Note : Fin de cette fic. Les mystères sont donc dévoilés…


Le final

« Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, comme toutes les bonnes choses ont une fin, notre représentation est terminée. » déclara monsieur Loyal à ses invités. « Nous espérons que vous avez passé un agréable moment parmi nous et vous retrouver très vite pour notre prochaine représentation. Applaudissez une dernière fois nos artistes : Estelle, la gracieuse écuyère, le duo de clowns Raven et Karol, notre extraordinaire Repede… »

Au fur et à mesure qu'il les citait, chaque membre nommé revenait vers la piste pour adresser un dernier adieu au public. On revit donc les cheveux roses de l'écuyère, les mines défroquées du clown blanc et de l'Auguste, le pelage bleu et blanc du chien savant, le tricorne de pirate de la lanceuse de couteaux, le costume fantasque de sorcière de la magicienne ou les courbes voluptueuses de la funambule-trapéziste.

« N'oubliez pas de revenir demain pour vous amuser sur nos stands. Confiseries, jeux de tir ou de massacre, il y en aura pour tous les goûts. » poursuivit le maître de cérémonie. « Et surtout, nous vous ouvrirons notre Galerie des Monstres où vous pourrez admirer certains de nos spécimens les plus remarquables. Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, ainsi s'achève notre soirée. Nous vous invitons à regagner la sortie dans l'ordre et le calme… enfin, si vous êtes capables de la voir… Au nom de toute la troupe de Brave Vesperia, je vous dis " au revoir et à bientôt" ! »

La foule se pressait vers la sortie, souriante et ravie, discutant allègrement des divers numéros qu'ils avaient vus. Les enfants couraient vers la sortie en gambadant tout en grignotant encore les bonbons qu'ils avaient attrapés, accompagnés des adultes, ouvriers, marchands, mineurs, dames aux belles tenues ou hommes à l'élégante toilette. Et progressivement, le nombre des visiteurs diminuaient inexorablement jusqu'à…

« Eh dites, pourquoi l'ouverture du chapiteau reste fermée ? »

« J'ai vu des gens partir. Y a-t-il une autre sortie ? »

« Où sont passés les autres ? Je les ai suivis mais après c'est comme si la foule m'avait rejeté en arrière. »

Plusieurs personnes étaient restées sous le chapiteau. Au moins une cinquantaine. Des hommes, des femmes, des jeunes et des moins jeunes. Tous semblaient déconcertés, de plus en plus inquiets en s'apercevant que le nombre des spectateurs se réduisait et qu'ils ne restaient bientôt qu'eux sous le chapiteau. Le dompteur reconnut la plupart : il s'agissait de ceux qui avaient recraché les sucreries qui pleuvaient à la fin de la représentation. Ils étaient assis sur leurs gradins ou debout près de la piste circulaire du cirque, essayant de s'approcher de l'endroit par lequel ils étaient entrés mais ils semblaient incapables d'aller plus loin.

« Quand allez-vous remonter les pans de cette tente géante et l'ouvrir ? » s'impatienta un autre.

Pourtant, la sortie du chapiteau était là, grande ouverte ! Mais cet homme était tout simplement incapable de la voir alors qu'elle était juste sous ses yeux…

S'avançant vers l'ouverture de sa démarche posée, monsieur Loyal traversa la piste sous le regard médusé des personnes présentes mais qui n'osèrent toutefois ni l'interroger, ni esquisser un mouvement vers lui comme s'ils étaient figés sur place.

« Flynn, on pourrait peut-être… en laisser sortir davantage ? » demanda l'écuyère de sa voix douce et pleine de compassion.

Mais le maître de cérémonie secoua la tête en signe de dénégation. Ses yeux azur trahissaient pourtant une sorte de regret.

« Je suis désolé Estellise mais ceux-là… »

Il tira sur les ficelles, condamnant définitivement la sortie.

