Elizabeth grogna dans son oreiller, sortit prudemment un bras de sa couverture et attrapa son réveil. 10h15 ! Ramsès II n'avait pas sonné ? Le mouvement qu'elle fit pour se lever lui arracha une grimace. Elle avait mal à la tête, mal à la gorge et son nez était bouché. A part ça, la journée s'annonçait bien…
Liz chaussa ses pantoufles, noua la cordelette de sa robe de chambre. Le sol vacilla légèrement sous ses pieds. A coup sûr, elle avait de la fièvre. Elle flotta jusqu'à la porte, s'immobilisa sur le seuil. John regardait sous les meubles, à quatre pattes sur la parquet. La jeune femme hésita sur la conduite à adopter. Après la façon dont-ils s'étaient quittés la veille, de deux chose l'une : ou elle s'excusait, ou elle faisait comme s'il ne s'était rien passé. Mais avant toute chose : tâter le terrain. Elle aviserait ensuite.
- Bonjour, lança-t-elle d'une voix enrouée.
John sursauta, tourna brièvement la tête vers elle. Son expression féroce n'augurait rien de bon. Visiblement monsieur s'était levé du mauvais pied. Dans ce cas, il se passerait de ses excuses.
- Vous avez perdu quelque chose ? Demanda-t-elle comme il plongeait à nouveau la tête sous le buffet.
- Je cherche ma rangers depuis 20 minutes ! Grogna-t-il en palpant son sac de couchage.
- Votre rangers ?
- Oui, ma rangers ! La sœur jumelle de celle-là ! Siffla-t-il en agitant l'autre.
Elizabeth releva le menton. Quel ours ! A croire qu'elle était pour quelque chose dans la disparition de sa botte.
- Je ne l'ai pas prise, lança-t-elle en haussant les épaules.
- Ah non ?
- Évidement non ! Que voudriez-vous que j'en fasse ?
John plissa les yeux, le regard soupçonneux.
- Vous auriez pu la cacher.
- La cacher ? Pour quoi faire ?
- Pour m'embêter !
Elle faillit se mettre en colère mais se contenta de lui lancer un regard apitoyé. Cacher une rangers pour l'embêter… Cet homme avait 5 ans d'âge mental !
Elizabeth passa dans la cuisine, se prépara un café et le but à petites gorgées. Son front était brûlant et elle avait froid. Encore une nuit dans la glacière qui lui servait de chambre et elle était bonne pour le sanatorium.
- Vous ne voulez vraiment pas me dire où vous l'avez mise ?
John l'observait depuis le seuil, bras croisés. Elle leva les yeux au ciel et se rit à boire son café sans lui accorder la moindre attention.
- Ça vous amuse de me contrarier, hein ? Ça vous plait !
- Oh, assez ! Je ne l'ai pas vue, votre rangers ! Riposta-t-elle en massant ses tempes douloureuses.
- Tiens donc ? Elle a disparu toute seule peut-être?
- Écoutez, s'il vous faut une rangers pour que vous consentiez à vous taire, je suis toute prête à vous en offrir 6 paires ! Lança-t-elle d'une vois enrouée. Et si votre pied botté pouvait en profiter pour aller se promener ailleurs que sur mon territoire, ce serait encore mieux !
- Vous avouez !
- Je n'avoue rien du tout, j'ai mal à la tête !
- Si vous croyez que…
On frappa à la porte. Raymond entra dans la cuisine, le visage renfrogné et l'œil sombre.
- Je suis venu vous rapporter ça, marmonnât-il en retirant quelque chose de la poche de son manteau.
- Ma rangers ! S'écria John avec un sourire épanoui.
Elizabeth l'observa, le regard mauvais, tandis qu'in pressait son bien sur son cœur.
- Où l'avez-vous trouvée ? Demandé-t-il en se chaussant.
Raymond pinça ses lèvres.
- C'est elle qui m'a trouvé. Je l'ai reçue sur le crâne hier soir, à 10h12 précises.
John se frotta le menton d'un air gêné.
- Je vois. Je me suis un peu énervé, hier soir, et…
- Je sais bien que je ne suis pas un chanteur d'avenir, mais quand même… poursuivit Raymond avec un regard lourd de ressentiment. Je ne méritais pas ça.
- Vous n'y êtes pour rien, mon vieux, c'est…
- Ce qu'il essaie de dire, intervint Elizabeth d'une voix ironique, c'est que vous avez été la victime innocente d'un léger( décalage horaire. A 10h11, vos « courou-coucou » étaient d'actualité? A 10h12, ils ne l'étaient plus.
Raymond se drapa avec dignité dans son écharpe.
- A l'avenir, je vous demanderai de bien vouloir m'informer de la température ambiante. Je suis serviable, mais pas servile.
Il ouvrit la porte, et sortit d'un pas raide. John esquissa un sourire incrédule.
- Un clochard susceptible… On aura tout vu !
Elizabeth lui lança un regard glacial.
- « Il » est content ? « Il » a retrouvé sa rangers chérie ? « Il » va être de bonne humeur, maintenant ?
Le jeune homme rougit légèrement, la mine penaude.
