Elisabeth n'avait ressenti que le froid. Le froid de l'eau pénétrant ses vêtements tandis que son corps s'abîmait dans les profondeurs. Une fraction d'instant avant que l'Empress ne soit broyée par la mer, une lame de fond avait arraché la jeune femme au pont de la jonque et l'avait emportée sous les eaux, choquée mais momentanément sauve.

Elle n'eut pas le loisir de comprendre ou d'éprouver quoi que ce soit : avec une indicible sensation d'horreur, elle sentit que quelque chose d'invisible dans l'eau noire l'empoignait par les cheveux et l'entraînait vers les grands fonds.

Suffoquant par manque d'air, écrasée par la pression, la jeune femme se débattait en vain, sentant approcher l'instant où elle ne pourrait plus retenir son souffle et se noierait en aspirant l'eau noire et glacée. Des points rouges dansaient devant ses yeux, un étau implacable écrasait ses tempes et sa poitrine, et à l'instant où elle renonçait, où elle ouvrait la bouche, abandonnant le combat, sa tête creva la surface de l'eau.

Elle s'écorcha contre la roche mais n'y prit pas garde, hoquetant et toussant pour reprendre son souffle. L'obscurité était totale, elle cherchait un appui, quelque chose à quoi s'accrocher. Au lieu de cela, elle sentit à nouveau quelque chose agripper ses longs cheveux et la tirer sans ménagement.

Ce fut bref : sa peau frotta rudement à nouveau contre le roc, puis elle glissa et la mer se referma une seconde fois sur elle.

Mais cette fois, elle trouva un sol ferme sous ses pieds et put se redresser pour reprendre souffle. Oui, elle avait pied ! L'eau ne lui montait pas tout à fait à la poitrine et elle trouva une surface rugueuse et solide sous sa main.

Sa première pensée fut qu'elle n'était pas morte puisqu'elle avait toujours besoin de respirer.

Et tandis qu'elle emplissait d'air ses poumons malmenés, que sa respiration commençait à s'apaiser, ses yeux s'accoutumèrent progressivement. Elle constata que malgré les ténèbres opaques dans lesquels elle se trouvait, elle parvenait à voir ce qui l'entourait. C'était impossible, c'était une insulte à la raison et, néanmoins, c'était ainsi.

Elle constata donc que ça bougeait, là, autour d'elle. Sa vision accommodant de mieux en mieux, elle vit que ce qu'elle avait pris d'abord pour des masses inertes bougeait faiblement. Des hommes ? A priori, oui. Pourtant il y avait quelque chose d'étrange qu'elle ne distinguait pas encore très bien.

Sa respiration s'apaisant tout à fait elle entendit alors les plaintes et les gémissements ténus qui montaient de-ci, de là. Parfois même un court sanglot, vite étouffé, échappait à l'un de ses voisins. Elisabeth, intriguée, voulut s'approcher pour mieux voir. Ses cheveux, encore une fois, la retinrent. Elle se retourna, surprise : la pointe de ses mèches blondes adhérait au rocher comme si on les y avait fixés avec des clous et un marteau.

Elle tira, essaya de les dégager, en vain.

Qu'est-ce que cela signifiait ?

- Bienvenue dans le puits de l'amertume, Elisabeth, susurra au même instant une voix qui évoquait un miel empoisonné.

La jeune femme tourna la tête.

Elle reconnut Tia Dalma, ou plutôt Calypso, pareille à ce qu'elle était autrefois, debout au bord de l'espèce de cuvette rocheuse dans laquelle elle se tenait.

L'apparition de la nymphe déclencha autour d'Elisabeth un concert pitoyable d'appels à la clémence. Des voix brisées, suppliantes, s'élevèrent. Dont une que la jeune femme crut bien reconnaître :

- Calypso… Je t'ai aimée jusqu'à la haine mais je t'ai aimée. Durant des décennies entières, j'ai supporté ta malédiction. Comment peux-tu ?.. N'éprouves-tu aucune compassion ?

Plissant les yeux pour mieux percer la pénombre, Elisabeth, le cœur battant la chamade, chercha à localiser celui qui venait de parler.

- Oh mon Dieu…. murmura-t-elle, le sang quittant son visage.

Davy Jones était à la fois semblable et différent de ce qu'il avait été. L'eau était plus profonde à l'endroit où il se trouvait, car elle lui montait aux épaules. Son manteau, pour ce qu'on en voyait, avait fini de se recouvrir entièrement de coquillages en tous genres. Et les tentacules qui couvraient son visage paraissaient s'être multipliés. Mais seuls ceux qui figuraient une barbe autrefois fournie et une moustache à l'avenant conservaient leur mobilité. Les autres se rivaient au rocher, plus fermement que les crampons pourtant robustes d'une étoile de mer, lui laissant à peine le loisir de bouger la tête de quelques centimètres de chaque côté.

