10] Le Clan de la Vallée Peu Profonde
[J-1773]
"Attends de voir cet endroit... C'est comme si la vague mortelle avait sauté toute la vallée. Malheureusement, ce n'est pas le cas des radiations."
— Louwoda Kliron Kru...
J'accompagne mon murmure d'une caresse sur l'emblème du clan de la vallée peu profonde. Mes doigts effleurent la gravure, traçant les lignes du cercle et des trois flèches le traversant.
Assez profonde pour que la vague mortelle passe par-dessus apparemment... Heureusement pour moi...
D'après ce que ce panneau indique, le village ne devrait plus être loin, maintenant. Je n'étais jamais venu jusqu'ici auparavant et je le regrette. Cette vallée est magnifique et regorge de choses magnifiques. La nature se mélange dans un arc-en-ciel de couleurs qui m'éblouit presque. Le bleu et le parme des fleurs se marient au jade des sapins, à l'olive des chênes. Le soleil couchant perce à travers les feuillages et offre au brun des branchages une touche chaleureuse, mélange d'or et d'orangé qui vient saisir mon regard et m'étreint le cœur.
Je suis émue de constater que la nature n'a pas dit son dernier mot.
Tout comme moi.
Lorsque j'aperçois les premières maisonnettes apparaître au loin, un espoir invraisemblable m'envahit. J'essaie de le réfréner en me rappelant que je ne trouverai personne ici. En me remémorant que je suis seule désormais.
Et pourtant, tandis que je marche en silence entre les maisons, sous les tentures colorées et les carillons, j'aimerai que ce ne soit pas le cas... Comme j'aimerai partager ces temps plus doux avec les personnes que j'aime. Ma mère. Mes amis. Bellamy.
Ma famille.
J'essaie d'imaginer ce qu'auraient été leurs réactions devant ce petit bout de paradis. Devant l'espoir que représente ce coin de verdure.
L'espoir que la planète n'est pas morte.
L'espoir qu'elle peut renaître de ses cendres.
Tout comme nous.
Néanmoins, je me fige en apercevant une petite silhouette blonde, assise, adossée à des murs de l'une des petites maisons et l'enfer se rappelle à moi. Je m'approche doucement et la tristesse alourdit chacun de mes pas. Je n'avais rencontré aucun cadavre jusqu'ici, mais cela ne pouvait pas continuer comme cela, je le savais, pas quand Praimfaya avait décimé 96% de cette Terre.
Je donne quatre ou cinq années au petit garçon devant moi. Les cloques et rougeurs significatives des symptômes des radiations - les mêmes qui creusent toujours ma figure par endroits - ont abîmé son innocent visage. Je lui caresse tendrement les cheveux, étreinte par la peine qui m'envahit. Je ne peux m'empêcher de penser à sa mère. Ses amis. Sa famille... Où qu'ils soient désormais, je garde l'espoir qu'ils soient ensemble. En paix.
J'ouvre doucement les doubles portes de ce que je reconnais comme une église, bien que je n'en ai jamais visitée avant aujourd'hui, et porte rapidement le tissu qui me sert d'écharpe devant ma bouche et mon nez. L'odeur est insoutenable et je sais déjà quel charnier je vais retrouver à l'intérieur. J'entre néanmoins et la scène me saute aux yeux, trop familière. Celle de gens attablés, assis, surpris par les radiations. J'espère que leur fin n'a pas été pénible, qu'ils n'ont pas eu le temps de souffrir, ni d'avoir peur.
Mais une petite voix ricane sous mon crâne et les souvenirs d'autres silhouettes accablées par les radiations s'insinuent derrière mes yeux. J'y vois les 300 innocents du Mont Weather se tordre et hurler de douleur. J'y vois 300 cadavres, écroulées dans leurs assiettes. 300 pantins désarticulés dans leurs fauteuils.
Par ma faute. A cause de ce que j'ai fait...
"De ce que nous avons fait."
Sa voix surgit de ma mémoire sans que je m'y attende et adoucit ma peine. Son timbre, grave et profond, allège ma culpabilité. Je ferme les paupières, chassant les larmes et les souvenirs. Je n'avais pas participé au mémorial organisé pour les personnes sous la Montagne, mais je pouvais faire quelque chose pour les malheureux qui avaient péri ici.
[J-1771]
Il m'aura fallu deux jours entiers pour construire le bûcher, puis pour y emporter les cadavres trouvés dans l'église. Longtemps, très longtemps, j'ai regardé les corps brûler. J'ai contemplé la danse des flammes et écouté le crépitement du bois. J'ai murmuré la seule prière que je connaissais.
— Que la paix accompagne vôtre envol. Que l'amour vous accueille à vôtre arrivée. Que vôtre voyage se fasse sans encombre, jusqu'à celui qui nous mènera sur Terre. Puissions-nous nous retrouver.