« … sont ceux qui resteront à jamais parmi nous car telle est notre Loi ! » déclara le jeune homme blond d'une voix glacée avec une expression sévère.

Il retourna sur la piste, près du dompteur, sans que personne ne réagisse parmi les spectateurs, ni même éleva la voix. Ils étaient trop abasourdis par l'annonce brutale et implacable de Flynn dont l'attitude bienveillante au début de la représentation avait changé. Les traits de son magnifique visage s'étaient durcis pendant qu'il contemplait froidement tous les individus qui étaient désormais piégés sous le chapiteau du cirque de Brave Vesperia.

La magicienne haussa un sourcil, croisa les bras avant d'examiner autour d'elle. Puis sa voix, empreinte d'un ton à la limite du dédain et du mépris, s'exclama :

« Qu'une cinquantaine d'humains Flynn ? Seulement qu'une cinquantaine ? As-tu encore été un peu trop généreux avec certains ? Plus que quiconque, tu devrais connaître parfaitement la Loi et… »

« Si tu avais pris la peine de venir à la dernière réunion Rita, celle où tu t'es absentée à cause d'une expérience, tu aurais su que pour cette première représentation, il avait été décidé de se limiter aux… cas sans espoir de rédemption. J'ai donc fait ce qu'il m'a été demandé ! » répliqua le blond quelque peu vexé avant que sa voix se fit autoritaire. « A propos, je t'ai déjà dit que tu devais modérer ton tempérament lors des spectacles et ce, même en coulisses ! Dois-je soutirer une partie de ce que je t'alloue pour prévoir des costumes ignifuges pour Raven et Karol ? »

Rita marmonna alors quelque chose qui ressemblait à des excuses mais son ton s'était radouci. Après tout, Flynn ne lui avait pas tenu rigueur de son absence – alors qu'en tant que second dans la hiérarchie du cirque, il aurait pu, même dû, ne pas laisser passer cette faute – à cette réunion qu'elle avait complètement négligée tant elle était plongée dans ses recherches. Et puis, il avait raison : elle aurait dû attendre la fin de la représentation avant de laisser exploser sa colère sur Raven et Karol.

« Sur ce, j'aimerais qu'on passe à la suite. » intervint le dompteur. « J'aimerais en finir au plus vite avec ces humains et… »

« Attendez un peu ! Qu'est-ce qui se passe ici ? » explosa l'un des spectateurs restants avec une voix trahissant un début de panique.

Tous les membres de la troupe furent faussement surpris par cette interruption et se tournèrent vers lui : regard attristé d'Estelle, ceux fermés de Karol et Flynn, celui hautain de Repede, dissimulant à peine son manque d'intérêt pour Rita, yeux moqueurs et amusés pour Raven, Judith et Patty et plutôt teintés d'ironie et de sarcasme pour Yuri.

« Vous n'avez pas compris ? » demanda la funambule-trapéziste avec un étonnement feint. « Vous allez rester ici ! Et les plus remarquables spécimens de monstruosité iront compléter notre collection dans notre formidable Galerie ! »

« Que… Quoi ? »

« Allons allons, vous n'allez pas croire que nous allons vous relâcher après ce que chacun d'entre vous a commis. Entre celui qui tue ses propres complices pour s'assurer de leur silence, celui qui a tué son collaborateur pour s'approprier le fruit de ses recherches ou encore ceux qui se sont unis pour une campagne de calomnies pour déstabiliser le propriétaire d'une entreprise qui leur faisait de l'ombre avant de le pousser au suicide et d'entraîner le reste de sa famille dans une misère noire, nous avons là une belle brochette de monstres et nous n'avons que l'embarras du choix. » affirma l'Auguste.

« Attendez, vous n'avez pas le droit de nous retenir contre notre gré ici. C'est de la séquestration simple et pure ! » protesta une femme aux habits riches et soyeux de fourrure.

