Petite note chronologique pour éviter la confusion : ce moment se déroule après la mort de Dan et la "mort" des orphelins de la Pluie, mais avant que Minato ne devienne l'élève de Jiraiya.


Jikan no Hikage – Jiraiya

Devenir père

Jour 30

Trois jours de repos ont été accordés aux sujets, à l'insistance d'Hideki. Je vais utiliser ce temps pour tenter d'intégrer un agent stimulant dans la formule de la drogue.

Premier test : les souris ayant reçu la nouvelle formule – dans des proportions adaptées à leur métabolisme – ont passé plusieurs heures à courir frénétiquement dans leur cage, jusqu'à tomber d'épuisement. Cause du décès : crise cardiaque.

Hideki désapprouve fortement cette idée et n'hésite plus à le faire savoir. J'ai encore besoin de son expertise du fuuinjutsu, car sans lui les sondes crâniennes ne seraient que des morceaux de métal électrifiés, mais il va finir par semer la discorde parmi mes hommes s'il continue à me défier ouvertement.

Il a besoin de ses mains pour pratiquer le fuuinjutsu, mais pas de ses pieds… Peut-être que quelques orteils en moins le feraient changer d'attitude. Mais non, le travail de quelqu'un forcé par la douleur et empli de ressentiment perdra forcément en qualité. Dommage.

Je réserve tout de même l'option pour un dernier recours.

Jour 31

Second test sur des souris : la période de frénésie est plus courte et laisse les souris dans un état de fatigue presque comateux. Le stimulant n'a pas été fatal, cette fois-ci, mais sera inutile si l'on doit attendre longuement entre chaque vision pour qu'ils reprennent connaissance.

Je commence à soupçonner Hideki de s'être attaché aux sujets. Grâce aux caméras de surveillance, j'ai pu l'observer tandis qu'il effectuait ses vérifications routinières sur l'équipement branché aux sujets. La qualité de l'image n'était pas suffisante pour observer les détails de près, mais j'ai eu l'impression de le voir caresser brièvement les cheveux du sujet B lorsqu'il a inspecté la zone de greffe. Peu de temps après, il a posé une main sur la nuque du sujet A.

D'un autre côté, il aurait aussi bien pu retirer une saleté des cheveux du sujet B, et tester la raideur du cou du sujet A afin de s'assurer que les sondes n'apportaient pas un trop grand stress à son corps.

Mais j'aurais pu jurer qu'il s'agissait de gestes de réconfort. Cela pourrait expliquer sa réticence à pousser les sujets plus loin grâce au stimulant que je suis en train de développer ?

Je ne sais pas quoi en penser.

Jour 32

Le stimulant n'est pas encore au point. Hideki maintient que les sujets ont simplement besoin de plus de repos entre chaque vision, mais je ne suis toujours pas convaincue.

Tout à l'heure, il m'a défiée en me proposant un pari : demain, nous ordonnerons aux sujets de nous montrer une nouvelle vision. Si elle est plus longue que la dernière, alors je laisserai de côté l'idée d'un stimulant. Si elle est plus courte, alors il arrêtera de se plaindre.

J'ai accepté sans hésiter.

Ce qu'Hideki ignore, c'est que je ne prends jamais de pari sans avoir la certitude de gagner. C'est pourquoi les perfusions que les sujets recevront demain contiendront la drogue habituelle et un léger sédatif. Ça, plus un ordre facile à réinterpréter, devrait rendre l'expérience de demain complètement caduque et m'assurer la victoire.

Ça m'embête de gaspiller une vision ainsi, mais je ne perds jamais. Et si en plus ça me permet de rabattre le caquet d'Hideki, la victoire n'en sera que plus douce.


- « Montrez-nous l'origine, le moment qui a fait d'Alea, le Réceptacle, une légende. Lorsqu'elle a changé le cours du temps. »

- « Shiori, ce n'est pas un peu vague ? »

- « Jikan no Hikage. »


Jiraiya ne s'était jamais imaginé comme un père.

Avoir des enfants, c'était pour les autres : les civils qui vivaient protégés de la noirceur des combats, les ninjas qui remplissaient leur devoir envers leur clan pour produire et entraîner une nouvelle génération, et enfin les rares chanceux qui trouvaient ensemble quelque chose de suffisamment spécial pour résister à la violence et au temps. Comme Tsunade et Dan, par exemple.

Ce genre de choses se terminait trop souvent en tragédie.