- Comment as-tu pu me trahir ? répliqua Calypso d'une voix aux inflexions métalliques. L'amour de Calypso n'est pas celui d'une mortelle, je ne te devais rien. Toi, tu me devais tout !

Elisabeth pouvait à présent détailler tout son environnement et un sanglot vite réprimé monta dans sa gorge devant un spectacle si pitoyable. Elle connaissait presque tous les prisonniers. Elle fut un moment avant de reconnaître Cutler Beckett, autrefois si soigné, et son âme damnée Mercer. Leur peau était blanchâtre et diaphane à force de demeurer dans l'obscurité et leurs mains, lorsqu'elles émergeaient de l'eau, ressemblaient à présent à des nageoires couvertes de fines écailles presque translucides. Leurs traits étaient avachis, affichant une sorte d'hébétude plus encore que du désespoir. Mais ce qui était particulièrement frappant, c'était l'incroyable longueur de leurs cheveux. Cheveux qui eux aussi tapissaient le roc derrière eux, pareils à des algues, adhérant à la paroi avec une force irrésistible et finissant par se mêler les uns aux autres.

Là encore se trouvaient tous les pirates disparus, tous dans la même situation, plus ou moins vigoureux ou capables de révoltes, suivant le temps qu'ils avaient déjà passé dans cette effroyable prison.

Le regard de la jeune femme s'arrêta ensuite sur un prisonnier qu'elle eut beaucoup de mal à reconnaître, car lui aussi portait à présent de longs cheveux noirs, ce qui changeait totalement sa physionomie. Elle se pinça discrètement pour dissiper toute possibilité d'illusion. Pourtant, ces yeux bridés et ces longues moustaches fines à la chinoise…..

L'homme leva les yeux vers elle et elle éprouva un choc en le reconnaissant cette fois sans l'ombre d'un doute.

- Elisabeth Swann, murmura-t-il.

Il fit vers elle un geste las. Ses ongles démesurément longs et autrefois pareils à des serres d'oiseau de proie étaient à présent recouverts de corail.

- Dire que je vous prenais pour…. pour elle, dit-il encore, d'une voix basse et lourde d'amertume, en désignant la déesse qui de son côté le considérait d'un air narquois.

- Sao Feng ! souffla Elisabeth, horrifiée.

Avec un sourire de gorgone qui laissait entrevoir des dents pointues, Calypso se tourna à nouveau vers Elisabeth.

- Je te laisse en bonne compagnie, ma belle, fit-elle d'une voix onctueuse. Bientôt, les derniers des frères vont rejoindront et vous serez au complet.

Elle s'éloigna, ignorant les cris de désespoirs et les suppliques frénétiques qui s'élevaient derrière elle.

Elle pensait à Jack Sparrow. L'épargnerait-elle ? Elle n'en avait pas eu l'intention jusqu'à présent, mais… On verra, décida-t-elle. On verra. S'il est toujours aussi plaisant, si son imagination est toujours aussi fertile, s'il sait me divertir, peut-être.

Dans le puits, Elisabeth s'efforçait de lutter contre la panique qui l'envahissait. Elle chercha une arme à sa ceinture et n'en trouva plus trace. Elle empoigna ses cheveux à pleines mains et tira dessus de toutes ses forces, en vain.

Son cœur affolé cognait dans sa gorge et le sang battait à ses tempes lorsqu'elle renonça et s'adossa au rocher, les yeux fermés, l'esprit en déroute.

Ce n'était pas possible… pas possible ! Elle ne pouvait finir ainsi !

oOo

Le son de l'orgue n'avait pas décru depuis des heures. C'était comme les cris déchirants d'un être torturé à mort (Will n'avait jamais appris à jouer, il se contentait de taper sur les touches selon les sons qu'elles rendaient).

L'équipage devenait nerveux. Les mains des marins laissaient tomber ce qu'elles tenaient. Il y avait des bousculades, de brèves altercations. A la longue, cette « musique » infernale vous rendait agressif. Avant de vous rendre fou, sans aucun doute.

James Norrington décida qu'il était de son devoir d'intervenir.

Il ignorait ce qui s'était passé. Il pensait que Will s'était disputé avec son père, car l'expression lugubre du Bottier ne lui avait pas échappée. Bill paraissait le seul à ne pas avoir les nerfs en pelote. En fait, il était complètement amorphe et levait parfois les yeux vers le ciel, ou au contraire les baissait vers la mer, en marmonnant des paroles incompréhensibles entre ses dents.

Norrington se dirigea donc vers la cabine du capitaine et frappa poliment à la porte. Il ne reçut aucune réponse.

