puissante avec le temps.
Le traitement de monsieur Rogue fonctionne à merveille et je me sens beaucoup plus calme, plus maître de moi, plus… humaine. Sirius m'a assuré que lorsque je serais prête, je pourrais venir vivre aux Bains de la Succube, c'est étrange mais, cette idée me plaît ! L'existence même de cet établissement m'aurait épouvantée il y a peu de temps, aujourd'hui je suis seulement curieuse de le découvrir et de connaître un peu mieux l'endroit où tu vis. Je ne compte pas essayer de reprendre contact avec ma famille, je ne pense pas que cela puisse bien se passer maintenant qu'ils savent ce que je suis. Peut-être qu'un jour ils m'accepteront, et peut-être que je leur pardonnerai de m'avoir trahie…
J'ai hâte de te revoir Draco, pour te dire de vive voix combien tu m'as sauvée.
En espérant pouvoir être près de toi rapidement,
Pansy »
Blaise lut par-dessus l'épaule de Draco sans aucune discrétion et Draco finit par lui tendre la lettre en levant un sourcil sarcastique.
– Elle va venir vivre ici ! s'extasia Zabini.
– Est-ce que tu aurais omis de mentionner que tu fantasmais sur les vampires, Blaise ? interrogea Draco suspicieusement.
Le noir éclata de rire.
– C'est purement instructif ! se défendit-t-il. Je suis curieux de connaître tes fréquentations en dehors des débauchés de cet établissement. Et d'ailleurs, comment tu vas expliquer à ton amie d'enfance les attentions insistantes du Maître à ton égard ?
Draco manqua de s'étrangler et un joli brasier écarlate s'étendit sur ses joues. Il ne releva pourtant pas la remarque, de peur de se rendre très ridicule en essayant de démentir.
– De toute façon, ce n'est pas du tout sûr qu'elle puisse venir ici, c'est toujours dangereux, je ne sais pas si Harry acceptera.
– Il a déjà dit oui.
– Ah bon ?
– Si Remus et Sirius lui ont dit qu'elle pourrait venir aux Bains c'est que Harry est d'accord. Et puis il a lu la lettre avant de me la confier, il m'aurait dit si ton amie se fourvoyait…
– Il a lu la lettre ! s'exclama Draco scandalisé. Mais de quel droit ? C'est mon courrier !
Blaise afficha une grimace très théâtrale.
– Oui, je me doutais bien que ça ne te plairait pas, fit-il ostensiblement heureux d'avoir provoqué la discorde.
Draco soupira, et secoua la tête.
– Ça t'amuse que ce soit un despote ? demanda-t-il avec lassitude.
– Non, ce qui m'amuse c'est que tu t'obstines à lui tenir tête. Si jamais tu le cherches, il est remonté dans vos appartements…
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– Ta curiosité confine à l'indécence ! déclara Draco en entrant sans frapper dans le salon du Maître des Bains, il était aussi chez lui après tout…
Harry sourit distraitement. Il était assis devant son bureau, derrière un fouillis de papiers et de fioles.
– Tu as lu la lettre de Pansy, accusa Draco en venant calmement s'assoir en face de lui.
Il n'était pas réellement en colère. Il éprouvait seulement le besoin de rappeler à Harry qu'il n'était pas tout permis.
– Le courrier qui entre aux Bains est toujours vérifié, c'est une simple mesure de sécurité, n'y vois rien de personnel…
Draco voulut répliquer quelque chose puis il renonça. Ça n'en valait pas la peine. Des choses qui l'auraient horriblement agacé il y avait peu de temps lui semblaient maintenant dérisoires. Il avait peut-être un peu mûri.
– Merci de permettre à Pansy de venir vivre ici, dit-il finalement.
Harry eut une expression étrange, de ces expressions insondables et maîtrisées dont il était impossible de définir le sens.
– Elle ne fera pas une très bonne compagne, dit le Maître des Bains avec de l'amusement dans la voix. Elle ne pourra pas te donner d'enfants non plus…
Draco fronça les sourcils. Harry ne le regardait pas, il était penché sur un parchemin et avait un coude appuyé sur le bureau. Il serrait une petite fiole dans sa main, si fort qu'il en avait les jointures blanches.
– Mais si tu veux partir avec elle, quand son état se sera un peu stabilisé, je te fournirai une nouvelle identité et vous pourrez vous installer où bon vous semblera, termina le brun sur le même ton totalement assuré.
