Vingt-Cinq Jours d'Humanité

B'en c'est toujours les mêmes qu'on remercie en fait...
avec une mention spéciale pour Vert qui m'a fait coupé le chapitre initial en deux...

Merci aux courageux qui laissent des traces :
Ezilda, Siri, Alana, Rebecca, Fée, Touffue, Lunenoire ...


« Les nuages sont bas ; ils vont tomber »

Philippe Soupault, Georgia.

10. Un été irlandais

« On m'envoie en Irlande. »

J'ai hésité longtemps sur comment l'annoncer à Albus. J'ai même un moment envisager le taire. Mais, quand je le dis, je suis étrangement serein, comme réconcilié avec moi même, avec mes contradictions et mes doutes, et avec les caprices du destin.

« En Irlande », il répète d'une voix neutre, mais je le sais déjà concentré sur les mots que je vais prononcer. Je ne le fais pas attendre.

« Je dois apporter aux Garous irlandais, les propositions de Voldemort, les convaincre de les accepter. Il semble que la plupart d'entre eux hésitent encore, qu'ils ne voient pas pourquoi ils prendraient partie...qu'ils n'aient pas réellement envie de se rallier aux Mangemorts... »

J'estime inutile de faire des parallèles avec les opinions des centaures ou celles des géants. S'il est un homme dans notre vieille Europe qui a une vision relativement globale de la situation – hormis le Seigneur des Ténèbres lui-même - il marche à mes côtés sur cette côte escarpée qui fait face au continent.

C'est lui qui a choisi l'endroit et je n'ai pas posé de questions. De loin, on ressemble à deux sorciers qui se promènent, mais je suis convaincu qu'il y a des décennies que Dumbledore a oublié le concept de « promenade ». Il doit y avoir une raison au lieu mais, dois-je l'avouer, elle m'indiffère.

« Pourquoi vous, Remus ? »

Comme toujours, la question est pertinente, essentielle même. Pourquoi y a-t-il si peu d'hommes comme Dumbledore ? Je me rappelle douloureusement que des gens comme Minerva McGonagall pensaient que James disposait de toutes les qualités pour marcher sur ses traces un jour. On ne devrait jamais faire de telles pronostiques sur l'avenir – pas quand on sait tout ce qui peut empêcher leurs réalisations.

« Je pense que c'est un test », j'avoue, « un test de compétence, de conviction et de loyauté ».

Il hoche la tête d'un air satisfait, comme si je venais de lui donner la bonne définition des pouvoirs des Strangulots, et interroge encore :

« Vous avez accepté ? »

« Je crains qu'on ne m'ait pas annoncé cela en des termes paraissant négociables », je réplique avec toute la dérision dont je suis encore capable. Mais Dumbledore comprend. Il comprend presque trop sans doute, car il se détourne un instant, regardant l'océan. J'ai envie de lui dire que cette mission-là ou une autre, l'important pour moi est de faire quelque chose. Et que d'ailleurs, celle-ci est moins pire que beaucoup d'autres qui auraient pu m'échoir. J'ai envie de le rassurer, de lui affirmer que je serai à la hauteur, que cette fois-là, je ne le laisserai pas tomber. Mais c'est lui qui reprend :

« Vous y allez seul ? »

Là, j'hésite. Trop longtemps pour que ça ne soit pas visible. Une fois de plus mon admiration pour Albus m'a fait baisser ma garde au-delà de la sagesse et de la sauvegarde. Non que j'ai à proprement parler peur de sa réprobation mais son jugement reste, envers et contre tout, presque la seule chose qui me rattache à la communauté sorcière.

Alors, parler de Cuàn est une chose – l'Irlande est son territoire et il sera mon chef pour cette mission. Mais parler de la probable présence de Lyall - qui m'a supplié de l'emmener – en est une autre. Finalement, j'opte – sans doute trop tard – pour un sobre « non ».

Albus ne me regarde même pas, mais il n'est pas dupe un instant, tout son corps le dit. Le lycanthrope sait des choses comme cela, et mon coeur d'homme se serre parce qu'affronter Dumbledore, c'est encore et toujours affronter mon père en humanité.

J'attends donc la semonce, le sermon ou la provocation. Je me répète que je n'ai pas justifié de ma vie sexuelle, ni de mon envie de faire plaisir à une jeune lycanthrope qui n'est quasiment jamais sortie du camp où elle vit. Je me flatte de penser que je suis capable de gérer toutes ses contradictions – ne sont-elles pas, toutes, de toutes façons déjà en moi ?

Mais Dumbledore, à ma grande surprise, me semble hésiter. Et, j'aurais dû fouiller profond dans mes souvenirs pour retrouver de pareils moments. Il s'arrête de marcher et regarde l'horizon comme à la réponse d'une question que lui seul connaît.