Après avoir insisté deux fois encore et hésité un moment, James se décida à entrer. Will lui tournait le dos. Il était assis devant l'orgue et ses mains s'abattaient sur les touches comme si l'instrument l'avait personnellement et gravement offensé.

- Capitaine ? appela Norrington.

Will ne broncha pas. Sans doute n'avait-il pas entendu.

L'ancien amiral traversa la cabine à pas souples et s'arrêta à quelques pas derrière le jeune homme.

- Capitaine Turner ! insista-t-il avec une note d'autorité, dont il ne parvenait pas à se défaire, dans la voix. Monsieur ?

Will abattit ses deux mains, doigts serrés, sur le clavier, avec une violence qui ébranla tout l'instrument et rendit un son épouvantable. Puis il se retourna d'un bloc vers son visiteur… et Norrington, qui était cependant un homme brave et un soldat aguerri eut un involontaire mouvement de recul.

Il changea de visage tandis que ses yeux s'écarquillaient brutalement. Norrington connaissait William Turner depuis qu'il était enfant et il se demanda, en conscience, si c'était bien le garçon qu'il connaissait qui se tenait là ou si, par quelque fantasmagorie inexplicable, il avait été remplacé par un autre.

Will était méconnaissable. Son visage était livide. Par contraste, ses cheveux bruns paraissaient presque noirs. Le jeune homme avait une expression torturée qui le vieillissait de quinze ans, ses traits étaient durs, amers, violents, et ses lèvres avaient pris un pli qu'elles n'avaient jamais eu, quelque chose d'inexorable et, en même temps, une sorte de volonté farouche. Mais le pire, c'était les yeux.

Des yeux de démon.

Ou de dément ?

Ils luisaient d'un éclat presque insoutenable sous le foulard vert étroitement serré sur le front, jetant des éclairs meurtriers, traduisant un tel abîme de douleur que Norrington, qui cependant en avait vu d'autres et n'était pas spécialement sensible, crut ressentir une douleur physique sous le choc de ce regard halluciné.

Il n'eut pas besoin de parler, et ce fut heureux car il avait momentanément perdu ses moyens. Il n'eut pas à ouvrir la bouche tout de suite car Will lui jeta au visage, d'une voix âpre, sifflante, une voix qui n'était plus la sienne :

- Elisabeth est perdue ! Pire que morte ! Calypso l'a enfermée dans le puits aux âmes avec les autres, pour toujours ! Nous aurions pu empêcher cela. Jack et les autres avaient seulement besoin d'un peu de temps ! Mais « il » a fait en sorte que ce soit désormais impossible ! Est-ce que vous entendez ? acheva le jeune homme dans un hurlement.

Norrington ne put répondre. Il n'était pas préparé à cela. Il pensait Elisabeth en sécurité à la Baie des Naufragés et espérait, lui aussi, qu'une solution se présenterait pour lui permettre de rentrer chez elle et mener une vie paisible, plus ou moins conforme à ce qu'à une époque il avait espéré lui offrir. Du reste, il connaissait l'existence du puits aux âmes et n'y songeait jamais sans un frisson désagréable. Il lui fallut accuser le coup.

- Je ne veux plus « le » voir ! jeta Will, sans crier, d'une voix très dure. Qu'il quitte le navire. Qu'il aille au diable. Ou à Calypso… c'est pareil !

- Monsieur… commença Norrington, l'esprit en déroute, cherchant à rassembler ses idées. Vous… Je… Oui, d'accord, capitula t-il lorsque le regard de feu parut vouloir le foudroyer. Mais… s'il vous plaît… arrêtez de…

Vaguement confus de paraître dire à son supérieur ce qu'il devait faire, James ne put terminer sa phrase et désigna seulement l'orgue d'un mouvement du menton.

- Les hommes sont à bout, murmura t-il en baissant les yeux malgré lui.

- Je suis le seul maître à bord ! rugit Will. Je ferai ce qu'il me plaira !

Norrington releva les yeux et les plongea dans le regard flamboyant :

- Vous ne ramènerez pas Elisabeth de cette manière, dit-il sèchement. Vous êtes le maître à bord, c'est vrai, mais cela inclut aussi des responsabilités.

Durant un instant, il crut que Will allait lui sauter à la gorge. Lorsqu'il le vit ouvrir la bouche, il prit les devants :

- Eh bien, allez-y ! dit-il d'une voix rude. Passez votre rage sur moi, sur votre père, sur l'équipage. Devenez un nouveau Davy Jones, qu'est-ce que vous attendez ? Cela aidera beaucoup votre épouse, j'en suis certain !

- On ne peut plus rien pour elle. Il est trop tard !

