Bureaux des Agents Spéciaux, lendemain matin, 9:00
David Parton avait été localisé. Il n'avait pas quitté la région. Il vivait dans un petit meublé, très semblable à celui où était morte sa dernière victime. Curieusement, il l'avait loué sous son nom véritable. Sa vie quotidienne était réglée comme du papier à musique - où plutôt comme le dirait Gibbs, plus tard - comme l'emploi du temps d'une jeune recrue des Marines. Lever à l'aube, quinze kilomètres de jogging, musculation dans une salle de sport, déjeuner, puis entraînement au tir dans un club privé.
L'Agent Gibbs était furieux. Très manifestement furieux !. Il tempêtait, vociférait ! Son interlocuteur à l'autre bout du fil se faisait copieusement incendier. Il raccrocha violemment. Ziva David et Tony DiNozzo échangèrent un coup d'oeil prudent. Dieu merci, ils n'étaient pas la cible de la colère de leur patron. Quoique...
- David, DiNozzo ! Avec moi !
- Où on va, patron ?
- Ces fichus incapables se sont fait repérés. Parton s'est tiré. Et maintenant, on a un malade qui se prend pour un commando dans la nature. Avec un fusil, un couteau et ses mains nues comme armes mortelles.
Les trois agents gardèrent le silence pendant tout le trajet. Chacun comprenait les implications de la situation. La traque s'annonçait longue et difficile. Dangereuse aussi, y compris pour les innocents qui risquaient de se trouver au milieu.
Comfort Inn, Bowie, Maryland 10:00
La chambre était effrayante. Méticuleusement rangée, d'une propreté maniaque. L'occupant des lieux n'avait pas eu le temps d'emporter ses affaires dans sa fuite. Les murs étaient couverts de photos, de posters, tous à la gloire des US Marines. Sur la table basse, en piles impeccables des revues spécialisées sur les armes. Sur des tableaux soigneusement encadrés, des décorations, des insignes. Et dans un tiroir de la commode, à côté d'une pile de tee-shirts bien repassés, un écrin. Sur la belle boite recouverte de cuir bleu foncé, un calot de simple soldat. À l'intérieur, alignés avec minutie, des insignes, de col et de manches, d'un soldat de Première Classe, d'un Caporal, d'un Vice Caporal du Corps des Marines des États-Unis.
- Patron, à ton avis pourquoi a-t-il fait ça ?
- Qui peut le savoir, DiNozzo. C'est un boulot pour les psychiatres quand on l'aura attrapé.
- Peut-être qu'il pensait que tous ces jeunes Marines lui avaient pris sa place ? Il s'est attaqué à des jeunes hommes pas à des soldats plus âgés ou à des officiers.
- Possible, Ziva. Mais un homme qui choisit un appartement parce qu'il s'appelle comme une lame de couteau... qui peut savoir ce qu'il a dans le crâne ?
Son portable sonna.
-Oui, Gibbs.
Il écouta et raccrocha sans un mot.
- Parton a été repéré.
Berwyn Rod & Gun Club Inc,Bowie, Maryland, 15:00
Le Berwyn Rod and Gun Club Incorpored, était un club de tir d'un genre un peu particulier. C'était également un camp d'entraînement proposant des stages de survie pour jeunes cadres dynamiques en mal de sensations fortes. Mais il était géré par des professionnels sérieux. Parcours du combattant, arts martiaux, tir au fusil, combat au couteau... La superficie du club était très étendue, des parcours de "chasse à l'homme" était aménagés, pour des exercices grandeur nature. Le sens du réalisme était poussé très loin. Aussi, c'est dans un environnement qui ressemblait d'assez près à un terrain d'opérations à infiltrer que se retrouvèrent les agents du NCIS.
- Mais enfin, Gibbs ! C'est plein de neige ! Et il fait froid ! Je ne suis pas équipé. Pense un peu à mon costume italien. Et mes chaussures sur mesure, elles n'y survivront pas.