« Par contre, vous, vous vous permettez de maintenir prisonnière l'une de vos femmes de chambre qui a fini par dépérir suite à la malnutrition et à la maltraitance que vous faisiez subir. Et vous avez pris bien soin d'en dissimuler toute trace pour éviter que votre réputation en souffre nanoja. » répliqua la lanceuse de couteaux d'un air accusateur.

Fort de leur supériorité numérique, la cinquantaine de prisonniers se rapprochaient de la piste, encerclant inconsciemment la troupe du cirque de façon menaçante comme une meute de chacals s'approchant d'une proie acculée. A l'exception d'Estelle qui se sentit nerveuse en constatant cela et qui, de ce fait, se rapprocha de Rita, les autres membres n'y firent même pas attention, plutôt en train de badiner gaiement sur les petits faits divers du quotidien.

« Demain Karol, c'est toi qui est de corvée de cuisine. Fais-nous ta fameuse omelette nanoja ! » s'écria Patty d'un air excité.

« D'accord, puisque tu y tiens. » répondit Karol en marmonnant.

Mais leurs prisonniers ne semblaient guère apprécier d'être ignorés.

« Eh dites, nous voulons sortir d'ici ! »

Certains des spectateurs se pensant plus rusés voulurent contourner le problème en passant discrètement par l'entrée des artistes. Mal leur en prit : Repede se mit à aboyer pour donner l'alerte et Rita et Patty réagirent immédiatement en lançant à volonté des boules de feu et des poignards, ce qui les transforma en torches humaines vivantes hurlantes de douleur et en pelotes de couteaux humanoïdes qui se convulsionnèrent sur le sol avec des râles d'agonie avant de rendre l'âme.

« Bon, ça suffit ! » dit le brun dompteur en posant le poing contre sa hanche d'une mine mécontente. « Je ne tolère pas que des humains bafouent notre Loi en tentant de lâchement échapper à ce qu'ils méritent ! Tue tous ceux qui veulent imiter ces premiers déserteurs Repede ! »

Le fidèle Cerbère du chapiteau aboya de façon sonore pour montrer qu'il avait compris sa mission.

« Qu'est-ce que vous allez nous faire ? Qui êtes-vous réellement ? » demanda l'une des captives d'une voix craintive en regardant désespérément les deux sorties qui semblaient définitivement condamnées.

« Vous n'êtes pas humains ! Vous êtes des monstres ! » s'écria l'un des hommes en pointant un index accusateur. « Aucun être humain ne peut faire ce que vous avez… ce que vous avez accompli ! »

« Bon en voilà au moins un qui sait au moins faire fonctionner un peu ses neurones. » grommela Rita. « Mais il n'a certainement pas pigé qu'il n'est pas du tout en position de force ! »

« De toute façon, autant vous le dire. » déclara Judith de sa voix claire et posée. « Vous pourriez être deux fois plus nombreux que… »

Soudain, elle fut interrompue par un petit cri de surprise émis par Estelle qui dévisageait un homme à barbe noire qui la tenait en joue avec son revolver.

« Faites-moi sortir d'ici et retenez le cabot ! » ordonna-t-il. « Autrement, votre charmante écuyère va se retrouver avec un corps aussi troué que celui d'une passoire ! »

« Ah, comme toujours il y en a qui font de la résistance… » soupira Raven d'une voix blasée.

« Comment oses-tu menacer Estelle, sale humain ? Attends un peu que je t'explose… »

« S'il vous plaît monsieur, baissez votre arme. » intervint celle aux cheveux roses en s'efforçant de rester calme et polie. « C'est inutile de pointer votre revolver contre moi car… »

