Hmmm bonjour, bonsoir, je suis Kikki et JE SUIS SURTOUT DÉSOLÉE. D:
Je sais que j'aurais dû poster il y a un bon moment maiiiiis... Maiiis...On s'en fiche de pourquoi je l'ai pas fait, j'aurais dû.
Enfin j'avais des raisons valables quand même, hein. N'allez pas croire que je suis une feignasse.

Valà. Encore pardon.
Et bonne lectuuuuure o/


Chapitre 9
Une longue nuit

Matthias détestait profondément l'endroit où ses pas l'emmenaient. Mais il savait qu'il devait s'y rendre. C'était le seul endroit restant où il pourrait le trouver, il le savait au fond de lui.

Il donna un coup de pied agacé dans un caillou sur son chemin et soupira.

La visite du vieillard à l'hôpital l'avait sorti de cet état amorphe dans lequel l'adolescent s'était complu depuis qu'il avait connaissance de la vérité des événements, et il avait décidé que rebondir n'était peut-être pas une si mauvaise idée.

Lorsqu'il était sorti de l'hôpital, ses parents n'avaient pas voulu le laisser seul, que ce soit à la maison ou lorsqu'il était en ville. Sa mère était à la limite de l'hystérie dès qu'il s'isolait trop longtemps, craignant qu'il n'ait encore attenté à sa vie, et il en avait pour une éternité de sermons de la part de son père qui s'efforçait de lui donner le plus de leçons de vie possibles.

C'est pourquoi, littéralement étouffé par l'attitude de ses parents, en pleine nuit, il avait pris quelques affaires et décidé de partir en catimini. Ce n'était pas pour longtemps, et avec un peu de chance et s'il se dépêchait, ils ne remarqueraient pas la supercherie.

Il n'avait pas expliqué à ses parents la raison qui l'avait poussé à se faire du mal, et il sentait bien que cette question les hantait. Mais qu'aurait-il pu leur dire ? Qu'auraient-ils pu comprendre ? Croire ?

Matthias s'était bien vite raisonné à garder ses motivations pour lui. Berwald, dans un rare élan de compassion, avait bien essayé d'en discuter avec lui mais le danois s'était aussitôt braqué.

Mettre des mots sur ce qu'il avait ressenti rendait tout la chose réelle et d'autant plus désagréable.

Il s'était senti unique et aimé. Lukas l'avait choisi parmi tant d'autres huluberlus qui s'étaient aventurés au manoir. C'était agréable, de savoir que l'on compte aux yeux de quelqu'un - soit-il mort ou vivant ou entre les deux, dans le cas de Matthias qui ne sentait plus appartenir à aucun des deux mondes.

Mais Lukas s'était bien foutu de sa gueule.

Il avait d'abord été dévasté par les événements ; oh, l'histoire de Søren était tragique, la vie de Lukas était brisée, Emil voulait être aimé, blah blah blah. Tout le monde était mort, sauf Emil qui est laissé traumatisé.

Quel choix égoïste, de mourir, de sauter sous ce train - sous les yeux d'un gamin qui vous aime éperdument, de plus.

Ainsi était venu le dégoût. L'aristocrate n'avait fait que penser à lui.

Mais Matthias le comprenait. Lorsque l'on a mal, il est difficile de se concentrer sur autre chose. La douleur vient en vagues, et ce jour-là, Lukas s'était noyé. Le train n'avait fait que lui arracher l'air qui lui manquait déjà.

Ensuite, un grand froid s'était installé en Matthias. Il s'était niché dans sa poitrine, comme un stalactite planté dans son coeur et dont la glace aurait lentement fondu pour se répandre à travers tous ses membres.

Il avait longuement réfléchi, la rose à la main.

Etrangement, il s'était toujours imaginé que Lukas était mort par accident. Qu'il était tombé, qu'on l'avait poussé, volontairement ou non, et qu'il n'avait pas trouvé la paix parce qu'il était hanté par quelques regrets.

Le voir sauter de lui-même sous le train rendait son personnage plus...glauque.

Matthias réalisait peu à peu sa situation. Au départ, avoir cet esprit qui le suivait et s'amusait avec lui était un peu comme une aventure, et Lukas se rapprochait plus de l'ami imaginaire de son enfance que de quelqu'un qui avait réellement existé.

Mais il avait rencontré Emil, hanté lui aussi, non pas par l'esprit de Lukas mais par son souvenir, par des scènes qui devaient sans doute se répéter en boucle sous ses paupières, aux heures avancées de nuits sans sommeil.

Et il avait vu les photos.

Ces photos où lui-même - non, Søren - figurait. Lukas avait vécu. Lukas connaissait des gens. Il avait arpenté les rues de la ville. Il avait eu des sentiments.

Lukas avait été aimé...et avait aimé.

