Petite dédicace pour Elisect32 qui va avoir la réponse à la question qu'elle se pose, avec justesse, depuis plusieurs chapitres à savoir : mais qu'a bien pu voir Harry quand Casper a ouvert la porte latérale de la camionnette ?


CHAPITRE 10

Ils finissaient tout juste leur petit-déjeuner quand Cotter leur annonça l'arrivée impromptue de Lord Asherton. Tous purent constater qu'il avait les traits fatigués, le week-end n'ayant visiblement pas été de tout repos. Lui et les agents du Yard avaient craint un nouvel enlèvement et ils avaient veillé une bonne partie de la nuit précédente.

Les Saint James, Lynley et Harry montèrent dans le bureau-bibliothèque où Cotter s'empressa de servir à sa Seigneurie une tasse de thé.

« Que viens-tu nous annoncer de si bon matin, Tommy ? » demanda Simon en voyant l'air tourmenté de Lynley.

« À part me plaindre que Helen m'a abandonné, et toi aussi par la même occasion, pour aller voir sa sœur ? Une bonne nouvelle, enfin je pense que l'on peut l'appeler ainsi. Nous en savons un peu plus sur Casper. » Lynley passa une main élégante dans ses cheveux dorés. Tout en regardant Harry, il sortit un épais dossier qu'il posa sur la table basse.

« Il faudrait que tu l'identifies. Je sais que ça va être très dur pour toi, mais c'est important. »

« Tommy, est-ce que ça ne peut pas attendre un autre jour ? Harry a très mal dormi cette nuit. Tu comprends, ça faisait un mois ce week-end et... » s'empressa de dire Deborah, se découvrant soudain l'âme d'une mère poule.

« Ça va aller, Deb' » l'interrompit le brun, très pâle. Il se demanda s'il ne ferait pas mieux de prendre sa potion calmante du matin qu'il avait oubliée en se levant, tout à sa surprise de réaliser qu'ils avaient dormi comme des bébés, tous les trois dans le même lit une bonne partie de la nuit.

Ils s'assirent, Simon dans son fauteuil en cuir, Deborah sur l'ottoman, Lynley et Harry dans le canapé. Tommy déposa son dossier sur la table basse, mit ses lunettes à fines montures sur son nez aquilin, puis commença à lire des passages des pages qu'il prenait, l'une après l'autre.

« Les autorités françaises ont joué le jeu. J'ai eu le chef de corps du deuxième régiment de parachutistes de la légion, basé à Calvi, en Corse. Le Colonel Roman (1) parle très bien l'anglais, c'est un avantage certain, je ne suis pas sûr que mon français aurait résisté à notre conversation. Il m'a fait parvenir beaucoup de documents. » Comme pour prouver ses dires, il leur indiqua la pile de feuilles.

« Nous avions transféré le portrait-robot de Casper, ainsi que la date du premier viol sur le sol britannique. De leur côté, les Français l'ont comparée avec celles des départs de la Légion depuis janvier de cette année. Un des hommes qui a quitté l'armée cette année, en mars pour être précis, ressemble au portrait-robot. Ce sont ses collègues qui l'ont reconnu sur le portrait. » Lynley leur jeta un bref regard avant de reprendre.

« De ce que nous savons actuellement, cet homme a l'identité déclarée de Stephen Lewis, nationalité britannique, né à Londres en 1965, engagé en 1985, à vingt ans. Il a de suite été brillant sur le terrain, un vrai combattant. Malheureusement trop bagarreur et porté sur la bouteille, ce qui lui a causé pas mal de soucis tout au long de sa carrière. Il a été affecté dès la fin de ses classes au deuxième REP, à Calvi. Pour essayer de lui apprendre à contrôler ses nerfs, il a été intégré à une équipe d'infirmier, en renfort armé. C'est là qu'il apprend, au fil des années, le métier d'aide soignant. Il demande la nationalité française au bout de six ans, qu'il obtient. On sait maintenant que ce Stephen est donc parfaitement capable de poser une perfusion, de faire une intraveineuse, de même qu'il connaît les produits anesthésiants et calmants. Il peine à monter en grade, à cause de son caractère emporté et tyrannique. C'est comme ça que le décrivent ses collègues. Mais c'est aussi un excellent soldat au combat. Il a été blessé lors de corps à corps. Toujours d'après ses collègues, il adorait manier la baïonnette et le couteau. Il s'est illustré en Bosnie et au Rwanda, ce qui lui valut quand même de passer outre ses nombreux blâmes et avertissements pour finalement atteindre le grade de caporal-chef, l'année dernière. C'est cette année-là que ça dérape pour lui. Lors d'une opération au Kosovo. Le colonel Roman n'a pas su trop m'en dire, ou n'a pas voulu, je l'ignore. Mais il m'a laissé plus que sous-entendre que des soldats l'ont vu dans une position "compromettante" avec un jeune garçon. Il y a eu bagarre. Le gamin s'est enfui lorsque les collègues de Lewis ont voulu l'interroger. Mais des rumeurs couraient déjà sur lui, d'autant qu'un viol avait été commis juste avant leur départ, à Ajaccio. Il a alors décidé de quitter officiellement la légion, le 1er mars 2001. Il a conservé son identité déclarée. » Lynley reprit son souffle et leur jeta de nouveau un rapide coup d'œil avant de reprendre.