- Je vous ai soupçonnée injustement. Excusez-moi.
- Je me moque de vos excuses.
Elle sentit un élancement lui traverser le crâne et porta une main à son front. Cet idiot était en train de faire monter sa température.
John l'observa, les sourcils froncés.
- Vous avez une voix bizarre. Ça ne va pas ?
- Il est bien temps de vous soucier de ma voix ! Siffla-t-elle. Je suis en train d'agoniser et vous me faites une scène à cause d'une rangers dont je n'ai que faire !
- Vous n'auriez pas un peu de fièvre, par hasard ?
Un peu de fièvre ! Si elle n'avait pas eu peur d'aggraver sa migraine, elle en aurait ri. Sa tasse de café se rapetissa subitement et prit la forme d'un dé à coudre avant de retrouver sa taille normale. Elizabeth observa le phénomène, l'œil rond. Elle devait être plus malade qu'elle ne le pensait.
- Vous devriez aller vous recoucher, murmura John en scrutant son visage d'un air inquiet.
- Il fait FROID dans ma chambre, articula-t-elle d'un ton rageur. On GELE dans ma chambre. Seul un manchot aurait envie d'y coucher !
- Vous avez de la fièvre, diagnostiqua John en la prenant par le bras.
- J'ai de la fièvre mais je ne suis pas folle…
- Mais non, mais non, murmura-t-il sans conviction en l'entraînant dans la chambre.
Elizabeth pila devant la porte et s'arc-bouta, le front têtu.
- Je ne veux pas retourner là-dedans !
- Soyez raisonnable…
- Non, non, et non ! Je ne veux pas finir congelée !
- Je vais vous emmitoufler dans vos couvertures et vous mettre mon duvet par-dessus. Vous serez installée comme une petite reine. Ça va comme ça?
- Ce n'est pas la peine de me parler comme à une demeurée !
John observa son regard trop brillant et la poussa gentiment dans la chambre.
- Vous allez faire un gros dodo et après, ça ira mieux.
- Je veux pas faire dodo. Je veux qu'on s'occupe de moi.
- Mais oui, mais oui.
Il la coucha, rabattit les couvertures sur elle et se détourna pour tirer les rideaux. Puis, il se rapprocha du lit et s'assit près de Liz. John posa sa main sur son front. C'était bien ce qu'il pensait : elle avait une fièvre carabinée. Il sortit chercher le duvet, se ravisa et fit un détour par la cuisine pour préparer du lait chaud. Puis, une fois son remède prêt, il retourna à la chambre.
- Buvez, commanda-t-il en lui soulevant la tête.
Elizabeth loucha vers le verre, le regard méfiant.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Une décoction de cyanure et de ciguë, répondit-il, ironique.
Elle grimaça et avala docilement le liquide.
- Ca va mieux comme ça?
Liz renifla et ferma les yeux.
- Je veux qu'on me tienne la main et qu'on me raconte une histoire.
- Quoi ?
- Je veux une histoire.
La surprise passée, John s'allongea près de la jeune femme et passa sa main sous les couverture pour lui prendre la main. Il tourna son visage vers celui de Liz qui n'était séparé de lui que par quelques centimètres. Celle-ci avait les yeux fermée et s'agrippait fermement à la main de John.
- Il était une fois, commença-t-il d'une voix douce, un jeune homme brun aux yeux verts qui était amoureux d'une belle princesse…
Elizabeth sourit béatement et se pelotonna contre John.
- Ils ne savaient pas qu'ils s'aimaient et passaient leur temps à sa disputer. Mais un jour, la belle princesse tomba malade et…
John s'interrompit. La jeune femme s'était endormie la tête sur son torse. Il la contempla quelques minutes, caressa délicatement son front brûlant puis sa joue. Il se dégagea doucement, remplaçant son torse par un oreiller. John se pencha et effleura ses lèvres d'un baiser. Puis, il reflua vers la porte sur la pointe des pieds et sortit sans bruit.
Elizabeth ouvrit un œil, un sourire aux lèvres. Alors, comme ça Monsieur ne s'était pas gêné pour l'embrasser ! Ces lèvres… tellement douces…Elle était perdue dans ses rêves lorsqu'elle entendit du bruit provenant du salon. Elle se redressa. John venait de décrocher le téléphone. Elle se leva, trottina jusqu'à la porte, colla son oreille contre le battant.
- Allô ? Le service EDF ? Vous attendez quoi pour nous brancher l'électricité ? Que des stalactites poussent au plafond ?
Elle l'entendit pianoter avec agacement sur la table, puis sa voix se durcit.
- Qui je suis ? John Sheppard, impasse du Lac. Oui, je sais, un de vos employé est déjà passé, mais… Non écoutez-moi ! Vociféra-t-il subitement. J'ai une grande malade, ici ! Elle a 75 ans et son pauvre corps décharné est secoué de frissons ! Si vous ne m'envoyez pas quelqu'un dans la demi-heure, je vous flanque un procès ! C'est compris ? C'est ça, à tout de suite !
Elizabeth retourna se coucher en riant tout bas. Ramenant les couvertures sur son « pauvre corps décharné », elle ferma les yeux et s'endormit aussitôt.