C'était en partie pour ça que les histoires de Jiraiya se finissaient toujours bien. Le héros ne devait jamais subir la peine de voir la femme de ses rêves offrir ses affections à un autre. Il n'avait pas à la voir souffrir d'un cœur brisé, sans jamais pouvoir alléger son fardeau. Son meilleur ami ne devenait pas un traître, ses élèves survivaient.

C'était sans doute une des raisons principales du succès de ses livres – outre le fait que son niveau d'écriture était, en toute modestie, digne d'un grand maître – auprès des ninjas du monde entier. Jiraiya écrivait des histoires légères, autant en terme de scénario que de vêtements portés par les protagonistes. Les retournements de situation étaient crédibles, les romances étaient palpitantes mais ne se terminaient pas en tragédies.

Les amis et les amants vivaient, et c'était quelque chose qui n'arrivait que trop rarement dans la sombre réalité du monde des ninjas.

Jiraiya lui-même avait son lot de tragédies. Il n'avait jamais prévu de devenir père, n'ayant aucun désir d'en ajouter une autre à la liste. Pourquoi créer une nouvelle personne, pour ensuite la perdre ?

Cependant, le destin en décida autrement.

Ce jour-là, il revenait de mission et avait décidé de prendre un peu de repos dans l'unique auberge d'un petit village isolé du pays du Feu, avant de continuer son trajet vers Konoha. A peine était-il entré que la gérante de l'établissement, une vieille dame au dos courbé par l'âge, lui avait planté une minuscule fillette entre les bras en lui ordonnant d'une voix autoritaire de surveiller sa petite-fille pendant qu'elle mettait de l'ordre. Étant le seul client, au moins pour l'instant, Jiraiya était coincé.

Désemparé, il tenta d'empêcher l'humaine miniature de trop tirer sur ses cheveux, tout en tâchant de ne pas se demander si Konan avait été aussi vive quand elle était petite. Le décès de ses trois élèves du pays de la Pluie était une blessure bien trop fraîche. Au moins, la fillette avait des cheveux roux et ne ressemblait pas du tout à sa défunte élève.

Pendant que la fillette tentait par tous les moyens de l'escalader comme une montagne, Jiraiya écouta la grand-mère lui raconter l'histoire tragique de sa fille et de son gendre, morts tous les deux le jour de la naissance de leur fille dans un accident domestique.

- « Il ne restait rien de leur maison, juste des ruines fumantes » radota la vielle dame tout en essuyant vigoureusement une table, comme si la moindre saleté était une offense personnelle. « Et ce petit bébé, miraculeusement intact, avec son cordon encore accroché au ventre. Certains pensaient que c'était un démon, mais ce ne sont que de vieilles superstitions… C'était un miracle, je vous dis, un miracle ! Miya est une enfant tout à fait normale, et très chanceuse d'être en vie. Mais s'il n'y avait pas autant besoin de lui courir après, aaaah, ça je ne m'en plaindrais pas. »

Laissant la gérante soliloquer sur les difficultés d'élever une enfant à son âge, Jiraiya posa sur la fillette rousse un regard scrutateur. Il plaça une main sur sa tête et se concentra sur l'émission de son chakra, mais ne ressentit que la présence faible d'un système en formation. Rien qui ne sorte de l'ordinaire chez cette enfant.

La voix aigrelette de la grand-mère brisa sa concentration.

- « Merci pour votre aide, Shinobi-san, je vais aller faire quelques courses pendant que vous surveillez Miya. »

La vieille dame s'éclipsa aussitôt, avec une rapidité étonnante pour quelqu'un qui se plaignait d'être épuisée par sa petite-fille. Jiraiya eut à peine le temps d'ouvrir la bouche pour protester, qu'elle avait déjà disparu. Elle devait vraiment avoir besoin d'une pause, mais qu'est-ce que je fais maintenant ?

Résigné, il poussa un soupir et tenta de faire sauter la fillette sur ses genoux. Elle poussa des éclats de rire enfantins, et Jiraiya ne put s'empêcher de sourire en retour. Après tant de chagrin, partager la joie simple de cette enfant menue était comme un baume au cœur. Dix minutes plus tard, Jiraiya babillait librement avec Miya, lui chatouillant parfois les côtés pour déclencher un torrent de rires aigus. La fillette ne savait pas encore former de mots, mais elle l'écoutait parler avec intérêt.