Draco repoussa brusquement sa chaise et fit le tour du bureau en deux enjambées. Il se pencha au dessus d'Harry qui n'était pas impressionné pour deux mornilles et planta ses yeux dans les siens. Maintenant il se sentait en colère. Une véritable colère, brûlante, poignante pas une colère née de la peur ou de sa propre faiblesse, mais une colère mue par sa volonté et sa détermination.
– Je suis chez moi ici maintenant, siffla-t-il entre ses dents. Je ne pars nulle part, et je t'interdis de me chasser.
Un sourire espiègle naquit sur les lèvres de Maître des Bains.
– Tu as pris de l'assurance, ça te va plutôt bien.
Draco sentit l'atmosphère changer, il sentit l'aura d'Harry s'assombrir de désir, mais il ne fit pas un pas en arrière. Il savait très bien vers quoi il allait avec Harry et il n'avait plus du tout l'intention de reculer.
Le blond sentit sa colère refluer comme si elle avait été aspirée par les yeux verts. La main d'Harry se serra plus fort sur la petite fiole. Puis il la posa sur le bureau. Elle était vide et ressemblait à un petit coquillage transparent, lissé par l'océan. Draco regardait chacun des mouvements du Maître des Bains avec une soif brûlante. Harry était à la fois souple et fort, adroit, intelligent, et manipulateur il cachait merveilleusement bien ses émotions. Mais pour Draco qui avait appris à le connaître, elles transparaissaient dans les nuances subtiles de sa voix et de ses gestes. Elles étaient un mystère excitant et précieux.
La main d'Harry glissa sur sa hanche et il l'attira à lui. Draco le laissa faire, il se pencha encore vers lui et posa son front sur son épaule.
– Tu devrais y réfléchir sérieusement, dit Harry en caressant la nuque de Draco. Les victoires de ce monde sont éphémères. Pour chaque chose que l'on obtient, on paye bien plus cher que sa valeur. Ici on marche sur une corde tendue au dessus des eaux, et le moindre faux-pas peut t'entraîner dans les profondeurs. Quand tu seras prêt, je te rendrai ton héritage et ta liberté. Tu pourras alors partir si tu le souhaites, Draco. Il faut que tu y réfléchisses.
Draco inspira profondément, un peu paniqué. Il passa sa main dans le dos d'Harry et se rapprocha encore de lui en s'asseyant à califourchon sur ses jambes.
– Et si je veux rester ? interrogea-t-il. Tu vas tenter de me chasser ? Est-ce qu'il va m'être aussi impossible de vivre ici quand tu m'auras rendu ma liberté qu'il m'était impossible de partir à mon arrivée ?
Harry secoua la tête mais Draco ne le laissa pas formuler de réponse, il recula un peu pour lui faire face.
– Oui je partirai, assena-t-il soudain d'une voix menaçante, et un voile sombre glissa instantanément sur les yeux verts, je partirai si tu m'as menti. Je partirai si tes étreintes étaient un jeu, si tes mots étaient des mensonges, si tu m'as séduit uniquement par calcul, pour m'affaiblir et me manipuler.
Il garda les yeux grands ouverts et pressa sa bouche contre celle d'Harry. Cette fois c'était lui qui avait l'ascendant, ce fut lui qui glissa sa langue dans la bouche du brun et le fit reculer dans son fauteuil de prince.
Il s'écarta un peu et lui sourit. Harry avait un regard impénétrable, il n'était pas essoufflé par leur baiser, il n'avait pas l'air gêné ni surpris de la hargne qui crispait le corps de Draco.
– Mais tu sais, fit Draco plus doucement, un sourire jouant sur ses lèvres d'aristocrate, si tu me disais maintenant que tu n'as pas sincèrement envie de moi, et que ta tendresse pour moi est une ruse, je crois que je ne te croirais pas. Si tu me disais que tu veux que je m'en aille, que ça ne te fais rien de me savoir loin de toi, je serais certain que tu ne dis pas la vérité. Il y a des choses sur lesquelles même toi, tu ne peux pas mentir aussi bien…
Cette fois un sourire très doux réchauffa le visage d'Harry.
– Tu as vraiment fait des progrès, sur tous les plans, dit-il avec malice.
Ses doigts glissèrent sous la chemise de Draco et il passa un bras autour de sa nuque pour l'embrasser à son tour. Le blond savoura chaque seconde, chaque contact de sa peau, la chaleur de l'étreinte qui réchauffait son cœur. Il était certain que le Maître des Bains avait espéré l'entendre dire qu'il désirait rester avec lui mais il était satisfait qu'il lui ait quand même proposé de partir. De la même façon qu'il ne l'avait pas fait ramener de force par la garde des Bains le jour où Draco s'était enfui, à sa manière, Harry le laissait libre de ses choix.
