« Va chier.
Sans surprise, c'est avec ces mots que Jessica m'accueillit dans la salle d'interrogatoire. Les fers aux poignets, elle se balançait sur sa chaise tandis que je la fixais, assise de l'autre côté de la table. Delf était aussi là, m'attendant anxieusement derrière le mur insonorisé.
-T'as raison de m'en vouloir, admis-je. C'est vrai que c'était un coup de pute de ne pas t'avoir défendue. Mais maintenant que t'es sobre, tu pourrais reconnaître que tu m'as laissée aucune marge de manœuvre. Tu t'es fait trop remarquer, ces jours-ci. Et ta petite crise sur le marché n'a pas aidé.
-Je t'emmerde.
Bornée, elle se refusait à me regarder dans les yeux et gardait le menton appuyé sur ses poings, faisant clinquer ses chaînes.
-Si t'es vraiment de mon côté, alors enlève-moi ces trucs et fais-moi sortir d'ici ! dit-elle en les secouant sous mon nez.
-Je peux pas faire ça. Ça sera trop suspect. Ici au moins, on peut discuter en paix.
-La paix, mon cul !
Une fois de plus, elle se balança sur sa chaise, faisant résonner le bruit des pieds de la chaise qui retombaient lourdement sur le sol dans toute la petite pièce.
-J'ai besoin de ton aide avec les garçons.
-Sans blague ? Attends laisse-moi deviner, ironisa-t-elle en faisant semblant de réfléchir. Ils ont pas apprécié qu'une bourge et une flique enferment leur copine et se présentent à eux la bouche en cœur comme si de rien n'était ? Dis-moi, demanda-t-elle en plissant les yeux en deux fentes malveillantes. Tu t'es fait punir ?
J'eus soudain la langue nouée. Comme après une journée dans la mer, mon corps se souvenait de tous les vas-et-viens des mains de Chanyeol sur moi comme si elles s'étaient imprimées sur ma peau. Comme elle devinait, Jessica eut un rictus de triomphe.
-J'en étais sûre.
-Ils sont devenus incontrôlables, admis-je. On a besoin de ton aide pour les remettre en confiance sinon, on va pas s'en sortir.
-Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? T'as décidé de tout faire à ta sauce, alors maintenant démerde-toi, conclut-elle en me tournant le dos.
A bout, je me relevai et renversai la table qui alla se taper contre le mur avant de retourner sa chaise vers moi et de la saisir par son col, les yeux dans les yeux. Elle ne sembla pas s'en troubler un seul instant.
-Qu'est-ce tu comptes faire ? Hein ? Tu peux utiliser toute la violence que tu veux, je finirai toujours par me soigner. L'Arbre m'a pas abandonnée, moi ! Et de toute façon, je suis passée par tellement de fantasmes de tarés, y'a plus rien qui m'impressionne.
Qu'est-ce que je pouvais faire ? Je n'allais quand même pas devoir la frapper pour de bon pour la faire obéir? Alors que nous restions immobiles, nez à nez, j'entendis soudain toquer à la porte. En jetant un dernier regard noir à mon ex-alliée, je me dirigeai vers la porte.
-Qu'est-ce que c'est ? Aboyai-je. Si c'est pas urgent, vous pouvez…
-Max, dit soudain Delf d'une petite voix quand la porte s'ouvrit complètement, je voudrais que tu me raccompagnes au palais. Je me sens pas bien.
Prise de court, je regardai ma meilleure amie qui tremblait sous nos deux manteaux qu'elle portait l'un sur l'autre. Elle était pâle comme un linge et, quand je la pris par les épaules, je retirai aussitôt mes mains.
-T'es gelée !
-Oui, j'ai un peu froid. Mais ça va aller. Je vais juste prendre un bon bain pour me réchauffer.
Sans que je m'y attende, j'entendis alors Jessica se relever derrière moi et avancer vers la porte, que je bloquai de mon corps. Pourtant, ce n'était pas moi mais Delf qu'elle regardait.
-Laisse-moi la voir, me demanda-t-elle en me poussant doucement.
Avant que je n'eus le temps de protester, elle avait déjà pris Delf par le menton par-dessus mon épaule et regardait maintenant son visage sous tous les angles. Puis elle recula de nouveau de quelques pas dans la pièce.
-Fais-la entrer, déclara-t-elle à voix basse.
Je m'exécutai et, quand Del-Fynn se fut réfugiée à l'intérieur, je lui offris ma chaise et verrouillai de nouveau la porte. Pendant que j'étais éloignée d'elle, Jessica s'approcha une fois de plus de Delf et je vis ses mains briller tandis qu'elle les posa sur le front de la princesse. Delf soupira d'aise alors que ses joues reprenaient des couleurs.
-Ça fait du bien, murmura-t-elle. Ça va un peu mieux.
-C'est vrai ? Tant mieux. Je vais vous aider avec les mecs, dit-elle soudain en se tournant vers moi d'un air décidé. File-moi ton épée.
Je la regardai, hésitante.
-Qu'est-ce que comptes faire avec ? Demandai-je.
Elle leva les yeux au ciel.
-Je vais rien faire de mal. Allez, donne !
Comme Delf m'encourageait de même du regard, je la lui passai à contrecœur.
-Elle est super belle, dit-elle en inspectant le fil de la lame. Comment elle s'appelle ?
-Namu.
-C'est un joli nom. Elle a l'air ancienne…
Soudain, la saisissant d'une main par le pommeau, elle pressa son autre main contre la lame qui se brisa comme de la glace et je poussai un cri.
-Namu !
-Qu'est-ce que tu fais ? S'exclama de même Delf, les yeux écarquillés.
-Vous inquiétez pas, je sais ce que je fais.
Alors que ses doigts continuaient de jouer avec le tranchant, je la regardai modeler de ses mains brûlantes le nouveau bout de métal au bout de la garde. Quand elle eut terminé et me rendit l'épée ancestrale encore fumante, elle n'était plus qu'une dague ordinaire.
-Ça va, fais pas cette tête ! Vous avez besoin d'une arme pour couper le collier des mecs qui retiennent leurs pouvoirs, expliqua-t-elle. Mais il faut qu'elle soit discrète pour éviter que Madame vous la pique. Si vous vous faites inviter et que vous la leur montrez, ils se souviendront que vous êtes toujours de leur côté. Ok ?
Regardant ma nouvelle Namu, je la rangeai contre ma cuisse. Elle tenait effectivement beaucoup moins de place que mon épée de capitaine, mais le tranchant en était plus effilé qu'avant.
-Ok.