Impatienté par ce babillage et commençant à perdre les pédales à cause des circonstances qu'il ne comprenait pas – comment ces saltimbanques pourraient-ils rester de marbre devant une menace de mort ? –, l'agresseur à barbe noire – un criminel endurci dans les meurtres de jeunes et jolies filles – n'eut aucun remord à appuyer sur la crosse de son arme dans le but de tuer la jeune écuyère du cirque. Lorsque la détonation retentit sous le chapiteau, un hurlement s'éleva avant de vite s'éteindre avant que tout le monde constata que l'écuyère… était toujours debout et vivante et que Judith s'était interposé, serrant quelque chose dans son poing. Lorsqu'elle l'ouvrit, les captifs purent observer avec stupéfaction que dans sa paume était coincée une balle… Non, elle n'avait tout de même pas intercepté une… Cette fois, ils se tinrent étonnamment cois, apeurés par ce miracle qu'ils ne pouvaient saisir.

« Comme je le disais, vous pourriez être deux fois plus nombreux que vous serez incapable de faire du mal à ne serait-ce que l'un d'entre nous. » reprit la jeune femme aux cheveux bleutés comme si elle n'avait jamais été interrompue. « Patty, peut-être qu'une démonstration serait de rigueur. »

La petite pirate se saisit de son pistolet, le fit tournoyer avant de viser le cœur de Raven et de tirer. Il ne s'écroula ni de douleur en se tenant la poitrine, ni ne poussa des gémissements d'agonie. Et la petite foule qui assiégeait les membres du cirque sentirent un frissonnement parcourir leur colonne vertébrale et une terreur dont ils ignoraient l'origine.

« Bien, nous avons fait le point sur ce détail, j'allais répondre sur ce que nous sommes. » poursuivit la funambule-trapéziste.

« Comme les moins idiots d'entre vous l'ont compris, nous ne sommes pas des êtres humains. » fit la magicienne d'une moue pincée. « On nous désigne sous plusieurs noms : fées, lutins, pixies, le petit peuple et autres. Tout ce qui a trait aux êtres surnaturels nous est attribué. Mais le terme que nous préférons est celui de huldres, même si une bonne partie de ce qu'on raconte ne sont que des boniments pour donner l'impression que les humains peuvent lutter contre nous. »

« Inutile de songer aux Bibles, à l'eau bénite et à ce genre de choses. Cela ne sert à rien nanoja. » déclara Patty tout en jouant distraitement avec une dague.

« La légende n'a pourtant pas tout à fait tort quand ils nous évoquent sous le terme d'humanité cachée. » ajouta le dompteur.

« Quelle légende ? » osa l'un des prisonniers avec des lèvres blêmes et tremblantes.

« Oh, tu ne la connais pas ? » dit Yuri d'un ton goguenard. « Je peux te la raconter rapidement. Un jour, votre imbécile de Dieu – s'il existe réellement – s'est rendu dans le chalet d'une femme mais cette dernière n'a pu que laver la moitié de ses enfants. Honteuse, elle les cacha à Dieu qui déclara alors que la moitié souillée serait cachée de l'humanité. Ainsi naquirent les huldres selon cette légende chrétienne. »

« Il faut admettre que l'un des rares points où cette légende ne s'est pas trompée, c'est lorsqu'ils parlent des talents en magie. » fit remarquer Karol.

« Boniments d'intégristes religieux pour nous minimiser, nous culpabiliser et nous donner un sentiments d'infériorité par rapport aux humains ! » grogna Rita en brandissant son poing en l'air et en agitant les manches amples de son costume. « Je préfère largement l'autre légende, celle qu'on raconte parmi nous. »