« Là où ça devient plus qu'intéressant, c'est qu'à chaque agression sur le territoire français, sa compagnie était en France. De plus, j'ai eu confirmation hier, nous avons retrouvé un Stephen Lewis qui aurait embarqué à l'aéroport de Nice le 16 mars, en direction de Londres. Depuis, nous perdons sa trace. Il avait vidé ses comptes en France, avant son départ pour l'Angleterre, n'a plus utilisé sa carte bleue, ni son téléphone portable. Rien, disparu dans la nature. Il faut savoir également que le deuxième prénom de Stephen était Casper. Il demandait d'ailleurs à tous ses camarades de ne l'appeler que par ce prénom. Nous supposons que depuis son retour, il réutilise son ancienne identité. Autre fait important, en 1999, il déclare la perte de sa baïonnette en accusant un jeune soldat de lui avoir volé, en représailles d'une sanction qu'il lui aurait donnée. Mais rien ne sera jamais prouvé. Là encore, nous pouvons supposer qu'en réalité sa baïonnette n'a pas été perdue ou volée mais qu'il voulait juste garder son arme avec lui, tout le temps. »

Lynley regarda Harry qui n'avait eu de cesse de blanchir et de se mordre les lèvres depuis le début de son résumé.

« Harry, es-tu sûr que Casper n'avait pas d'accent ? D'après Roman, ses plus anciens collègues de nationalité anglaise disaient qu'en entrant dans l'armée, il avait un fort accent scouse. Même à la fin de sa carrière, cet accent ressortait lorsqu'il était en colère. Tu ne t'en rappelles pas ? »

« Non, pas du tout, » répondit Harry d'une voix étouffée.

« Bon, j'ai tout de même demandé à Havers de vérifier les naissances à Londres mais aussi à Liverpool en 1965, à la recherche des Casper ou Stephen qu'elle pourrait trouver. »

« Si c'est bien la bonne année de naissance, » fit remarquer Simon.

« Oui, bien sûr. Maintenant Harry, je vais avoir besoin de toi. Il y a des photos de cet homme dans mon dossier. Je voudrais que tu les regardes pour me dire si oui ou non, tu penses que c'est Casper. C'est très important, afin de fixer les priorités dans nos recherches. »

Lynley poussa devant le petit brun, pâle, une fine pochette de papier bleue. Le garçon la regarda en déglutissant. Merlin, il aurait vraiment dû prendre sa potion. Il sentait son cœur battre dans sa poitrine, si fort et si vite. Toutes les informations de Lynley tournaient dans sa tête, se mélangeaient avec ses propres souvenirs et ses cauchemars.

Prenant sur lui, il tendit une main qu'il empêchait de trembler pour se saisir de la pochette. Devant les regards anxieux des autres personnes présentes dans le bureau, il l'ouvrit. Son regard tomba aussitôt dans celui, noir, d'un homme portant un képi blanc. La peur se tortilla dans son ventre. Harry regardait les photos, les unes après les autres, alors que des flashs de souvenirs le pénétraient de toutes parts. Il l'entendait, le voyait. Il sentait son odeur, son sexe en lui.

C'est bon hein ? Tu sens ma queue ? Tu la sens bien, jolie pute ? Je vais te faire crier, oh oui crois-moi ! Sens ma queue, c'est trop bon, t'es trop bon, hein que c'est bon ?

Regard noir, sombre, luxure et désir, douleur, odeur de sperme et de sang, bruit d'une bouteille de bière que l'on ouvre...

Non, non, je veux pas... Tu vas être gentil, parce que tu sais que si tu n'es pas gentil, je peux être très méchant, autant que Casp'... Allez, viens voir tonton Casper... Oh, non ! Pitié non ! Non plus ! Plus !

Harry laissa tomber le dossier par terre, regardant sans les voir les photos qui s'éparpillaient devant lui, à ses pieds et ceux de Tommy.

Il prit sa tête dans ses mains, eut une grande inspiration sifflante tandis que ses yeux devenaient presque noirs en raison de la pupille qui s'élargissait de terreur.

« Oh, non ! Pitié non ! Non plus ! Plus ! Je vous en prie, je serai gentil, très gentil, mais le laissez pas me reprendre, pas lui ! »

« Harry ! Harry, non, reviens avec nous. Tu es en sécurité ici, Harry ! » dit aussitôt Lynley en se levant. Il se plaça devant Harry, lui saisit les épaules, mais le jeune homme se mit aussitôt à hurler et se débattre.

« NON ! NOOON ! »

« Harry, c'est moi Tommy, tu es en sécurité, allez calme-toi ! » Il serra plus fort le brun contre lui et entendit sa respiration saccadée, affolée, contre son torse.

Puis le corps tendu et crispé se fit plus mou, alors que le garçon gémissait.

« Je vais vomir, Tommy, je vais vomir ! »

Lynley le lâcha et Harry se précipita dans les toilettes pour rejeter tout son petit-déjeuner. Il entendait au loin les voix des personnes qu'il considérait maintenant comme des amis. Péniblement, il leva la tête de la cuvette pour s'essuyer la bouche avec du papier toilette avant de se redresser. Tremblant légèrement, le sorcier sortit en tirant la chasse d'eau puis se dirigea vers la petite salle d'eau attenante.

« Harry, ça va ? » demanda Deborah du salon, visiblement angoissée.

Après s'être rincé la bouche, il se regarda dans le miroir au-dessus de l'évier et sentit une nouvelle vague de panique l'assaillir en voyant son visage pâle et ses cheveux noirs qui tombaient en mèches épaisses et désordonnées devant ses yeux verts, clairement tourmentés. Il posa une main contre sa bouche alors qu'un cri en sortait, incontrôlable. Il sentait les doigts de Lenny dans ses cheveux alors que Casper le violait. Une douleur atroce lui enserra le ventre.

« J'ai mal ! Non, j'ai mal ! »

Le garçon prit une paire de ciseaux qui reposait près d'un verre à l'instant où Tommy entrait dans la salle, inquiet pour lui. Il fallait que ça cesse, il ne pouvait plus supporter de se voir, plus comme ça, il ne voulait plus avoir mal.