-Promettez-moi juste que vous viendrez me chercher aussitôt que vous aurez libéré les garçons. Je serrerai les dents aussi longtemps qu'il faut mais faudrait pas jouer avec mes nerfs. J'ai eu ma dose d'enfermement, si vous voyez ce que je veux dire !
-C'est promis, on t'oubliera pas, dit Delf en se levant de sa chaise. C'est bientôt l'heure ! On y va, Max ? Je t'attends dehors !
Etrangement excitée, elle se dirigea vers la porte comme un petit chien prêt pour sa promenade et sortit. Je profitai de notre nouvel isolement pour me tourner une dernière fois vers Jessica.
-Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis d'un seul coup?
En me fixant droit dans les yeux, le visage de Jessica, auparavant joyeux, redevint froid et sévère.
-Il faut qu'elle aille revoir Baekhyun. Ou un autre mec. Le sort d'amour a pris du terrain à cause du manque. Comme c'est un sortilège corrompu, y'a rien que je puisse faire à part ralentir les symptômes au maximum. Mais ça va revenir en force, à un moment ou un autre. Regarde-la dans les yeux, si tu me crois pas. Aussi, glissa-t-elle plus bas, à cause du sort, elle va peut-être essayer de faire une connerie pour avoir ce qu'elle veut.
-Avec ou sans sortilège, ça ne m'étonnerait pas d'elle, dis-je avec un sourire en coin. Je la surveillerai, compte sur moi.
Mais alors que j'allais partir, je la sentis soudain m'agripper le bras et m'attirer de nouveau à elle.
-Une dernière chose, me dit-elle tout bas : si nous sommes coincés ici pour toujours à cause de toi, je te traquerai et je te tuerai.
-Tu vois, c'est pour ça que j'avais senti qu'on serait hyper copines toutes les deux. » Dis-je en retirant mon bras.
Malgré son regard encore brûlant, c'est néanmoins avec une esquisse de sourire que nous prîmes congé l'une de l'autre tandis que des gardes la raccompagnaient à sa cellule. De son côté, Delf m'attendait toujours, presque en sautillant.
« J'ai vraiment hâte de mettre mon plan à exécution. Cette fois, Baekhyun n'aura aucune excuse pour me résister ! me murmura-t-elle tout bas sur le chemin entre deux servantes.
Au souvenir de notre dernier scandale au club, où tout le monde l'avait reconnue, je nous avais cette fois fait accompagner de plusieurs chaperons de la même apparence qu'elle pour traverser sans danger les places publiques sur le chemin, moi en tête de notre petit groupe. Et ce n'était certainement pas les bonnes du palais qui allaient refuser cette petite excursion au club tant réputé !
-Est-ce que tu vas enfin me dire en quoi consiste ton super plan ? Demandai-je tout aussi bas.
-Quand on est parties la dernière fois, expliqua-t-elle, j'ai vu l'autre côté de la réception. A côté des registres de Madame, j'ai reconnu des parchemins de sort. Je suis sûre que l'un d'eux est le sort d'amour ! Si t'arrives à distraire Madame ce soir pour moi, pendant qu'elle regardera ailleurs, je lui piquerai le sortilège et je le jetterai sur moi pour ensorceler Baekhyun!
-J'espère que tu te rends compte à quel point c'est risqué, ton plan. Si ça foire, Madame va te virer du club, et pour de bon !
-Ça foirera pas. De toute façon, je suis la princesse. On ne me vire pas comme ça. Mais ça marchera. Il faut que ça marche. Tu m'aideras, pas vrai ?
En ralentissant, je la sentis me serrer la main, tiède mais encore un peu fraîche alors qu'elle regardait maintenant droit dans les yeux par-dessous sa capuche. Comme m'avait prévenu Jessica, ses pupilles étaient d'un rose intense, comme une sucrerie gâtée.
-On va déjà voir si ça peut recoller avec les garçons, dis-je en soupirant. Et surtout, on va essayer de pas se faire remar…
-Sale perverse !
Sans que m'y attende, je sentis soudain quelque chose de lourd et humide m'atterrir en pleine face et réalisai que c'était de la boue. De l'autre côté, une servante piailla et bientôt, toute la rue nous bombardait de gadoue et d'ordures en nous huant.
-Petites putes !
-Elle se sert de notre argent !
-Vous étiez un modèle pour ma fille !
-Capitaine Max ! Pleine jusqu'au casque !
-Princesse Del-Fynn ! Nous on paye, eux ils la pinent !
Tous éclatèrent de rire et les lancers redoublèrent. D'un autre côté, même si je tentais d'abord de l'en dégager, je sentis Del-Fynn s'accrocher à moi par derrière tandis que les servantes restaient groupées autour d'elle, faisant courageusement face à la foule hostile. De mon côté, je tâchai de les protéger toutes en dérivant au maximum les projectiles sur moi. Quand j'aperçus des femmes se mettre à nous poursuivre, furieuses et armées de pierres, je murmurai au groupe de courir et gardai Delf serrée contre moi.
-Accroche-toi, lui dis-je. Ça va secouer.
-Tu schlingues maintenant, marmonna-t-elle contre mon épaule.
Je souris. Nous finîmes le reste du chemin en sprint tandis qu'une partie de nos assaillantes se découragea en cours de route. Lorsque nous finîmes à la frontière de la ville, je fis soudain face aux hooligans et sortis Namu, avant de réaliser combien elle était maintenant plus petite. Elles s'esclaffèrent à nouveau.
-Il a bien changé, le budget des armes de la garde !
-On devine pourquoi !
-On sait chez qui elle court quand elle veut sa grosse épée !
-Reculez ! M'écriai-je tout de même en pointant la dague vers la plus proche d'entre elles. Et avant d'essayer de nous demander des comptes, souvenez-vous de qui vous a informées de ce qui s'est passé. Si vous êtes au courant, dites-vous que c'est parce que celles qui vous en ont parlé y étaient aussi ! Vos sœurs, vos mères et vos cousines !
Le bec cloué, nos adversaires restèrent figées sur place avant de redoubler d'injures alors que je leur tournai les talons et que nous continuâmes notre route, toujours en courant. Néanmoins, comme d'autres gardes étaient venues à notre secours, aucune d'entre elles ne tenta de nous arrêter.
Lorsque nous arrivâmes chez Madame ce soir-là, nous étions à bout de souffle, en nage et couvertes de saletés de la tête aux pieds. Heureusement, quand les filles ôtèrent leurs manteaux, elles étaient quasiment aussi propres que lorsqu'elles avaient quitté le palais. Je ne pouvais pas en dire autant pour moi qui étais restée en armure sous ma cape, dans la crainte de ce genre d'évènement. Le show était déjà terminé quand nous ouvrîmes les portes et, lorsque Madame nous accueillit, elle fronça d'abord le nez et recula sa tête ratatinée.
