À

Haruka Hinata : Wow, quel commentaire! Merci! Tu vois, je ne t'ai pas fait attendre si longtemps que ça ; je suis en avance. Quant à Elrond, je commence avec lui… Bonne lecture!

Chapitre 10

Elrond aurait ri, s'il en était encore capable. Lui, un guérisseur, avait surestimé ses propres forces. Mais Estel voulait se tuer et il fallait percer son armure de haine tant que l'enfant était épuisé et vulnérable. Il avait réussi. Seulement, il ne s'était pas attendu à ce que le chagrin de la perte de Celebrian fonde sur lui avec une telle violence. La douleur lui coupa le souffle. Il ne voulait pas partir maintenant, mais son âme clamait le contraire. La lutte fut brève. Ses réserves d'énergie étaient épuisées. Le froid le recouvrit comme une couverture. Elrond se tendit à l'extérieur de lui-même dans un dernier effort.

Elladan, Elrohir… Glorfindel!

Il était trop faible pour appeler qui que ce soit. La chambre, tout l'Imladris se perdirent dans un brouillard. Un grand vent écarta les nuages. Elrond se leva ; la route vers l'ouest était ouverte. La mer brillait de mille joyaux, le ciel était en fête. L'air libre lui ouvrit les bras. L'elfe courut en avant avec un rire. L'enfance, perdue depuis longtemps, l'attendait dans les rayons du soleil.

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Le soir descendit sur la forêt où les deux elfes chevauchaient en silence. Leurs montures avançaient d'un trot lent, le murmure des sabots à peine perceptible. Les feuilles couvertes de rosée scintillaient sous le regard de la lune. La lumière pâle emplit le bois d'une clarté mouvante. Elle effleura le pommeau d'une épée et la courbe lisse d'un arc, arracha à l'obscurité le fourreau couvert de runes argentées d'un poignard et se refléta dans la chevelure noire comme dans une rivière. Elle chercha un instant les visages des cavaliers. Les traits identiques étaient calmes, les yeux regardaient sans vraiment voir, mais les chevaux connaissaient le chemin. Ils serpentaient parmi les hêtres et les sorbiers, traversaient des clairières et s'enfonçaient de nouveau sous les arbres, sûrs de leur course.

La nuit s'approfondit rapidement.

"Je n'ai jamais vu les nuages recouvrir le ciel aussi vite," murmura l'un des elfes en relevant la tête.

"Il n'y a presque pas de vent," répondit son compagnon.

Les deux cavaliers s'arrêtèrent côte à côte.

"Tellement silencieux…, murmura le premier. Elrohir, je n'ai pas senti l'approche d'un orage."

"Moi non plus. La terre ne parle pas de la pluie… ni d'une menace," termina Elrohir au bout d'un moment.

"Nous sommes presque rendus, dit Elladan. Les orcs ne viendraient pas aussi près, mais ce silence…"

Il mit la main sur l'encolure chaude et l'animal s'élança au galop. Elrohir le rejoignit un instant plus tard. La forêt s'ouvrit et s'écarta. Les deux elfes traversèrent le grand jardin et mirent pied à terre. Ils n'avaient ni bagages ni selles. Les chevaux se tournèrent d'eux-mêmes vers l'écurie. Elladan et Elrohir coururent vers la maison, mais poussèrent lentement les battants de la porte. Ils avancèrent dans le hall d'entrée, prêts à accepter l'accueil, quel qu'il soit. Une figure apparut dans le couloir à l'autre bout de la grande salle. Les fils d'Elrond virent la chevelure dorée, distinguèrent la lumière du regard malgré la distance, et s'immobilisèrent. Glorfindel s'arrêta, puis se dirigea vers eux d'une démarche mesurée. Les trois elfes se rejoignirent au centre de la pièce. Glorfindel examina les nouveaux arrivants sans un mot. Ses yeux glissèrent sur les deux frères avant de revenir à Elladan, qui accepta l'interrogation silencieuse sans broncher. Quand vint le tour d'Elrohir, le jeune elfe ne fit face au conseiller de son père qu'un seul instant. Il franchit d'une enjambée l'espace qui les séparait et mit un genou à terre.