« J'ai MAL ! »

« Harry NON ! Lâche ça tout de suite ! » cria Lynley. Il voulut lui prendre les ciseaux des mains mais ne fût pas assez rapide. Pendant un bref moment d'horreur, Tommy vit la main du garçon aux cheveux noirs se diriger vers sa tête, mais alors qu'il pensait voir les lames s'enfoncer dans la chair, les ciseaux coupèrent une grosse mèche de cheveux ébène. Ce fut tout ce qu'ils purent faire avant que la main puissante de Lynley ne s'abatte sur celle de Harry, projetant les ciseaux par terre. Il serra le garçon hurlant et se débattant de nouveau et l'entraîna dans le salon. Le corps de Harry s'affaissa soudain dans ses bras, tremblant, tandis que les pleurs et les larmes firent enfin leur apparition, annonçant la fin de la crise. Lynley attendit un moment, puis il le prit dans ses bras, s'étonnant de sa légèreté et le porta jusque dans sa chambre pour le déposer délicatement dans son lit. Aussitôt, le jeune homme se recroquevilla en position fœtale.

« Ma potion, je veux ma potion, » réussit à articuler le brun.

« Deb', téléphone à son psy, tout de suite, » décida Lynley avant de retourner à essayer de calmer Harry. Ce dernier lui avait pris la main, ses doigts crispés sur les siens, alors que la seconde s'était agrippée à son doudou qu'il tenait tout contre lui.

Les pleurs se calmèrent rapidement, bien que le garçon ne bougeât pas.

« C'était lui Tommy, pas de doute, c'est lui, c'est Casper. »

« Bien, c'est bien, merci beaucoup, Harry. Maintenant calme-toi d'accord. Je reste avec toi. On reste tous avec toi le temps que tu ailles mieux. »

« Je voulais pas me blesser, tout à l'heure, tu sais, je voulais juste... »

« Que voulais-tu faire ? »

« Je ne veux plus de mes cheveux, je voulais les couper. Il a mis sa main dedans, je le supporte plus. J'ai toujours l'impression de sentir ses doigts dans mes cheveux, je n'en peux plus ! »

« D'accord, d'accord... Écoute, ce que je te propose, c'est que tout à l'heure, tu iras avec Simon ou Deborah, ou les deux, comme tu veux. Ils t'emmèneront chez le coiffeur. C'est mieux que de tenter de faire ça avec des petits ciseaux pointus, tout seul dans une salle de bain... »

« Oui, je veux bien, » fit Harry en fermant les yeux. « Tommy, j'ai mal, j'ai mal au ventre, j'ai trop mal... »

Bientôt Deborah revint, elle s'assit derrière le jeune homme sur le lit et lui caressa le dos.

« Le docteur Jones arrive tout de suite, il t'apporte tout ce dont tu as besoin, ne t'inquiète pas. »

Harry hocha la tête, puis se laissa porter par le bruit rassurant de ses amis autour de lui et par les gestes apaisants qu'ils lui prodiguaient en attendant que Jones n'arrive.

... ... ...

À la surprise générale, Jones était arrivé à Cheyne Row à peine un quart d'heure plus tard. Il marmonna une vague explication avant de leur demander à tous de sortir de la chambre. Dès que les Moldus eurent refermé la porte de la chambre, il sortit de sa poche plusieurs fioles de potion qu'il s'empressa de donner à Harry.

« J'ai mal au ventre, et aussi... aussi aux fesses, et aux jambes, » pleurnicha le brun cramponné à son panda.

« Je viens de te donner une potion anti-douleur, ça ira vite mieux. Mais tu n'as rien Harry, j'en suis certain, ne t'inquiète pas. »

Ils parlèrent pendant encore une bonne demi-heure puis Jones descendit dans le salon où l'attendaient les Moldus, visiblement très inquiets.

« Alors ? » demanda tout de suite Deborah en se tordant les mains.

« Il dort. Je lui ai donné un calmant. Il va dormir pendant environ deux heures. Ne vous faites pas de soucis, je sais que ce genre de crises peut être très perturbant pour l'entourage, mais elles sont inévitables, même nécessaires. Il faudra effectivement l'emmener chez le coiffeur, ça l'aidera. »

« Pourquoi il a eu si mal d'un seul coup ? Il ne se plaignait pas hier, » l'interrogea Simon.

« Il somatise. Cela arrive fréquemment chez les personnes victimes d'un symptôme post-traumatique dû à un viol. J'ai laissé la porte de sa chambre ouverte, il avait peur d'être seul. Quand vous l'emmènerez chez le coiffeur, choisissez un endroit que vous connaissez et surtout que ce soit plutôt tranquille, c'est très important. Il est en train de développer une certaine phobie de la foule et du monde extérieur en général. Il risque d'être angoissé à l'idée de quitter la maison mais forcez-le, même s'il vous supplie ou pleure. Ce ne serait pas lui rendre service que de rentrer dans son jeu, le blocage serait plus dur à dépasser par la suite. Mais d'où aussi l'importance que sa première sortie se fasse dans un endroit où il vous sentira à l'aise et qui ne soit pas surpeuplé, il ne tiendra pas sinon. Je vous le dis car j'ai reconnu certains signes de cette phobie lors de nos dernières séances et là tout à l'heure, pendant que l'on parlait. Je maintiens nos rendez-vous à deux fois par semaine. Si malgré tout ça ne va pas, faites comme aujourd'hui, je me débrouillerai pour venir le voir. » Il scruta les trois personnes devant lui. « J'insiste sur le fait qu'il ne doit pas être seul aujourd'hui et demain, sous aucun prétexte. »

« Pourquoi il ne supporte pas d'être seul alors qu'en même temps, il ne souhaite pas aller dehors ? Il verrait pourtant du monde à l'extérieur.»

« Ce sont deux choses totalement différentes, madame Saint James. Harry a été victime d'une agression par des personnes inconnues et il a été enlevé en pleine rue. L'extérieur, le dehors représente le danger pour lui maintenant, a contrario, la maison, les gens qu'il connaît et en qui il fait confiance, symbolise la sécurité. Il a besoin de votre présence pour calmer ses angoisses, de la même façon que la lumière chasse la peur du noir ou son doudou la peur de ses cauchemars. »

« C'est normal ça aussi ? Il a vingt et un ans... » intervint de nouveau le jeune femme rousse.