-Au nom de l'Arbre, qu'est-ce qui vous est arrivées ? Ne dites rien, je crois deviner, dit-elle en tapant dans ses mains. Si je pouvais compter sur la discrétion de mes clientes autant que sur celles de mes garçons ! Mesdemoiselles, clama-t-elle à l'assemblée de femmes qui discutaient maintenant allègrement au bar. Merci d'être venues ce soir. Exceptionnellement, le club va maintenant fermer ses portes. Merci de revenir toutes demain à la même heure et toutes mes excuses ! Rajouta-t-elle face à la consternation qui apparut sur les visages.
Cependant, toutes enfilèrent leurs manteaux et leurs capelines avant de passer en jetant à peine un regard à nous, le groupe de pouilleuses qui venaient d'entrer, fronçant à la limite le nez tandis qu'elles sortaient un mouchoir pour le cacher. Quand nous fûmes à nouveau seules, Madame sortit de nouveau son plus beau sourire de dents mortes.
-C'est la moindre des choses pour le désagrément de la dernière fois, dit-elle d'un ton flatteur à Delf en lui prenant délicatement son manteau.
Les servantes firent de même, exhibant modestement leurs plus beaux habits du dimanche tandis que certaines rosirent en apercevant les garçons qui les saluèrent des coulisses. De mon côté, j'anticipai le moment où Madame jetterait un coup d'œil à mon corsage et demanderait la dague que j'y avais cachée, mais elle n'en fit rien. Je manquai de lâcher un soupir de soulagement.
Quand nous fûmes présentés à eux une fois de plus, les garçons nous évitèrent du regard et sourirent professionnellement aux servantes. A en juger par les costumes qu'ils arboraient encore, le thème de la soirée avait du être « Animal », chien ou loup peut-être. Comme leur maîtresse avait la curieuse générosité de leur offrir la soirée de leurs rêves, elles prirent leur temps pour choisir leur garçon. De mon côté, je choisis Xiumin avant elles toutes. Celui-ci me regarda d'un air étonné quand il entendit son nom de ma bouche, à l'instar des huit autres. Celui qui sembla le plus en tomber des nues fut Chanyeol qui le regarda bouche bée l'espace d'une seconde. Néanmoins, il se reprit quand une des servantes le choisit, souriante jusqu'aux oreilles. Delf, elle, fit mine de continuer d'hésiter quand nous partîmes.
« Xiumin, lui dit Madame, emmène d'abord mademoiselle M à la salle d'eau. Et que ça soit propre quand vous aurez fini ! l'avertit-elle gentiment.
Xiumin acquiesça d'une humble courbette puis me prit par la main, comme c'était l'usage, avant de m'emmener jusqu'à la salle de bain qui était en face de sa chambre, toutes deux isolées du reste du couloir par une seule porte. La salle de bain était immense, très haute de plafond avec une baignoire aussi grande que celle personnelle de Delf et, j'en eus la désagréable surprise, ouverte sur la chambre de Xiumin sans qu'aucune cloison ne les sépare.
-Ça fait parfois partie de la performance, expliqua Xiumin, embarrassé, tandis qu'il fermait la porte du couloir derrière lui. Je laisse les garçons emprunter ma chambre quand une cliente demande ce genre de…
Comme il m'avait tourné le dos, lorsqu'il se retourna, il leva soudain les mains en l'air en voyant que je le pointai de ma dague.
-Si jamais t'essaies de me toucher, t'es mort. Tu piges ? Murmurai-je entre mes dents.
Il hocha la tête puis se détendit quand je rangeai mon arme secrète. Il eut un sourire en coin.
-Je me disais aussi, c'était louche que je t'aie tapé dans l'œil au bout d'une seule conversation amicale.
-Je t'ai choisi parce que je veux que tu transmettes un message pour moi aux autres gars, dis-je en lui montrant le manche de ma dague. Tu vois ce petit « J » à la base ? On a rendu visite à Jessica, c'est elle qui m'a fait cette arme pour que je puisse vous libérer de ces trucs, dis-je en désignant son collier. On vous a pas abandonnés, le plan tient toujours !
En saisissant mes mots, il sourit soudain fièrement.
-Je savais qu'on pouvait compter sur toi.
-Justement, si tu pouvais faire en sorte que les autres le sachent aussi, ça m'arrangerait, dis-je en crachant un bout de terre qui avait fait son chemin jusqu'à mes lèvres.
Xiumin me regarda d'un air désolé.
-C'est à cause de ce qui s'est passé la dernière fois, ça ? dit-il en montrant mon visage méconnaissable sous la boue.
-Tout juste. A cause de ton pote Chanyeol, dis-je en crachant chaque syllabe de son nom.
Il y eut un petit silence entre nous.
-Je vais te faire couler ton bain, dit-il d'un air gêné en se dirigeant vers la baignoire.
Tandis que, tous deux adossés côte à côte au carrelage de la pièce immense, nous écoutâmes le bruit de l'eau chaude tambouriner contre la céramique, je faisais danser ma dague entre mes doigts, sentant l'atmosphère se remplir petit à petit d'une douce vapeur tiède à l'odeur de savon.
-Tu sais, entendis-je Xiumin dont la voix claire rebondit doucement aux murs, je sais pas si ça va te faire sentir mieux ce que je vais te dire mais tu plais vraiment à Chanyeol. Chaque fois qu'on a un moment, il arrête pas de nous parler de toi et de votre tête-à-tête comme s'il avait touché l'Arbre à mains nues.
-T'as raison, je me sens pas mieux.
Il rit légèrement à ma remarque.
-Désolé. Je t'avais prévenue.
-Quoiqu'en perspective, c'est pas à lui que j'en veux le plus. C'est juste un sentiment de ras-le-bol général, déclarai-je soudain presque malgré moi en laissant mes yeux errer sur Namu. Je suis flic. J'ai toujours voulu être flic. Servir la justice, protéger les faibles, c'est mon truc. Et je savais qu'en prenant ce job, je ne me ferais pas que des amis. Pas beaucoup de gens aiment les flics. Mais depuis quelques temps, c'est de pire en pire. Tout le monde me déteste, même ceux que je soutiens, je me fais engueuler de tous les côtés… J'essaie juste de faire mon boulot ! Et avec vous, c'est pas facile ! Y'a des fois, j'aimerais… je sais pas, faire une pause. Parce que là, j'en ai un peu marre, quoi.
Quand je me tus, je me rendis compte que j'avais posé mon front contre mon ancienne épée. Comme je regrettais sa taille d'avant ! Du coin de mon œil, je voyais Xiumin me fixer, calme, les sourcils froncés comme un artisan détaillant une structure dont il cherche la faille à réparer.