« Cette côte ressemble à une muraille, n'est-ce pas... une muraille sans faille... » murmure-t-il, faisant face au vent maritime qui emporte ses cheveux, sa barbe et sa robe. « Pourtant, on m'a dit qu'il est par ici des grottes très profondes, accessibles à marée basse. »

Je suis trop aguerri aux discussions dumbledoriennes pour être réellement surpris par cet apparent changement de sujet. Je sais qu'il ne fait que gagner du temps en me donnant une information comme un os à ronger. Sa réplique viendra quand elle sera prête. En attendant, il me reste à comprendre pourquoi il a finalement jugé bon de me dire pourquoi nous sommes ici. Cherche-t-il cette grotte ? Il n'y a pas beaucoup d'autres explications.

« Voulez-vous que je vous accompagne ? », je demande.

« Malheureusement, je ne sais pas encore sa localisation », reconnaît-il.

Il n'y a rien d'autres à ajouter. Je ne me fais aucune illusion; Albus ne me dira que ce qu'il voudra me dire. Mon silence respectueux le fait sourire.

« Je me disais que peut-être, simplement, en venant sur les lieux, je ressentirai quelque chose... », ajoute-t-il comme une excuse. « Quelque chose qui me mettrait sur la voie. »

Et j'apprécie à sa juste valeur cet aveu de ses propres limites, cette preuve d'humanité et de confiance en moi. Plus tard, je me demanderais – bien sûr – si ce n'était pas exactement le but d'Albus que de m'assurer avant toute chose de son amitié et de sa confiance.

« Cette grotte est importante ? » je me risque.

« Peut-être, ou elle n'est qu'un leurre... une coïncidence... mais je ne crois pas beaucoup aux coïncidences, moi, Remus », il me répond sans me regarder, comme s'il attendait des éléments plus que de moi une réponse à la nature de la grotte.

Evidemment, je ne peux pas m'empêcher de me demander si cette affirmation sur les coïncidences n'a pas plusieurs sens. S'il n'est pas en train de me mettre tranquillement en garde contre ma prétention à me défier des frontières. Dans tous les cas, je trouve plus sage de rester silencieux.

« Je ne sais pas si vous connaissez cette légende moldue, Remus », reprend-il alors, toujours sans me regarder. « Leur division entre le bien et le mal... ? »

« Anges et démons », je réponds, sans même chercher à voir où il veut m'emmener. Je sais déjà que le temps de la confiance est passé.

« Exactement », confirme-t-il aimablement. « J'aime particulièrement leur image du Mal, du Mal absolu...Savez-vous que dans beaucoup de leurs légendes, le chef de ces démons, ce Diable est né ange ? »

Et là, évidemment, il retourne vers moi ses yeux bleus flamboyants qui font partie de sa légende, et je sens ma gorge se serrer. On y est, et je n'ai rien vu venir. Ma respiration me manque. Dois-je m'identifier au chef des démons ?

« Professeur », je balbutie.

« On m'a dit que cet ange avait une telle soif d'absolu qu'il en est venu à douter des moyens de l'amour et que c'est ce doute qui a provoqué sa chute », continue Albus sans me quitter des yeux. Je me sens irrémédiablement perdu.

« Vous...vous avez peur que... », ma voix s'étrangle.

« Non, Remus, je crois l'avoir déjà dit, je ne vous vois pas en recrue potentielle pour Greyback, mais... j'augure qu'il est difficile de toujours faire la part des choses, entre les problèmes réels qui existent et les fausses solutions... »

J'acquiesce. Qu'est-ce que je pourrais faire d'autre ?

« Personne ne peut parler de la tentation sans l'avoir subie », conclut-il en se retournant vers la mer. « Personne ne peut parler de fascination avant de l'avoir rencontrée… C'est comme l'amour. »

La tentation ? Comme l'amour ? Comment peut-il dire des choses pareilles ?

Combien de secondes avant que mon orgueil m'impose de répondre ?

« Aucune tentation n'est vraiment nouvelle », j'essaie.

« Sont-elles moins puissantes pour autant ? », m'oppose-t-il trop gentiment.

« Sont-elles insurmontables ? »

« Non », reconnaît-il, « mais je tenais à vous dire que je mesure l'ampleur de la tâche. ».

Il fait quelques pas pendant lesquels il me paraît très fragile et murmure tellement bas que je dois m'approcher pour l'entendre.

« J'aimerais tellement... tellement ne pas vous imposez toutes ces épreuves, à vous Remus, à Severus, à Harry...j'aurais tellement désiré que Sirius n'ait pas à souffrir ce nouvel enfermement. Je me sens tellement coupable de ne pas savoir comment prendre encore plus sur moi ce que... »

« Albus, personne ne vous demande cela ! Nous voulons tous jouer notre rôle » - je m'exclame en me demandant si j'inclus réellement Harry dans cette vision.