- DiNozzo, la neige a fondu. Et le gérant du club va nous prêter ce qu'il faut. Mais rassure-toi, juste à Ziva et à moi !.
- Oh mais moi aussi, je veux me déguiser !
- Tony, Parton est assez doué. il va t'entendre arriver à cent mètres à la danse.
- À la ronde, Ziva !
- Ziva n'a pas tort, DiNozzo. Nous avons besoin de toi pour coordonner les recherches. Regardons un peu le plan du camp. Ziva, vous entrerez par le sud, moi par le nord.
.La conversation devint très technique, les trois agents étudièrent la topographie des lieux en détail, ainsi que les possibilités de fuite. La traque s'organisa. L'Agent DiNozzo regardait ses collègues se préparer. Il était frappé de voir à quelque point ils se ressemblaient. Même façon de bouger sans perturber la nature environnante, de se mouvoir sans bruit, pratiquement sans déplacer d'air. Alors qu'ils étaient si vifs et nerveux dans la vie de tous les jours, dévorant l'espace autour d'eux. Sans transition aucune, leurs gestes étaient devenus d'une extrême économie, leur calme presque effrayant. Comme si ce n'était plus tout à fait eux.
- Et maintenant voyons s'il est aussi bon en proie qu'en chasseur !
- Ziva !
Gibbs s'approcha d'elle. Tony ne pouvait entendre leurs chuchotements, à son grand désespoir. Une ride verticale barrait le front de la jeune femme. Elle était contrariée. Pour appuyé ses propos, Gibbs serra brièvement son épaule. Petit à petit, le pli s'effaça, son regard s'éclaircit, et la colère disparut de ses traits mobiles. Tony frissonna : voilà qu'elle était aussi impassible que leur patron. Mais avant de sortir, Tony l'entendit nettement.
- Gibbs ! Vous aussi.
Morgue du N.C.I.S, 18:00
Le Docteur Mallard ouvrit la sac qui contenait le corps, le dézippant entièrement. L'homme avait l'air si jeune. Il était difficile d'imaginer que c'était un tueur en série, froid et méticuleux.
- Qu'est-ce qui a bien pu vous amener là, mon jeune ami ?
- C'est moi, Ducky !
- Oh, Jethro, tu joues encore au fantôme, n'est-ce pas ?
- C'était lui le fantôme, Ducky. Je l'ai pisté pendant deux heures. Il était doué. Mais il n'avait aucune chance.
- Contre toi ?
- Contre Ziva et moi. Quand je l'ai eu repéré, il m'a suffit de le rabattre vers l'entrée sud, en me laissant voir quelques secondes.
- Tu l'as attiré à toi. C'était ... risqué.
- Pas tant que ça.
- Il aurait pu t'avoir au fusil ?
- J'étais trop près.
- Je ne comprends pas.
- D'abord, je ne suis pas resté planté là, à servir de cible, Ducky ! Et puis, me tirer comme un lapin à quelques mètres, ça ne correspondait pas au profil. Il s'est donc mis en chasse à son tour. J'ai laissé quelques traces qu'il a suivies sans trop de mal, puis j'ai joué au fantôme à mon tour. Ensuite, c'est juste une question de tactique. Ici une simple tenaille. Il s'est retrouvé coincé entre Ziva et moi.
- Qu'est-ce qui a mal tourné ?
Il regardait le cadavre du jeune homme. Après tout il était mort. Il fallait son oeil exercé pour voir la blessure étroite mais fatale. Un coup de couteau bien net juste sous les côtes. La lame avait pénétré le coeur sans rencontrer d'obstacles. Il observa son ami : son regard était clair, ses traits sereins.
- Qui te dit que ça a mal tourné, Ducky ?
- Tu n'as pas ... ? Non, oublie ça !
Gibbs hocha la tête sans rien dire. Il s'assit sur la seconde table d'autopsie sans pouvoir tout à fait retenir une grimace.