« Oui, c'est un comportement courant après ce type d'agression. J'ai même eu des patients qui recommençaient à sucer leur pouce après un viol. Vous ne devez pas oublier non plus que Harry a un passé plutôt chargé. Néanmoins, je suis plus optimiste que son ancienne psychiatre de l'hôpital. Je connais bien Harry, je sais qu'il surmontera cette épreuve et je ne crains pas qu'il essaye de se blesser volontairement. Mais plus il aura de l'aide, du soutien, plus il guérira vite. Il m'a dit qu'il avait téléphoné à ses amis, qu'ils étaient passés le voir. C'est une bonne chose. Je sais, monsieur Lynley, que vous craigniez pour sa sécurité, mais il ne faut pas non plus le couper de son entourage ni de ses anciens amis. »

Il enleva ses lunettes pour les nettoyer avec son pull, avant de les remettre sur son nez busqué.

« Demain matin, venez un peu plus tôt à la clinique. Je ferai passer des examens à Harry, histoire d'être sûr qu'il n'a aucun problème de santé, au niveau du ventre notamment. Je ne voudrais pas que l'on passe à côté d'un réel souci médical et cela le rassurera. Il a aussi sa prise de sang à faire, pour les MST. »

... ... ...

Comme prévu par Jones, faire sortir Harry de la maison de Cheyne Row n'avait pas été un modèle de simplicité. C'était la première fois qu'il se trouvait libre, dans la rue, depuis son enlèvement. Il stressait, regardait les gens autour de lui avec suspicion, voire paranoïa, la peur au ventre, tout en se méprisant pour cela.

Chez le coiffeur, il avait gardé son ours, précieusement caché sous son pull trop grand pour lui. Simon avait dû l'accompagner, en plus de Deborah, prétextant que lui aussi avait besoin d'une bonne coupe. Mais Harry n'était pas dupe. Le jeune coiffeur lui avait demandé si Saint James était son grand frère et il avait répondu oui, faisant sourire l'intéressé.

Pathétique, il était pathétique.

Sa séance avec Jones le lendemain matin s'était pourtant bien déroulée. Il avait aussi passé des examens à Ste Mangouste. Il n'avait rien dans le ventre ou ailleurs et il était physiquement en bonne santé. Idem pour la prise de sang, mais ça il le savait déjà. Les techniques sorcières étant bien plus efficaces que les moldues, il savait qu'il n'avait aucune maladie ou infection sexuellement transmissible. La prise de sang n'avait pour but que de vérifier qu'il n'avait aucune carence en raison de son faible appétit.

Les médicomages avaient inspecté de nouveau ses morsures et passé de l'onguent dessus. Le même que Jones lui avait donné la première fois, à Barts et que Harry se mettait le soir après sa douche. Les morsures ne laisseraient pas de marque, à part les quatre ou cinq plus profondes qui lui laisseraient des cicatrices. Mais les médicomages lui avaient assuré qu'avec le temps, elles ne seraient presque plus visibles à l'œil nu.

Maintenant, Harry avait les yeux fermés et profitait des faibles rayons du soleil d'automne, assis sur l'une des marches de l'escalier qui donnait dans le jardin. Derrière lui, dans la cuisine, Cotter s'affairait encore.

Il n'avait pas pleuré la veille pour se rendre chez le coiffeur, c'était encourageant. Mais d'avoir été obligé d'emmener cette fichue peluche avec lui le tourmentait. Bon sang, il allait faire comment quand il allait reprendre le boulot ? Sa baguette d'une main et son doudou de l'autre ?

Quel crétin !

Le sorcier passa une main dans ses cheveux, cherchant à se remonter le moral par ce geste. Car oui, c'étaient bien ses doigts qui faisaient crisser les petits cheveux raides, pas ceux d'un autre.

Hermione ne l'avait pas reconnu ce matin. En effet, elle se débrouillait toujours pour passer un moment avec lui et Deborah quand il venait à Ste Mangouste. En reconnaissant enfin Harry, elle s'était exclamé qu'il était absolument adorable avec cette nouvelle coiffure qui lui allait comme un gant, faisant grimacer Harry devant l'adjectif employé.

Mais c'était vrai que cette nouvelle coupe lui allait bien. Ses cheveux étaient presque rasés derrière, sur la nuque, pour s'épaissir progressivement sur le dessus où la très courte longueur était une sorte de brosse décoiffée, avec des petites mèches de cheveux ébène maintenues en pics pointus sur le crâne grâce au gel. Son visage était dorénavant bien dégagé et on voyait parfaitement la cicatrice en forme d'éclair qu'il s'était toujours efforcé de cacher jusqu'alors. Mais bizarrement, cela était passé à un tout autre rang dans l'ordre de ses priorités. En clair, il s'en fichait comme d'une guigne. D'ailleurs cette dernière, depuis la mort du Seigneur Noir, s'était faite plus fine, blanche et discrète.

Le bruit de la porte de la cuisine qui s'ouvrait lui fit ouvrir les yeux. Prenant la main du garçon dans la sienne, Deborah s'installa près de lui.

« Tu prends le soleil ? »

« Oui, j'en profite, ça ne va pas durer... Tu as vu, c'est joli toutes ces couleurs d'automne dans les arbres. »

« Humm, c'est vrai... Hermione a raison, elle te va très bien cette coupe. »

Le brun rougit un peu, mettant de la couleur sur ses joues pâles. Depuis son arrivé à Chelsea, il n'avait plus maigri, mais Deborah doutait qu'il ait grossi, au grand désespoir de son père.