« Le problème est sans doute effectivement que personne ne me demande rien », murmure Albus Dumbledore.

00

Moi, presque deux semaines plus tard, je me demande ce qu'on attend réellement de moi dans cette mission en Irlande. Faire acte de présence ? Compter les points ? Apprendre à recruter ? Boire de la Bièreaubeurre noire ? Vérifier qu'il peut neiger en Irlande même en été ?

Le fait est que Cuàn se montre jaloux de ses contacts et de son rôle d'émissaire. Les lycanthropes irlandais sont moins nombreux que les anglais – en partie d'ailleurs parce qu'une partie d'entre eux, les moins bien insérés, ont depuis longtemps traversé la mer d'Irlande, Cuàn le premier. Il n'y a pas de camps en Irlande – juste un embryon au fin fond du Connemara, dont même Cuàn ignore la localisation exacte. J'ai eu du mal à ne pas sourire quand il m'a avoué ça. Heureusement, Lyall était là pour le faire et moi pour la faire taire – douces apparences...

Il nous faut donc aller voir les Garous un à un, au mieux les rencontrer en groupe quand ils l'acceptent. Ça nous fait des kilomètres, généralement dans les zones les plus reculées d'Irlande, loin des yeux Moldus et des préjugés sorciers. On a même fait cinq kilomètres sur la remorque d'un tracteur moldu qui m'a paru très dépassé – non que je sois un spécialiste des technologies de transports moldus, mais j'ai longtemps vécu à la campagne.

Généralement, Cuàn parle – parfois en gaélique – et mon rôle se limite à écouter, à apporter par ma seule présence une sorte d'onction, celui qui a vu Greyback de ses propres yeux. Lyall se tient en retrait – sauf quand il y a d'autres louves. Il me semble que, parfois, elle passe plutôt une bonne soirée, brillant de pouvoir raconter les lycaons, leur air fier, Greyback, ses discours et ses actes, les camps et leur très relative prospérité. Racontée par elle, la misère des garous de Grande Bretagne se pare d'autant de magie que les toiles d'araignées de Poudlard.

Ce soir-là, on arrive tard dans une espèce de Bed and Breakfast moldu au milieu de nulle part. On a marché depuis le dernier village sous une pluie fine mais déterminée. On est totalement transis quand on atteint la maison – une ancienne ferme. Je n'aurais pas rechigné à pouvoir m'asseoir en silence auprès d'un feu de tourbe.

C'est une femme qui nous accueille. Ni chaleureuse, ni hostile. Réservée. Ce n'est pourtant pas une louve. Son visage, sa posture, son odeur... pas de doute. Ça m'intimide pas mal. Et le fait qu'on soit à la veille de la pleine lune y est pour beaucoup, je crois.

« Je suis Sofia O'Connor », elle nous apprend. « Faolan va arriver... il arrange un lieu pour vous »

« Un lieu ? » s'étonne Cuàn avec raideur. « La communauté ne nous accueille pas ? »

J'avais oublié, mais je me souviens que Cuàn nous avait dit qu'on passerait la lunaison dans la fameuse communauté pilote du Connemara. Il était relativement excité par l'idée. Il voulait y voir l'avancée de son travail de propagande. Mais Sofia hausse les épaules.

« Je crois que certains n'ont pas jugé votre présence souhaitable avant la fin de la lune », elle explique d'un air indifférent.

Cuàn avale ça de travers et moi, je brûle d'envie de lui demander où elle-même va attendre la fin de la lunaison. Ça fait bien longtemps que je n'ai pas passé une transformation dans un lieu que je sache complètement sûr. Et cette femme, avec sa normalité rayonnante, je ne voudrais pas la savoir menacée. Je cherche encore comment formuler ça quand un garçon d'une dizaine d'années arrive, les cheveux au vent :

« M' man, Papa voulait savoir si les invités...ah, ils sont là », il constate, s'arrêtant à peine dans sa course en nous voyant.

« Oui, ils sont là. Va le prévenir. »

Le môme repart aussi sec. Il n'est resté que quelques secondes, mais je sais. Lui non plus.

« Faolan... nous fait confiance », j'essaie d'être révérencieux. Je voudrais dire que je l'admire de prendre le risque de nous introduire dans sa famille, dans sa si normale famille, mais je ne sais pas comment Cuàn prendrait ça.

« Faolan fait confiance aux murs de la grange, au bois de la porte et au fer de la serrure », répond Sofia très calmement. « D'ailleurs, il va rester avec vous. »

Sa réponse, encore une fois, ne plaît pas beaucoup à Cuàn, mais il semble décider qu'elle n'est pas digne de sa colère.

