Thème : Image.

Chapter Four, Part Two

"I tried to hide from you
But I failed
I tried to lie to you
But how I failed
And even in my darkest time
You gave me light"
RyanDan -
Like the sun

La rouquine semblait avoir repris du poil de la bête, et elle tira Fiona par la main jusqu'à la rue principale. Un regard en arrière lui permit de constater que l'homme était toujours prostré dans la contre-allée. Fiona se libéra de sa poigne pour aller jeter le couteau dans une poubelle. Ce n'était pas forcément la meilleure idée qu'elle avait eue, mais bon, elle n'avait pas vraiment envie d'y réfléchir. Quand elle revint, elle passa un bras autour des épaules de la serveuse et la regarda dans les yeux.

- Tu es sûre que ça va ? Si tu veux rentrer chez toi, je comprendrai.

- Non, non, j'ai besoin de me changer les idées, là...

- Je suis désolée, j'ai dû envenimer les choses. Je ne sais pas comment réagir dans ces moments-là, et je ne supporte pas de devoir m'écraser devant ce genre de types.

- C'est vrai que d'habitude, avec un sourire j'arrive à m'en sortir. Mais en même temps... Tu es drôlement impressionnante ! Tu fais du kung-fu ou quelque chose comme ça ?

- J'ai grandi dans un environnement un peu dangereux, sourit Fiona. Alors j'ai appris deux-trois trucs. J'espère que ce mec ne reviendra pas t'embêter.

- Mon grand-frère vient me chercher quand je finis tard en général, ça devrait aller.

- Je reste dans les parages encore un peu, décida la chasseresse. Je vais te donner mon numéro, donc si tu as un souci, n'hésite pas.

- Tu vas devenir mon chevalier servant, rit Ginny en ouvrant la porte du Fish&Chips où elles étaient arrivées.

- J'aime autant que tu ne sois pas une demoiselle en détresse!

La remarque de Fiona se perdit dans le gargouillis de son estomac qui se manifestait. Ginny rit de bon cœur. L'épisode désagréable qu'elles venaient de vivre commençait à passer, même si la rouquine n'était pas totalement détendue. Elles commandèrent rapidement, récupérèrent leurs plats et s'installèrent dans un coin de la pièce. Fiona se jeta sur ses frites.

- J'espère que je ne t'ai pas fait flipper, dit-elle entre deux bouchées. C'est pas la partie de moi dont je suis la plus fière.

- Sachant que tu m'as sauvée, je me vois mal t'en vouloir. Mais c'est vrai que tu avais un côté... démoniaque avec ce couteau sur sa gorge. Tu lui as dit quoi au fait ?

- Oh, juste d'arrêter d'embêter les jolies filles, sourit maladroitement Fiona.

La mention du côté démoniaque l'avait déstabilisée et elle avait envie de boire la flasque qu'elle gardait dans sa veste. Au cas où. Ces deux dernières années, elle n'avait pas économisé ses capacités surhumaines, et l'eau bénite ne faisait plus autant d'effet qu'avant. Pour autant, il lui restait encore deux ou trois heures avant de vider sa bouteille. Ses pouvoirs étaient restés en laisse depuis qu'elle avait mis un pied à Cicero, et elle n'avait pas l'intention que ça change.

Ginny ne sembla pas remarquer son malaise, et continua à babiller légèrement. La chasseresse détecta pourtant quelques frissons réguliers, conséquence de leur mésaventure.

- Tu as un grand frère, alors ? Interrogea Fiona. Il est comment ?

- Comme tous les grands frères, je suppose : hyper protecteur, un peu chiant sur les bords et toujours en train de me taquiner. On n'est que deux enfants dans la famille, et on a toujours été très proches.

- Ça devait être sympa.

- Ça ! M'en parle pas, mes parents devenaient dingues quand on faisait les quatre-cents coups !

- Les pauvres ! Il y avoir de l'ambiance, si ton frère te ressemble.

- Ouais, Will est un peu comme moi. En plus brutal. Il a un caractère de feu et c'est un ancien footballeur. Il a arrêté après la fac, mais il a toujours sa carrure de camionneur. Ah là là, je pourrais parler de lui pendant des heures, je suis désolée. Mes potes se moquent de moi à chaque fois !

- Pas de problème, c'est très rafraîchissant. J'aurais bien voulu avoir une grande famille.

- Tu n'as pas de frères et sœurs, toi ?

