Disclaimer et rating : se reporter au premier chapitre.

Chapitre 10

Bataille

Elizabeth et Will Turner n'avaient pas vraiment envie de l'admettre, mais il fallait bien avouer que Gillette possédait les compétences requises pour mener à bien sa mission. Suivant les indications du sergent MacNamara, le petit groupe était arrivé sans encombre en vue des enceintes du fort, et à partir de là le capitaine du Tempest avait mené l'assaut, dès que les bruits de canonnade avaient indiqué que la diversion des navires entrant dans la baie était commencée.

Comme prévu, l'arrière de Fort George ne comportait que quelques hommes pour toute défense, et la bande de sauveteurs n'eut pas trop de mal à prendre pied sur la muraille.

« Descendons aux cachots ! Vite ! » ordonna Gillette.

Une poignée de pirates, s'apercevant que l'attaque ne venait pas que de la baie, les avaient repérés et alertaient leurs camarades. Au milieu des coups de feu, Gillette, et les Turner quittèrent les remparts pour pénétrer dans le bâtiment. Au détour d'un couloir, Elizabeth manqua de donner un grand coup de sabre sur le crâne d'un jeune homme qui poussa un hurlement et leva les bras en signe de reddition.

« Ne me tuer pas ! Je ferai tout ce que vous voudrez. »

Ses vêtements étaient sales et déchirés, mais semblaient de bonne qualité.

« Ne seriez-vous pas Charles Longford ? demanda Gillette.

– Oui, c'est moi ! répondit Longford dont le visage s'éclaira en reconnaissant l'uniforme de la Royal Navy. Vous venez me sauver !

– Vous et le lieutenant Cooper. Où est-il ?

– Probablement toujours dans sa cellule. J'étais dans le bureau du Révérend au début de l'attaque. J'en ai profité pour m'enfuir, mais je me suis perdu dans les couloirs. »

Gillette lui fit signe de se joindre à eux tandis qu'ils descendaient de plusieurs étages. Enfin, ils parvinrent aux cachots.

« Willy ! » s'exclama Elizabeth.

Son fils se précipita vers la grille de la cellule, et Gillette eut bien du mal à arrêter les effusions entre William et ses parents.

« Si vous ne décollez pas de là, comment voulez-vous que je fasse sauter la serrure ? »

Une fois libre, les épanchements continuèrent, sous le regard méprisant de Charles Longford.

« Vous avez le bracelet, fit Ma Freda, indifférente aux manifestations d'affection qui se déroulaient à deux pas d'elle.

– Non, je n'ai malheureusement pas pu m'en emparer, prétendit Charles. C'est à peine si j'ai pu échapper aux griffes du Révérend alors…

– Ce n'était pas une question. Vous avez le bracelet dans votre poche. Vous l'avez pris au Révérend quand la déflagration l'a assommée. Maintenant donnez-le moi. »

Longford hésita un instant, mais le regard fixe de la sorcière le convainquit de ne pas traîner les pieds. À contrecœur, il lui tendit le bracelet. Ma Freda le noua immédiatement autour de son poignet, et sans un mot d'adieu, se volatilisa.

« Qu'est-ce que c'est que cette attraction ? » lança Gillette, les yeux ronds.

Willy expliqua aux nouveaux venus qui était Ma Freda et quel était le pouvoir du bracelet magique.

« Ce qui signifie donc que le Révérend ne peut plus se rendre où il veut avec son navire comme auparavant. S'il n'a pas repris connaissance, il ne reste plus qu'à le cueillir dans son bureau, déclara Gillette.

– J'aimerais que ma contribution dans cette arrestation ne soit pas oubliée, lança Longford. C'est moi qui ai repris le bracelet à ce pirate sans foi ni loi au péril de ma vie, après tout. »

Les autres ne l'écoutaient déjà plus et il leur emboîta le pas d'un air maussade. Une fois dans le bureau du Révérend, ils durent malheureusement se rendre à l'évidence : celui-ci n'était plus là.

« Regardez ! » s'écria Will Turner, le premier à s'être précipité vers la fenêtre.

Ses compagnons le rejoignirent et virent Le Révérend, son capitaine et les pirates survivants mettre les voiles dans la baie. Il avait peu de chances de passer entre le Tempest et le Black Pearl, mais tentait le tout pour le tout.

À bord du Tempest, Daisy avait l'impression de vivre un enfer. Avant le début de l'assaut, Norrington l'avait envoyée à l'infirmerie, lui disant qu'au-dessous de la ligne de flottaison elle serait davantage à l'abri, et pourrait également se rendre utile auprès du chirurgien. Depuis, le bruit des canons et de sinistres craquements n'avaient pas cessé, et les blessés affluaient. D'après le chirurgien du bord, la plupart des blessures n'étaient pas dramatiques, mais certains marins arrivaient dans un état épouvantable. Et ils n'arrêtaient pas de crier. Elle aurait bien aimé monter sur le pont, malgré le danger, pour savoir comment la bataille avançait.