« Et vous ? » demande alors très directement et très franchement Lyall.

« Moi, moi et les enfants, nous serons en sécurité, ne vous en faites pas... depuis douze ans, ça en fait des lunes ! » elle a un petit rire qui la rajeunit. « Et moi, j'ai confiance dans mes sortilèges »

ça, elle l'a ajouté plus bas, avec un mélange de timidité et de provocation. Ça marche très bien une fois de plus sur Cuàn qui s'empourpre. Une sorcière. Une sorcière et un loup-garou. Ça me coupe le souffle, ça m'agite les tripes comme si jamais je n'avais réellement considéré l'hypothèse. C'est un peu comme la première fois que j'ai vu un dragon. Douze ans ? Les questions, stupides, intimes et indicibles, se bousculent dans ma tête.

Faolan arrive alors, son fils sur les talons. Ils se ressemblent énormément sauf que le visage de l'enfant, en plus de la promesse de la jeunesse, rayonne de l'absence des marques. Je me demande comment Faolan supporte ça – voir chaque jour, croître et embellir, ce qu'il ne sera jamais. A moins que ce ne soit sa revanche... L'idée me serre la gorge.

« Bienvenue », il nous accueille avec chaleur, et Cuàn semble décider de remettre à plus tard ses récriminations. Nous avons beaucoup de clients en ce moment – ils partiront demain, ne vous inquiétez pas, Sofia s'en occupe... et je vais devoir vous demander dès ce soir d'accepter de dormir dans la grange... C'est moins terrible qu'il n'y paraît... J'y viens souvent quand on a trop de clients... Sofia met alors un sortilège d'insonorisation... Et puis j'y accueille parfois des groupes de marcheurs ... », il bavarde en aubergiste en nous conduisant à travers champs vers le bâtiment.

Son fils nous accompagne, a priori gêné en rien ni par notre nature, ni par la pluie qui persiste. Je me demande s'il est sorcier. S'il est sur les listes de Poudlard. Il a presque l'âge. Il a l'air vif et joyeux. Il danse presque en marchant. Je ne vois que lui.

« Il ne l'a pas mordu », me souffle Lyall quand nous entrons dans la grange. Elle aussi a l'air impressionnée – sans doute n'a-t-elle jamais imaginé cette possibilité. On est bien loin de Greyback, sans nul doute.

Et ce constat ne cesse de se vérifier. On est loin de la rigueur prônée dans les camps de Greyback quand nous dînons avec toute la famille dans une salle à manger chaleureuse, des plats cuisinés avec soin. Une atmosphère proche du Terrier. On est dans l'humanité, dans la civilisation et, d'ailleurs, Lyall est visiblement très impressionnée.

Les O'Connor ont trois enfants et, durant le repas, la conversation tourne autour d'eux, de leur bonne santé, de leurs questions. Ils ont avec la lycanthropie un rapport décomplexé qui m'étonne ; ils parlent librement de la lune prochaine et plaisantent des disparitions régulières de leur père ; ils professent aussi un respect, sans doute agaçant pour Cuàn, envers les facultés magiques de leur mère... Ils nous demandent enfin si nous avons des enfants et, comme aucun de nous en a, ils veulent savoir pourquoi.

Lyall répond la première qu'elle est encore trop jeune – j'ai l'impression étrange qu'elle me regarde à la dérobée en disant ça ; s'attend-elle à ce que je dise que je suis trop vieux ? Cuàn affirme, à son tour, avec importance et un peu d'agressivité qu'il a mieux à faire. Il ne reste que moi et tous me regardent. Pourquoi je n'ai pas d'enfants ? Ce n'est pas la première fois qu'on me pose la question. Quand je suis sérieux et honnête, la lycanthropie est ma raison. Mais, évidemment, dans les circonstances présentes, je ne peux pas répondre ça sans être agressif envers nos hôtes, sans être parjure au programme de Greyback. J'ai le coeur qui bat. Je veux gagner du temps, je souris, mais la question demeure et je finis pas hausser les épaules en disant que j'attends la mère idéale. Etonnamment, cette fausse et faible réponse semble satisfaire tout le monde autour de la table.

Sofia semble ensuite décider que ses enfants ont posé suffisamment de questions. Elle disparaît avec eux dans les étages. On entend des rires étouffés, des courses interrompues, la voix de Sofia qui essaie de calmer le jeu.

« Vous avez une belle famille », je commente en souriant à Faolan. Cuàn me lance un regard noir comme s'il me reprochait d'encourager notre hôte dans une voie indigne – il est sûr qu'on l'imagine mal partir demain avec les commandos Lycaon.