-Bouge pas, dit-il en se levant. Je reviens, je vais chercher un truc.
En passant, il ferma le robinet d'eau chaude et je réalisai avec délice que le bain était prêt, gonflé d'une délicieuse mousse blanche, légère et parfumée. Toujours dans mon armure dans laquelle je me sentais de moins en moins à l'aise, j'attendis patiemment que Xiumin revienne. Comme il un certain temps à revenir, impatiente, je jetai un œil rapide dans le couloir puis, quand je m'assurai que lui et Madame étaient encore loin, je me déshabillai en vitesse et me glissai dans la baignoire. La sensation de l'eau brûlante contre mes muscles fatigués était un régal. Quand j'y plongeai jusqu'aux oreilles, je poussai un haut soupir de plaisir et regardai la saleté dans les pointes de mes mèches se diluer dans l'eau, que je distinguai à peine à travers toutes les bulles.
-A l'aise ?
Je sursautai quand je vis Xiumin me sourire à l'entrée. Heureusement, avec toute la mousse, je n'avais pas besoin de cacher grand-chose. Comme il avait les mains cachées derrière le dos, il sortit soudain ce qui ressemblait à une petite cafetière.
-Je la pique de temps en temps du bar quand Madame est ailleurs, dit-il en la désignant comme un présentateur. Les petits trouvent ça cool quand je fais ça.
De son autre main, il fit sauter par-dessus son épaule un large verre qu'il remplit habilement d'une main de café chaud. Celui-ci y tourbillonna en fumant abondamment. Alors, entre les voûtes de vapeur blanche, comme un prestidigitateur, mordant légèrement ses lèvres dans un sourire qu'il tentait de retenir, le garçon concentra ses grands yeux captivants sur le verre en y faisant danser ses doigts. Soudain le fond du verre changea de couleur, passant du noir au blanc et la vapeur se dissipa. Maintenant, il était plein à ras bord de glace pilée brune, qu'il décora ensuite d'une paille et d'un petit parasol qu'il sortit de sa poche. J'applaudis quand il me présenta son œuvre finale avec un salut.
-Effectivement, bien joué.
-N'est-ce pas ? Crâna-t-il. J'ai toujours rêvé d'être barista. Alors je m'entraîne sur mon temps libre. J'espère bien qu'un jour, ce rêve se réalisera grâce quelqu'un, me dit-il avec un clin d'œil.
Quand je sentis une fois de plus le poids de mes responsabilités sur les épaules, j'eus du mal à garder mon sourire en place. Il dut le sentir car il toussa et s'avança vers moi pour me tendre ma coupe.
-Désolé, je voulais pas te ramener aussi brutalement à la réalité.
-C'est pas grave.
Je sirotai ma première gorgée. Le contraste entre la boisson fraîche et la chaleur du bain était parfait. A vrai dire, après m'être sentie si prise au piège et vulnérable dans les bras de Chanyeol, l'atmosphère douce, presque maternelle de cette soirée avec un autre garçon m'apaisait. Ça faisait du bien d'avoir l'impression d'être avec… un ami, juste un ami.
-C'est pas grand-chose mais c'est tout ce que ce que Madame me laisse faire en-dehors des shows dit-il en ajustant son col comme il avait glissé en se penchant vers moi.
-Ah oui, c'est vrai ! Dis-je en posant mon café glacé à mes côtés. S'il faut montrer une preuve de ma bonne foi aux autres, autant commencer par toi.
En joignant le geste à la parole, je lui tendis ma dague, que j'avais gardée avec moi, et lui fis signe de se pencher une fois de plus. Docilement, il s'exécuta tandis que je découpai péniblement d'une main l'épaisse lanière de cuir qui lui serrait le cou. Quand nous sentîmes tous les deux la dernière fibre céder, nous sourîmes tandis qu'il se massa le cou avec joie.
-Ben, tu vois, je me sens presque nu avec ! S'exclama-t-il gaiement alors que ses mains ne pouvaient plus se passer de cette nouvelle surface de peau. C'est marrant, hein ?
-Oublie pas de trouver un moyen de le rattacher pour éviter que Madame ait des doutes. Et en parlant de nu, tu veux bien… ? Dis-je en lui faisant signe de s'éloigner comme je m'enfonçai un peu plus dans l'eau.
Quand il comprit, il rougit et s'écarta en faisant volte-face.
-Ah, oui. Bien sûr… Attends ! Je vais en profiter pour tester quelque chose !
Calmement, presque nerveusement, il ferma les yeux et étendit les mains devant lui. Alors, en une fraction de secondes, un mur gigantesque de glace s'éleva entre nous dans lequel je pouvais maintenant me voir. Alors qu'il m'était maintenant complètement invisible, j'entendis Xiumin pousser un immense cri de joie.
-Chht, pas si fort ! Dis-je à voix basse en me retenant de rire.
-Oups, répondit-il tout aussi bas.
Nous attendîmes un temps que Madame se montre éventuellement à nous. Mais elle n'en fit rien.
-N'empêche, toi qui te plaignais tout à l'heure, ça te va comme protection ? lança-t-il de loin, presque arrogant.
-C'est nickel, merci ! Peut-être un peu petit, dis-je malicieusement.
-« Un peu » ? Je vais devoir en faire plus, alors ! Ah la la, à peine libéré, je suis déjà de nouveau un esclave !
Follement, il dansa dans la pièce en élevant encore d'autres murs, toujours plus épais, toujours plus nombreux, alors que je lavais vigoureusement mon visage toujours sale en l'écoutant faire, ravie. Je couinai soudain en sentant du savon me rentrer sous la paupière que je frottai, sans résultat, évidemment.
-Xiumin, j'ai besoin d'une serviette ! Appelai-je.
Il ne répondit pas.
-T'es là ? Tu t'es congelé tout seul ?
Il ne répondit toujours pas. Un peu irritée, je sortis un bras de la baignoire et trouvai une serviette rouge juste à mes pieds. Je m'essuyai avec et, comme je voyais maintenant plus clair, je réalisai que je m'étais déshabillée trop loin de la baignoire et que mes vêtements étaient maintenant hors de vue.
-Xiumin, tu peux me passer mes fringues, s'il te plaît ?
Toujours pas de réponse. Où est-ce qu'il pouvait bien être ? En sortant de la baignoire, je me couvris de la serviette et partis à sa recherche. Je souris en voyant le labyrinthe dans lequel je me retrouvais maintenant à errer, entourée de dizaines de moi qui me souriaient aussi.
-Xiumin ! Crétin ! T'as fait une galerie des glaces ! Où t'es ? Je te vois pas !