Sur le pont en question, les matelots ne chômaient pas. Le plan de bataille avait été suivi à la lettre, et au début, tout s'était déroulé peu ou prou comme prévu. Le Tempest s'était approché un peu plus que de raison des murailles du fort et avait essuyé de sérieuses bordées, un boulet ennemi ayant brisé une partie du pavois, blessant plusieurs marins. Mais dans l'ensemble, l'attaque semblait avoir mobilisé les batteries de Fort George, créant la diversion tant espérée.

Debout bien en vue sur la dunette, l'amiral Norrington affichait son air impassible habituel, tout en se demandant où en étaient Gillette et les autres. Avaient-ils pu libérer William et Longford, ou étaient-ils coincés sur l'île, morts peut-être ? Deux choses se passèrent alors quasiment en même temps.

« Regardez ! Le fort est à nous ! » s'écria le lieutenant Rathbone, le doigt pointé sur le mat surplombant une des tours du bastion.

Le pavillon du Révérend était abaissé, et bientôt l'Union Jack fut hissé à sa place. L'équipage du Tempest n'eut cependant pas le temps de lancer des hourras.

« Le Révérend tente de sortir de la baie ! » lança la vigie.

Tous les regards se tournèrent vers le navire, qui jusque-là était resté amarré, à moitié dissimulé derrière une avancée de terre et hors de portée des tirs du Black Pearl et du Tempest.

« Il devra passer entre nous et le Pearl, lança Norrington à Rathbone. Il n'a guère de chances de s'en sortir. Tenez-vous prêts ! »

Un coup d'œil en direction de son allié pirate lui suffit pour constater que Sparrow en était arrivé au même constat que lui, et ses canonniers se tenaient également parés.

Sur le pont du Révérend, la tension était palpable.

« Capitaine, nous avons une chance sur cent de leur échapper ! » fit remarquer Bartholomew Smith à son supérieur, essayant vainement de dissimuler les tremblements de sa voix.

Aucune chance, imbécile, pensa le Révérend.

« Ne vous occupez pas du Pearl, concentrez tous les feux sur le Tempest, ordonna-t-il seulement.

– Mais capitaine…

– Faîtes ce que je vous dis ! »

Il savait reconnaître quand la partie était perdue, mais il ne serait pas dit qu'il partirait tout seul.

La canonnade fut insensée lorsque le navire du flibustier s'engagea entre ses deux adversaires. Il était presque impossible de voir quoi que ce soit au milieu des nuages de fumée qui s'élevaient et des éclats de bois qui volaient en tout sens, faisant plus de victimes que les boulets eux-mêmes.

« Cessez le feu ! » hurla le lieutenant Rathbone après un moment qui lui paru interminable.

Les canons du Révérend semblaient s'être tus, ainsi que ceux du Pearl. Lorsque la fumée se dissipa enfin, les dégâts subis par le navire adverse apparurent à ses yeux. Tous les mats avaient été abattus, et à l'exception de quelques survivants qui se débattaient dans l'eau en appelant des secours, c'était une véritable hécatombe.

De l'autre côté, Jack Sparrow avait cessé les bordées. Depuis combien de temps déjà ? Pourquoi Norrington ne leur avait pas ordonné plus tôt d'arrêter de tirer ? En fait, il n'avait pas du tout ordonné de cesser le feu, s'inquiéta le lieutenant. C'était lui, Rathbone, qui l'avait fait…

« Oh non, » gémit-il en tournant le regard vers la dunette.

« Enfin, ce n'est pas trop tôt, » fit remarquer Gillette tandis qu'une des chaloupes du Tempest se rangeait le long du quai.

Suivi de Willy, de Longford et des Turner, il se laissa pesamment tomber et lança un regard satisfait vers l'épave du Révérend qui dérivait lentement entre le Tempest et le Black Pearl.

« Allons, en route ! Je dois faire mon rapport à l'amiral ».

Ni lui, ni les autres ne remarquèrent les regards sombres échangés par les rameurs.

De plus près, Willy constata avec inquiétude que le Tempest avait essuyé de sérieux coups. Les vitres et le balcon de la grande cabine étaient presque totalement détruits, et une partie de la dunette avait été sérieusement endommagée également.

Ce fut le lieutenant Rathbone qui les accueillit à bord.

« Où est l'amiral ? demanda abruptement Gillette.

– En bas, avec le chirurgien, monsieur.

– Et est-ce… euh, sérieux ? »

L'expression de Rathbone était une réponse suffisante.