« Ils sont toute ma vie », il me répond avec une ferveur qu'il est impossible de feindre.

« Et ce sont des sorciers », ne peut retenir Cuàn. Lyall enlève les mains de la table comme si elle voulait se retirer de l'affrontement.

Faolan hausse les épaules, refusant d'entrer dans son jeu.

« Pour Greg, ça paraît assez sûr ; pour les filles, elles semblent avoir des dispositions... »

Le silence est pesant. Cuàn ne semble pas oser pousser l'argument sur ce terrain-là, mais on sent bien qu'il désapprouve. Je décide d'essayer de revenir à notre mission – qui est de rencontrer cette fameuse communauté lycanthrope du Connemara.

« Eh donc, vous vous occupez de l'approvisionnement de la communauté... » je commence.

« Oui, depuis deux ans maintenant, depuis qu'ils se sont installés de manière permanente », il confirme aimablement.

« Ils sont nombreux ? » je demande. Et Cuàn semble ravi de mon initiative – il ne sait décidément pas grand-chose de cette communauté.

« Pas assez pour attirer l'attention », répond précautionneusement Faolan.

« Ils ont notre attention », commente Cuàn en se penchant en avant.

« Ils le savent », répond Faolan toujours très calme.

Lyall me regarde et je me sens obligé une nouvelle fois d'offrir ma médiation.

« Savent-ils aussi combien nous aimerions les rencontrer ? » je demande.

Faolan soupire.

« Ils sont divisés sur la question... » Nous restons silencieux, et il reprend : « Faut pas croire qu'ils ne sachent pas ce que vous avez en tête... ils ont suffisamment de contacts extérieurs pour avoir une idée de ce qui se passe... Certains ont une certaine sympathie pour Greyback, pour ce qu'il affirme... mais la plus grande partie est opposée à la violence ; elle pense que les garous n'ont rien à attendre des sorciers – ni bon, ni mauvais... qu'ils doivent carrément chercher leur propre voie... sans s'occuper des affaires sorcières... »

ça ressemble à ce que les Centaures pourraient dire – en plus diplomatique. Ça m'est aussi éminemment sympathique mais je ne suis pas là pour faire une confession de ma vision du monde.

« Ce n'est pas votre position », je lui fait gentiment – mais traîtreusement – remarquer.

« Non, bien sûr... enfin, s'il n'y avait pas Sofia dans ma vie, je penserai sans doute comme eux... » Il sourit fugacement. « Je suis un affreux réformiste, j'en ai peur, Lupin... Oui, je voudrais voir cesser les limitations qui nous sont imposées, mais je ne crois pas que la révolution... - en tout cas, celle que Greyback prône -... nous donnera ça... Pas si elle aboutit à la mise au pouvoir d'un type comme ce Voldemort, en tout cas... »

Voilà qui est dit, Cuàn ne peut pas rester impassible.

« C'est même pas la réforme, ce que tu nous proposes, O'Connor, c'est la stagnation, c'est la soumission ! Nos ennemis et ceux de Voldemort sont les mêmes ! » - il s'exclame.

« Et vous croyez qu'un type comme lui, qui veut limiter l'usage de la magie aux seuls sangs-purs va gentiment partager le pouvoir avec des créatures ? » s'enquière soudainement une voix féminine derrière moi. Je ne sais pas à quel moment Sofia est revenue dans la salle à manger.

« Je ne crois pas que votre avis soit bien informé ! » rétorque Cuàn.

Evidemment, une sorcière qui le critique, il n'est pas prêt à entendre ça.

« Parce que le vôtre repose sur des vérités scientifiques ? » elle persifle. Lyall en est tellement sidérée que j'en rirais presque.

« O'Connor, votre femme », commence Cuàn en se tournant vers notre hôte qui ne paraît pas plus ému que ça par les évènements.

« J'ai peur que ma femme ait tous les droits de s'exprimer dans sa propre maison, Cuàn », il affirme tranquillement. « Et puis, si vous n'avez pas de réponses à ça, vaut mieux pas que vous alliez rencontrer ceux de la communauté... »

Il a tellement raison que je l'embrasserais bien.

« De toutes les façons, ils ne veulent pas vous voir », reprend Sofia, véhémente.