« Oui, moi aussi. » approuva Judith. « Celle qui raconte que le soleil et la lune se sont livrés un concours pour gagner les faveurs des ancêtres humains. Suite à un tirage au sort, le soleil commença le premier. Il offrit donc sa lumière, sa chaleur, des sols fertiles et surtout de quoi nourrir les gens et la grande majorité qui fut les premiers êtres humains, éblouie par ses présents, le déclara vainqueur sans même attendre le tour de la lune. Celle-ci ne pouvait pas rivaliser avec l'astre de feu alors elle déclara : « Moi, je ne peux vous offrir pareils présents mais comparé à ce peuple condamné à la sédentarité et à être courbé en permanence sur leurs cultures, je vous donnerai la liberté. Vous errerez, libre de vous fixer ou de partir ailleurs. Je vous apprendrais à apprivoiser les secrets de mon domaine et la nuit n'aura plus de mystères pour vous. » Cela suffit pour convaincre la minuscule minorité qui n'avait pas choisi les présents du soleil et qui devint les premiers huldres. Malgré sa victoire, le soleil fut vexé qu'elle ne soit pas totale comme il l'espérait et depuis ce jour, on dit qu'il a toujours tout fait pour discréditer et faire oublier les huldres. »

Après tout d'une certaine manière, tant mieux que les humains aient oublié leur existence. Il était en effet plus jouissif de la leur rappeler pendant que leurs visages se déformaient d'une indicible terreur avant de leur faire abandonner l'idée de résister qui était ridicule et vaine. D'ailleurs, ceux qui étaient présents à l'heure actuelle commençaient imperceptiblement à se replier… Ils commençaient à comprendre, ils devaient se douter de ce qui les attendait après ce long préambule.

« Hmm, peut-être que certains d'entre vous… veulent… soulager leur conscience ? » demanda Estelle d'une voix timide.

« Je vous conseille d'assumer vos péchés et de faire ce choix très vite. » annonça Flynn d'un ton grave. « De toute façon, il est inutile d'espérer vous échapper d'ici. Depuis la naissance de ce cirque, personne n'a réussi cet exploit. Personne. Et cela fait plus de cinq millénaires qu'il existe. »

« Cinq millénaires ? Vous plaisantez ! Ce… Ce n'est pas normal ! Je refuse de vous croire ! » s'écria un jeune homme dans la vingtaine au bord de l'hystérie.

« Tu sais gamin il y a rien de normal dans ce cirque. » révéla Raven en croisant nonchalamment ses bras derrière sa tête. « Même les chevaux et les fauves ne le sont pas : ils ont été créés à partir d'âmes humaines comme les vôtres au bon vouloir du Maître. Il leur trouvait une certaine utilité ainsi, même s'ils ont oublié qu'ils étaient humains. »

Soudain le jeune hystérique, au bord de la folie, saisit brutalement Flynn par le col avant de l'apostropher de façon virulente. Il ignorait juste qu'il venait de signer sa perte et celle de tous ses futurs compagnons d'infortune.

« Alors tout ça, c'est de votre faute ? » cria-t-il avec une expression affolée et rageuse à la fois. « C'est à cause de vous qu'on se retrouve enfermer dans ce cirque ? Faites-nous sortir d'ici ! Faites-nous sortir immédiatement ! Je… Vous voulez nous tuer, c'est ça ? Mais je ne finirai pas comme ça, non je refuse de finir comme ça ! »

« Veuillez me relâcher tout de suite si vous ne voulez pas aggraver votre cas. » répondit celui qui portait le costume de monsieur Loyal en le fixant d'un air effaré. « Vous vous trompez. Je ne suis pas le Maître du cirque. »

Oh, il n'avait pas peur pour lui-même ! Comme Patty et Raven l'avaient démontré, cet homme qui s'accrochait à lui ne pouvait pas lui faire du mal. Ce qu'il craignait, c'était que ce malheureux déclenche sans le vouloir une succession d'événements qui précipiterait son destin par un enfermement dans la Galerie mais au vu de l'expression de cette personne qu'il entraperçut derrière le dos de son agresseur, il sut qu'il était déjà trop tard.

« Alors qui est le responsable ? » hurla le fou furieux d'une voix stridente.

L'homme ne tarda pas à avoir sa réponse lorsqu'il sentit une présence lugubre et sinistre derrière son dos. Il n'eut pas le temps de réagir que des doigts acérés agrippaient et s'enfonçaient dans sa nuque avec une force herculéenne. Puis il fut soulevé avant d'être fracassé par terre, visage plaqué contre le sol. Le choc avait été d'une telle violence qu'il fut certain d'avoir le nez cassé, des os brisés et que le goût du sang monta jusqu'à ses lèvres.