Enfin, j'ai tenté de trouver le sommeil. Je n'ai pas osé m'installer dans une des maisons vides du petit village natif. Je n'arrive pas à me débarrasser de l'idée que je suis une intruse ici. Aussi, j'ai placé mon lit de fortune sur la pelouse, non loin du centre du village. Malgré tout, mes yeux refusent de se fermer et je sais pourquoi.
Alors, j'installe la petite antenne derrière moi et la pointe vers le ciel, puis m'empare de la radio qui ne me quitte jamais. Je m'allonge et porte mon regard vers le ciel au-dessus de moi, vers les étoiles qui nimbent l'obscurité, vers ce qui reste de l'Arche et de mes amis, vers celui à qui j'adresse chacun de mes messages depuis vingt jours.
— Bellamy, c'est moi.
Je déglutis et ma voix se serre d'émotion quand je prononce son prénom. Je me racle la gorge et continue :
— Vingt jours que je tente de te contacter chaque jour et toujours aucun signe de ta part... Ces deux derniers jours ont été particulièrement éprouvants. Hier, je te parlais du village que j'ai trouvé et des morts que j'y ai découvert. Je te parlais de l'espoir qui continuait de m'animer malgré tout. Mais ce soir, cet espoir m'a quitté... J'ai perdu le compte du nombre de corps que nous avons brûlés depuis qu'on a atterrit ici. C'est triste de se l'avouer. Comme si les morts avaient été si nombreuses que je ne parvenais plus à les compter.
Ma voix s'enroue et je relâche le bouton de la radio, soudain à bout de force. Le poids de la solitude m'accable, comme à chaque fois que je m'adresse à lui. Je ne m'étais jamais rendu compte à quel point il allégeait le poids sur mes épaules, à quel point il partageait mon fardeau. Ce soir, cette charge pèse incroyablement lourd sur mon cœur et mon esprit et le besoin de sa présence se fait ressentir plus que jamais.
— Mon dieu, ce serait tellement plus simple si je savais que tu étais en vie... Si je savais que j'allais te revoir...
A nouveau, les larmes menacent et mes yeux brûlent. J'ai toujours refusé de penser que je n'avais pas accompli la mission que Raven m'avait confiée ce jour-là, lors de Praimfaya. J'ai toujours refusé de croire qu'ils étaient...
— Pensées positives, Clarke.
Je prends une profonde inspiration et enclenche une nouvelle fois le bouton de la radio.
— Il faut que j'accepte mon sort. Je suis seule, désormais. Tout ce que je peux faire, c'est compter les jours qui me séparent de toi, de vous. C'est espérer que tu me reviendras, et qu'ensemble, nous trouverons une solution pour ouvrir ce fichu bunker. J'imagine ce jour et cette vision me fait garder espoir. L'espoir d'être bientôt réunis. L'espoir de retrouver ma famille. Je sais que ce jour viendra.
Je parviens à esquisser un sourire malgré mon accablement, et j'ose croire qu'il l'entend dans ma voix. S'il m'entend...
— Maintenant, je dois m'organiser. Déjà, découvrir ce village, puis cette vallée. Je n'arrive pas à prendre conscience de tout ce temps que j'ai devant moi. Nous qui avons été si habitués à courir, à agir, à survivre... C'est une sensation si étrange et je sais que tu dois la ressentir aussi. Que vais-je faire de mes journées maintenant que plus aucune menace ne plane sur mon existence ? Rien que de le dire à haute voix, j'entends bien que ça sonne faux.
Je soupire en me demandant quand vais-je pouvoir me sentir enfin en sécurité. La réponse naît toute seule dans mon esprit, prenant ses racines au plus profond du fouillis d'émotions que j'ai refoulé et pas encore essayé de démêler.
— Peut-être ne parviendrai-je à me sentir à l'abri que lorsque tu seras là. Je me souviens du réconfort que tu savais m'apporter, même en plein cœur de la tempête.
Je déglutis avec difficulté et frissonne, mais je n'arrive pas à savoir si c'est d'épuisement ou de froid... ou simplement le manque physique de sa présence auprès de moi.
Peut-être un mélange des trois.
— La tempête est passée maintenant et il me faut réapprendre à vivre avec moi-même. Pour moi-même...
Je sens mes yeux se fermer doucement et je comprends que mon monologue a eu l'effet escompté. Un peu du poids qui écrase sur ma poitrine s'est dissipé, comme partagé en deux, même si tout ceci n'est que dans mon imagination.
— Désolé, je crois que je m'endors enfin. Bonne nuit, Bellamy.
Je ne prends même pas la peine de ranger la petite parabole et pose ma radio à même le sol à mes côtés. Je me sens dériver tandis que le sommeil m'emporte vers une nuit que j'espère sans rêve, avant de murmurer :
— À demain...