La voix de Will semblait lui arracher la gorge au passage. Pourtant, cette fois James tint bon et ne détourna pas les yeux : derrière la rage et la colère, il venait de déceler au fond des yeux sombres un chagrin sans borne, une douleur si grande qu'elle devait s'exprimer d'une manière ou d'une autre sous peine de consumer sur place celui qu'elle harcelait.

Et parce qu'il partageait en bonne partie ce chagrin, parce qu'il se souvenait des deux enfants qu'avaient été Will et Elisabeth, parce qu'au fond il ne pouvait nier éprouver une certaine affection et une certaine compassion pour Will Turner, Norrington oublia d'un coup d'un seul tous les usages, toute sa rigueur militaire, en fait il oublia soudain bien des choses. Il se rapprocha de cet homme dont l'expression l'avait presque fait reculer un instant plus tôt et lui posa une main amicale sur l'épaule, sentant sous ses doigts les muscles contractés.

- Ne perdez pas courage, murmura t-il. Je suis certain qu'il y a encore de l'espoir. Nous trouverons un moyen. Elisabeth est un ange. Cette démone ne peut avoir prise sur elle.

Puis il se redressa, confus de s'être laissé aller un instant, salua rapidement et quitta la cabine raide comme un piquet. Derrière lui, l'orgue reprit sa plainte… mais en sourdine.

Dès qu'il eut quitté la cabine, Norrington se mit en quête de Bill le Bottier, qu'il trouva occupé à rouler machinalement un cordage, les yeux dans le vide. James Norrington avait à son tour besoin de se défouler et d'extérioriser ses sentiments après la nouvelle qu'il venait d'apprendre et la scène qu'il venait de vivre. Il accosta plutôt rudement le vieux marin :

- Qu'est-ce que vous avez fait, Turner ? demanda t-il abruptement.

Bill leva sur lui un regard vague. James sentit la moutarde lui monter au nez : il l'empoigna sans ménagement par le col de sa vareuse (cela semblait devenir une habitude, songea Bill) et le secoua :

- Qu'est-ce que vous avez manigancé, espèce de vieil idiot ?! Qu'est-ce que vous avez fait à votre propre fils ? Qu'est-ce que vous avez fait à sa femme ? Répondez-moi, ou je le prends au mot et je vous passe par-dessus bord !

De son vivant, Norrington n'aurait jamais envisagé de dire une chose pareille, ni d'user de menaces. Mais il était mort, il n'avait plus d'exemple à donner, sa rigidité britannique n'avait plus lieu d'être et il se sentait ce soir l'âme d'un pirate ! L'ambiance, sans doute.

- C'est ce qu'il a dit ? demanda Bill d'une voix douce tandis que son regard vacillait.

- Pas tout à fait. Il veut que vous quittiez le navire. Il n'a pas précisé comment.

- Ah ! murmura le Bottier. Je savais qu'il réagirait comme ça. Eh bien, je vais…

- Vous allez me dire ce qui s'est passé ! Voilà ce que vous allez faire ! Et tâchez de ne rien oublier !

Bill s'exécuta docilement. Cela le soulagea un peu de se confier à quelqu'un. Il était très malheureux, lui aussi. Il connaissait à peine sa belle-fille mais était touché par sa jeunesse, sa beauté et son appétit de vivre. Et Will l'aimait tellement ! Mais à choisir entre elle et lui, voilà, il avait choisi son fils.

- Nous voilà dans une belle situation ! grogna Norrington lorsque Bill eut terminé son récit.

Il ne jugea pas utile de préciser que si lui-même s'était trouvé dans le cas, il aurait fait le choix exactement inverse. Cela ne regardait personne.

Il réfléchit un instant, mais sa logique lui disait qu'il n'y avait rien qu'un pauvre humain, mort par-dessus le marché, puisse faire dans cette situation. Etrangement, il pensa soudain à Jack Sparrow. Marchander. Négocier. Voilà la seule chose qui pouvait encore donner un résultat.

- Comment entre-t-on en contact avec Calypso ? demanda t-il.

Bill parut légèrement effrayé.

- Pourquoi ? demanda t-il. Qu'est-ce que vous espérez ? Jamais elle n'acceptera de libérer cette jeune femme. Elle…

- Ca suffit, Turner ! Répondez à ma question et pour l'amour du ciel, ne vous mêlez plus de rien.

- Pour entrer en contact avec Calypso ? Calypso est la mer. Elle entend ce que l'on dit quand on parle à la mer. Même si elle ne répond pas souvent.

- Très bien, dit Norrington. Maintenant écoutez-moi bien : ne parlez pas de cette conversation. A personne. Et surtout, ne faites rien, ne tentez rien. Vous en avez suffisamment fait !

