Chapitre 9 : La colère

J'avais beaucoup de difficultés à réaliser que je lui faisais vraiment face.

Lui, mon double, dans ma réalité.

Ses lèvres dans l'eau remuèrent à nouveau :

- Et bien, me voir semble t'angoisser?, demanda mon alter ego, ses yeux plantés dans les miens, un sourire en coin.

Voulant m'éloigner de l'eau, je reculai brusquement. Mais le rocher était de petite taille et mon corps bascula en arrière, je me retrouvais alors dans l'herbe, les quatre fers en l'air.

Je me relevais aussitôt et me massais l'arrière-train légèrement endolori par la chute puis, semi-clopinant, une main me maintenant le dos, je m'approchais encore de la rivière. Il était toujours là à m'attendre.

- Je ne pensais pas te surprendre.

Il se fit un instant de silence avant que je ne réponde :

- C'est une surprise de... te voir...

- Ah ! Une mauvaise surprise?

- Une bonne, bien sûr !, m'écriais-je.

- Tu as réussi à te venger de tes agresseurs ?

- Oui, j'ai réussi.

Mon alter ego sourit comme contenté de ma réponse.

- Toutes ces années, Adalgrim t'a fait passer pour un sain d'esprit. Il t'a persécuté dans le village, toujours flanqué de ses deux compagnons ; il s'est offert les amitiés des villageois, et au final ses mesquineries envers ta personne n'étaient plus que des détails aux yeux de tous. Jamais fustiger.

- Où veux-tu en venir ? demandai-je.

- Tu ne saisis pas ? répondit mon alter ego. La vengeance était la seule solution.

- Oh oui ! Tu as vu comme je me suis vengé, gloussais-je.

Mon double marqua un temps de pause.

- Comment nous nous sommes vengés.

Je sentis une chose chauffer dans ma poche. Mon précieux.

- Sens-tu sa puissance ?

Ma main glissa dans la poche mais un appel stoppa mon geste.

- Sméagol, viens manger !

Je reconnus la voix de ma mère. Ne voulant la faire attendre, j'adressai un dernier regard à mon autre moi puis me faufilai sur le chemin pour rejoindre le foyer d'Amarantine etWilliam. Ma mère, les poings sur les hanches, m'attendait devant la petite porte ronde, striée et bleu océan qu'était l'entrée de la demeure de mon oncle. Elle fit signe de me dépécher ce qui me fit presser le pas. Arrivé au seuil de la porte, nous entrâmes rapidement. Du salon, qui se trouvait aussitôt sur la droite, s'échappaient de délicieuses odeurs de légumes et de viandes. Je pris place autour de la table entre mon oncle William et mon père. Celui-ci me tapa dans le dos si fort, quand je m'assis que je faillis m'étouffer. Lui et mon oncle riaient à gorge déployée sous le regard pincé de ma grand-mère.

Maggie appréciait peu les vapeurs alcoolisées prétextant des sensations de nausées. Bien sûr, cela était faux. Nous savions tous que son aversion pour l'alcool prenait ses sources dans son passé alors qu'elle était serveuse dans une auberge appelée "le Poney Fringant" où de nombreux soûlards lui faisaient chaque jour la cour. Fort heureusement, un jour, elle croisa le chemin d'un jeune hobbit venu vendre fruits et légumes au marché : mon grand-père Ferdinand. En quelques jours, ma grand-mère quitta le travail pour vivre auprès de son bien-aimé. Le coup de foudre.

J'étais à peine assis depuis une minute que ma tante Amarantine et ma mère se précipitèrent dans le salon, plateaux à la main ; déjà le bouillon de volaille, le poisson parfumé au persil et le ragoût étaient servis quand un homme entra tout fringant : Émile, mon cousin, le fils d'Amarantine et de William, . Tout souriant, il nous fit un à un la bise.

- C'est à cette heure-là que tu rentres, mon gars! s'écria William à l'encontre de son fils, mimant la colère.

- Il est pas bien tard, Papa ! J'ai vendu tous tes poissons aujourd'hui ; juste des poireaux et des carottes qu'il reste.

- Rien d'autres, hein?

- Non. Le père Simon m'a commandé deux casiers de poissons ! William se mit à rire. Face à lui, s'assirent à côté de la vieille Maggie, Amarantine et ma mère.

- Il va nous vider la rivière à cette allure, le Simon ?, dit William. On lui pêchera demain.

Puis il se tourna vers moi et continua :

- T'as déjà péché, toi ?

- On pèche tous les dimanches, répondit à ma place mon père en plaçant un bras derrière moi.