- Hm, si... Mais c'est un peu compliqué. Je n'ai jamais connu mon père, il ne savait même pas que j'existais. J'étais un peu une erreur de parcours, même si j'étais très proche de ma mère. Mon géniteur avait déjà deux fils. Et il en a eu un autre après moi, avec une autre femme.

- Sacré coureur, dis-donc !

- C'était un militaire, il vivait pas vraiment sur le même plan, si tu vois ce que je veux dire.

- "Etait" ?

- Ouais, il est mort y a trois ou quatre ans, je ne l'ai jamais rencontré.

- Et tes frères ?

- J'ai rencontré les deux aînés il y a plus de deux ans, un peu par hasard. On a passé vingt-quatre heures ensemble, c'était génial, j'avais l'impression d'avoir trouvé ce qui me manquait, mais... Disons qu'ils ont une vie compliquée eux aussi, donc c'était pas la peine d'en rajouter. Chacun a repris sa route de son côté. J'ai pas eu de nouvelles en deux ans, alors j'ai pris les devants. Je suis passée les voir. Ils sont dans l'armée eux aussi, et ils s'apprêtaient à partir sur une grosse opération. J'avais l'impression d'être de trop. On n'est pas vraiment... On est juste liés par le sang, tu vois ?

La voix de la jeune femme trembla légèrement et elle se racla la gorge.

- Enfin bref, sourit-elle faussement, je suis en train de plomber l'ambiance, là.

- J'ai posé la question, non ? C'est que ça m'intéresse. Et ton petit frère ?

- Je ne l'ai jamais vu. Il est mort avant même que je connaisse son existence, en fait.

- Oh, je suis désolée.

- Y a pas de mal, je ne le connaissais pas de toute façon. Et je me fais à l'idée d'avoir une famille de merde.

- Pourquoi tu dis ça ?

- J'ai l'impression qu'on est maudits. Ma mère est morte y a bientôt trois ans, celle de mes grands frères a péri dans un incendie quand le cadet était bébé, et la mère d'Adam a succombé à la même maladie que lui. Les seuls encore en vie sont Dean, Sam et moi. Enfin jusqu'à il y a peu.

- Mais alors qui est-ce que tu...

- Dean. Leur commando est revenu il y a quelques mois. J'ai eu du mal à le retrouver.

- Et...

- Sam est porté disparu.

- Oh.. Je...

- Désolée, j'aurais pas dû te parler de tout ça. C'est contraire à mes habitudes. C'est juste que là, je commence à saturer.

- Tu... Tu m'étonnes. Alors tu as vu ton frère, finalement ? Il va bien ?

- Je l'ai vu de loin, oui. Il va comme quelqu'un qui a laissé son petit frère, sa raison de vivre, sur le terrain. Il essaie de se reconstruire et de passer à autre chose, j'ai pas eu le courage de chambouler ses nouvelles habitudes.

- Mais c'est ton frère.

- Je crois pas qu'il le voie comme ça. On est deux étrangers qui partagent un morceau de patrimoine génétique, tout au plus.

- C'est triste...

- Ouais, tu l'as dit ! sourit Fiona. C'est pour ça que ce soir, je suis avec une jolie fille pleine d'humour qui va me changer les idées !

Ginny sourit doucement et posa sa main sur celle de Fiona en continuant à picorer dans son assiette. Elle échangèrent un regard, puis la rouquine recommença à parler de sa famille, de ses amis et de ses études. Elle sentait que Fiona avait trop parlé d'elle, et que le sujet était clos, alors elle joua le jeu. D'autant que la tatouée semblait vraiment s'intéresser à ses histoires.

Elles discutaient encore de mythologie quand elles sortirent du restaurant.

- Tu veux faire quoi, maintenant ? demanda Ginny.

- Je sais pas... On pourrait aller boire un verre. Tes amis sont en ville ?

- Je pense. Ces tire-au-flanc sont au bar jusqu'à la fermeture tous les samedi soirs.

- Ça te dit de les rejoindre ?

- Si tu veux. Ça ne te dérange pas ?

- Je n'ai jamais eu beaucoup d'amis, c'est l'occasion de faire des rencontres !

- Si ça te va, alors c'est bon pour moi. Allons-y.

Ginny s'accrocha au bras de Fiona et la tira en direction du bar. Elle avait complètement oublié son agression une heure plus tôt et elle passait un très bon moment avec l'étrangère. En vérité, elle avait très envie de la présenter à ses amis.
Quand elles entrèrent dans le bar bondé, une voix tonitruante héla la rouquine :

- Ginger !