Il fit un mouvement pour s'éloigner et se ravisa :

- Encore une chose, dit-il. Je vous interdis de bouger du navire. Evitez seulement qu' « il » vous voit dans l'immédiat. Je le prends sur moi. Son fardeau est suffisamment lourd comme ça. Si vous partez, il le regrettera quand il sera calmé.

- Jamais il ne me pardonnera, murmura Bill en hochant tristement la tête. Il ne sera jamais plus le même. S'il me voit à bord, il entrera en fureur. Et si vous vous interposez, j'ai… j'ai peur de ce qu'il pourrait faire… dans cet état.

- Ca me regarde, se borna à répondre James. Faites ce que je dis. Nous en reparlerons plus tard.

Ce en quoi, d'ailleurs, James Norrington se trompait. Il n'aurait plus jamais l'occasion de parler à nouveau à Bill le Bottier. Mais à ce moment là, ils l'ignoraient encore l'un comme l'autre.

oOo

James se retira à la proue du Hollandais Volant, déserte à cette heure, et se força à respirer lentement en rejetant résolument toutes ses émotions loin de son esprit. Il avait besoin de toute sa lucidité et ne pouvait se permettre de se laisser égarer par ses sentiments.

Négocier, oui. Il était vain d'espérer arracher sa proie à Calypso d'une autre manière.

James pensa à nouveau à Jack Sparrow. Bien que cela lui arrache les entrailles de l'admettre, il était forcé de reconnaître que ce maudit forban était le meilleur de tous en matière de négociation. De plus, il avait déjà commencé à intriguer avec succès auprès de Calypso.

Le seul ennui, mais il était de taille, c'était qu'on ne pouvait en aucun cas faire confiance à Jack Sparrow !

Toutefois, qui ne risque rien n'a rien, n'est-ce pas ? James soupira. Demander l'aide de ce pirate révoltait son orgueil et le hérissait jusqu'aux orteils. Il songea à Elisabeth. Allons, ce ne serait pas un grand sacrifice à consentir si cela pouvait la sauver de son sort.

Sparrow était à la Baie des Naufragés, pensa encore Norrington. Il n'avait encore jamais essayé de se « transporter ailleurs » comme il avait souvent vu les autres le faire. Cela lui paraissait incompatible avec la dignité d'un gentilhomme. Mais nécessité ne fait-elle pas loi ? Il ignorait comment s'y prendre mais ne s'avoua pas battu pour autant.

- La rigueur doit pouvoir résoudre ce problème, songea t-il.

Il se concentra sur ce qu'il désirait faire et fut presque surpris de la facilité avec laquelle il y parvint.

Le bruit d'une altercation parvint à ses oreilles alors qu'il ouvrait de grands yeux sur le décor qui l'entourait.

- Prendre la mer maintenant, mais c'est de la folie ! hurlait le capitaine Teague.

- Le Black Pearl est immobilisé et j'ai besoin d'un navire ! répliqua la voix de Jack, manifestement excédée.

- Eh bien ! Va te faire noyer si tu veux, mais pas avec MON bâtiment !

- Hum ! Hum ! toussota James. Bonsoir, messieurs Sparrow.

Les deux hommes tournèrent la tête vers lui, du même mouvement, avec la même expression d'impatience et le même regard qui foudroyait l'intrus, incroyablement semblables avec leurs longs cheveux tressés et leur accoutrement bigarré.

- Commodore ! fit Jack, surpris. Vous voir en un tel lieu est pour le moins déroutant !

- Pour le moins, répliqua James. Et je vous serais obligé d'oublier le « commodore ».

Il marqua une légère pause et ajouta :

- Pourrais-je vous parler un moment, Sparrow ? C'est à propos de Calypso et… ce serait assez urgent.

Jack hésita un instant mais, outre sa curiosité, son instinct lui soufflait d'aller de l'avant. Un moment plus tard, Norrington l'ayant mis au courant des événements et de son plan, Jack le regardait avec amusement, le coin de la bouche relevé en un petit rictus moqueur.

- Et c'est à moi que vous avez pensé ? fit-il, ironique. Très touchant de votre part !

- Vous êtes le seul à pouvoir faire entendre raison à cette diablesse, marmonna James, refoulant de son mieux son impatience et son irritation.

- Très honoré de votre confiance, persifla Jack.

Ses deux index s'agitèrent en l'air :

- Mais vous oubliez le principal : la monnaie d'échange. Que comptez-vous proposer à Calypso en échange de cette jeune femme insensée qui a le don de toujours se fourrer dans des situations impossibles, hum ? Et pourquoi, ajouta-t-il dans un soupir, est-ce toujours à ce bon vieux Jack que tout le monde vient toujours demander de l'aide pour la sauver ?

- J'espérais que vous auriez une solution, avoua James, dépité, en ignorant la seconde question.