- Venez pécher avec nous ! Vous repartirez le lendemain , lança Émile en s'asseyant lourdement sur sa chaise.

- Quelle bonne idée!, fit ma mère en se servant une louche de bouillon. Sméagol, ça te fera du bien d'être avec ton cousin.

- Grand-mère Maggie, venez-vous avec nous ?, proposa Émile à ma grand-mère en lui tendant une assiette de poisson garnie de rondelles de carottes et de pommes de terres saupoudré de persils et de ciboulettes, accompagné d'une sauce sauce béchamel très légère comme ma tante savait si bien les faire.

Quel hypocrite celui-là ! Cette apparente générosité n'avait que pour but de récupérer les faire-valoir de la vieille, sans aucun doute une lueur d'espoir pour récupérer le butin si tôt la mère Maggie claquée. Il faut dire que nous étions aisés...

La grand-mère refusa poliment puis nous demanda de faire une promenade après le repas.

Le dîner se déroula sans heurts, les rires et les plaisanteries fusaient de partout alimentant la bonne humeur.

Après le dessert, un délicieux cake cuisiné par ma mère, nous nous apprêtâmes à sortir, seuls Emile et William restaient à la maison pour faire les comptes et voir les bénéfices gagnés au marché le matin-même. Ma mère appréhendait que je sorte car ma toux empirait selon elle. Une toux qui énervait beaucoup ma grand mère d'ailleurs. Mais elle céda aux conseils d'Amarantine pour qui j'avais besoin d'un bon bol d'air.

Silencieux, tête baissée, je me faufilais derrière le groupe. Amarantine, ma mère, mon père et ma grand-mère. Si tôt la porte fermée, face aux bois verdoyants respirant l'air printanier, je respirai profondément laissant l'air s'infiltrer dans chacune des fibres de mon corps.

Dans les bois, mes parents et ma grand-mère s'assirent au calme dans une clairière tandis que je m'éloignais pour revenir à la rivière qui s'écoulait plus loin. Cette eau qui auparavant m'apaisait, suscitait désormais des sentiments nouveaux.

Dans cette rivière, je pouvais voir mon alter ego, être qui devenait peu à peu source de sérénité, étrangement légèrement mélé à de l'angoisse. Nous nous saluâmes pendant que je m'installais confortablement dans l'herbe. L'humidité de l'air et sa fraîcheur me firent tousser, presque cracher.

- Sméagol, te-sens tu bien?

- Oui

- Tu gardes toujours le précieux ?

Une quinte de toux me saisit.

- Oui, dans ma poche.

- Ils ne doivent pas nous le voler.

- J'ai si peur qu'ils nous le prennent.

- Sois discret.

- Oui, bien sûr.

Un silence s'installa. Je me remémorais ma vengeance avec Adalgrim. Ce souvenir me fit doucement sourire.

Soudain, au loin, j'entendis une voix appeler. Il était temps que je m'en aille , que je quitte...cet alter ego dont le nom m'était inconnu.

- Quel est ton nom ? , soufflais-je entre deux quintes de toux.

- Tu le sais au fond de toi.

Je regardais cet être, dont les traits plus malsains étaient semblables aux miens, dans l'eau.

Mi crachotant, mi toussant, je m'exprimais à vois basse.

- Sméagol... Sméagol...Gol...Gol...Goll..um..gollum...gollum !

Mon double sourit

- Gollum, ainsi ce sera mon nom.

Soudain l'eau se brouilla et je poussai un cri. Une main venait de saisir mon épaule. Je l'attrapai et balançai le corps dans l'eau. Quand je vis qu'il s'agissait de ma grand-mère, je pris peur. La première solution qui me vint à l'esprit fut d'enfiler l'anneau ce que je fis sur le champs. La vieille hurlait se débattait dans l'eau. Au même moment, je vis mes parents accourir dont mon père qui se précipita pour secourir la Maggie.

Lorsque celle-ci fût enfin saine et sauve sur la berge, sous mes yeux, ma grand-mère, toute grelottant, criait sur ma mère, qui la frottait avec sa veste.

- Il est fou, il est fou !

- Maman, ça va ?

- Ton fils m'a poussé!

- Je suis sûre qu'il ne l'a pas fait exprès, intervint mon père.

- Oui, il est maladroit, défendit ma mère, visiblement agacée par les cris de sa mère.

- Il était là, il parlait tout seul, il est fou !

Mes deux parents se regardèrent, l'air très inquiet. Mon instinct me souffla qu'eux-mêmes m'avaient déjà entendu converser .

- Gollum qu'il disait, Gollum!