Une explosion retentit, transformant les rires de la fillette en pleurs affolés. Des exclamations de terreur lui parvinrent de l'extérieur, ainsi que le cri très reconnaissable d'un ninja annonçant ses techniques.

Jiraiya se leva précipitamment. La voix ressemblait à s'y méprendre à celle d'Orochimaru. Mais pourquoi s'attaquer à un petit village ?

Dans ses bras, Miya se raidit, puis cessa brusquement de pleurer. Interloqué, Jiraiya baissa les yeux sur la fillette et croisa un regard grave.

- « Je suis Alea » annonça l'enfant, qui quelques instants auparavant ne savait pas du tout parler. « Protégez-moi. »

Jiraiya écarquilla les yeux. La fillette dodelina de la tête et devint toute molle dans ses bras, soudainement endormie. Certains pensaient que c'était un démon, avait dit la grand-mère. Non, serait-ce vraiment… ? Un Réceptacle ?

Une autre explosion retentit, beaucoup plus proche que la précédente, sortant Jiraiya de sa torpeur. Orochimaru était en train de détruire le village à la recherche du Réceptacle et avait probablement déjà interrogé un habitant qui lui aura indiqué où trouver la seule enfant née dans des circonstances étranges. La seule raison pour laquelle il n'était pas encore dans l'auberge était probablement parce qu'il avait développé un gout marqué pour jouer avec ses proies. Les hurlements de terreur qui résonnaient à l'extérieur, ponctués par des rires cruels, étaient une preuve suffisante.

Jiraiya brûlait de défendre le village et par la même occasion de régler ses comptes avec son ancien coéquipier et ami, mais il savait qu'Orochimaru était sournois. Il n'hésiterait pas à trouver un moyen de détourner son attention pour s'enfuir avec le Réceptacle à la première opportunité. Hors de question de le laisser s'emparer d'une telle source de pouvoir.

Serrant les dents, Jiraiya prit sa décision et enveloppa Miya – non, Alea – dans un pan de sa veste. Il déposa rapidement quelques notes explosives de son invention (nettement plus puissantes que des notes normales) dans l'auberge avant de s'enfuir par une fenêtre de derrière et de s'enfoncer dans la forêt. Un sceau, une poussée de chakra, et les notes s'activèrent pour couvrir sa fuite.

Avec un peu chance, peut-être qu'Orochimaru penserait que le Réceptacle avait péri dans l'explosion.

Jiraiya ne s'arrêta de courir que plusieurs heures plus tard, quand la couche de son fardeau commença à produire une odeur désagréable. Les lèvres pincées, il lava la fillette endormie dans un cours d'eau et lui improvisa un lange en déchirant une manche de sa veste.

Durant les deux jours que durèrent son trajet jusqu'à l'une de ses cachettes, une maison cachée dans une vallée reculée du pays du Feu, Jiraiya se vit forcé de sacrifier le reste de sa veste. Alea ne réveilla qu'un peu après leur arrivée, et engloutit une barre de rations ramollie dans le l'eau, avant de se blottir contre lui en suçant son pouce. Jiraiya lui caressa machinalement les cheveux.

Il était bien avancé, maintenant.

Un Réceptacle. Alors ainsi, les vieilles légendes étaient vraies… Mais si les Réceptacles avaient réellement existé, le temps était depuis longtemps révolu ; que faisait cette petite fille, abritant en elle le sang et l'âme d'un démon, à l'époque actuelle ?

Et qu'allait-il faire d'elle ?

Jiraiya grimaça en imaginant la réaction des clans de Konoha, notamment les Uchiwa et les Hyuuga. La balance du pouvoir était fragile, et Alea représentait une inconnue ; le clan neuf qu'elle apporterait à Konoha bouleverserait l'état actuel des choses. Combien de temps avant que quelqu'un ne cherche à profiter de l'esprit malléable de l'enfant pour tenter de s'approprier son potentiel ? Et combien de conspirations allaient naître, combien de tentatives d'enlèvement ?

Jiraiya posa un doigt sur les côtes frêles d'Alea, et elle poussa un couinement amusé, levant vers lui des yeux pâles emplis d'innocence. Ce n'était pas du tout le même regard que lorsqu'elle lui avait – non, lorsque son démon lui avait parlé.