« C'est vous qui le dîtes ! »

« Je peux le répéter. »

« Cuàn, croyez-nous, vous perdez votre temps ici », intervient très calmement Faolan. « Ce n'est pas dans la communauté que vous recruterez des combattants ou des partisans... Vous aurez plus de chance peut-être dans les villes, mais ceux qui sont ici sont en paix avec le monde et entendent le demeurer. »

« Ils se croient suffisamment cachés pour échapper aux Aurors, au commando Lycaon ou à Voldemort ? » demande Cuàn. « Ils croient qu'ils n'auront pas à prendre parti ? Ils se trompent ! »

« Ils veulent croire que les premiers les ignoreront comme eux-mêmes les ignorent... Quant aux autres... »

C'est encore Sofia qui a déclaré ça et je m'émeus, à ma propre surprise, qu'une sorcière puisse si précisément connaître les positions des garous. Je me rends subitement compte que moi même, un peu comme Cuàn, je conçois les deux mondes comme relativement étanches.

« Et vous ? » attaque Cuàn, avec ce qui me semble être l'énergie du désespoir. « Vous, vous vous placez où dans tout ça ? »

Sofia va répondre mais Faolan intervient, avec la volonté manifeste de calmer le jeu :

« Cuàn, nous sommes en paix nous aussi, nous ne demandons rien, ni aux uns ni autres ; ni éducation magique pour nos enfants, ni protection des garous, ni compréhension des Moldus... Notre maison est ouverte à tous, cependant... »

Ca me paraît utopique, cette neutralité, et j'aurais aimé creuser leur vision du monde mais c'est entre Cuàn et eux.

« Vous ne pouvez pas », il crache. « Vos petits amis non plus; tu es un traître, Faolan, un traître ! »

« Comment osez-vous! » s'insurge Sofia.

« Un traître à tes frères ! Tu vis comme un Moldu, avec une sorcière, tu ne fais pas de tes enfants des garous, tu caches des renégats » Cuàn nous fait signe de nous lever. « Nous n'aurions jamais dû accepter ton hospitalité ! Cette maison est maudite, elle est la preuve même que notre combat ne peut être que radical, total, absolu ! Elle devrait être tout en haut de la liste des Lycaons ! »

Faolan a blêmi devant la menace, et il a toute ma sympathie même si je ne peux l'exprimer. Sofia, elle, a sorti sa baguette :

« Sortez d'ici », elle hurle. « Sortez avant que j'aille demander une prime aux Aurors pour vos trois dépouilles ! »

Lyall s'est rapprochée de moi et j'hésite à sortir ma propre baguette. Ma main est dans ma poche. Je ne sais pas comment Sofia saurait se défendre ; je ne sais pas si la situation ne risquerait pas de totalement dégénérer avec des sortilèges dans tous les sens... et si je la blessais ? Et si notre activité magique était détectée par le Ministère ? Et que feraient les Garous ? Je croise le regard de Cuàn qui semble comprendre mon dilemme.

« Tout ça n'en vaut pas la peine », il constate avec un dépit épais, et il sort sans une autre parole. Lyall et moi le suivons immédiatement.

00

Sur la place de cette grise cité de Derry, j'attends Lyall. Elle est allée rendre visite à une guérisseuse que connaissait sa mère; une sombre histoire de serment et de potions que je n'ai pas pris la peine d'écouter. Non que Lyall parle beaucoup – encore moins d'elle que de tout autre sujet, mais je n'ai vu que les quelques heures de totale liberté qu'elle m'annonçait. Quelques heures pendant lesquelles je n'ai pas à jouer un rôle. C'est suffisamment rare pour que je me contrefiche du prétexte.

La place est quasiment déserte. Deux personnes âgées bavardent sur un banc. Une demi-douzaine de gamins se courent après. Quand une femme s'avance à pas rapides, par pur réflexe, je lève mes yeux du journal moldu en gaélique qui me serre de couverture. J'ai une peine infinie à le déchiffrer mais ça me rappelle ma petite enfance, et plus exactement ma grand-mère qui n'avait jamais pu totalement se décider à apprendre l'anglais. J'ai sauté les pages sur la politique locale – les Moldus peuvent bien se déchirer sans moi selon leur religion. Ils ont leurs martyrs et nous avons les nôtres. Je trouve plus sympathiques les pages consacrées aux courses de chevaux et de lévriers.

La femme porte un étrange imperméable – une coupe bien trop classique pour son âge. On dirait presque l'imperméable conseillé aux Aurors en mission comme le plus facile déguisement pour passer des robes sorcières aux tenues moldues. L'imperméable réglementaire, l'avait appelé Tonks une fois devant moi.

Tonks...

La femme a maintenant disparu dans la barre d'immeuble, et je retourne à mon journal avec un drôle de pincement au coeur. Ça fait presque un mois que je suis en Irlande et je n'ai pas de nouvelles de l'Ordre, de Harry ou de Nymphadora. J'ai envoyé deux rapports – le deuxième cet après-midi même – dans lesquels il est difficile de glisser un quelconque message subliminal. Et comme, de toutes les façons, personne ne peut me répondre...