– J'ai encore du travail ce soir, soupira Harry en détachant ses lèvres à contrecœur. Je ne peux pas rester ici avec toi…
– Emmène-moi alors !
Une expression de surprise froissa un instant les traits sereins d'Harry. Draco fondit sur lui et s'empara de sa bouche, il se sentait euphorique à chaque fois que le Maître des Bains lui montrait son vrai visage sous le masque de contrôle. Harry se ressaisit rapidement et gloussa contre les lèvres de Draco.
– Viens si tu veux. Mais je te préviens, tu vas t'ennuyer ferme. Sir Dartevel, avec qui j'ai rendez-vous, est un renard qui revend des artéfacts volés à des prix frisant l'insulte.
– Oh Dartevel ! se souvint Draco en caressant le ventre d'Harry à travers sa chemise. Il nous a déjà interrompus la dernière fois aux Bains… Je crois que je ne l'aime pas beaucoup.
Le brun eut un rire joyeux ses yeux brillaient d'un éclat vert poison dans la lumière rougeâtre du crépuscule londonien.
.*.*.*.*.*.
– Vous remuez à l'envers, Draco, s'impatienta Rogue. C'est le sens antihoraire.
Draco s'excusa et s'empressa de se corriger.
– C'est la troisième fois que je vous reprends ce matin. Est-ce que je peux savoir ce qu'il a fait ?
– Comment ? fit Draco interloqué.
Le Maître des Potions lâcha un soupir ennuyé.
– Je constate que vous n'êtes pas dans votre état normal. Je vous demande ce que Potter vous a fait.
Draco rougit violemment.
– Ha ? Mais rien, Harry n'a rien fait, je ne vois pas pourquoi…
– C'est la Bétoine.
– …vous pensez que… La Bétoine ?
– Vous vous trompez de poudre, c'était la Consoude avant la Bétoine. Votre potion est ratée Draco.
Draco regarda la poudre fine qu'il était en train d'incorporer à la potion… C'était la Bétoine. Il éteignit le feu et se laissa tomber sur un tabouret. Il baissa la tête et se massa nerveusement le front avec un pouce.
– Il me conseille de partir, lâcha-t-il enfin d'une voix blanche. Quand je serai prêt, il me propose de prendre une nouvelle identité, et de quitter les Bains.
– Et vous ne voulez pas, conclut Severus.
Il ne semblait pas agacé par la conversation, il y avait plutôt comme un sourire dans sa voix.
– Si… C'est que je voulais en arrivant… Je suis un aristocrate, ici ce n'est pas mon monde. Je devrais gérer ma fortune pour qu'elle me rapporte, mon père m'aurait certainement conseillé d'investir dans…
Draco releva brusquement la tête et croisa le regard de Rogue.
– Non, je ne veux pas, dit-il en se mordant la lèvre. Je veux rester ici.
– Alors restez. Entre nous, je suis certain qu'il ne fait que vous le proposer pour se donner bonne conscience, il ne veut pas vraiment vous voir partir.
– Comment savoir que je fais le bon choix ? Comment être sûr de ne pas le regretter ?
– Vous ne pouvez pas. Quelle que soit votre décision, vous n'aurez aucune garantie de bonheur, de sécurité ou de réussite.
Rogue eut un sourire franc.
– Mais c'est sans doute lui que vous allez choisir, Draco. Parce qu'il a ce pouvoir d'amener les autres à croire en lui. Cet endroit ne lui a pas toujours appartenu, quelqu'un d'autre régnait sur le monde souterrain avant sa venue.
– Lord Voldemort, comprit Draco, ma tante en a parlé…
– C'était un sorcier puissant et implacable. J'étais à son service depuis de très nombreuses années. Pourtant c'est moi qui ai fabriqué pour Potter le poison qui l'a tué. Ce garçon a toujours été très convaincant…
Draco eut un petit rire.
– Il a utilisé du poison ? Ce n'est pas un peu lâche ?
– Il n'aurait pas pu tuer Lord Voldemort d'une autre façon…
– Je vois, c'est tout à fait lui. Si une chose est impossible à obtenir à la loyale, il n'hésite pas à recourir à d'autres moyens… Il veut toujours la victoire à n'importe quel prix, fit Draco avec une expression à la fois consternée et tendre.
– Pas la victoire, corrigea Rogue, la survie. La nuance n'est pas si subtile.