- Vous m'en voyez flatté, reconnut le pirate en se rengorgeant et en bombant instinctivement le torse.

Il réfléchit un instant et poursuivit :

- Normalement, j'ai rendez-vous avec elle la nuit prochaine, reprit-il.

- La nuit prochaine ! répéta James, horrifié. Mais pensez à Elisabeth !

- Mon cher Monsieur Norrington, il y a bien assez de monde pour penser à Elisabeth… et j'ai pu constater que penser à elle attire toujours bien des ennuis au pauvre bougre qui s'y risque. Oui, bien des ennuis, ajouta-t-il à mi-voix en grinçant des dents.

Il refoula de son esprit l'odeur pestilentielle d'une haleine empoisonnée par la mort et la chair décomposée, l'horreur de cet instant heureusement fugitif où son corps avait été broyé par des dents aussi épaisses que des vergues. Et si sa carcasse de chair et d'os lui avait été rendue ensuite, pour l'en rendre mieux tributaire et toujours dépendant des contraintes de la chair, la mémoire de ce moment demeurait gravé dedans ainsi que dans sa mémoire et le resterait assurément jusqu'à sa prochaine mort, voire au-delà.

Jack repoussa hâtivement ces terribles souvenirs et réfléchit rapidement. Tout le monde au fond voulait la même chose : amadouer Calypso de manière à pouvoir à nouveau naviguer en paix.

Quant à lui faire consentir à relâcher une captive de choix comme la reine du tribunal de la confrérie, ça c'était une autre paire de manches.

- Qu'est-ce que vous avez à lui proposer ? demanda t-il à Norrington.

James baissa la tête, désarroi et désespoir se mêlant dans ses yeux verts.

- Je n'ai pas la moindre idée de ce que je pourrais lui proposer, admit-il. J'espérais que vous auriez une idée.

- Ce bon vieux Jack a toujours des idées, fanfaronna Sparrow, qui n'en avait aucune pour le moment, en se dirigeant vers la porte.

oOo

Elle sortit de l'eau comme si elle naissait du ressac, son corps d'ébène ruisselant et luisant de gouttes salées comme le pelage lustré d'un phoque ou d'une otarie.

Elle leur sourit, de son effrayant sourire qui évoquait toujours une louve affamée en train de se lécher les babines en lorgnant sa prochaine proie, écoutant les préliminaires de Jack d'un air amusé.

Mais dès qu'ils en vinrent aux prisonniers du puits de l'amertume, son visage se figea en une expression polaire. James ignora de son mieux la boule glacée qui venait de naître au fond de son estomac.

- Ce ne sont pas eux qui vous ont emprisonnée jadis, vous le savez bien, plaida-t-il. Ceux qui l'ont fait sont morts depuis des siècles, leurs âmes sont désormais hors d'atteinte. Vous avez coulé les navires de la confrérie, tous ces hommes sont morts à cause de vous… n'êtes-vous pas encore suffisamment vengée ?

- Non ! répliqua sèchement Calypso. Je suis restée emprisonnée durant des siècles. Il en faudra au moins autant pour que je sois vengée !

- Mais….

Cette fois, elle tapa du pied d'un air excédé :

- Ils étaient neuf, ces maudits qui voulaient contrôler l'océan ! Et neuf ils seront à jamais dans le puits aux âmes !

- Oh, fit Jack avec bonhommie, eh bien tu as presque le compte, alors.

- Oui, en fait… ils sont bien neuf, admit la nymphe. Même si tous ne faisaient pas partie de la confrérie. Mais….

Jack se demanda qui étaient ceux-là et conclut aussitôt qu'en fait il s'en moquait éperdument. Peu importe qui ils étaient, leur présence dans le puits lui apportait un argument de choix.

- Tu devrais relâcher Madame Turner et prendre Barbossa à la place, fit-il vivement, une lueur d'espoir et de rancune dans ses yeux noirs.

- Et pourquoi pas plutôt toi, Jack Sparrow ? rétorqua-telle d'un ton de défi, en levant haut le menton mais en lui jetant un regard incendiaire.

Jack ne répondit que par un sourire à faire fondre la banquise.

- Nous deux, toi et moi, moi et toi, nous pouvons trouvons un autre arrangement, ma belle, assura t-il d'une voix caressante.

Elle éclata de rire.

- Tu t'y entends à négocier, Jack, admit-elle, mais tu n'obtiendras pas gain de cause cette fois. Ils resteront neuf dans le puits en contrepartie de ce que j'ai eu à souffrir jadis.