« Tu te sens bien ? Rassuré par tes examens ? »

« Oui, je sais que je n'ai rien. Mes douleurs... elles ne sont pas graves. Et puis les médecins m'ont dit que si je n'avais pas de MST à cette analyse, alors il n'y avait pas de raison que ça change... On va les croire, j'ai pas bien le choix de toute façon. J'ai téléphoné à Remus pour lui dire tout ça. J'ai pu parler à Teddy aussi. Je l'ai toujours pas revu, il me manque mais j'ai un peu peur de le revoir... »

« Pourquoi ça ? »

« Je sais pas... Il est trop petit pour comprendre. Rem' lui a juste dit que des méchants m'avaient fait des bobos, mais... je me sens mal à l'aise. »

Deborah ne dit rien, puis lança le sujet qui la travaillait depuis déjà quelques temps.

Simon avait relancé la discussion avec elle la veille au soir. Cela faisait presque un an et elle avait signé les papiers en vue d'une demande d'adoption, hésitante. Peut-être qu'ils pourraient essayer encore, encore au moins une fois ? Simon lui avait alors mis sous le nez les relations qu'elle entretenait avec Harry, le fait qu'elle le laissait l'appeler maman lors de ses crises « Tu l'as carrément encouragé la nuit dernière Deb' ! Et il a dormi entre nous deux, comme l'aurait fait notre enfant, réfléchis à cela. »

« Harry, tu m'as dit que Remus était ta seule famille... Pourtant, il n'a aucun vrai lien de parenté avec toi. »

Harry tourna brusquement son visage vers Deborah, mais les yeux verts de la jeune femme fixaient volontairement un massif de fleurs fanées dans le jardin.

« Par "vrai" lien, tu veux dire lien par le sang ? Alors, effectivement, pas par le sang, non. Tu sais, ma seule famille de par le sang, je ne suis pas sûr de pouvoir l'appeler une famille. Ma famille, celle que je considère comme ma vraie famille, n'a pas de lien de parenté comme tu le dis, avec moi, c'est exact. Le sang de ma mère et celui de mon père coulent dans mes veines. Ils m'ont donné la vie, ils m'ont aimé. Mais ils sont morts. Je crois, non, je suis sûr, qu'ils auraient voulu que je sois heureux avec une famille, une vraie famille. Mon oncle et ma tante n'ont pas été capables de me l'offrir. Sirius, Remus, Molly et Arthur... eux si. Ce sont eux ma famille, mes "parents". »

Il contempla lui aussi le jardin déplumé par l'automne et les pluies de Londres.

« Le sang ne fait pas tout, » conclut-il.

« Un jour, il y a environ un an, un homme m'a dit ce que Simon ne cessait de me répéter à l'époque. Qu'il y a d'autres liens que le lien du sang, que les hommes aiment parfois davantage ce pour quoi ils se battent que ce que le hasard leur apportent, » murmura Deborah à ses côtés.

Harry réfléchit avant de répondre de la manière la plus posée qu'il le pouvait.

« Je pense que c'est vrai, du moins pour certaines personnes. Mon expérience va dans ce sens. C'est le hasard, la mort de mes parents, qui m'a déposé sur le pas de la porte de ma famille de sang. Mais ils ne m'ont jamais aimé. À l'inverse, Sirius s'est battu pour moi et je sais qu'il m'aimait de tout son cœur et de toutes ses forces. Il a... aurait donné sa vie pour moi. Arthur et Molly me considèrent comme un membre de leur famille, Remus comme un second fils. Toutes ces personnes ont été là pour moi, elles se sont battues pour moi. Je ne pense pas que ce soit dans le sens que Simon te disait, mais cela n'en reste pas moins vrai... Pourquoi tu me demandes tout cela, Deb' ? »

« Tu aurais aimé être adopté ? Tu penses que tu aurais aimé tes parents adoptifs ? »

« Oui, et oui. Bien sûr, j'aurais voulu savoir qui étaient mes parents biologiques, c'est normal, du moins je crois, de vouloir connaître ses racines. Tu ne peux pas t'imaginer Deb', à quel point j'ai souhaité être aimé, connaître l'amour d'une mère et d'un père, connaître la tendresse et ces gestes que chaque enfant devraient recevoir. Tu vois comme... comme toi, Simon et ton père, vous faites la nuit quand j'ai mes cauchemars par exemple. Le simple fait que tu sois là, à me dire des mots gentils, à attendre que je m'endorme, je n'ai pas connu tout ça quand j'étais petit. Je le voulais si fort quand j'étais un enfant. Et avec... à cause de ce qu'ils m'ont fait, dans cette camionnette, je me sens parfois si... vulnérable, si stupide et pathétique... C'est bien que tu sois là. »

« La première fois que tu as fait un cauchemar, tu m'as appelé maman... J'ai été vraiment surprise. »

« Hum... tu lui ressembles un peu, ça doit être pour ça. Je suis désolé de t'avoir appelé de cette façon si ça t'a dérangé. »

« Non, ne sois pas désolé, au contraire... Je... La nuit dernière, quand on a fini tous les trois dans ton lit, c'est moi qui t'ai poussé à m'appeler maman, enfin, pour être exacte, tu m'as encore appelée maman et j'ai dit oui, c'est moi, » avoua-t-elle en rougissant légèrement.

Harry tourna de nouveau son visage vers elle, surpris.

« Ah bon ? Je ne m'en souviens pas... »

« Si, tu t'es calmé aussitôt après... La vérité c'est que j'ai aimé ça... comme j'ai aimé t'acheter cette veilleuse et tout le reste. Tu m'as fait du bien, Harry. »

Il fronça les sourcils. « Je ne suis pas sûr de vraiment comprendre... »

Elle le regarda enfin, yeux verts contre yeux verts, même si les siens étaient pailletés d'or et ceux de Harry profonds comme des émeraudes.

« Je ne peux pas avoir d'enfants. Je n'arrive pas à les porter. Je voudrais réessayer et Simon voudrait que l'on adopte. Je lui avais dit oui, j'ai même signé les papiers mais j'ai des doutes. Ou plutôt, grâce à toi, je pense qu'aujourd'hui je peux dire que j'avais des doutes. »

Harry lui fit un grand sourire.