Sans surprise, je n'entendis pas sa voix. Pourtant, il y eut un bruit quelque part derrière moi. Je me retournai mais il n'y avait personne. Quand je revins à ma position initiale, je sursautai en me retrouvant face à un de mes nombreux reflets. Alors je me tins parfaitement immobile et, quand j'aperçus quelque chose bouger sur la gauche, j'aperçus une ombre qui s'enfuit.
-Xiumin ?
Hésitante, je me mis à avancer en direction de la chose noire, serrant ma dague contre ma poitrine.
-Ok, mec, c'est plus drôle. Dis quelque chose maintenant. Parce que si t'essaies de me faire peur, ça va mal se finir !
-J'ai hâte de voir ça.
Je sentis mon cœur s'arrêter quand je reconnus cette voix grave. Dans une des parois qui me piégeaient, je reconnus ces yeux noirs perçants qui me fixaient comme un loup sa proie. Presque automatiquement, ce regard rappela soudain à mon corps toutes les sensations qu'il avait traversées et je sentis une fièvre me gagner.
-Déconne pas, Chanyeol. Si tu m'attaques, t'es mort.
Je réalisai avec horreur que ma voix tremblait.
-Je ne veux pas t'attaquer. J'ai juste envie qu'on joue.
Comme la sienne semblait provenir de partout et nulle part à la fois, j'abandonnai l'idée de le trouver en premier et cherchai plutôt la sortie. Mais aussi claire qu'eut été mon idée de l'espace en y entrant, j'étais maintenant complètement désorientée. De plus, l'idée de tomber sur lui au sortir d'un angle me faisait parfois rebrousser chemin. Pendant plusieurs minutes, je me retrouvai à tourner en rond, au rythme irrégulier de mes pieds nus, jusqu'à retomber sur la baignoire. J'avais l'impression d'être en plein cauchemar.
-Promenons-nous dans les bois…, chantonna-t-il, amusé.
Je donnai un coup de poing sur ma gauche où je l'aperçus de dos, mais ne brisai qu'une vitre. Son ricanement résonna jusqu'au plafond. De mon côté, avec juste un habit rouge contre sa grande figure noire, je n'avais nulle part où me cacher. Et je ne supportais plus de voir toutes mes têtes effrayées et mes mains cramponnées à mes pauvres affaires comme une mendiante. J'eus une idée.
A présent que je m'en éloignai, après que j'eus laissé le robinet d'eau chaude couler dans la baignoire débouchée, je regardai la pièce se remplir petit à petit de vapeur qui s'épaissit au contact de la glace. La pièce était maintenant entièrement emplie de brouillard. Qu'il essaye de me trouver, maintenant ! De plus, comme prévu, en fondant, beaucoup des parois perdirent leurs reflets et se couvrirent de buée, me laissant retrouver mes repères beaucoup plus facilement.
-Intelligent… admit Chanyeol d'une voix, heureusement, lointaine.
Un rictus naquit au coin de mes lèvres. Aucun garçon ne devrait sous-estimer mes capacités. J'entendis le robinet cesser de couler et la température de la pièce chuta de nouveau alors que la vapeur retombait. Les pieds humides, à moitié nue, je commençai à grelotter et ressentir la fatigue de cette journée sur mes épaules. Lorsque, sur le sol devenu glissant, je dérapai et retombai sur les fesses, je l'entendis rire une fois de plus.
-Ça suffit maintenant, montre-toi ! Criai-je, impatiente en brandissant ma dague.
-Comme tu veux. J'arrive.
A la détermination dans sa voix, je regrettai ces paroles. Lorsque le bruit de ses pas se rapprocha de plus en plus vite, tonitruant, je pris mes jambes à mon cou et me précipitai vers la sortie que je vis droit devant moi. Hélas, c'était sans compter sur l'épaisse paroi qui me séparait encore d'elle et contre laquelle je me cognai tête la première. Sentant mon cœur battre comme un fou, j'ignorai la douleur et frappai la vitre de mes poings nus sans résultat.
-Allez, bordel ! M'encourageai-je à voix haute à travers mes dents serrées.
En tentant une percée avec le manche de ma dague, je fus soulagée d'entendre enfin la glace se fissurer mais accélérai aussi le rythme de mes coups en percevant le bruit de ses pas ralentir, plus nets que jamais. Il ne me cherchait plus. Je savais qu'il était dans mon dos et s'avançait maintenant dans l'impasse à une allure tranquille, triomphant. Je frappais maintenant à l'aveuglette, guidée par un instinct féroce de survie. Ma dague allait céder, je le sentais dans les vibrations du manche au creux de ma main. Mais j'étais si près du but ! Encore à peine deux coups et je serai libre !
C'est alors que je sentis une main sur mon épaule. Alors tout se passa très vite. D'une vive volte-face, je laissai ma lame zébrer les airs. Puis je me pétrifiai: Chanyeol était maintenant à quelques centimètres de moi, debout, les yeux écarquillés, lèvres mi-closes et la gorge ouverte comme une ouïe de poisson d'où jaillirent de puissants flots rouges. Il tenait dans ses bras une pile de vêtements, les miens, qui se tintèrent de son sang tandis qu'il inondait sa poitrine. Les mains maintenant brûlantes et tremblantes, je lâchai Namu qui tomba sur le sol aussi bruyamment que si mille épées m'étaient tombées des mains.
-Ch… Chan…
Il s'écroula comme une pierre, le corps pris de spasmes, toussant et crachant dans d'abominables gargouillements. J'eus soudain l'impression de tomber dans un gouffre sans fond.
-Au secours ! Hurlai-je de toute la force de mes poumons. Quelqu'un, vite ! Chanyeol est en train de mourir !
-T… Tu… entendis-je soudain Chanyeol prononcer tandis qu'il reprenait sa respiration dans un rauque déchirant.
-Non, essaie pas de parler, lui dis-je en tombant à genoux à côté de lui. Garde ton souffle, respire par le nez!
Comme il me regardait maintenant droit dans les yeux, il me fit signe de me rapprocher et je tendis l'oreille.
-T'as f-fait exprès, hein ? Articula-t-il tout bas. T'as prévu de t-tous nous tuer…
-Non ! M'écriai-je, soudain affolé par autre chose. Non, je voulais pas te tuer ! Je te promets, c'est un accident ! Je veux que vous foutiez le camp mais je veux pas vous tuer ! Je veux tuer personne, moi ! Et toi, il faut pas que tu meures ! Dis-je en reprenant ma dague et en arrachant précipitamment son collier. Je t'en supplie, meurs pas !
-Où il est ? Entendis-je soudain la voix sévère puis stupéfaite de Madame dans mon dos. Qu'est-ce qui s'est passé là-dedans ?
