"Eh, beau brun, t'as confondu ton déguisement d'Halloween avec un bonbon et tu l'as mangé?"

"C'est ça, mon déguisement: je suis un loup-garou sous forme humaine."

Neuf heures du soir venaient à peine de sonner quand les premiers chars de la parade apparurent à l'angle de l'avenue Kitamura et de Barker street. Stoïque au milieu des spectateurs costumés, le major guettait, en vain, le moindre signe de la présence d'Eroica. Il découvrit toutefois qu'il était filé par un inconnu vêtu d'une gabardine. Dès qu'il se sut repéré, l'homme disparut dans la foule. Mais il ne tarda pas à être remplacé par un autre, vêtu à l'identique, qui disparut à son tour quand le major posa les yeux sur lui. Ce manège se répéta au moins trois ou quatre fois, ce qui était amplement suffisant pour plonger le major dans l'inquiétude. Se pourraient-ils que les fameux "agents russes" fussent au courant de leur rendez-vous? Si tel était le cas, Eroica le paierait comptant!

Soudain, un air d'orgue emplit la nuit étoilée, accompagné d'une mélopée lancinante. Le chaton, endormi dans la poche de la veste du major, s'agita doucement. Un nouveau char franchit la rue d'un train de sénateur, tracté par une décapotable ancienne dont l'allure semblait vaguement familière au major. Même si la carrosserie violet foncé, décorée de guirlandes de chrysanthèmes, ne lui évoquait rien d'autre que le mauvais goût de son propriétaire. Sur le char, un paysage reproduisant une maison hantée victorienne accompagnée de son cimetière, servait de décor à une mariée au visage masqué d'un voile défraîchi, assorti à une robe d'une flamboyante décrépitude. A l'approche du major, elle se tourna dans sa direction, et, d'un geste lent, le pointa du doigt tandis qu'une voix sépulcrale récitait:

"Esprits et fantômes sur vos fiers destriers,

Escortez dans la nuit la belle fiancée,

Des douze coups de minuit aux matines sonnantes,

Nous marcherons ensemble,

Macabre débutante!"

Aussitôt, le major sentit des dizaines de bras le soulever dans les airs. Sourde à ses protestations, une houle de mains le firent alors glisser jusqu'au char comme une tortue retournée. Lassé, semblait-il, de toute cette agitation, le chaton sauta hors de sa poche avec un miaulement sonore et s'évanouit dans une forêt de jambes anonymes. Du coin de l'oeil, le major vit un des hommes à gabardine - encore un!- fixer la scène avec ahurissement. C'est alors que la mariée, d'un mouvement ample, lui lança un bouquet de chrysanthèmes, qu'il attrapa par réflexe plus que par volonté.

Aussitôt, les mains se dérobèrent entre lui et le sol goudronné. Le bassin douloureux, le major fusilla la foule du regard, mais cette dernière ne lui prêtait plus la moindre attention. Le bouquet dans ses bras restait seul témoin de l'incident.

Il s'apprêtait déjà à le jeter dans la poubelle la plus proche quand il remarqua une enveloppe accrochée au ruban noir qui en ornait la tige.

Dans cette enveloppe, le major découvrit une petite carte contenant seulement les mots suivants:

"Minuit, North Down"

From Eroica with love.

Tout s'éclaira en un instant dans l'esprit du major: ce n'était pas une plaisanterie de fêtards avinés, mais un coup monté de main de maître! Il s'élança à la poursuite du char, mais le service d'ordre et les barrières de sécurité se révélèrent insurmontables. Il n'eut que le temps de voir la "mariée" le saluer avec insolence, le chaton dans les bras, tandis que la voiture, immatriculée ERO-1, et qu'il reconnaissait à présent comme le véhicule qui l'avait suivi la veille, disparaissait avec le char au coin de la rue.