Je n'ai eux que trois fois l'occasion de lire la Gazette : une fois dans une auberge magique où Lowell et Cuàn s'étaient donnés rendez-vous ; une autre, je l'ai trouvé dans une poubelle et, comme il ne datait que de la veille...; la dernière, c'était, il y a quelques jours quand nous avons échoué à rallier cette étonnante famille mixte; une sorcière et un loup-garou... - une sorcière et un loup-garou ! - vivants pleinement leur utopie aux tréfonds du Connemara.

Enfin, aucune des trois fois où j'ai eu un journal sorcier dans les mains, je n'y ai lu de bonnes nouvelles – des ponts se brisent; des quartiers sont attaqués, les Détraqueurs se révoltent, des gens disparaissent... Mais heureusement – peut-on dire heureusement ? - personne que je connaisse.

Tiens la femme ressort. Non, ce n'est pas elle...si, enfin, elle...elle ressemble à la première mais la couleur de ses cheveux est différente... Par la barbe de Merlin ! Je dois en avoir le coeur net.

Je replie mon journal et je me lève avec l'intention de la croiser. Quand elle me voit, elle blêmit, et plus aucun doute n'est plus possible. Même avec des boucles noires et un nez en trompette, c'est Tonks !

« Remus », chuchote-t-elle, lançant des regards inquiets autour d'elle. Mais si elle veut me faire croire que les deux papis qui fument leurs pipes de l'autre côté de la place sont des Mangemorts, il en faudra un peu plus !

« Qu'est-ce que tu fiches là ! » - je gronde.

« En mission », me répond-elle pas plus aimable.

« Mes rapports ne vous suffisent plus ? »

« Pardon ? »

« L'Ordre n'a plus confiance en moi ? » j'explicite comme d'autres crachent.

Elle me dévisage d'abord avec incompréhension puis avec me semble-t-il une once de colère.

« J'ai d'autres employeurs », siffle-t-elle.

C'est mon tour de blêmir. Je suis en train de faire une scène à une Auror en mission; moi, le loup-garou en infiltration dans les réseaux de Greyback.

« Quel con », je murmure.

« Je suis désolée, Monsieur, je ne suis pas du quartier », répond alors Nymphadora d'une voix forte, moins pour rassurer quiconque que pour se moquer de moi. C'est étonnant comme sa colère semble s'être envolée avec mon aveu - comme une absolution. Ça me laisse muet, la gorge serrée pour des raisons que mon esprit peine à identifier. « Mais peut-être cette jeune fille pourra vous renseigner ? » ajoute-t-elle, toujours joueuse, en désignant un point derrière moi. Elle ne m'a pas fait un clin d'oeil mais elle aurait pu – c'est comme si notre vieille connivence était complètement revenue, intacte. J'ai envie de sourire mais je préfère jouer le jeu et je me retourne.

Et je constate que la jeune fille qui s'avance vers nous s'appelle Lyall et qu'elle se demande clairement à qui je peux bien parler. Je me demande brièvement si certains devins auraient pu prédire autant de coïncidences néfastes dans mon thème astral.

« Lyall », je commence, un peu affolé, « je... »

« Oh, vous vous connaissez », commente Tonks, avec un ton que je ne lui connais pas et qui me plombe les épaules.

« Je..., je te présente Lyall... Lyall, une...la soeur d'un ami, Dora », je continue malgré tout, en ayant la sombre impression de ne tromper personne.

DO- RA ? articule silencieusement Tonks – préférerait-elle que je donne son vraie nom à une lycanthrope convaincue ? Cette dernière n'a déjà pas l'air de totalement croire à la soeur de l'ami quand elle demande sournoisement :

« Vous habitez ici, Do-Ra ? »

« Non, je suis en visite, et vous ? »

« Nous aussi », répond Lyall avec une once de provocation.

Mes yeux vont de l'une à l'autre. La sorcière et la louve. La première avec son faux déguisement moldu et ses pouvoirs assumés, et la seconde avec ses vêtements aussi usés que les miens, ses tresses brunes et la marque de la lune sur son visage. Je me sens redoutablement impuissant. Mais pourtant, il faut faire quelque chose pour nous sortir de cette confrontation impossible !

« Mais, nous sommes attendus », je décide brusquement - parce que la fuite est le seul chemin tenable. Et j'empoigne Lyall par l'épaule comme si je m'attendais à ce qu'elle saute tous crocs dehors à la gorge de Nymphadora. « Bonjour à.. Wulfric », je lance en me rappelant brusquement de mon histoire de fraternité. Merlin merci, je doute que les lycanthropes connaissent l'étendue des prénoms de Dumbledore.