Je tombai alors nez-à-nez avec elle, Lay et Xiumin, au collier rattaché par deux grossiers points de couture cachés sur sa nuque, tous trois plantés dans le champ de bataille qu'était devenue la salle de bain, entre les glaces brisées à moitié fondues, le carrelage inondé de ruisseaux rouges dilués et moi, penchée à moitié nue sur Chanyeol, les mains arrosées de sang et de savon tandis qu'il agonisait à mes pieds, les yeux roulant maintenant dans ses orbites alors qu'il perdait connaissance.
-C'est un accident ! C'est un accident, je vous jure ! Répétai-je en me relevant, m'agrippant à Madame comme un marin à sa bouée. Faites quelque chose, vite !
-Poussez-vous, grogna Madame en me repoussant et en attrapant Lay par le collier qu'elle força à s'asseoir par terre. Occupe-toi de ça, vite !
Il semblait que le sang était trop abondant pour qu'elle s'aperçoive que le cou de Chanyeol était nu. Sous la surveillance de Madame, docile, Lay appliqua ses mains sur la plaie tandis que ses mains s'illuminèrent d'une douce aura. Sous ses doigts, la plaie saignait toujours mais elle se mit à diminuer de taille à vue d'œil.
-Qu'est-ce qu'il foutait là, lui, d'abord ? Aboya-t-elle en se tournant vers Xiumin qui demeura stoïque.
-J'avais pas verrouillé la porte, expliqua-il en la regardant dans les yeux. C'est de ma faute. J'en prends toute la responsabilité.
Madame plissa ses yeux en deux fentes malveillantes.
-Oh oui, tu vas la prendre, ta responsabilité. T'as de la chance que j'aie jamais eu de problèmes avec toi jusqu'à présent. Mais tu me déçois beaucoup. Les bonniches de la princesse m'attendent en bas, dit-elle en s'éloignant. Avec tout ce ramdam, elles ont pris peur et sont en train de foutre le camp. Je vais m'en occuper. Je veux que vous soyez tous là à mon retour ! Ordonna-t-elle une dernière fois en nous regardant tous dans les yeux, y compris moi.
Les garçons hochèrent la tête et la regardèrent partir tandis que Lay s'appliquait toujours à sauver son cadet. Quand la porte du couloir se referma sur elle, Xiumin s'accroupit près de Lay.
-C'est trop lent. On n'aura pas le temps de le sauver. Tiens, attends, dit-il en portant ma dague, qu'il avait ramassée, encore trempée de sang.
-C'est le sang de Chanyeol ? Recule ça tout de suite ! s'exclama Lay en s'éloignant brusquement, épouvanté de voir la lame se rapprocher de son cou avant que Xiumin ne plaque une main contre sa bouche.
-Crie pas, abruti ! Max, tu peux t'en occuper, s'il te plaît ? me demanda Xiumin en montrant du regard le col de Lay.
Encore étourdie par le choc, je m'exécutai comme un robot tandis que Lay, sans cesser de guérir son cadet, gémit en me voyant m'approcher de lui avec un couteau alors que Xiumin le maintenait fermement en place. Quand il ferma les yeux mais ne sentit aucune douleur, il regarda ensuite son col tomber par terre avec un bruit sourd.
-Qu'est-ce que vous…
-Vas-y à pleine puissance, maintenant. Dépêche ! Le pressa Xiumin en appuyant ses mains par-dessus les siennes sur la plaie ouverte.
Sans comprendre ce qui se passait, Lay s'exécuta et sembla s'émerveiller de sa propre énergie lorsque la peau se révéla comme neuve sous sa paume et que Chanyeol se réveilla péniblement.
-C'est mouillé, ici. Grommela-t-il, encore groggy. Qui a eu un accident ?
Avant que je n'aie le temps d'y penser, je le frappai d'un coup sec au bras et il poussa un cri avant de brandir le poing vers moi.
-Ça va pas, non ? Espèce de malade !
-Je t'avais dit ! Rugis-je plus fort. Je t'avais dit de pas t'approcher ! Mais toi, t'as voulu jouer au con ! J'ai eu la peur de ma vie à cause de toi !
Je ne devais plus contrôler mes décibels car à la façon dont Chanyeol, Xiumin et Lay me regardaient, ils étaient paralysés comme des lapins devant un phare.
-T'as trouvé ça drôle de me faire peur comme ça ? Tu crois que j'ai voulu rire quand je t'ai vu agoniser à mes pieds ?
-Je suis désolé, finit par bredouiller Chanyeol. J'avais convaincu hyung de me laisser entrer. Je voulais m'excuser et je me suis laissé emporter. Mais j'avais pas l'intention de…
-Oui, ben voilà le résultat ! Ne refais plus jamais ça ! A cause de toi, j'ai failli prendre la vie d'un autre être humain. Si y'avait pas eu Lay et Xiumin pour te sauver, tu serais…
Ma voix s'étrangla dans ma gorge et je me rendis compte que des larmes menaçaient de poindre sous mes paupières. Alors je serrai les dents sur ma phrase inachevée. Un petit silence passa entre nous quatre. Gêné, Chanyeol me tendit mes vêtements froissés.
-Tiens, tu les avais oubliés à l'entrée. Je suis désolé qu'ils soient… inutilisables, maintenant.
Quand ils furent entre mes mains, en regardant leurs taches de sang brun épais, j'éclatai en sanglots et pris celui à qui appartenait le sang entre mes bras, laissant les larmes couler en cascades. Raide, semblant d'abord surpris, il finit par refermer à son tour son étreinte sur moi, plus délicatement.
-Je referai plus jamais ça. Je suis désolé, dit-il doucement à mi-voix.
-Ta gueule, ducon. C'est moi qui suis désolée. Tellement désolée… Merci à l'Arbre, merci à l'Arbre, merci à l'Arbre… »
Je n'aurais jamais cru que je me serais autant inquiétée pour la vie de ce connard. Devant moi, je voyais Xiumin avec qui je croisais mon regard alors qu'il abordait un petit sourire de contentement. A ses côtés, Lay, lui, semblait complètement perdu alors qu'il contemplait encore la lanière de cuir qui lui serrait la nuque il y encore peu, maintenant déroulée entre ses mains.
Lorsque Madame revint, nous l'attendions tous en silence, séparés les uns des autres, alors que Lay tenait maladroitement son collier contre son cou en faisait mine de se gratter la tête. Sans un mot, Madame tendit à Xiumin serpillère et seau puis se tourna vers moi.
« Partez. Et ne revenez pas.»