« Tu seras une superbe maman, votre enfant aura beaucoup de chance, j'en suis certain. »

« Merci. »

Un silence s'ensuivit, pendant lequel ils écoutèrent le chant des oiseaux et le bruissement du vent.

« C'est parce que j'ai un doudou que tu me prends pour un enfant ? »

Elle rigola, sentant la plaisanterie dans le ton de la voix, mais aussi une inquiétude qui la troubla.

« Non, ce n'est pas pour ça. Tu n'as pas à avoir honte d'avoir un doudou, plein de gens en ont ! »

Ce fut Harry qui se mit à rire à son tour.

« C'est gentil de vouloir me remonter le moral, mais tu mens très mal ! Non, il n'y a pas beaucoup de personnes de mon âge qui ont encore besoin d'une stupide peluche pour dormir ou pour pouvoir sortir chez le coiffeur ! »

« Harry, il n'y a pas beaucoup de personnes de ton âge qui ont vécu ce que tu as vécu. Ne te juge pas si mal, tu n'es ni pathétique ni stupide, comme tu disais tout à l'heure. Vulnérable, oui, mais être vulnérable n'est pas forcément une tare. »

« Hum... je ne sais pas... Pfff, parfois je sais vraiment plus où j'en suis. » Il passa de nouveau une main dans ses cheveux courts.

« En tout cas, je connais un petit coiffeur qui t'a sacrément fait du rentre dedans hier, » le taquina Deborah en le poussant de son coude.

Harry se mit à sourire et à rosir.

« Tu parles, il doit faire ça à tous ses clients. »

« Je peux te garantir qu'il n'a jamais flirté avec Simon ! »

Harry haussa les épaules alors qu'un voile de tristesse envahissait son doux regard. Deborah sentit son cœur se serrer.

« À quoi penses-tu ? »

« Je pense que... que depuis quelques temps, c'est du grand n'importe quoi ma vie. J'attire les mauvaises personnes et ce sont les mauvaises personnes qui m'attirent. Et puis de toute façon maintenant... je ne suis pas sûr que je puisse de nouveau, enfin, tu vois quoi. »

« Aimer quelqu'un ? » proposa la jeune femme.

« Pas simplement quelqu'un, aimer un homme et me faire aimer d'un homme, avec tout ce que cela implique. Je suis gay, je te rappelle. Alors même si par miracle un homme voudrait de moi et que moi aussi, je suis pas sûr d'être capable de... Deb' tu veux pas que je te fasse un dessin quand même, » dit-il en rougissant jusqu'aux oreilles.

« Euh... non, pas la peine, » répondit Deborah en rougissant également. Elle reprit rapidement. « Je ne sais pas quoi te dire sur ce point très précis, mais les personnes qui ont été... euh... »

« Violées. Tu peux le dire, tu sais. »

« Oui, violées, elles recommencent ensuite à faire l'amour, elles ne restent pas célibataires ou abstinentes le reste de leur vie, du moins je ne crois pas. Il en dit quoi Jones ? »

« À peu près ça, que je vais devoir me réapproprier ma sexualité petit à petit, sans me forcer et avec un partenaire compréhensif... Tu parles... » fit le brun, amer.

« "Tu parles" ? Et bien je ne vois pas où est le problème ! Tu es mignon comme tout, sympa, agréable. Tu es vraiment un gars extra. Il n'y a pas de raisons que ça ne marche pas avec quelqu'un de bien. »

Harry ne dit rien, il baissa simplement la tête pour la poser sur ses genoux en soupirant.

« Pourquoi dis-tu que tu n'attires pas les bonnes personnes et que tu es, toi aussi, attiré par les mauvaises ? » voulut finalement savoir Deborah.

« Eh bien, pour ce qui est d'attirer les mauvaises, c'est évident... Lenny. »

« Oh... oui pardon, c'était stupide de ma part. »

« Non ne t'excuse pas, c'est pas ta faute... »

« Et pour la seconde partie ? »

« ... Je pense que tu t'en doutes, non... »

« Hum... Tommy ? »

Le brun rougit de nouveau comme une tomate bien mûre.

« Tommy est vraiment bien, oui... mais il est fiancé et hétéro... C'est de quelqu'un comme lui que j'aimerai pouvoir tomber amoureux un jour et me faire aimer. C'est que la seconde fois que je me plante comme un idiot depuis cet été... »

« Comment ça ? Tu es tombé amoureux cet été ? »

« Tomber amoureux c'est un bien grand mot. C'est comme pour Tommy, je ne suis pas amoureux, je ne l'ai même jamais été... Avec Tommy, c'est compliqué, parce qu'il y a eu les circonstances de notre rencontre. J'aime beaucoup Tommy, il est important pour moi, mais même si je reconnais ses qualités, je ne serai jamais amoureux de lui de cette façon. »

« Et alors, cet été ? » redemanda Deborah avidement.

Harry éclata de rire.

« Je ne te savais pas aussi friande de potins, dis donc ! »

« Allez Harry ! C'est trop génial, c'est comme si je discutais à la fois avec une copine et avec mon petit frère, » dit-elle en battant presque des mains.