Trois jours plus tard, Willy était en train de superviser les réparations du Tempest quand un aspirant lui annonça qu'il était attendu dans la cabine de l'amiral. Laissant le jeune homme prendre le relai à son poste, il se dirigea vers la grande cabine.

Willy n'avait pas eu le temps de souffler depuis son départ de Fort George : les adieux à ses parents, qui étaient repartis la veille avec Jack à bord du Pearl vers de nouvelles aventures, les différents travaux de raccommodage à bord… Et pourtant, le temps passait encore trop lentement. Même la surprise de découvrir Daisy Longford sur le navire n'avait pas été aussi agréable qu'il l'aurait pensé. L'état de son tuteur était bien trop préoccupant pour apprécier quoi que ce soit.

Préoccupant était un euphémisme, se dit sombrement Willy. Désespéré, plutôt. Le Révérend s'était su condamné, et, bien décidé à emmener son oncle avec lui dans la mort, avait concentré ses salves sur la dunette où se tenait Norrington. Si le résultat n'avait pas été immédiat, il était inutile de se mentir : le pirate avait réussi son coup.

Le capitaine Gillette s'apprêtait à sortir de la cabine au moment où Willy y entrait. Depuis que Rathbone lui avait annoncé le bilan de la bataille, Gillette était bien trop affecté par les nouvelles pour se montrer aussi désagréable que d'ordinaire. Willy aurait aimé en éprouver du soulagement mais ce n'était même pas le cas.

« On ne peut pas dire que ça s'arrange. Quand il n'est pas inconscient, il délire complètement, le prévint le capitaine. Tout à l'heure il était persuadé d'être encore fiancé à Elizabeth Swann et parlait de préparatifs de mariage. »

Sur ces mots il laissa Willy, qui se dirigea vers la couchette où était allongé Norrington. Le crâne de l'amiral était entouré de bandages, et les draps en cachaient d'autres. Il avait été criblé d'éclats de bois et si le chirurgien avait pu les enlever il y avait toujours de forts risques d'infection. Non que l'infection soit un problème, sa blessure à la tête le tuerait probablement avant qu'elle ne se manifeste.

Willy Cooper s'assit au chevet de son tuteur, n'osant faire aucun bruit. Norrington avait les yeux ouverts mais il ne paraissait pas être conscient de son arrivée.

« Il y a quelque chose qui m'échappe. »

Willy sursauta. La voix, étonnamment claire, l'avait surpris.

« Monsieur ?

– Je dois bientôt épouser Miss Swann, voyez-vous. Elle a accepté ma demande. Mais par moment… J'ai l'impression que ce n'est pas le cas. Que tout cela s'est passé il y a très, très longtemps. Pourrait-on s'être déjà marié ? Je m'en souviendrais si c'était le cas. Parfois j'ai même l'impression qu'elle en a épousé un autre. »

Willy ne savait que dire et préféra se taire. Il ne servait à rien de tenter d'expliquer la vérité à Norrington. Il y avait fort peu de chance pour qu'il redevienne lucide, même un court instant.

« Je dois l'avoir épousé, reprit l'amiral quelques minutes plus tard, comme s'il ne s'était jamais interrompu, en se tournant brusquement vers Willy. Forcément. Comment aurait-elle pu me donner un fils, autrement ? Un fils parfait. »

Port Royal se détachait enfin à l'horizon sous le regard morne de Willy. Norrington était mort la veille et son corps avait été immergé au cours d'une cérémonie présidée par le capitaine. Malgré le prix à payer, la menace que constituait le Révérend avait été endiguée. L'Amirauté serait contente, ainsi que tous ceux qui graviraient un échelon maintenant qu'une place d'amiral était vacante.

Il ne remarqua pas Daisy immédiatement quand elle vint s'accouder au bastingage à ses côtés.

« Je ne supporte plus de rester enfermée avec Charles. Il ne parle que de la façon dont il s'est emparé du bracelet du Révérend. De celui de cette sorcière, plutôt. L'histoire ne cesse d'embellir. Bientôt il prétendra qu'il a fait exprès d'être enlevé pour avoir l'occasion d'affronter le terrible forban face à face.

– Quel rôle est-ce que je tiens, dans ces histoires ?

– Très noble : quand vous ne dormiez pas, vous vous plaigniez en permanence et vous liquéfiez littéralement devant les menaces de torture. Mon frère les affrontait avec le stoïcisme qui s'impose, naturellement.

– Naturellement, » répondit Willy, tout en souriant malgré lui.

Ils n'échangèrent plus un mot et se contentèrent d'observer en silence la ville qui gagnait en netteté devant eux.

À suivre.

Désolée pour le temps que j'ai mis à livrer ce chapitre. La rédaction a été un peu difficile. L'épilogue devrait mettre moins de temps à arriver.