Je devais être sa première cliente qu'elle foutait volontiers dehors. C'est donc dignement, que je me rhabillai pièce à pièce devant eux tous et que je sortis. Quand Xiumin voulut me rendre discrètement ma dague au passage, je lui fis signe de la garder. Cette partie du plan serait au moins achevée correctement. Au dehors, heureusement, les traces de sang séché de mâle du Troisième Royaume étaient entièrement dissimulées sous mon armure. Je n'en sentais pas moins leur rugosité contre ma poitrine qui m'en râpait un peu la peau à chaque pas.
« Alors ? me demanda Delf qui m'attendait dehors.
-J'ai libéré Xiumin, Lay et Chanyeol, dis-je d'une voix blanche. La mauvaise nouvelle, c'est que je me suis fait expulser du club.
-T'as même libéré Chanyeol ? s'exclama joyeusement Delf qui, de toute évidence, ne m'écoutait qu'à moitié. C'est génial ! C'est une bonne chose de faite !
-Tu l'as dit, dis-je amèrement avant de lui poser la question qu'elle mourrait d'envie que je lui pose. Et toi ? T'as réussi à choper « tu sais quoi » ?
A ce moment, ses yeux se mirent à briller et son visage se fendit d'un large sourire.
« C'était pas facile, je t'avoue... commença Delf en prenant son temps. Pendant je sais pas combien de temps, je suis restée assise au bar à faire semblant de boire mon verre de… truc. L'autre harpie est quasiment soudée à son comptoir vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Je me demandais : « en combien de temps t'es censé boire un seul verre avant que ça ait l'air suspect ? ». Quand elle est partie d'un coup à l'étage (c'était toi, je suppose ? Merci, du coup !), j'ai vite vite quitté mon siège et je suis rentrée derrière la caisse pour fouiller.
« Qu'est-ce tu fous ? » j'ai entendu.
Je me suis relevée. C'était Baekhyun au bar. Il était caché derrière le bar tout ce temps !
« Rien. » je lui ai dit. « Et toi ? Qu'est-ce tu fous là ? ».
« Rien. » il m'a dit en se dirigeant vers l'étage. « T'as pas entendu ta copine crier ? Tu devrais pas aller l'aider ? »
« Elle est capitaine des gardes. Et elle a toujours su mieux se débrouiller que moi. Je vois ce que je pourrais faire pour l'aider. » J'ai répondu en tâtant mes petits bras.
J'espère que tu le prends pas mal, me demanda-t-elle d'un air inquiet, ce à quoi je secouai vaguement la tête. En tout cas, bravo pour ton cri. Pendant une seconde, j'ai vraiment cru que t'étais en danger. Ça m'a foutu les jetons ! Bref, Baekhyun, lui, il a remonté l'étage mais j'ai pas pu m'empêcher de lui poser la question.
«Et toi ? Qu'est-ce tu foutais derrière le bar ? Je t'ai pas vu quand on vous a présentés aux servantes. Tu te cachais pour pas être choisi ? Ou peut-être que tu te cachais seulement de moi ? Madame risque de pas être contente quand je lui dirai que tu ne joues pas le jeu.
Vu la façon dont il se tenait sur les marches, j'ai compris que j'avais fait mouche. Il a baissé la tête et je l'ai entendu soupirer.
« Pourquoi, de tous les mecs, c'est moi qui ai la seule cliente qu'on peut pas refuser… »
Crois-moi, ça m'a brisé le cœur quand j'ai compris qu'il se cachait vraiment de moi ! Quand je me suis avancée vers lui, c'était pire. Plus je faisais de pas en avant, plus il reculait dans les escaliers.
« C'est pas gentil de parler de moi comme si j'étais un monstre, Baeckie. Moi aussi, j'ai un cœur. Et je t'aime. Plus que tout. Et je ferai tout pour qu'on soit heureux tous les deux, bien plus que tu l'étais avec l'autre fille, je te promets. »
Il m'a souri. Mais c'était un de ses sourires que j'aimais pas, un sourire de moquerie.
« Alors t'es en train de me dire que tu fais ça pour moi ? »
« Je fais ça pour nous. Je vais te prouver que je suis un être humain et que j'ai pas besoin d'être princesse pour qu'on m'aime, moi aussi. »
« Bonne chance, alors. Parce que personne ne voudra jamais d'une fille aussi égoïste que toi. Et si tu veux piquer un sort, cherche mieux. Ce que tu tiens, là, c'est une facture.»
J'ai regardé le parchemin que j'avais inconsciemment piqué et serré dans mon poing. Je te cache pas qu'en écoutant son rire, et en le regardant partir, j'ai déchiré cette facture à la con de toutes mes forces. A ce moment, je l'ai haï comme jamais j'avais haï personne. Comment il pouvait dire un truc aussi dégueulasse, tu peux m'expliquer ça, Max ?
-Peut-être que justement, il voulait provoquer ça en toi. Il veut que tu le haïsses pour t'éloigner de lui.
-Rien à foutre. Rien à foutre ! Baekhyun est à moi. A moi ! A moi ! A moi ! S'exclama-t-elle soudain comme un bébé en s'agitant si fort sur son banc que le carrosse dans lequel nous rentrions s'en secoua. Mais c'est pas grave, continuons. A ce moment, quand je me suis rendue compte de ce qu'il m'avait fait faire, j'ai ramassé mes confettis et je les ai jetés avant que quelqu'un les trouve puis je suis retournée à la réception. Eh bien, crois-moi ou pas… D.O m'avait devancée ! Quand il m'a vue me retourner, il a sursauté et il s'est écarté du comptoir. Mais moi-même, j'osais plus m'approcher maintenant que je savais qu'il était là ! Là, ça devient drôle. Comme aucun de nous deux ne partait et qu'on regardait le comptoir sans bouger, on a fini par se sourire et y revenir. Il ne m'a pas posé de question quand j'ai pris le bon parchemin. Quand j'ai regardé ce qu'il faisait par curiosité, il était en train de trafiquer le nombre de clientes qu'il a eues cette semaine juste en rajoutant un « un » devant le zéro ! Du coup, il était premier ! S'exclama-t-elle en riant. A ce moment, je me retenais mais lui aussi il se marrait tellement c'était mal fait. Bref, il garde mon secret, et moi je garde le sien.
-Mission accomplie, alors ? Conclus-je avec un sourire en coin.
Une fois de plus, Delf sourit jusqu'aux oreilles en me montrant son précieux rouleau de parchemin qu'elle avait emballé dans son manteau comme un trésor.
-Mission accomplie !
Excitée, elle me tendit sa paume que je fis claquer dans la mienne, m'efforçant à lui sourire autant alors que ma tête bourdonnait encore du bruit de mes pas sur le carrelage et des râles de Chanyeol. Au palais, au moment où je lui dis bonne nuit, elle me prit par le bras et m'entraîna en haut des escaliers en éclatant de rire comme si nous avions de nouveau douze ans.