Alors Matthias s'était rendu compte qu'il n'était qu'un jouet. Qu'il était l'ombre d'un destin perdu auquel le fantôme s'accrochait désespérément. Tout ce à quoi il avait pu croire jusqu'à présent s'était effondré comme un château de cartes devant ses yeux lorsqu'il avait réalisé qu'il n'était qu'un substitut pour Lukas, qui l'aimait - pouvait-il parler d'amour ?- uniquement pour son apparence si semblable à celle de Søren.

Tout s'était ensuite enchaîné assez vite, et il s'était retrouvé à l'hôpital sans trop se souvenir de quoi que ce soit, si ce n'est ce vide douloureux dans la poitrine.

Le danois pesta contre la boue collée à ses chaussures - le chemin était peu utilisé et la nature avait commencé à reprendre ses droits sur la vieille gare.

Oh, comme il détestait cet endroit.

Mais il était certain d'y trouver feu l'aristocrate norvégien.

Le blond pénétra sans souci dans le vieil édifice. Il s'avança prudemment, ses yeux se perdant sur les vitres cassées ou les guichets poussiéreux - ou tout du moins du peu qu'il en distinguait. Les lieux auraient dû prendre une atmosphère pesante, si on considérait la pénombre et les événements qui s'y étaient déroulés, mais le silence régnant sur la gare était en réalité apaisant.

Le temps semblait s'être arrêté. C'était reposant. L'endroit tout entier paraissait se recueillir après la mort de Lukas - tout du moins, c'était ainsi que le danois interprétait les choses.

Une fois sur un des quais, Matthias s'assit sur un banc qui semblait encore assez solide pour supporter son poids et fixa du regard la voie où Lukas avait mis fin à ses jours. Il connaissait trop la Lune pour la regarder et une curiosité quelque peu morbide le poussait à regarder les rails rouillés.

Il attendait. Il savait qu'il se montrerait.

Un bruit attira son attention à sa droite. Il tourna la tête et comme il s'y attendait, il ne vit personne, mais le bruit recommença et il comprit qu'on cherchait clairement à attirer son attention.

De petits cailloux, trouvés certainement sur la voie, étaient répétitivement jetés contre les carreaux du bâtiment ; or Matthias était, en apparence, seul.

Il prit une grande inspiration. Il n'avait plus parlé depuis un moment - aucune de ses réponses ne satisfaisait ses parents et Matthias n'avait rien à dire à son frère.

-...Arrête de te cacher.

Son portable vibra dans sa poche.

L'espace d'un instant, il fut pris d'une bouffée de panique à l'idée que cela soit ses parents, mais il constata bien vite que l'expéditeur était resté coincé au 17 mai 1943.

"Je suis là."

- J'ai remarqué ça, grinça l'adolescent en passant ses mains sur ses bras dans l'espoir de réprimer un frisson.

"Tu as aimé ce que tu as vu ?"

Il sentait le sarcasme évident dans le ton du message, et décida de répondre de la même manière.

- Oh, oui, tellement. Te voir passer sous les roues d'un train après la mort de ton mec qui est mon sosie, au passage, c'est bien connu, j'adore. On recommence quand ?

Il n'y eut pas de réponse, juste un grand coup de vent glacé qui traversa toutes les couches de vêtement de Matthias. Acerbe et amer comme jamais, il reprit :

- Et sinon, ce Søren, on en parle ?

"Si tu y tiens."

- Pourquoi est-ce qu'il me ressemble ? Ou plutôt, je lui ressemble ?

"Je ne sais pas."

- C'est pour ça que tu me colles, pas vrai ? Parce que nous sommes identiques.

"Ce n'est pas vrai..."

- Si, si c'est vrai ! Tu as vu un adolescent paumé, qui ressemblait à ton amour perdu, et tu en as profité, tu as profité de moi, pour retourner dans le passé !

Matthias criait à ce stade. L'air glacé de la nuit emplissait ses poumons à un rythme erratique et il lui semblait sentir le moindre muscle de son corps. Il était un bleu géant, une plaie béante, il avait mal, et l'absence de réponse de la part du norvégien était un coup de plus à son ego malmené.

- Tu...tu ne m'as jamais aimé pour moi-même...Tout ce que tu voyais en moi...C'était lui, pas vrai ?

Soudain, plus d'air. C'était étouffant. Un étau s'était resserré autour de sa poitrine et le danois tomba à genoux, le monde autour de lui tanguant dangereusement. Sa vision était parsemée de paillettes argentées et alors il réalisa que cette sensation se rapprochait de celle d'une étreinte.

Lukas tentait de toutes ses forces de le serrer dans ses bras.

Puis, plus rien.

oO0°0Oo

Berwald fixait le plafond de sa chambre d'un regard vide, affalé sur le lit.
La lumière du matin commençait à éclairer la pièce et il savait que dans peu de temps, ses parents se réveilleraient et découvriraient l'absence de Matthias - qui n'était pas rentré de la nuit.