- Au temps pour la discrétion, marmonna-t-elle. Le grand dadais qui vient de crier, c'est Anthony.

Elle avança en traînant Fiona par la main pour ne pas la perdre.

- Ben alors, bande de poivrots, salua-t-elle, toujours à chauffer les mêmes chaises ? Si seulement vous étiez aussi assidus en cours.

- Qu'est-ce que tu fais là Miss Parfaite ? demanda le grand blond qui l'avait appelée.

- Je suis venue vous présenter une amie. Et mon chevalier servant.

- Hein ? Il est où ? demanda une jeune fille brune au grands yeux, qui semblait plus jeune.

- Elle est là. C'est Fiona.

- Bonjour, salua la chasseresse à son tour.

- Wah, siffla un brun barbu à l'autre bout de la table alors qu'elle ôtait sa veste. Jolis tatouages !

- Et jolis cheveux, ajouta une blonde à la coiffure sophistiquée à ses côtés.

- Merci, rougit légèrement Fiona, peu habituée à tant de compliments.

- Bon, alors, celui au font avec la barbe, c'est Woody, comme le cow-boy de Toy Story. A côté c'est sa copine Helen. En face, celui avec les cheveux longs et les lunettes, c'est Allan, notre crack en informatique, à côté de lui c'est James - t'aurais pu éviter le bonnet, on est pas encore en hiver - Encore à côté, c'est Jessy, qui est toujours en train de lire, je ne sais même pas comment elle fait avec tout ce boucan. En face d'elle, qui désespère de lui faire quitter ses bouquins, c'est Cho, et à côté de Jessy, c'est Agatha, la petite sœur d'Allan, mais ils ne se supportent pas.

- Et le meilleur pour la fin, Anthony, ravi de faire ta connaissance, conclut le grand blond.

- Alors, résuma Fiona en les pointant du doigt : Woody, Helen, Cho, Anthony, Agatha, Jessy, James et Allan.

- Bravo ! la félicita celui avec le bonnet - James. Maintenant, tout le monde change de place !

Jessy à côté de lui lui mit un coup de poing sur le haut du crâne sans daigner lâcher son livre des yeux. Personne ne réagit à sa blague, et tout le monde se tourna vers Fiona.

- Alors, qu'est-ce que tu fais dans le coin ? demanda Woody avec curiosité.

- Affaires de famille. Je prends des vacances.

- Tu fais quoi comme boulot ? continua James, remis de sa déconvenue.

- Coiffeuse ? Proposa Helen au moment où Allan lançait "rock star".

Ginny éclata de rire, attendant la réponse de Fiona avec impatience.

- Forgeron.

Un grand silence s'abattit autour de la table. Ginny gloussait à intervalles réguliers, prise de fou rire.

- Qu'est-ce que j'ai loupé ? s'enquit Anthony en revenant avec deux chaises pour les nouvelles arrivantes.

- Tu blagues, là, finit par dire Cho, toujours ébahi.

- Ben non, je suis vraiment forgeron. Pourquoi tout le monde réagit aussi bizarrement ?

- Parce que c'est un boulot de mec ? proposa Woody.

- Parce que t'es haute comme trois pommes ? Essaya James.

- Parce que t'as pas de barbe ? tenta Agatha.

- Quoi, t'es forgeron ? s'exclama le blond qui avait manqué un wagon.

- C'est quoi ce ramassis de clichés ? grogna la chasseresse. Pas besoin de testostérone pour faire chauffer de l'acier.

- Enfin il faut être costaud quand même, remarqua Helen.

- T'inquiète pas pour ça, intervint Ginny qui s'était enfin calmée. Je témoigne de sa force.

- Je suis sûr que tu ne me bats pas au bras de fer, provoqua Anthony.

- T'es du genre deux cerveaux un muscle, toi, sourit Fiona. Je tiens le pari. Je te paye ta boisson si tu tiens plus de... allez, soyons sympa : quinze secondes.

- Pari tenu !

Avec agitation, les amis débarrassèrent une des tables voisines et Ginny s'installa à la place d'Anthony pour que Fiona et lui puissent se retrouver face à face. Quelques personnes autour interrompirent leur conversation pour profiter du spectacle.

- Départ à 3, lança Ginny en vérifiant leur position.

- Je vais t'écraser, chuchota Anthony avec un grand sourire.

Fiona lui fit un clin d'œil et serra légèrement sa prise. Le "trois" de Ginny retentit dans le silence créé autour d'eux, et Anthony commença sa pression. Fiona résista ce qu'il fallait pour jouer le jeu.