« Ah là là, toucher au favori du Maître, quelle erreur ! Il en aura au moins pour trois siècles de tortures et de souffrances dans la Galerie. » commenta Raven avec amusement.

La fureur du Maître du cirque était palpable aux yeux de tous et fit reculer de plusieurs pas tous les êtres humains présents. Ses yeux onyx semblaient brûler d'une vive flamme sauvage et barbare tandis que sa longue chevelure noire paraissait voleter comme une oriflamme…

« Tu vas regretter très amèrement d'avoir posé un doigt sur Flynn. » assura-t-il en resserrant sa poigne sur sa prise. « J'étais prêt à vous donner le choix entre une mort rapide ou à une longue et douloureuse agonie mais je ne peux accepter qu'un monstre comme toi qui a du sang sur les mains ose toucher à ce que j'ai de plus précieux ! »

Sentant la catastrophe venir pour les êtres humains restants qui allaient devoir subir une colère qu'il jugeait disproportionnée, Flynn tenta d'intervenir :

« Yuri, non ! Je t'en prie, ce n'est pas la peine de… »

Le dompteur, ou plutôt le Maître du cirque, le contempla pendant un long moment. Il était celui qui avait toute autorité sur le cirque et personne n'osait le contredire sauf Flynn. Il érigeait la Loi que tous respectaient et se chargeait de la faire appliquer, à savoir que tout être humain pénétrant dans son domaine devait payer pour ses péchés, surtout s'il se révélait incapable d'éprouver du remord pour ses actes. A ceux-là, il les condamnait à croupir dans sa Galerie où ils pouvaient rester prisonniers pendant plusieurs siècles à subir d'affreuses et continuelles tortures et souffrances jusqu'à ce qu'il estime que le prix de leurs crimes soit soldé. Pourquoi ce cirque et de pareilles atrocités ? Un peu par jeu, par envie de duper les êtres humains. Peut-être aussi un peu par altruisme et par compassion bien que de manière générale, il méprisait les humains, des créatures cupides, ambitieuses, envieuses et peinant à se tolérer les uns les autres, capables du pire juste pour satisfaire leurs intérêts personnels – il y avait bien sûr quelques exceptions notables comme Flynn. Et aussi un peu pour se distraire car il fallait bien trouver un moyen de faire passer le temps quand on a l'inconvénient d'être immortel et d'avoir vécu quelques millénaires…

Par l'existence de son cirque et de ses représentations, il se chargeait de rappeler aux humains tout ce qui a trait au mystérieux, à l'inexplicable… Que tout n'était pas sous leur contrôle ou leur domination… Peut-être était-ce aussi une sorte de vengeance des huldres, chassés de la mémoire des hommes et dont les récits avaient niés l'existence, humanité cachée que les légendes s'efforçaient de calomnier pour prouver la suprématie de l'Homme… Alors oui, aux yeux de l'être humain, leurs châtiments barbares, cette manière désinvolte de jouer avec les vies humaines, cet amusement qu'ils éprouvaient lorsqu'ils infligeaient souffrances et tortures à leurs proies, pouvaient sembler d'une extrême cruauté et les faisaient apparaître comme des monstres. Mais pour les huldres, voir des créatures capables de tuer, de faire souffrir, de jouir ou de plonger leurs propres semblables dans la misère et le malheur pour des raisons qu'ils estimaient égoïstes, voilà ce qu'ils caractérisaient de monstrueux.

Après avoir fixé son membre favori, la colère du Maître du cirque parut retomber un peu avant qu'il pousse un soupir.

« Très bien. Estelle, tu peux partir. »

« Hmm… oui. Essayez juste de ne pas être trop… méchants avec eux. » dit-elle un peu inquiète.