Berwald l'avait entendu se lever. Il n'avait pas bougé de son lit, bien au chaud dans son demi-sommeil et ses rêves faits du visage de Tino. Il s'était dit que son frère allait aux toilettes, rien de plus.
Puis il avait entendu la porte d'entrée, et à partir de cet instant, il s'était parfaitement réveillé.

Il n'avait plus fermé l'oeil de la nuit. Il avait hésité à le poursuivre, bien sûr ; mais il sentait que ce n'était pas son rôle.
Et puis, il avait toujours eu un peu peur des réactions de Matthias. D'autant plus depuis l'arrivée du fantôme dans sa vie. Au yeux du suédois, il n'était plus le même, et il ne savait plus comment se comporter avec lui.

Matthias était comme obsédé par Lukas. Il ne parlait que de lui, ne parlait qu'avec lui, tout le temps, et bien vite Berwald s'était senti délaissé, voire un peu jaloux.

Il n'y avait rien de mal à cela, n'est-ce pas ? Comment était-il censé vivre le fait que son frère préfère passer du temps avec un mort plutôt qu'un vivant ?

Et puis il y avait eu les accidents. Le premier, avec la mort mystérieuse de la brute qui s'en était pris à Matthias. Puis, la tentative de suicide de l'aîné.
Il n'arrivait pas à comprendre Matthias. Il avait des gens autour de lui qui l'aimaient, qui étaient là pour lui, il ne comprenait pas, il ne voulait pas comprendre.
Tout ce qu'il voyait, c'est que son grand frère avait voulu, délibérément, l'abandonner.

Et ça...Berwald avait du mal à le lui pardonner.

Tino avait essayé de lui faire entendre raison, évidemment. Il lui avait garanti à plusieurs reprises que le fantôme existait bel et bien. Tino était extra-lucide, une sorte de médium aussi, à ses heures perdues. Aussi loin que Berwald puisse s'en souvenir, il avait toujours connu Tino avec ce don, et cela lui avait valu quelques frousses quand ils étaient plus jeunes.

Il se rappelait de la fois où Tino avait passé la journée à jouer avec une petite fille invisible, au parc. Il poussait sa balançoire, la faisait tourner, lui renvoyait la balle. Ils devaient avoir un peu plus de onze ans, alors Berwald avait cru à une simple lubie, ou un ami imaginaire tardif.
Jusqu'à ce que la balle se déplace, seule, jusqu'à ses pieds, et que Tino lui dise que la fillette voulait jouer avec lui.
Il avait failli s'uriner dessus de la peur qu'il avait eue ce jour-là.

Puis ils avaient grandi, mais le don de Tino restait bel et bien présent.
Parfois, Berwald le voyait déposer des fleurs sur les lieux d'un drame, comme un accident de voiture. Si cette pratique était assez courante, se taper la causette avec l'homme invisible l'était un peu moins, et Tino s'attirait par moments des regards de travers.

C'est à cette époque que le suédois avait commencé à tomber amoureux, lentement mais sûrement, du gentil blondinet.

Quelle panique ç'avait été, pour lui, de réaliser la nature de ses sentiments. Mais Matthias l'avait soutenu, certes, avec son humour graveleux, mais il avait toujours été là, toujours - et il avait promis que cela ne changerait jamais.

Berwald ne comprenait pas pourquoi il avait essayé d'attenter à cette promesse.

Il serra les poings. Le soleil se levait et la luminosité de la chambre devenait trop éblouissante pour ses yeux clairs, alors il roula sur le côté, manquant écraser ses lunettes, abandonnées là à la va-vite.
Il se promit de penser à fermer les volets la nuit suivante, même s'il y avait un beau ciel. Le ciel étoilé ne l'était jamais vraiment, en ville, de toute façon.

Avec le recul, sans l'intervention du finlandais, le jour de l'incident du jean vivant, Berwald n'aurait sûrement pas cru Matthias.

En réalité, il ne le croyait pas toujours.

Peut-être était-ce ça, le problème. Peut-être que Matthias aussi, s'était senti abandonné. Peut-être qu'il avait besoin qu'on le croie, réellement.

Berwald entendit ses parents se lever, et il entendit aussi le cri d'horreur de sa mère en constatant que Matthias n'était pas dans sa chambre. Ses paupières se faisaient lourdes, comme s'il était soulagé de ne plus avoir à garder le secret de sa fugue. Il n'était plus responsable, et il savait que ses parents sauraient quoi faire de leur fils, eux.
Tout ce que Berwald pouvait faire à présent, c'était croire aux dires de Tino - et ceux de Matthias.

Il se décida enfin à fermer ses volets lorsque les rayons du soleil vinrent gratouiller sa rétine jusque sous ses paupières.

Ç'avait été une longue nuit.