« Seigneur, il faut vraiment que Helen revienne de chez sa sœur ! Sinon tu vas finir par me traîner faire les magasins de fringues ou pire, chez l'esthéticienne. Oserais-je te rappeler que je suis un mec ? »

« Figure-toi que j'ai parlé avec Helen pas plus tard que hier soir au téléphone, et puisque tu en parles, nous avons effectivement la ferme intention de t'emmener avec nous la prochaine fois que l'on se fait une virée chez Harrods ! Il n'y a pas de raison que je sois la seule à souffrir pendant qu'elle hésite entre vingt-cinq paires de chaussures et autant de sacs à main. »

« Oh. Mon. Dieu. Avec Helen ? Euh, désolé mais j'ai rendez-vous avec Simon ce jour là, il doit m'expliquer le fonctionnement de son nouveau microscope. »

« Je ne t'ai pas encore dit quel jour c'était ! »

« Oui, ben c'est pas grave, j'aurai rendez-vous avec Simon quand même. »

« Pff, tu verras, tu ne le regretteras pas. Bon alors cet été ? »

« Bon sang, Deb', je regrette déjà que vous vouliez sortir avec votre nouvelle copine gay dans ce magasin, alors que je n'y ai jamais mis le pied... Et pour cet été, c'était pendant l'anniversaire de mariage de Molly et Arthur... J'ai rencontré quelqu'un qui m'a vraiment plu, mais bon, c'est pas possible. »

« Pourquoi ça ? Allez raconte, te fais pas prier, sinon je raconte tout à Helen et là tu verras ce que c'est que de subir un interrogatoire. »

« T'inquiète pas, j'ai un ami qui est très doué pour cela. Demande à Tommy, il l'a rencontré, dis-lui juste le prénom Draco, tu verras sa réaction ! » Devant le regard noir de Deborah, il continua en souriant. « En fait, c'est un homme que je connaissais déjà. Mais on avait jamais vraiment beaucoup parlé ensemble. Je le trouvais super mignon avant, alors bien sûr, il me plaisait bien, mais bon, j'étais avec des copains ou bien j'étais trop jeune et... c'est compliqué. Je ne suis même pas sûr qu'il soit gay en plus. Mais là on a passé quatre jours ensemble, on a bien rigolé, il est... » son sourire se fana « Ouais, il est vraiment chouette, j'ai eu un vrai coup de cœur, mais ça ne marchera jamais. »

« Pourquoi ? »

« Il vit loin et ne vient pas souvent en Angleterre. Et pire que tout... C'est le grand frère de mon meilleur ami. Je suis déjà sorti au collège avec sa petite sœur, alors... Non, je me vois mal maintenant draguer son frère. En plus, je ne sais pas draguer, j'ai jamais dragué de ma vie. Et puis, faut regarder la réalité en face, si j'intéressais Charlie, il m'aurait déjà fait des avances, non ? Alors c'est pas maintenant qu'il va en faire... » Une immense tristesse sembla s'abattre sur ses épaules.

« Je ne suis pas d'accord avec toi. Peut-être que lui aussi se pose les mêmes questions que toi. Tu dis toi-même que tu étais trop jeune jusqu'à présent, ou déjà en couple. C'est peut-être pour cela qu'il n'avait rien tenté. Et sans vouloir te vexer, j'ai pu constater hier que tu ne sais pas facilement reconnaître quand quelqu'un te drague, alors s'il a fait ça discrètement... ce n'est peut-être pas pour rien que tu as trouvé ces quatre jours avec lui si géniaux. Il s'en est sans doute donné beaucoup de mal. Il a quel âge ? »

« Il va avoir vingt-neuf ans en décembre, » soupira Harry.

« Il est mignon ? »

« Crois-moi sur parole, il est plus que mignon. Il est plus petit que Ron, c'est pas bien difficile tu me diras, je dirais dans les 1m75 à 80. Il a des épaules et un torse, pfff ! Purée, à tomber. Cet été, il avait laissé pousser ses cheveux, ils arrivaient dans son cou. Ils sont roux foncés et il a des yeux bleus magnifiques, toujours en train de rigoler. D'ailleurs quand il rit, il a une petite fossette sur la joue droite... Avant, je croyais que c'était ses taches de rousseurs qui donnaient l'impression qu'il était bronzé, mais en fait non, il est vraiment bronzé. Il n'a pas la peau aussi pâle que celle de Ron, ni autant recouverte de taches de son. Il est bronzé avec plein de taches de rousseur sur le nez et les joues, et aussi un peu sur les épaules et le dos... »

« Je vois... Comment tu sais pour sa peau, je veux dire, ailleurs que son visage ?

« On s'est baigné tous ensemble. Il y a un petit plan d'eau pas loin du Terrier, c'est le nom de la maison des Weasley. »

« Tu lui connais des petites amies ? »

« Non aucune, mais aucun garçon non plus. »

« Humm, moi je dirais que c'est plutôt bon signe... Attends... Charlie, c'est pas lui qui t'a envoyé une lettre ? Celle que Hermione et Ron t'ont apporté quand ils sont venus, la semaine dernière ? »

« Si, » fit Harry en soupirant de nouveau à fendre les pierres. Il l'avait tellement lue cette lettre, qu'il la connaissait par cœur.

Deborah lui fit son plus charmant sourire tout en essayant de coiffer ses boucles rousses ébouriffées, en vain.

« Eh bien, je dirais que tu as toutes tes chances, au contraire. »

Harry se perdit dans la contemplation de Peach courant après une feuille morte. Est-ce que Charlie l'aurait dragué cet été ? C'était vrai que le dragonnier ne l'avait que rarement quitté, il n'avait eu de cesse de plaisanter et discuter avec lui. Le taquiner aussi, mais ça, c'était dans la nature des Weasley. À moins que cela ne signifiait autre chose ? Il n'en savait rien. Quand bien même, pourrait-il faire l'amour avec un autre homme, que ce soit Charlie ou non ? Même si pour le moment, aucun autre homme ne l'attirait comme Charlie le faisait, il fallait être honnête. Après tout, c'était bien pour reprendre confiance en lui suite à ces fameux quatre jours avec Charlie qu'il était allé à Soho en ce samedi fatidique. C'était pour voir si son pouvoir de séduction était encore là, dans l'espoir de pouvoir, peut-être, un jour faire du charme au cadet de la famille. Et sans le vouloir, il avait séduit... Lenny.

« Je sais pas, Deb'... et puis, je sais même pas si j'en ai envie... »

Elle l'examina sous toutes les coutures.