- Mais, fit Jack en levant le doigt, en gardant Madame Turner tu risques de perdre ton passeur d'âmes. Voulons-nous vraiment d'un nouveau Davy Jones, hum ? Les âmes de tous ces pauvres bougres qui meurent en mer doivent-elles recommencer à errer, sans guide pour les conduire de l'autre côté ? En tant que déesse de la mer, tu dois t'assurer que l'ordre règne, non ?

Il en aurait fallu davantage pour convaincre Calypso qui, à son tour, lui dédia un sourire ensorceleur et se rapprocha de lui, sensuellement provocante :

- Crois-tu pouvoir obtenir les faveurs de Calypso sans rien donner en échange ? roucoula-t-elle d'une voix de gorge. N'as-tu pas retenu au moins cela ? Il faut me payer, pour obtenir quelque chose de moi. Quant à ton ami William Turner, je crois t'avoir entendu dire que tu étais prêt à le remplacer, Jack, glissa-t-elle perfidement.

L'espace d'un très bref instant, Jack changea d'expression et sa mine s'allongea passablement. Mais il se reprit aussitôt et contre-attaqua avec un nouveau sourire :

- Oui mais, finalement, je me dis que je ne suis pas fait pour faire chaise de poste.

Il recula de quelques pas, toujours souriant, se creusant la cervelle pour trouver de nouveaux arguments et son regard tomba sur James Norrington qui, silencieux et crispé, suivait leur échange en refoulant tant bien que mal son impatience et son angoisse.

Jack ne prit pas le temps de réfléchir, il obéit à une brusque impulsion et reprit, la main tendue vers son compagnon :

- Et si tu échangeais Elisabeth contre lui, hein ? Tu aurais tes neufs captifs et tout rentrerait dans l'ordre. Qu'est-ce que tu en dis, hein ?

James sursauta et regarda Jack d'un œil rond, peinant à croire ce qu'il venait d'entendre. Calypso elle-même en perdit ses moyens et les regarda tour à tour, éberluée, sans trouver un mot à répondre.

Jack mit instantanément à profit cet avantage :

- Il est noble, c'est un héros, un marin et… et… et à une époque, lui aussi voulait régenter les océans.

- Qu'est-ce qui vous prend, Sparrow ? siffla Norrington, abasourdi.

- Eh bien, répliqua Jack sans se démonter, vous êtes venu me demander mon aide, non ? Vous voulez sauver Elisabeth du puits, non ? Alors ?

Il le fixa de ses yeux sombres, bordés de khôl, dans lesquels semblaient s'allumer une étrange lueur :

- Jusqu'où êtes-vous prêt à aller pour la sauver ? reprit-il. Vous accepteriez de prendre sa place ?

Norrington ouvrit la bouche mais ne put proférer aucun son. Un maelström de pensées et de sentiments contradictoires tourbillonnait en lui.

Il avait peur, il ne songeait pas à le nier. Mais en même temps, l'idée de poursuivre imperturbablement son propre chemin en abandonnant Elisabeth à son sort lui était impossible. Il maudit Jack Sparrow et même Will Turner, et Calypso, et bon nombre encore de gens qu'il connaissait ou avaient connus. Il en voulut même à Elisabeth de s'être laissé piéger.

Il pensa à son enfant privé de père comme de mère.

Puis il pensa à la phrase qu'il avait lui-même dite à Will lorsqu'il lui avait demandé de l'engager : « J'aimerais avoir l'impression d'être utile à quelque chose. Il me semble que je n'ai jamais rien fait de vraiment utile, même si je le croyais ».

Certes, il estimait avoir bien des erreurs à réparer, mais le prix lui paraissait tout de même un peu élevé ! Il se souvenait également des paroles du jeune capitaine du Hollandais Volant : « pour un homme comme vous, de l'autre côté c'est l'oubli et la paix ». Il avait volontairement remis son passage à plus tard, c'était entendu, mais il conservait l'idée de l'effectuer un jour.

Pouvait-on demander à un homme de renoncer sciemment à tout espoir de repos éternel ?

Puis les cheveux d'or d'Elisabeth dansèrent dans sa mémoire. Il revit l'enfant qu'elle avait été, puis la jeune fille idéale de Port-Royal. Il la revoyait sur les remparts le jour où il lui avait demandé sa main et il revoyait l'intensité de son regard le jour où elle avait accepté, en lui demandant d'en sauver un autre en guise de cadeau de mariage.

Oublieuse, menteuse, sans parole et sans doute sans honneur… une pirate.... une lady… fidèle pourtant envers et contre tout à un code de conduite biscornu qu'il n'avait jamais pu cerner et à l'homme qu'elle aimait…. et qui n'était pas lui.

Une sourde révolte monta en James. Il avait déjà sacrifié bien des choses à cette femme, jusques et y compris sa vie ! Devait-il encore lui sacrifier sa mort et son éternité ? Il y a tout de même des limites à l'amour comme à l'abnégation !