"Mon seigneur, dit-il, je regrette la façon dont je vous ai traité. Je vous prie d'accepter mes excuses. Mon comportement était indigne d'un elfe."

Ses yeux cherchèrent brièvement ceux de Glorfindel, puis Elrohir baissa la tête. Il s'inclina davantage et attendit, les épaules courbées, les mains à plat sur le sol. Glorfindel se pencha vers la forme agenouillée.

"Elrohir, lève-toi," demanda-t-il.

Le jeune elfe demeura immobile. Le guerrier s'accroupit. Son visage se voila quand Elrohir refusa de le regarder.

"Enfant, lève-toi, je t'en prie. Crois-tu que ma conduite sera meilleure si j'accepte que tu t'abaisses devant moi?"

Elrohir se redressa en sursaut.

"Pardonnez-moi, murmura-t-il. Je ne m'étais pas rendu compte de l'offense…"

Il s'arrêta quand Glorfindel lui releva la tête. Le guerrier le prit par les épaules.

"Il n'y a pas d'offense. Ni maintenant, ni avant. J'ai manqué de jugement en voulant vous arrêter. Je suis désolé d'avoir rendu votre décision plus difficile."

Elladan fit un pas en avant :

"Il n'en est rien, mon seigneur…"

"« Mon seigneur! », répéta Glorfindel. Vous voilà bien cérémonieux, maître Elladan!"

Elladan rit. Un sourire illumina les traits de Glorfindel. Le guerrier empoigna les deux frères dans une étreinte qui leur coupa le souffle.

"Bienvenue! fit-il d'une voix basse. Je suis heureux de vous revoir."

Un coup de tonnerre éclata au-dessus d'Imladris. Les trois elfes tressaillirent et s'écartèrent.

"Un orage? demanda Glorfindel alors que les murs d'Imladris vibraient avec les échos. Mais il n'y a pas d'éclairs ni de vent."

Les jumeaux se figèrent, les yeux dans les yeux. Leurs visages reflétèrent la même horreur.

"Père? murmura Elladan. Pourquoi…?"

Les derniers grondements moururent à l'ouest et Glorfindel sentit la présence du maître d'Imladris se retirer de la Dernière Maison Simple.

"Elrond?" fit-il à son tour.

"Où est-il?" questionna Elladan.

Glorfindel secoua la tête :

"Je ne… La librairie!"

"Sa pièce!" s'exclama Elrohir.

Les trois elfes s'élancèrent dans les couloirs qui s'étalaient, tantôt droits et tantôt courbes. Les portes s'ouvraient dans les passages. Les habitants d'Imladris avaient senti le changement. Ils murmuraient des mots de bienvenu aux fils de leur seigneur et leur emboîtaient le pas. Le groupe s'agrandissait avec chaque corridor parcouru. Elladan et Elrohir atteignirent la bibliothèque. Vide en cette heure de la nuit, la vaste salle était éclairée par seulement quelques lanternes. Les flammes dansèrent quand les fils d'Elrond ouvrirent les battants à la volée. Les ombres emplirent les coins et s'étendirent entre les tables. Les jumeaux se dirigèrent vers la chambre tout au fond.

"J'espère que la porte sera ouverte pour nous," murmura Elrohir.

Elladan lui jeta un rapide regard de côté. L'entrée ne fut jamais barrée pour eux auparavant.

"Moi aussi," dit-il seulement.

Glorfindel les laissa aller. Il se retourna vers la multitude qui avait entré dans la bibliothèque à leur suite avec un sourire. Les elfes s'arrêtèrent. Le guerrier aux cheveux d'or inclina la tête.

"Merci, dit-il. Je ne vous demande qu'un moment."

Les jumeaux poussèrent un soupir de soulagement quand la porte s'ouvrit sans résistance. Ils entrèrent et se figèrent sur le seuil. Leur père était assis sur le sofa, droit et calme. Il tenait Estel serré contre sa poitrine.

"Père…," commença Elladan, mais les paroles lui manquèrent.

"Nous vous croyions… Nous pensions…," essaya Elrohir avant de tomber silencieux à son tour.

Elrond leur sourit.

"Entrez! invita-t-il. Vous êtes toujours les bienvenus."