Draco resta dubitatif un instant puis finit par sourire. Rogue semblait bien connaître le Maître des Bains, il s'était douté assez tôt de la sympathie qui existait entre les deux hommes et qu'ils cachaient derrière une façade de mépris réciproque.
– Qu'avait-il de si spécial ce poison qu'il vous a commandé ?
– Il n'a pas d'antidote.
– Tous les poisons ont un antidote. Le Bézoard…
– Est sans effet, coupa Rogue gravement. Ce poison, le Zahara, est très semblable au Shahada du point de vue des ingrédients. Mais la préparation diffère. Une seule prise, une seule, est mortelle à plus ou moins long terme, et les conséquences sont irréparables. Le Zahara détruit les organes vitaux. Et si par miracle, on survivait à la quantité ingurgitée, le poison dégraderait lentement les organes pendant des années, réduisant nettement l'espérance de vie de la victime. C'est un poison impardonnable.
– Il existe forcément un moyen, fit Draco en secouant la tête. Ma mère disait qu'il n'existait pas de poison qui n'ait pas d'antidote.
Rogue eut un sourire amusé.
– Narcissa Malfoy était spécialiste des contrepoisons, sans aucun doute la plus brillante de toute la Grande-Bretagne… Peut-être en effet aurait-elle été assez talentueuse pour concevoir un antidote. Sa mort est une grande perte… Je n'ai pu quant à moi trouver qu'un seul moyen de ralentir la mort.
Rogue prononça une formule d'une grande complexité et un des coffres-forts où il conservait ses poisons s'ouvrit. C'était un petit coffre à peine plus large que le chaudron de Draco. Le Maître des potions en sortit une fiole grosse comme le poing d'une magnifique couleur verte.
– Trois gouttes tueraient sur le coup un adulte en bonne santé. Il y en a assez dans cette fiole pour empoisonner mortellement tout le personnel des Bains. Connaissez-vous l'histoire du roi Mithridate, Draco ?
L'héritier de la famille Malfoy secoua la tête.
– Un siècle avant notre ère, un roi grec, Mithridate le sixième du nom, avait perdu son père sans doute empoisonné par son épouse la reine qui convoitait le pouvoir. Craignant les poisons plus que tout, Mithidate trouva un moyen de s'en immuniser en avalant quotidiennement de petites quantités de substance toxique. Son corps ainsi habitué aux substances mortelles devint capable de s'en défendre.
– Mais vous avez dit que le Zahara détruisait les organes longtemps après que la substance ait été consommée. Alors en prendre quotidiennement…
– Très juste ! Cela accroit la résistance de l'organisme et en cas de fort empoisonnement, la victime disposerait d'un délai plus long avant de succomber. Mais elle mourrait quoi qu'il en soit, et recourir à un tel moyen raccourcirait considérablement la vie de la personne qui voudrait s'immuniser.
Draco regarda la fiole avec un léger froncement de sourcils.
– C'est une substance horrible… Vous devriez la détruire, et détruire également la recette.
– C'est trop tard, soupira Rogue. C'est déjà trop tard. Lors de la prise des Bains par Potter et ceux qu'il avait ralliés à sa cause, un espion du ministère a pu profiter du chaos pour s'introduire dans mon laboratoire et voler un échantillon de la potion. Le ministère pourrait l'utiliser à tout instant, sur n'importe qui. Si c'était le cas, nous devrions pouvoir répliquer, on ne peut pas se départir d'un tel avantage… Quoi de plus discret et de plus efficace qu'un tel poison ? Mais il doit rester caché.
– Je comprends, acquiesça Draco après réflexion.
Il se releva et lança un sort sur son chaudron pour le nettoyer.
– Je vais rester ici, dit-il soudain. Je vais rester avec Harry. J'adorerais travailler avec vous ici, je suis certain que je pourrais vous être utile, si vous voulez de moi. Cet endroit me passionne et quels que soient ses dangers, je n'ai plus du tout envie d'en partir.
Rogue hocha la tête et se dirigea à nouveau vers le coffre-fort.
– Ce serait un plaisir que vous restiez Draco, vous avez beaucoup de talent. Autant pour la confection des potions que pour supporter le caractère de ce jeune Maître trop arrogant.
Draco rit du ton horripilé sur lequel Severus avait dit cela et il regarda une dernière fois le poison mortel avant qu'il ne disparaisse.
– C'est amusant, fit-il distraitement, c'est exactement la même couleur que les yeux d'Harry.
– C'est la même nuance oui, acquiesça Rogue sombrement. Mais cela n'a rien d'amusant…
A suivre…
Ecriture achevée le 20/02/2012