Il darda sur Calypso un regard noir et ouvrit la bouche pour le lui signifier.

- J'accepte, dit-il.

Les mots étaient sortis tout seul.

Quelque chose en lui retomba à une vitesse vertigineuse, remplacé par une sourde résignation.

- Libérez-la, insista-t-il. Je prendrai sa place.

Il était trop anéanti pour prendre garde à ce qui se passait autour de lui. Il ne vit pas le regard réellement attristé de Jack Sparrow et ne sut pas que le pirate, à son tour, s'interdisait fermement de montrer la moindre émotion.

Calypso elle-même parut légèrement ébranlée par tant d'abnégation. Mais elle se reprit vite et ce fut un effrayant sourire de succube qui étira ses lèvres noires tandis qu'elle tendait la main vers James Norrington qui, en soldat qu'il était, se tenait droit et fier en refoulant sa peur au plus profond de lui-même.

L'instant d'après, tous deux avaient disparu.

Apparemment impavide, Jack demeura seul, face à la mer baignée de lune. Il regardait les vagues onduler, miroiter et venir se briser sur la grève.

Les êtres sensibles sont broyés par la marche implacable du monde, cela, il avait eu le bonheur de l'apprendre très, très tôt.

Il s'était volontairement endurci et forgé une armure de cynisme et d'égoïsme, il avait appris à opposer au monde ses sourires moqueurs et s'était juré dès son plus jeune âge de ne plus jamais laisser ni rien ni personne le blesser à nouveau.

Pourtant, ses yeux sombres étaient infiniment tristes.

oOo

Après s'être débattue sans résultat durant des heures, après avoir exhorté en vain ses compagnons d'infortune à faire quelque chose, vaincue, épuisée et terrorisée, Elisabeth avait fini par abandonner la lutte.

Les jambes tendues devant elle pour se maintenir en appui, le dos appuyé au rocher contre lequel ses cheveux rampaient comme des serpents en s'y incrustant avec une force irrésistible, de l'eau jusqu'au cou dans sa nouvelle position elle avait fermé les yeux et, le visage levé vers les abysses insondables qui la surplombaient, elle se laissait silencieusement aller à son désespoir.

Elle pensait à son fils. Son cœur de mère se tordait de douleur en songeant qu'elle ne le reverrait plus, en se demandant ce qu'il allait devenir à présent qu'il était livré à lui-même.

Elle entendit un « plouf » retentissant, des éclaboussures lui mouillèrent le visage et elle fit un effort pour soulever ses paupières, déjà lasse de tout, préoccupée désormais de son unique malheur.

Elle vit des cercles concentriques se former à la surface de l'eau puis une tête hirsute, avec de longs cheveux collés par l'onde, émerger en toussant. Le nouveau venu lui tournait le dos, elle ne le reconnut pas.

Presqu'au même instant elle eut l'impression qu'on lui arrachait les cheveux en les arrachant au rocher. Elle fut prise dans un tourbillon, à nouveau elle suffoquait, elle étouffait, elle battit des bras et des jambes en vain, se demandant quel nouveau supplice s'abattait sur elle et pourquoi, puis soudainement elle se sentit projetée hors de l'eau.

Des cailloux pointus lui meurtrirent le ventre, la poitrine, les bras et les jambes. Trempée et à bout de souffle, elle se redressa péniblement sur les coudes et leva la tête.

Elle crut alors que ses yeux lui jouaient des tours.

Debout dans la lumière argentée de la lune, Jack Sparrow se tenait debout devant elle, un peu interdit.

- J.. Jack… coassa-t-elle, incrédule et ravie. Je… je croyais….

- Non, Trésor, je ne suis pas mort, dit-il en souriant, se penchant vers elle et l'aidant à se relever.

Eperdue, assommée par la vitesse à laquelle les événements s'était précipités, Elisabeth dégoulinante d'eau de mer demeura un instant immobile, interdite, cherchant à rassembler ses esprits. Etait-ce une illusion ? Un faux espoir ? Mais non, l'air pur de la nuit emplissait ses poumons, le bruit du ressac battait à ses pieds, la lueur de la lune et des étoiles l'éclairait et l'un de ses amis les plus chers se tenait près d'elle.

Elisabeth poussa une sorte de cri étranglé et sauta au cou de Jack. Elle le serra à l'étrangler et ne s'embarrassa ni de remords ni de pudibonderie pour l'embrasser à pleine bouche.

Le pirate eut un bref mouvement de recul. Le dernier baiser de cette dangereuse sirène lui avait coûté fort cher !

Mais il n'y avait cette fois aucun danger et il répondit donc vaillamment, en se disant, ma foi, que c'était toujours bon à prendre !