Elladan et Elrohir approchèrent. Ils étaient surpris et soulagés au-delà des mots. L'enfant sur les genoux de leur père tourna la tête et les deux frères s'arrêtèrent. Le visage levé vers eux portait les traces de larmes. Les traits étaient anguleux, différents. Elladan et Elrohir y virent les ombres nouvelles, la douleur qui avait éclos en leur absence, mais il n'y avait pas de peur. Les yeux qui les regardaient étaient clairs.

Estel soupira et enfouit son visage dans les robes chaudes d'Elrond.

"Tu es fatigué, dit le seigneur elfe en lui caressant les cheveux. Es-tu prêt à retourner dans ta chambre?"

La tête sombre opina, mais les bras minces autour du cou d'Elrond se resserrèrent. L'elfe se pencha vers le garçon.

"Je vais bien, assura-t-il. Je n'ai pas l'intention de partir. Est-ce que tu me crois?"

Estel acquiesça sans le relâcher. Elrond sourit.

"Elrohir, dit-il en relevant les yeux vers ses fils, ramèneras-tu Estel chez lui, s'il te plaît?"

Elrohir se glaça. Il secoua la tête, mais le regard d'Elrond n'acceptait pas de refus. Les yeux d'Elladan passèrent de son frère sur son père.

"S'il te plaît," répéta le maître d'Imladris.

Elrohir avança en se mordant les lèvres. Le regard de son père sur lui était ferme et doux. Estel ne fit pas un geste pour se redresser. Elrohir prit une grande inspiration avant de le soulever dans ses bras ; le garçon semblait ne rien peser du tout. L'elfe se dirigea vers la porte.

"Attends, demanda Estel en se retournant. Je besoin…"

Elrohir le déposa par terre et recula, son visage vide de toute émotion. Estel vacilla un instant, se raffermit et revint auprès d'Elrond.

"Je voulais vous remercier," dit-il.

Le guérisseur le contempla en silence. Un assis et l'autre debout, ils étaient de la même hauteur.

"Je l'avais dit, continua le garçon, mais vous étiez trop loin pour entendre. Je comprends ce que vous avez fait. Je vous en remercie."

Elrond l'observa un moment, puis inclina la tête d'un mouvement grave, comme devant un adulte :

"Tu es le bienvenu. Je suis heureux d'avoir pu apporter une aide."

Estel s'inclina à son tour, puis hésita.

"Le parchemin que j'ai barbouillé ce matin, dit-il finalement. Je… Est-ce que…"

"Je l'ai brûlé," répondit Elrond.

La posture d'Estel s'affaissa avec le soulagement et la gratitude.

"Et pour ma mère?" demanda-t-il tout bas.

Elrond étudia l'enfant qui se tenait devant lui. Le garçon vacillait d'avant en arrière sans s'en rendre compte. Son visage palissait à vue d'œil, mais, sous les paupières lourdes de fatigue, les yeux le fixaient avec inquiétude.

"Que crois-tu que nous devrions faire?" questionna le seigneur elfe.

Estel se lécha les lèvres. Il tira sur le bord de sa chemise dans une tentative de redresser le vêtement terni.

"Je ne voudrais pas qu'elle sache, dit-il en serrant ses paumes l'une contre l'autre. Elle… s'inquiète tellement. Je ne recommencerai pas et je ne veux pas lui faire peur."

Elladan et Elrohir ne pouvaient que deviner le sens de la discussion, mais les habits ruinés d'Estel guidèrent leurs doutes. Seule l'eau fripait une étoffe ainsi, et il n'avait pas plu au cours de la journée. Immobiles derrière l'enfant, Elladan et Elrohir échangèrent un coup d'œil.

Elrond s'accouda sur les genoux.

"C'est bien, Estel, mais nous sommes restés ici toute la soirée. Que crois-tu que ta mère a pensé de ton absence?"

Estel ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Il secoua la tête.

"Je ne me suis pas rendu compte…," balbutia-t-il.

"Dame Gilraen ne t'a pas cherché, parce que j'avais planifié de passer du temps dehors avec toi aujourd'hui. Je pensais partir à la fin d'après-midi et ne rentrer que demain matin. Ta mère le savait."