Elle fit une dernière petite révérence sur la piste puis quitta le chapiteau en empruntant l'entrée des artistes sous l'œil de Repede qui la laissa passer. Ceux qui voulaient profiter de ce moment pour fuir furent aussitôt refroidis par les grognements menaçants et la dague que l'animal tenait dans sa gueule. Le départ de l'écuyère soulagea Rita : celle aux cheveux roses était trop gentille et innocente pour assister à ce qui allait suivre. Elle partait toujours avant ce moment.

« Pour le reste, vous savez quoi faire. Faites le tri et enfermez les pires du lot dans la Galerie. » poursuivit Yuri avant de se tourner vers le jeune hystérique qui avait agressé Flynn et de le pointer du doigt.

« Et commencez par celui-là ! »

L'homme tremblait de tous ses membres et il était dans un état pitoyable. Le second dans la hiérarchie du cirque le fixa un instant avant de fermer les yeux, pousser un soupir et de détourner le regard.

« Vous avez tous entendu les ordres du Maître ? Faites appliquer sa Loi ! » commanda celui qui possédait le rôle de monsieur Loyal.

Karol, le clown blanc, tendit sa paume ouverte devant lui avant de matérialiser dans sa main une hache géante qui semblait peser le double de sa corpulence.

« J'ai beau être là depuis quelques siècles mais je déteste toujours ce moment. » marmonna-t-il quand il resserra sa prise sur son arme.

« Moi aussi. » avoua Flynn.

Pressentant ce qui allait se passer, une jeune femme d'une beauté remarquable aux cheveux châtain à la jolie robe de dentelle et aux magnifiques pendants d'oreilles se précipita sur la piste et se jeta aux pieds de Flynn et de Karol. Son instinct de survie lui soufflait qu'elle avait plus de chances avec ces deux-là, ce qui n'était pas totalement faux.

« Pitié non ! Je vous en supplie, je ne veux pas mourir ! » gémissait-elle. « Je rendrai tous les bijoux, je paierai des indemnités à ceux que j'ai trompés, mais je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir ! Je veux vivre ! Je veux sortir d'ici ! »

Monsieur Loyal et le clown blanc échangèrent un regard avant que le blond pousse à nouveau un soupir. Il se pencha ensuite vers la femme éplorée avant de lui dire quelques mots pour la réconforter :

« Calmez-vous mademoiselle. Tout va s'arranger. Je vais vous faire sortir de ce cauchemar et mettre fin à vos souffrances. »

En entendant ce qu'elle voulait entendre, la belle femme s'affala par terre. Ce fut pour cette raison qu'elle n'aperçut pas les yeux azur de Flynn prendre une lueur froide et les traits de son visage changer d'expression. Elle ne le vit pas non plus matérialiser une épée, ni enfoncer la pointe de celle-ci dans son dos pour lui percer le poumon et le cœur. A peine un masque hébété apparut sur sa figure lorsqu'elle comprit ce qui lui arrivait avant de rendre définitivement son âme noire. Au moins une qui ne finirait pas dans la Galerie à souffrir mille tortures. Son cauchemar, comme l'avait promis Flynn, avait pris définitivement fin.

Et comme si cette mort était un signal, les autres membres de la troupe se déchaînèrent. Des boules de feu, des flèches et des dagues explosèrent de toutes parts. Alors le massacre commença.

Pendant trente longues minutes, des hurlements retentirent sous le chapiteau du cirque ainsi que les pleurs et les gémissements de ceux et celles qui étaient emmenés dans la Galerie pour des souffrances renouvelées.

Mais il n'y avait aucun être humain pour les entendre…

-§-

Dans sa roulotte, après avoir retiré son costume de monsieur Loyal, Flynn était assis sur son bureau en train de compter et de recompter la recette du jour, notant la somme récoltée sur son cahier quand Yuri fit irruption.