- 15 ! 14 ! 13 ! 12 ! 11 ! 10 ! 9 !

Les huit amis - Jessy s'était décollée de son livre pour l'occasion - scandèrent le compte à rebours avec excitation. La chasseresse fit un petit sourire en coin et se relâcha légèrement. Pensa qu'il y avait une ouverture, le blond y alla de toutes ses forces. La main de Fiona commençait à descendre...

- 6 ! 5 ! 4 !

La main de la jeune femme descendait toujours. Elle resserra sa prise...

- 3 ! 2 !

Au moment où les étudiants crièrent le "un", Fiona mit toute sa force et alla écraser la main de son adversaire sur la table.

- Aïe !

- Oups, pardon, j'ai mal géré ma force, s'excusa la chasseresse en regardant Anthony serrer son bras contre lui.

- Espèce de brute ! geignit le blond. Tu m'as fait trop mal !

Tout le monde éclata de rire, et le brouhaha reprit de plus belle.

- Chapeau, salua Allan, il en faut sous le capot pour rabattre le caquet de Toninator.

- Roh ça va avec ce surnom débile, grogna le perdant.

- Bon, alors je prendrai une pinte de cidre, s'il te plaît, nargua la fille aux cheveux bleus.

Ginny, à côté d'elle, avait posé son bras gauche sur le dossier de sa chaise et lui fit un sourire encourageant. Visiblement, il n'y avait pas de mal à ce qu'elle taquine un peu le grand blond.

- D'abord je vais attendre que mon bras redevienne une partie de mon corps en fonctionnement. Sinon je te lâche ton verre sur les genoux.

- C'est quoi cette histoire de chevalier servant, au fait ? se rappela Agatha.

- Randalf m'a encore tenu la patte et il a été plus qu'insistant, donc Fiona l'a envoyé se faire voir.

- Encore ? Il ne t'a rien fait ? S'inquiéta Cho.

- Non, plus de peur que de mal.

- C'est un peu de ma faute, remarqua Fiona. Je n'aurais pas dû te prendre par la taille, je croyais que ça le dissuaderait.

- Il s'est passé quoi exactement ? demanda Woody.

- Il a voulu nous apprendre ce qu'était un homme, un vrai, renifla la chasseresse avec mépris. Pour moi c'était juste un déchet. Quand il a poussé Ginny contre un mur, je lui ai calmement conseillé de la lâcher.

- T'as fait quoi, alors? s'enquit James avec curiosité.

- Je l'ai envoyé dire bonjour au mur d'en face, fit tranquillement Fiona en haussant les épaules.

- T'as fait quoi ?! s'écria Helen.

- Il était bourré, c'était pas très compliqué. J'ai un peu perdu mon sang-froid.

Une nouvelle fois, le groupe la regarda d'un air effaré.

- C'est pas tout, continua Ginny, légèrement excitée par le récit. Elle l'a collé contre le mur et lui a demandé de s'excuser auprès de moi. Quand elle l'a lâché, elle lui a tourné le dos, et il s'est jeté sur elle avec un couteau. Elle l'a esquivé genre film d'action et elle a fait une prise de karaté ou je ne sais trop quoi et il s'est retrouvé par terre avec son propre couteau sous la gorge ! C'était hyper impressionnant !

Fiona se mordit les lèvre quand elle vit les sept autres - Jessy avait replongé dans son livre depuis longtemps - échanger des regards méfiants.

- Qui es-tu ? interrogea Helen, et la question n'exigeait pas seulement un nom.

- Je m'appelle Fiona Eddings. Je suis bien forgeron, vous pouvez vérifier, j'ai une forge en Arizona, la Grotte d'Héphaïstos. C'est une affaire de famille que j'ai reprise après la mort de ma mère. Elle a bossé dans les forces spéciales avant ma naissance, donc elle était un peu parano. Elle m'a appris à me battre et m'a plus ou moins formée comme un soldat. En plus, elle détestait les hommes, donc elle m'a toujours appris à me défendre d'eux. Voilà.

- Ben dis-donc, siffla Jessy, qui faisait enfin entendre sa voix mélodieuse. C'est une sacrée histoire pour commencer un bouquin. Dis-moi pas que t'es un espion ou un truc de ce genre.

- Haha non, ça risque pas ! J'ai juste été élevée bizarrement. Je ne suis pas une collègue d'Alex Rider.