"Oh," fit Estel.

Des larmes lui mouillèrent les cils.

"Je croyais tes forces suffisamment rétablies et que prendre de l'air te ferait du bien, reprit Elrond. Dame Gilraen était d'accord. Tu reverras ta mère demain, Estel. Es-tu prêt à lui parler des chevaux et de la nuit passée sous les étoiles pour lui épargner l'inquiétude?"

Estel cligna des yeux.

"Oh, fit-il de nouveau. Mentir?"

Le garçon regarda le seigneur elfe, perdu. Hier encore c'était facile. Il aurait dit n'importe quoi pour rester seul. Mais maintenant, quand la guérison était enfin amorcée, il lui répugnait de démarrer une nouvelle vie avec un mensonge à sa mère.

"Vois-tu une différence entre mentir et protéger?" demanda Elrond.

Les lèvres d'Estel tressaillirent, puis une grande immobilité le recouvrit. Elrond vit ses traits changer. Le calme remplaça la confusion. Le regard gagna en gravité. L'elfe observa la transformation avec tristesse.

"Je t'ai donné une arme qui va bien au-delà de tes ans, dit le maître d'Imladris au bout d'un long moment. Elle est à double tranchant et peut détruire celui qui la manipule mal ou trop. Veille à bien t'en servir."

Estel inclina la tête.

"J'y veillerai, père," murmura-t-il.

Elrond le serra dans ses bras.

"Moi aussi, avertit-il et sourit en voyant l'expression surprise de l'enfant. Va dormir, Estel. Elrohir te raccompagnera."

Elrohir et Estel quittèrent la chambre côte à côte. Glorfindel, qui attendait à une table voisine, se leva à leur rencontre. Il tendit les bras dans un geste instinctif quand le garçon trébucha à quelques pieds de lui.

Estel essaya de se retenir, mais les murs tanguaient autour de lui. Les dalles du plancher grossirent d'un coup. Estel prit une inspiration surprise quand le plafond remplaça le sol. La lumière des lanternes atteignait à peine les poutres de la charpente. Il cilla, étourdi. Un visage encadré de cheveux noirs le regardait d'en haut.

"Elrohir?" demanda Estel.

L'elfe se raidit.

"Excuse-moi, dit-il. Je te dépose tout sui…"

Elrohir se tut quand le garçon lui passa un bras autour du cou. Immobile, il regarda Estel s'installer plus confortablement contre lui.

"Merci," murmura Estel en appuyant la tête sur son épaule.

Elrohir leva les yeux vers Glorfindel.

"Alors, enfant, tout va bien?" fit le guerrier, son visage ouvert dans un sourire.

Elrohir cligna des yeux, mais la question lui était bel et bien dirigée. Il opina alors qu'une chaleur oubliée toucha son cœur.

"Oui…"

Sa voix le trahit. Depuis combien de temps ne s'était-il pas senti aussi en paix? Elrohir se racla la gorge et essaya de nouveau :

"Oui, tout est bien. Père va bien, mais il est fatigué. Glorfindel, puis-je vous demander un service? Prendriez-vous soin de lui, s'il vous plaît? Elladan est là, mais si père n'accepte pas son aide ou…"

Elrohir s'arrêta net quand le conseiller aux cheveux d'or renversa la tête en arrière dans un grand éclat de rire. Le son bondit dans la salle sombre comme un rayon de soleil. Elrohir sourit ; l'hilarité, même s'il en ignorait la source, était contagieuse. Glorfindel se calma bientôt.

"Elrohir, tu sais bien que tu n'as pas besoin de me le demander. Et Elrond sait mieux que de refuser mon aide," ajouta le guerrier en souriant de toutes ses dents.

Elrohir rit.

"Merci. Merci pour tout!"

Il jeta un coup d'œil sur l'enfant dans ses bras.

"J'y vais. Je crois qu'Estel s'est endormi."

"Pas encore," marmonna le garçon sans ouvrir les yeux.

Glorfindel les suivit du regard jusqu'aux portes de la bibliothèque, puis se rassit. Il avait demandé aux habitants d'Imladris d'accorder l'intimité à leur seigneur. Il en ferait autant.