-Encore à être trainée là-bas, vous allez finir par vous ruiner la santé! lui lança la gouvernante lorsque nous manquâmes de la renverser alors qu'elle descendait les marches.
Delf l'ignora et, lorsque nous fûmes à l'abri des regards, elle se dépêcha de verrouiller la porte de sa chambre et déroula le sortilège avant de commencer à le lire sous mes yeux tandis que je l'observai, en silence. Soudain, elle me jeta un œil inquiet.
-Tu crois que ça va marcher, même si j'ai pas de pouvoirs ?
Je haussai les épaules.
-Si Madame l'a réussi douze fois, t'as sans doute ta chance.
Elle me sourit et approuva d'un hochement de tête avant de reprendre son déchiffrage. Mais plus il avançait, plus ses yeux se plissaient sous la confusion.
-Je comprends rien ! Ça date tout du Premier Royaume, je pige aucun mot !
-Y'a des bouquins à ta bibliothèque qui datent de l'époque où les deux royaumes n'étaient qu'un. Y'a peut-être des dictionnaires modernes aussi !
Sans surprise, à l'idée de retourner dans une grande salle avec des bouquins, Delf poussa un ululement plaintif. Après que je l'y eus traînée de force, nous plongeâmes une nouvelle fois le nez dans les bouquins, ou du moins je le fis tandis qu'elle se mit à somnoler de plus en plus sur notre table d'étude. Après une intense heure de recherche, je mis au point une traduction et reposai notre dictionnaire tout près de Delf, ce qui la fit sursauter.
-Je crois que j'ai trouvé comment prononcer tous tes mots bizarres, lançai-je alors qu'elle se frottait les yeux. Tu te souviens de l'air du show des garçons la première fois que tu m'as emmenée au club?
-« Mama » ?
-Oui, ça doit être ça. Je crois qu'on a retrouvé les paroles en Royaume ancien !
-Ok, et ça donne quoi ?
-Répète après-moi : « Careless…
-Kerless…
-Shoot anonymous…
-Anonimousse…
Quand nous eûmes fini notre leçon improvisée, Delf jeta soudain un coup d'œil alors que le parchemin se mit à briller :
-Merde ! L'incantation, regarde ! dit-elle en pointant une ligne qui, en surbrillance, en révéla une autre, raturée.
-On était en train de lire la version corrompue ! Compris-je.
-Ça brûle ! Merde, merde, merde. Fais quelque chose, Max !
Mais avant qu'on ne puisse faire quoi que ce soit, le vieux parchemin se consuma jusqu'à n'être plus qu'un tas de cendre devant nous.
-Ça a marché, tu crois ? demanda Delf après un court silence.
-Faut croire. Tu te sens différente?
Delf haussa les épaules.
-Pas des masses. Juste envie d'aller me coucher. Faut peut-être laisser mon corps absorber le sort. Au pire, j'en piquerai un deuxième.
Comme pour appuyer ses mots, elle se mit à bâiller. De mon côté, je rangeai les livres et pris la bougie avec laquelle nous nous éclairions quand j'entrevis à notre sortie la porte des archives.
-Si ça te dérange pas, je vais encore jeter un coup d'œil aux traités, tentai-je timidement.
De son côté, Delf s'arrêta et secoua la tête.
-T'abandonnes jamais, hein ?
-Ça prendra juste deux minutes. Mais tu peux aller te coucher. Je me raccompagnerai toute seule jusqu'à la sortie.
-Et te faire engueuler par la grosse vache d'être encore là? Laisse tomber, je viens avec toi.
Ce disant, nous pénétrâmes une fois de plus le sanctuaire des vieux papelards et je fouillai tiroir après tiroir. Del-Fynn, elle, appuyée sur une étagère, me regardait faire, ses yeux brillant à la lueur de sa chandelle. Quand elle se mit à piquer du nez, manquant de la renverser, je laissai tomber.
-Il se fait trop tard. Vaut mieux que t'ailles te coucher, maintenant.
-Ça fait rien. Prends ton temps, m'assura-t-elle.
Un silence étrange s'écoula avant qu'elle ne reprenne la parole dans la semi-obscurité :
-Ça me rappelle la première fois qu'on s'est rencontrées. Tu te souviens ?
-Tu te souviens de ça ?
-Evidemment que je m'en souviens ! S'offusqua-t-elle. Et comme si c'était hier. T'étais dans la cour, moi j'étais en train de jouer, et toi t'étais en train de courir…
-J'avais piqué des bouquins… dis-je avec un sourire quand le souvenir me revint tout à coup en tête.
-C'était des bouquins pour grands, acquiesça-t-elle en souriant de même. Quand je t'ai vue, je t'ai demandé si tu savais les lire et toi tu m'as que oui, et tu m'as demandé qui j'étais.
-Je savais pas que t'étais la fille de Mama. Je me disais juste que t'allais me moucharder et que j'allais devoir courir encore plus vite après !
-Moi, j'étais trop impressionnée pour même penser à ça. Et j'étais contente que tu me demandes qui j'étais parce que personne me le demandait jamais. Alors je t'ai juste dit de m'appeler Delf.
-Et toi de m'appeler Max.
-Parce que tu t'appelles Maxine mais que t'aimes pas ce prénom.
Nous nous mîmes à rire tandis que je rangeai tous mes papiers. A la lumière dansante, je me mis alors à tous les regarder en panorama.
-J'ai toujours été super curieuse. Je savais que ça appartenait à quelqu'un, tout ça. Mais je savais pas à qui…
-Quand je t'ai dit que je pouvais te donner tous les livres que tu voulais, tu m'as regardée comme si j'étais née de l'Arbre. J'étais trop fière !
-Mais à une seule condition… me rappelai-je en lui jetant un regard entendu.
-…que tu m'apprennes à lire les bouquins que tu lisais, compléta Delf.
-T'as jamais été foutue de retenir un seul truc que je t'enseignais.
-Jamais. Et t'as jamais cessé de piquer des bouquins.
-Jamais. Mais on s'est jamais quittées.
On continua de se regarder, souriant niaisement, avant de se prendre dans les bras.
-C'est bientôt terminé. On les aura, l'assurai-je.
-Pour sûr, on les aura. »
Un peu déçue mais néanmoins tranquille, je fis enfin mes adieux pour la nuit avec son Altesse la dauphine tandis qu'elle rentrait dans ses appartements. Cependant quand le portail du palais se referma derrière moi et que je m'enfonçai dans la nuit, je sentis de nouveau une angoisse terrible s'emparer de moi de la tête aux pieds.