- Tu as lu Horrowitz ? demanda la dévoreuse de livres, tout excitée.

- Pas tous, seulement les deux premiers, après je suis tombée sur la trilogie de Pullman, A la croi...

- ...sée des Mondes, termina Agatha, les yeux pétillants. Une des meilleures séries de fantasy jeunesse au monde !

- J'avoue que franchement, moi qui suis fan de fantasy, dans la qualité du scénario et de l'intrigue, j'ai pas vu la différence avec de l'adulte.

- Tu es fan de fantasy ?

- Ouaip, j'adore ! J'ai plus trop le temps de lire, maintenant, mais quand j'étais ado, on voyageait beaucoup avec ma mère, et j'avais toujours une tonne de bouquins avec moi. Et mon genre préféré, ça a toujours été l'imaginaire. Je suis forgeron d'art, je fais surtout des commandes pour des collectionneurs ou des répliques pour des musées, et à chaque fois que je suis en train de suer sur ma lame, je m'imagine qu'elle va appartenir à un elfe ou qu'elle va tuer un dragon.

- Eh mais les dragons, c'est sympa ! Coupa Cho. Ce sont des gardiens protecteurs de l'univers !

- En Grèce aussi, ils sont considérés comme des gardiens, intervint Ginny. Regarde Ladon, qui protège le Jardin des Hespérides.

- Oui, bon, des dragons comme Smaug dans Le Hobbit, ça vous va comme ça ? C'est la première fois que je soulève un débat sur l'allégeance des dragons...

Helen et Woody lui lancèrent un regard désolé et retournèrent à une discussion plus personnelle entre eux. Ginny et Cho étaient en train d'échanger leur point de vue (qui pourtant était sensiblement le même) sur les lézards géants, et James lança une conversation avec Anthony à l'autre bout de la table. Allan pianotait sur un Smartphone plutôt énorme comparé à son propre portable, et Jessy était retournée à son chapitre, oubliant que c'était elle qui avait lancé le sujet. Fiona se tourna vers la dernière disponible, Agatha. Elle jeta un coup d'œil à son verre de bière.

- Tu es majeure, remarqua-t-elle.

- Ouaip, j'ai 21 ans depuis trois semaines. Ça te fait quel âge, toi ?

- Vingt-quatre ans et quelques, je crois. Attends, on est quel mois, déjà ?

- Euh... Septembre.

- Quelle année ?

- 2010. Tu viens de quelle planète pour pas faire attention aux dates ?

- Ah non, en fait j'ai 23 ans et demi. Il s'est passé pas mal de truc ces dernières années, j'ai pas eu le temps de fêter mon anniversaire depuis un moment.

- T'es vraiment bizarre, marmonna la jeune fille aux grands yeux.

- Tu fais plus vieille sur la photo, remarqua son frère, son téléphone toujours dans les mains.

- Quelle photo ?

- Celle sur le site de la forge. Joli boulot, d'ailleurs.

- Merci mais on l'a fait faire, l'informatique, c'est pas vraiment mon domaine de compétences. Quant à la photo, c'est ma mère, dessus.

- Ben dis-donc, tu lui ressembles drôlement. Si tu te teignais les cheveux en noir...

- A l'origine, c'est ma couleur naturelle, sourit Fiona. Ma mère avait les yeux noirs et elle était encore plus petite que moi. Mais pour le reste, on nous prenait parfois pour des sœurs. Elle paraissait très jeune.

- Parce qu'elle a quel âge, là ?

- Fais voir, exigea Fiona en tendant la main pour obtenir l'engin.

- Prends-en soin, se moqua James en le faisant passer devant le nez de Jessy. C'est la prunelle de ses yeux !

Fiona hocha la tête et se perdit rapidement dans la contemplation de la photographie. Sa mère, les manches de sa chemise roulées sur les avant-bras pour dissimuler ses tatouages, faisait un signe au photographe. De son autre bras, elle était nonchalamment appuyé à la grande porte en bois de la grange qui leur servait d'atelier. Elle portait un tablier et de hautes bottes en cuir qui cachaient certainement un de ses vieux jeans préférés complètement troué.

L'orpheline eut l'impression qu'elle la saluait. Que d'un instant à l'autre, elle allait sortir du cadre informatique et la traîner à un énième entraînement. Elle caressa l'écran du doigt, et l'image changea.

- C'est Thia et Tohà ! fit-elle, surprise.

- Qui ça ? demanda Ginny en se penchant au-dessus de son épaule.