Dans la chambre-sanctuaire, Elladan s'installa à côté d'Elrond et lui scruta le visage.

"Père, nous vous avons senti partir."

Elrond se laissa aller contre le dossier du sofa.

"Vous êtes de retour," dit-il comme s'il n'avait pas entendu.

"Père, s'il vous plaît, que s'est-il passé?"

Le seigneur elfe sourit :

"Estel m'a rappelé."

"Estel!"

Elrond opina :

"Bien des choses se sont éveillées en lui pendant son temps avec les orcs."

Les mâchoires d'Elladan se contractèrent. Elrond lui posa la main sur l'avant-bras.

"Pas toutes sombres, Elladan, et aucune mauvaise, puisque Estel a su les surmonter. Le jour viendra de la nuit ; il porte bien son nom. Il sera un voyant et, dès que ses forces se rétabliront, je l'initierai à l'art antique des guérisseurs de sa lignée."

Elladan regarda son père dans un silence interdit.

"Les autres chefs Dúnedain ont commencé ce genre d'instruction quand ils avaient au moins le double de son âge," fit-il enfin.

"Oui, et à l'issue de leur apprentissage, peu auraient pu faire ce que Estel a fait pour me ramener. Il est prêt."

Les deux elfes demeurèrent un temps perdus chacun dans leur pensées. Une bûche se cassa en deux dans le foyer avec un craquement sec. Elladan cilla et secoua la tête. À son côté, Elrond avait les yeux mi-clos.

"Père?"

Elrond se redressa un peu.

"Oui?"

"Ne voulez-vous pas venir avec moi? Je vous raccompagnerai dans vos chambres. Vous y serez mieux pour vous reposer."

Le maître d'Imladris sourit.

"Dans un moment. Elladan, tu es fatigué de la route. Tu devrais aller te reposer. Ne t'inquiète pas, je vais bien."

Le jeune elfe hésita, mais Elrond était bel et bien de retour, et insister était inutile. D'ailleurs, son père avait vu juste – il se sentait fatigué. Elladan se leva.

"Je suis heureux de vous retrouver, Elrohir et toi," dit Elrond.

Elladan inclina la tête.

"Moi aussi, murmura-t-il. À demain?"

Elrond l'attira dans une brève étreinte.

"Oui, dit-il en l'embrassant sur le front, à demain."

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Les pas d'Elrohir s'élevaient comme un murmure dans les couloirs vides. La clarté vacillante des lanternes agrandissait, puis rapetissait son ombre. L'elfe monta au premier et franchit encore quelques passages avant d'arriver devant la chambre d'Estel. Le garçon était toujours dans ses bras. Elrohir poussa la porte de son épaule et déposa Estel sur le lit. L'enfant ouvrit les yeux.

"Tu ne dors pas? demanda Elrohir. Dors, je vais fermer les rideaux."

La lune dans son dernier quartier voyageait, haute et blanche, dans le ciel découvert. Elrohir se mordit les lèvres. La beauté d'Imladris était incomparable sous le soleil ou les étoiles, mais cette nuit surpassait tout ce qu'il avait connu. Il tira les draperies lourdes, se retourna et le sourire glissa de son visage.

"Non, que fais-tu? Estel, reste couché."

Le garçon agrippa la tête du lit des deux mains, se souleva et s'assit en tailleur.

"Tu ne devrais pas, dit Elrohir en s'approchant. Tu as de la fièvre."

Il fourragea dans l'escarcelle accrochée à sa ceinture.

"J'ai ramassé quelques herbes. Peut-être si je chauffe un peu d'eau…," murmura-t-il pour lui-même en parcourant la pièce du regard.

"Elrohir, je suis désolé pour les choses que je t'ai dites."

L'elfe se figea, penché sur la table de chevet.

"Je t'ai fait du mal, reprit Estel. Je… n'étais pas moi-même. Peux-tu me pardonner?"

Elrohir déposa une petite marmite qu'il avait prise, mit les herbes à côté et se redressa. Il alluma une lampe avant de se retourner. La petite flamme emplit d'ombre et de lumière vacillantes les visages de deux interlocuteurs.