Alea lui fit un sourire malicieux, puis posa sa petite menotte contre la poitrine de Jiraiya, agitant maladroitement les doigts comme pour le chatouiller en retour. Quand il se força à produire un petit rire, le visage du Réceptacle s'illumina. Puis elle poussa un bâillement et se blottit à nouveau contre lui, irradiant la confiance. Quelques minutes plus tard, elle dormait profondément, probablement encore épuisée par la brève possession de son démon.

Non, décida-t-il, le ventre noué. J'aime Konoha, mais je ne peux pas la laisser se faire élever comme une arme ou une mère pondeuse. Cela fait-il de moi un traître ?

Jiraiya souleva précautionneusement Alea et la déposa dans le l'unique lit de la petite maison.

Qu'allait-il faire, à présent ? S'il ne pouvait pas laisser Konoha élever le Réceptacle, et encore moins un autre village où Orochimaru pourrait la débusquer une nouvelle fois, que lui restait-il comme option ?

… Est-ce qu'il pouvait se permettre de laisser un Réceptacle vivre ?

Cette pensée lui retourna l'estomac, mais Jiraiya était un homme pragmatique. Entre les Kekkei Genkai existants et les jinchuurikis, il y avait déjà largement assez de raisons pour que les ninjas de toutes les nations s'entre-tuent dans la quête éternelle du pouvoir. Ajouter un Réceptacle à l'équation serait comme lancer une étincelle dans une pièce couverte de notes explosives.

Et puis, quel genre de démon abritait Alea ? Et s'il devenait incontrôlable, une fois libéré ? Imaginant un clan de maniaques surpuissants ayant pour seul but de dominer le reste de l'humanité, Jiraiya frissonna.

Le sannin sortit un kunai de son étui, et l'approcha lentement de la gorge de la fillette endormie. Il posa son autre main sur les cheveux d'Alea ; son cœur se serra en voyant le sourire qui se dessina sur sa petite frimousse.

Il ferma les yeux, retint sa respiration. Sa main se mit à trembler.

Quelques secondes passèrent, sans que Jiraiya ne parvienne à achever le geste qui mettrait fin à cette vie à peine entamée. Il était incapable de tuer une enfant.

Avec un soupir, il se pencha et posa un baiser sur le front d'Alea. Puisqu'il ne pouvait pas régler le problème de la manière expéditive, ni le confier à quelqu'un d'autre, alors il ne lui restait plus qu'une seule option : l'élever lui-même.

- « Je vais probablement le regretter » souffla-t-il avec un pâle sourire.

Il sortit de la pièce, écrasé par le poids de cette nouvelle responsabilité. Lui qui n'avait pas pu protéger Yahiko, Konan et Nagato… Voilà qu'une nouvelle enfant, encore plus jeune et innocente que ses élèves ne l'avaient été, était placée entre ses mains.

Mais en y réfléchissant, peut-être qu'il pourrait offrir à Alea l'enfance dont les orphelin de la Pluie avaient été privés. Loin des villages cachés et de leurs politiques, au moins jusqu'à ce qu'elle atteigne l'âge adulte.

Et après…

Un jour, il amènerait Alea à Konoha, avant que son démon ne prenne le dessus. Il ferait face aux conséquences de son choix.

Il avait encore quelques années pour y songer, là il devait s'organiser. Peut-être qu'avec le multi clonage, il pourrait laisser quelques clones avec Alea pendant qu'il retournerait à Konoha, puis revenir et les dissiper entre chaque mission pour récupérer leurs souvenirs. Passer quelques jours avec elle en personne à chaque fois qu'il avait du temps libre.

Mais si les clones se dissipaient alors qu'il était loin, Alea resterait toute seule jusqu'à ce qu'il puisse la rejoindre… Et comment allait-il se débrouiller pour élever une enfant haute comme trois pommes ?

Mordant son pouce, il invoqua Shima et Fukasaku. Qui de mieux que la Mère de la Voie du Crapaud et son époux pour lui fournir des conseils ?

- « Voici ma… Ma fille, Alea » murmura-t-il en leur désignant le lit où la petite dormait profondément. « Je vais avoir besoin de votre aide. »

Les crapauds écarquillèrent les yeux et…


- « Ils ont perdu connaissance, Hideki, et la vision n'était pas plus longue que la dernière fois. »

- « Je ne comprends pas, ils avaient l'air d'aller mieux. Qu'est-ce qui s'est passé ? »

- « Peu importe, j'ai gagné le pari. En attendant que le stimulant soit prêt, nous allons continuer à leur demander des visions chronologiques. Des visions courtes sont toujours mieux que pas de vision du tout. »