- Mes sabres en argent, expliqua-t-elle en respirant une bouffée du parfum sucré et pétillant de son amie. Mon premier vrai travail.

- Fais voir, réclama Woody en se levant.

Il prit l'appareil dans ses mains et siffla.

- Wahou ! Ils sont magnifiques ! Ils sont vraiment en argent ?

- Oui, répondit Fiona. C'est plus difficile à maîtriser au niveau de la fonte, parce que ça demande une température plus basse que l'acier, mais c'est plus facile à ouvrager.

Allan récupéra son téléphone et le manipula quelques secondes.

- Attends, la photo date de 2000 ! Ça te faisait quoi...

- Treize ans à peu près.

- Ben dis-donc, elle t'a pris au berceau ta mère ! constata Anthony.

- Ouais, ça tu peux le dire. J'ai forgé ma première lame quand j'avais dix ans, mais elle m'a aidée.

- Et elle a quel âge sur la photo, alors ?

- Elle doit avoir la quarantaine, je pense. On ne voit pas ses rides sur la photo.

- En tout cas, elle fait jeune, conclut le geek.

- On n'est pas tous égaux face à la vieillesse, sourit Fiona.

- C'est tes cheveux qui te rajeunissent, défendit Agatha.

- Ça doit être ça.

- D'ailleurs, ça jure avec tes yeux verts, la taquina Ginny.

- Oui, je n'y avais pas pensé, en fait. La prochaine fois, je fais du vert foncé.

- Tu les teins souvent ? se renseigna Helen, dont les cheveux semblaient être une préoccupation.

- Assez régulièrement. J'ai de la chance, il ne s'abîment que très peu, et j'adore changer de tête. J'ai été brune, bien évidemment, rousse de plein de nuances possibles, blonde, et j'ai essayé le violet, aussi.

- Tu m'étonnes qu'on te prenne pour une rock star ! rigola James. Moi je suis presque chauve. A mon âge, c'est désespérant.

- Si tu mettais pas tout le temps des bonnets aussi, rétorqua la blonde.

- Vous êtes tous en archéologie ? demanda Fiona, pris de curiosité.

- Non, répondit Cho. En fait, il n'y a que moi, Ginny et Agatha. On a des spécialités différentes en plus. Ginny s'intéresse à l'Europe centrale et au Caucase, moi à l'Asie et Agatha oriente son mémoire sur l'Afrique centrale.

- Moi je suis en maths, ajouta Woody, et Helen suit des études de mode. Anthony est en médecine, et malgré les apparences, c'est une tête. Allan fait forcément de l'informatique, et Jessy, tu t'en doutes sûrement, étudie la littérature.

- Surtout la jeunesse, précisa la lectrice. J'adore ce que les auteurs font pour les ados. Il y a des trucs tellement intelligents...

- Vous vous êtes rencontrés comment, alors ? s'enquit la chasseresse quand Jessy retourna dans son livre.

- On allait au même lycée, on s'est connus les uns après les autres et on a formé notre bande. On s'est tous décidés pour la fac d'Indianapolis, parce qu'elle est à deux pas. Moi je fais du droit, au fait.

- Pardon, s'excusa Woody. J'oublie toujours quelqu'un.

- Pour un matheux, pas savoir compter jusqu'à huit, franchement, se moqua le garçon au bonnet.

La conversation continua, bon enfant. Anthony finit par aller chercher la pinte de Fiona, qui le remercia d'un sourire moqueur. Il lui tira la langue sans pour autant paraître vraiment vexé. La chasseresse se laissa bercer par le brouhaha ambiant et discuta avec Agatha. Elle découvrit que leur famille avait quatre enfants, dont les prénoms commençaient tous par la lettre A et se référaient à un auteur connu de romans policiers : Arthur, Allan, Agatha et Anne. Certes, pour Allan, ils avaient un peu triché parce que le vrai nom était Edgar-Allan, mais Fiona trouva ça fascinant. Elle rit quand la jeune fille lui avoua que le chat s'appelait Sherlock, leur chien Hercule, et les poissons rouges de sa sœur Watson et Holmes.

Ensuite, elle réussit à décrocher Jessy de son bouquin sous l'œil jaloux de Cho et passa la demi-heure suivante à discuter littérature. Le bras de Ginny était toujours dans son dos alors qu'elle-même parlait avec Agatha, et sa chaleur lui envoyait de délicieux frissons le long de sa colonne vertébrale.

Si Ginny le remarqua, elle ne changea rien à sa position.