« Toujours en train de travailler décidément ! Tu ne cesses de te surmener ! » reprocha-t-il.

« Evidemment puisque le véritable chef de ce cirque préfère profiter de l'air nocturne plutôt que de s'occuper des responsabilités qu'il a eu l'amabilité de me refiler. » répliqua Flynn.

« Mais mon second est si compétent et si doué pour ce genre de choses! Ce serait du gâchis de ne pas en profiter. » fit le brun d'un ton faussement plaintif avant de se poser sans aucune gêne sur le bureau du blond.

Le Maître du cirque dévisagea son favori puis écarta sans ménagement son cahier de compte et le mit hors de sa portée, l'empêchant ainsi de continuer son travail.

« Hé ! Rends-moi ça ! » protesta Flynn.

« Non non non ! » chantonna son interlocuteur. « J'ai décidé que tu avais assez travaillé pour cette nuit et qu'il est temps que tu me règles mon acompte. »

Avant que son amant puisse réagir, Yuri se pencha et déposa un baiser tendre et passionné. Ses efforts furent récompensés quand il sentit les mains de Flynn entourer son cou pour prolonger la délicieuse expérience entre eux, oubliant l'argent, les chiffres et les comptes. Le blond ne pensait plus qu'à ces lèvres chaudes contre les siennes, ces mains qui parcouraient son corps, à ce sentiment d'excitation et de plaisir que seul le dompteur et Maître du cirque était capable de lui donner. Puis il frissonna lorsqu'il aperçut des doigts agiles le dévêtir de la chemise blanche qu'il portait…

« Hmm, j'ai l'impression que la récompense me plaît mais que je l'apprécierai encore mieux dans ton lit. » dit Yuri.

Il joignit donc le geste à la parole et traîna donc son amant dans son lit. Caressant ses cheveux d'or, il le contempla un instant avant de lui demander :

« Est-ce que tout va bien ? »

Flynn poussa alors un soupir agacé :

« Oui, je vais bien Yuri. Je ne suis pas aussi faible que…. Humph… »

Son amant l'avait interrompu par un nouveau baiser. Parfois, il regrettait d'avoir retiré la "part d'humanité" de Flynn pour le changer en huldre et le condamner à une vie dont il semblait en souffrir. Oui, il s'était sans doute montré égoïste en amenant Flynn dans son monde. Mais en même temps, lui qui n'avait jamais désiré un être humain le voulait, seulement et uniquement cet être vivant qui avait éveillé en lui des sentiments qu'il ne croyait jamais connaître. Il l'avait choisi. Il lui était devenu tellement précieux.

Lorsque le baiser s'arrêta afin qu'ils reprennent son souffle, Flynn murmura :

« Yuri, je te l'ai déjà dit. Je t'aime et je ne regrette pas mon choix. Même si j'ai du mal à accepter les activités de Brave Vesperia, je ne pense pas être malheureux. Tant que tu restes avec moi. »

Le cœur du dompteur palpita de joie en entendant ces paroles. Il se rapprocha pour souffler à l'oreille de son amant :

« Dans ce cas, profitons ensemble de cette nuit. Tiens-toi prêt car je ne te ferai pas de cadeaux ! »

Ils plongèrent alors tous les deux dans un océan de délices et de plaisirs, goûtant chacun à la chaleur de l'autre avant d'unir leurs âmes dans le sommeil, pendant que quelques faibles cris lointains provenant de la Galerie des Monstres résonnaient désespérément dans l'obscurité…


NDLA : Fin de Brave Vesperia Circus. A force de vouloir construire ce petit univers alternatif, j'ai prévu une suite Brave Vesperia Circus : les coulisses pour compléter ce que je n'ai pu mettre ici comme des morceaux de vie quotidienne des membres du cirque ou l'arrivée de certains au sein de la troupe, notamment celles de Flynn et Estelle. J'espère donc que cette fic vous a plu et vous dis donc à bientôt.