"Il n'y a rien à pardonner, répondit-il. Je n'étais plus moi-même depuis si longtemps que j'avais oublié une autre façon d'exister. Mais Elladan et moi avons retrouvé notre chemin de retour. Je crains que tu vas tomber malade, Estel. Je suis désolé que nous n'étions pas là pour te détourner de la rivière."

La respiration d'Estel siffla dans sa gorge.

"Mais tu as retrouvé ton chemin, toi aussi, continua Elrohir. J'en suis heureux! Tu ne peux pas savoir comme j'en suis heureux. Il n'y a rien à pardonner, crois-moi."

Il installa la marmite sur un trépied au-dessus de la flamme et vint s'asseoir sur le lit.

"Je suis désolé," répéta Estel.

Elrohir recouvrit les mains chaudes de ses paumes. L'enfant les avait vus dans une rage meurtrière, Elladan et lui. Bien sûr qu'il en avait été terrifié.

"Non, Estel, dit-il en secouant la tête. Tu as eu des visions. Je donnerai beaucoup pour effacer ces images, mais je ne peux pas. C'est à moi de m'excuser."

Le garçon leva les yeux.

"T'excuser? Pourquoi? Elladan et toi aviez poursuivi ces créatures pour m'aider."

Estel s'arrêta un instant.

"Père m'a raconté pour votre mère, fit-il d'une voix basse. Je…"

Il s'arrêta quand les mains d'Elrohir se contractèrent sur les siennes. Estel s'accrocha aux manches de l'elfe pour le retenir.

"Elrohir, s'il te plaît… Je comprends mieux maintenant. Mais vous avez combattu les orcs pour moi quand même. Je vous remercie!"

Elrohir prit une grande inspiration et la laissa partir lentement. La douleur relâcha son cœur par degrés. Elrond avait parlé de Celebrian? Elladan et lui auraient dû être là.

"Estel, dit-il enfin, bien sûr que nous avons poursuivi et combattu les orcs. Pourquoi « quand même »?"

Une expression de honte et de regret traversa les traits du garçon. Parce que je vous ai fait revivre ce cauchemar, faillit-il répondre, mais se retint.

"J'ai fait preuve d'une grande stupidité en quittant les terres protégées comme je l'ai fait," dit-il enfin.

"Non, Estel, non! Tu as été naïf."

C'est de ton âge, allait-il ajouter. Estel le devança.

"Mais je ne suis plus un enfant," dit-il.

Elrohir le fixa en silence. Le sourire las du garçon parlait d'un long chemin dont il n'avait entamé que le début. Elrohir vit ses yeux et crut voir son cœur. Aujourd'hui, les paroles et les gestes lui venaient presque sans effort, comme si les mois passés n'avaient plus de prise. Mais demain, et les jours et les années d'après, le combat pour rester ouvert malgré la peur reprendrait. Le regard que Estel leva sur lui montra que le garçon le savait.

"Non, dit Elrohir en lui effleurant la joue, tu n'es plus un enfant. Mais tu prendras ma tisane quand même, n'est-ce pas?"

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Glorfindel pénétra dans la chambre-sanctuaire en dernier. Elladan avait laissé la porte entrebâillée en sortant. Le conseiller l'ouvrit complètement. Elrond se retourna à son approche.

"Ah, du miruvor, fit Glorfindel en voyant le pichet par terre près du sofa. Estel en avait besoin," approuva-t-il.

Il s'arrêta devant Elrond, qui demeura assis.

"Et un seul gobelet, continua Glorfindel sans quitter le visage du guérisseur des yeux. Peut-être aurait-il suffi que vous en apportiez deux pour nous éviter la course à travers tout l'Imladris, à vos fils et à moi?"

Elrond le regarda encore un instant avant de se détourner. Glorfindel opina en silence. Des questions lui brûlaient les lèvres. Pourquoi ne pas avoir appelé? Pourquoi ne penses-tu donc jamais à toi? Des mots plus durs aussi rageaient tout près de la surface, mais Glorfindel savait mieux que de parler sur l'émotion. Il connaissait Elrond suffisamment pour discerner l'épuisement derrière son immobilité et son mutisme. Les limites avaient été atteintes et dépassées. Peu importe comment Elrond était revenu, Glorfindel ne le pousserait pas dans ses derniers retranchements.

