A St Pétersbourg,

25 janvier 1915

Frère,

Boucherie, massacre. Je tranche parmi des corps. Je charcute des têtes, je foudroie des poitrines d'hommes. Nous sommes sur le front. Je pouvais dire que je m'amusais au début. Maintenant, les coups de feu, de mitrailleuses, sont trop agaçants, trop assourdissants. Nous avançons lentement dans nos manteaux épais. Je pense de moins en moins à me raser. Lorsque je touche mon menton, il est coupant comme une dague. J'empeste l'alcool et le sang. Je ne me suis pas lavé depuis quatre jours. Le froid mord nos mollets. Je garde espoir d'atteindre ce foutu empereur Guillaume qui rend soûl tout le continent. On apprend des agitations en politique. Frangin, je peux sentir une odeur de hargne dans le pays. Fais attention à toi, gros grognon. Je vais me bourrer un petit coup, le temps d'oublier ce pour quoi je me bats, ce pour quoi je peux crever sans regrets. Crever.

Gortok la sauterelle

Lettre de Gortok Djiorawski acceptée par le bureau des postes, front germano-russe. Longue vie au tsar.