- Jethro tu es blessé ?
- Ce n'est rien ! Mais si tu veux bien mettre un peu de mercurochrome.
Il ôta sa veste, sa chemise et son tee-shirt. Le bandage de son épaule droite était tâché de rouge. Le légiste s'activa, défit le pansement, nettoya la plaie.
- Ta blessure s'est rouverte. Tu as raison ce n'est pas grave, juste douloureux. Tu n'es pas censé travailler, normalement, tu le sais. Enfin, inutile de te faire la morale, n'est-ce pas ?
- Tu peux recoudre ?
- Je suis légiste pas chirurgien, Jethro !
- Ce ne serait pas la première fois. Si je vais à l'hôpital...
- Ils voudront te garder cette nuit. Et tout le monde sera au courant là-haut, n'est-ce pas ?
- Ducky ! Quelques points de suture devraient faire l'affaire. Tu es capable de les faire oui ou non ?
- Si tu ne te montres pas plus aimable, je vais te recoudre sans anesthésie !
- Ce ne serait pas non plus la première fois.
Bureau de l'Agent Gibbs, même moment.
Il la harcelait. Il n'y avait pas d'autre terme possible.
- Ca ne te regarde pas, Tony ! Et ça n'est pas important !
- Pourquoi chuchoter, alors ? Et ce "vous aussi" que tu as dit à Gibbs, hein ? C'était quoi ?
- Pourquoi tiens-tu tellement à la savoir ?
- Moi aussi j'aimerai le savoir,Tony ! Mais Ziva a raison ce ne sont pas nos affaires.
Jenny Shepard arborait un visage impénétrable, pas inamical mais loin d'être cordial. Son air "Directeur" qui les faisait généralement taire et qui mettait Gibbs hors de lui.
- Que s'est-il passé, Ziva. Pourquoi David Parton est-il allongé sur une table à la morgue au lieu d'être assis sur une chaise inconfortable, en salle d'interrogatoire ? Et où est l'Agent Gibbs ?
- Tu voulais me voir, Directeur ?
- Bon sang, Jethro ! Tu ne pourrais t'annoncer ? Cette manie d'arriver dans le dos des gens, c'est exaspérant.
- Ce n'est pas une manie, c'est un métier. Ne t'en plains pas, ça nous a bien aidé, encore aujourd'hui.
Elle le dévisagea, puis le détailla tout en entier, ne pouvant s'empêcher de vérifier par elle-même qu'il allait bien. Son regard perçant s'arrêta sur son épaule droite, croyant percevoir un raidissement. Elle savait que sa blessure était encore trop récente pour être déjà guérie. Mais comme toujours il était indéchiffrable.
- Je t'écoute. Que s'est-il passé au Berwyn Rod and Gun Club Incorpored ?
Il soupira, laissant percer une certaine lassitude.
- Bon, puisque ça ne peut pas attendre mon rapport. Ziva ! Racontez à notre cher Directeur les dernières heures de David Parton.
- Gibbs et moi l'avons pisté, repéré, piégé. Il a résisté, alors il est mort.
- Officier David !
Seigneur ! Si Gibbs déteignait à ce point sur Ziva, la vie de Jenny Shepard allait devenir un enfer. Il y avait entre ces deux-là quelque chose qu'elle ne cernait pas. Une complicité évidente mais aussi une compréhension qui allait bien au-delà.
- Madame le Directeur ?
La réflexion la sortit de ses pensées. Elle savait que cette petite crise d'autorité était à la limite du ridicule. Mais elle n'allait pas lâcher maintenant, ce serait perdre la face. D'un autre côté, ses rapports avec Jethro venaient juste de s'apaiser, voulait-elle vraiment revenir à l'étape précédente ?
- Bien, je suppose que tout sera dans vos rapports détaillés, demain. Très détaillés. Sur mon bureau avant midi.