"Un verre de miruvor?" proposa-t-il enfin.

"Le pichet!"

Glorfindel se retourna, les yeux écarquillés. Elrond secoua la tête.

"Non, dit-il d'une voix rauque, pas de miruvor. Une gorgée maintenant et je serais au-delà de toute cohérence."

Glorfindel reposa le gobelet par terre :

"À ce point? Alors pourquoi avoir refusé l'aide d'Elladan? Je suis sûr qu'il s'est offert."

Elrond s'accouda sur ses genoux.

"Pourquoi êtes-vous ici?" demanda-t-il avec lassitude.

"Elrohir m'a demandé de m'occuper de vous," répondit Glorfindel sans sourciller.

Elrond releva la tête d'un coup.

"Elrohir…"

Ses épaules tremblèrent d'un rire silencieux.

"N'est-ce pas merveilleux qu'une famille ait les mêmes préoccupations, continua le maître d'Imladris d'une voix tendue par l'effort de contrôler son hilarité. Le père vous demande de veiller sur ses enfants, puis les fils rendent la pareille au père. Pourquoi tout ceci tombe sur vous, par contre… Allons, termina Elrond en prenant une grande inspiration. Puisque Elrohir demande, il me faut obéir."

Il appuya ses mains sur les cuisses, se leva et vacilla. Glorfindel le prit par les épaules.

"Elrond?"

"Voilà pourquoi j'ai refusé l'offre d'Elladan, dit le seigneur elfe en se redressant avec effort. Pour lui épargner la vue de son père dans cet état."

Ses jambes fléchirent. Glorfindel l'agrippa et le tint le temps que l'accès de faiblesse passe. Elrond hocha la tête dans un remerciement silencieux.

"As-tu donc quitté les Terres Immortelles pour trimbaler ma carcasse quand j'arrive à peine à me tenir debout?"

Il chancela de nouveau et serra les paupières ; la fatigue ne s'estompait pas.

"Les Terres Immortelles," répéta Glorfindel en lui passant un bras autour de la taille.

Sa gravité trancha avec l'ironie d'Elrond.

"Mais tu as vu les rivages blancs aussi," continua le conseiller à la chevelure d'or.

Elrond leva la tête. Le regard de Glorfindel était rempli de tristesse.

"Je le vois dans tes yeux," dit-il.

Les deux elfes se dévisagèrent un bref moment.

"C'était si facile, fit Elrond dans un murmure. Je n'avais qu'à me laisser aller. Si facile, mais je ne voulais pas partir comme ça."

Il se mordit les lèvres, puis un sourire apaisa ses traits.

"Glorfindel, mes fils sont de retour. Ils sont revenus," répéta le maître d'Imladris en savourant chaque parole, comme s'il avait du mal à y croire.

Ses yeux scintillèrent dans la lueur des flammes quand Glorfindel les tourna tous les deux vers la porte.

"Je sais, dit le guerrier. Ils ont retrouvé leur chemin. Reste à savoir si nous pourrions en faire autant ou si tu vas tomber endormi au milieu de la bibliothèque."

"Ils sont revenus tous les trois."

Glorfindel rit.

"Guérisseur, es-tu supposé d'être aussi surpris par ton succès?"

"Ce n'est pas…"

Glorfindel referma la porte derrière eux de sa main libre. Les voix de deux elfes se réduisirent à un murmure inaudible avant de se fondre avec le silence. Le feu crépita encore un moment, puis s'éteignit. La paix, qui enveloppa le sanctuaire au cœur d'Imladris, se propagea bientôt dans toute la vallée. Dans les jardins de la Dernière Maison Simple, quelques elfes levèrent la tête de leur méditation. Leurs cœurs allégés, leurs chants montèrent vers les étoiles pour la première fois depuis des mois, et la nuit immobile et scintillante retrouva son harmonie.


Ouf! Un autre long chapitre de terminé. Quelqu'un sent-il venir la fin de cette histoire? Tout le monde? LOL! Vous avez raison, tout est dit, mais j'ajouterai encore un court épilogue. À la prochaine donc! J'espère que vous avez aimé.