Il est à mettre au crédit du talent de comédienne de Tonks qu'elle ne lève même pas un sourcil. Mais son ton est presque ...douloureux quand elle répond :

« Tu...reviens quand...en Angleterre ? »

« Je ne sais pas », je réponds avec sincérité.

« Si... si tu vas voir... Wulfric... un de ces jours, préviens-moi », ajoute-t-elle avant de pivoter très brusquement sur ses talons et de s'éloigner comme on s'enfuit.

« Lupin, tu me fais mal », proteste finalement Lyall, et je lâche tout aussi brutalement son épaule.

Notre chemin vers la gare routière est plus que silencieux. Notre rendez-vous avec Cuàn est dans plus au Sud, dans ce que les Moldus appellent la République. On en a pour plusieurs heures. Je songe peu glorieusement à abandonner Lyall à son sort de quasi-moldue et transplaner. Je sais que personne ne me le reprochera, même pas elle. Mais on ne peut jamais totalement oublier que pendant sept ans, on a vécu comme un Gryffondor.

« ça, c'est bien passé, ta visite à la guérisseuse ? » je me lance.

Lyall me dévisage avec un air étrange, sans doute surprise que je fasse le premier pas.

« Je ne croyais pas que tu avais compris où j'allais », elle annonce néanmoins.

Décidément, mon vieux Lunard, c'est ta journée. Mais les louves ne parlent pas comme cela – et Lyall reprend un ton plus bas : « ça c'est bien passé, merci. »

Je ne sais pas plus quoi répondre. Et nous traversons plusieurs rues moldues avant qu'elle ne reprenne sur un ton malicieux :

« Ça fait longtemps qu'elle a le béguin pour toi ? »

Je sursaute presque.

« Qui ça ? »

« Do-ra. »

« Le béguin ? » je répète encore un peu à contrecoeur. J'aurais sans doute gagner à rire ou à répondre oui tout de suite. Je désigne moi même le flanc à attaquer, je le sais. Mais le « béguin » de Tonks pour moi, ces mots lâchés dans un hôpital il n'y a même pas deux mois, ont laissé des traces dans mon coeur. Je le sais.

« C'est une sorcière ? » demande encore Lyall avec un air de franche curiosité.

Comme mon silence est sans doute trop révélateur, elle ajoute :

« Elle sait que t'es un Garou ? »

Je ne peux qu'acquiescer. Non, je n'ai jamais trompé Nymphadora sur ma condition. Est-ce à mon honneur ? Est-ce important ? Je l'ai si longtemps cru.

« Son frère aussi, non ? » continue impitoyablement Lyall, sans doute encourager par mon silence mélancolique, « Wulfric, ça fait nom de garou... »

« Non, son frère est un sorcier aussi », je démens, partagé entre l'agacement envers ses questions et l'amusement : si le sorcier qui a abattu Grindelwald était un loup-garou est-ce que ça changerait la donne ? Il me semble que je le crois un peu et que c'est même le sens en partie de mon engagement dans l'Ordre.

« T'as des amis sorciers ? » s'étonne Lyall en plein milieu de la rue moldue. Et je prends le prétexte pour la rabrouer :

« Tu veux que j'amplifie ta voix ? » je gronde.

Elle pique du nez comme une gosse et je me dégoûte. J'ai agi en lycanthrope mais je ne trouve aucune raison d'en être fier.

« Lyall », je commence à m'excuser.

« Je ne comprends pas, c'est tout... » - murmure-t-elle, peut-être parce que nous entrons dans la gare routière. Les bâtiments moldus l'impressionnent toujours, je le sais et je viens de l'inviter un peu durement à la prudence. Peut-être parce que tout cela la dépasse réellement.

« Comprendre quoi ? » je demande aussi gentiment que j'en suis capable en nous mettant dans la queue du guichet. Lyall ne sait pas lire et à peine compter. Même si je transplanais, il faudrait que je lui achète son billet.

« B'en pourquoi tu es là, avec nous, si tu as des amis sorciers et si des filles aussi jolies s'intéressent à toi ? », me répond-elle avec cette franchise totale que j'apprécie chez elle.

Je ferme les yeux et je vois Albus, Sirius, Harry, les Weasley et Tonks – mes amis sont mes raisons, je le sais.

« Parce que j'essaie de changer les choses », je murmure en réponse.

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Hein, vous avez vu cette avalanche de bonnes nouvelles ?

Enfin... bon, comme on vient de faire le tour des blocages du futur, dans le prochain on va voir où en est le passé. Ça va peut-être s'appeler Les volontés...

Dites-moi ce que vous en pensez.

NB: si vous voulez lire l'intégralité du poème de Philippe Soupault cité début, je l'ai mis sur mon livejournal... Le lien est sur mon profil... Je m'appelle Fénoire sur LJ...