« Tu sais quoi ? Je crois qu'il faut immortaliser ta nouvelle coupe ! Viens, je prends mon appareil photo et on va aller se balader. Je connais un endroit où je pourrai faire de belles photos d'automne, avec toi en premier plan. Comme ça, tu pourras en donner une à Charlie quand tu lui écriras. »

« Deb', je ne suis pas sûr, j'ai pas vraiment envie de bouger, » commença à protester Harry en se crispant.

« Harry, ce n'était pas une question. Je vais chercher mon appareil, va te mettre un joli pull plutôt que cette horreur que tu traînes depuis trois jours, une veste et on y va. »

... ... ...

Une fois prêts, ils avaient pris un taxi. Harry était tellement stressé qu'il n'entendit même pas l'endroit qu'indiqua Deborah au chauffeur, un Pakistanais qui parlait avec un accent à couper au couteau. Il se rongea consciencieusement le peu d'ongle qui lui restait, suivi ensuite par le mordillement non moins consciencieux de sa lèvre inférieure. Il n'avait pas emmené Ley avec lui, se faisant violence mais considérant qu'il lui fallait vraiment prendre sur lui. Après tout, ce n'était pas la mer à boire ou un mage noir à affronter, juste se retrouver dans un lieu public, entouré d'inconnus... inconnus potentiellement dangereux, sadiques et assassins. À cette idée, un frisson glacé le parcourut. Il détestait la foule, il détestait sortir. Mais il n'avait pas oublié sa baguette par contre.

Deborah lui jeta un coup d'œil compatissant et posa sa main sur sa cuisse dans un geste de réconfort. Il s'obligea avec difficulté à lui sourire.

Ils arrivèrent enfin à destination, devant ce qui semblait être un grand parc très arboré.

Mais à peine firent-ils un pas à l'intérieur, passant le lourd portail en fer forgé, que Harry stoppa net et regarda Deborah, à la fois stupéfait et horrifié.

« Tu m'as emmené dans un CIMETIÈRE ? T'es folle ou quoi ? »

Elle crut d'abord qu'il plaisantait, mais devant les épaules tremblantes du garçon qu'elle pouvait voir malgré l'épaisseur de sa veste, elle se rendit compte de son erreur.

« Harry, ce n'est pas si grave. Oui c'est un ancien cimetière, mais c'est devenu un parc. On y trouve de très belles espèces de plantes. Tower Hamlets Cemetery Park est une réserve naturelle depuis cette année. N'aie pas peur, écoute, ne vois rien de malsain dans cet endroit ou je ne sais quoi. Oh mon Dieu Harry, je suis désolée, je vois bien que tu es bouleversé, mais je ne pensais pas mal faire. J'aime beaucoup cet endroit, j'ai déjà pu faire des photos superbes ici. »

Harry s'obligea à prendre une grande inspiration pour se calmer, forçant son cœur à reprendre un rythme normal. Il était ridicule, ce n'était qu'un parc, certes avec des tombes, mais un parc.

« Je n'aime pas les cimetières, tu pouvais pas le deviner. Tu as raison, c'est pas grave... Attends juste une ou deux secondes et c'est bon, on pourra y aller. »

Effectivement, au bout de quelques minutes, ils déambulaient au milieu de la végétation et des pierres tombales. Deborah mitraillait, jouant avec les jeux d'ombre et de lumière du soleil faiblissant à travers les branches des arbres et de leurs feuillages éparses et mordorés.

Harry se sentait toujours étrangement mal à l'aise. Quelque chose, en plus des pierres tombales, le dérangeait, bien qu'il ne puisse pas mettre le doigt dessus. Il fut néanmoins impressionné par les sculptures, certaines très abîmées, d'autres intactes mais recouvertes de verdure, phénomène étrange au milieu de la multitude d'anges pleurant. Il vit même une sorte de grosse coupe qui lui fit penser à celle du tournoi des Trois Sorciers.

Il ne s'aperçut même pas que Deborah le photographiait en cachette, réussissant à capter différentes émotions sur son visage. Elle faisait des photos magnifiques, elle en était persuadée.

Soudain le regard vert du jeune homme se figea, devint vide.

Harry n'était plus là, plus vraiment.

Il regardait une pierre tombale, cachée dans un bosquet d'arbustes encerclés d'arbres et il partit, très loin en arrière, alors que sa respiration se faisait saccadée.

Il est allongé, nu, sur le sol crasseux d'une fourgonnette. Il a peur, il a mal, il a envie de pleurer sa douleur et sa peine. Un homme lui caresse les cheveux. Un autre boit de la bière. Il sent leurs odeurs, écœurantes. Puis le plus grand, le plus dangereux des hommes, se lève.

« J'vais pisser un coup. »

Il ouvre dans un grand bruit effrayant la porte latérale du véhicule et Harry tourne la tête. De l'air plus frais, plus léger, pénètre dans l'habitacle empuanti. Il respire cet air empli du parfum de la verdure et de la liberté, lui qui est lié au sol, prisonnier de son corps, esclave des désirs et plaisirs pervers de ces hommes. L'envie de pleurer devient plus forte. Il sent les larmes qui coulent sur ses joues. Il voit des arbres, des ombres, éclairés par la lampe tempête accrochée au plafond de la voiture. Puis, il la voit, il les voit, ces pierres tombales qui lui donnent envie de hurler, symbole d'une peur ancienne, quand un homme au visage de serpent le voulait mort. Symbole également d'une peur présente, celle de sa propre mort entre les mains de ses tortionnaires qui le tuent déjà, avec leur sexe, leurs dents et leurs caresses, lente agonie de son âme avant celle, définitive, de son corps meurtri qui ne lui appartient déjà plus.

Harry hurla le cri de désespoir qu'il n'avait pu pousser à ce moment-là, alors que son esprit, qui jusqu'à présent bloquait ce souvenir, le libérait brutalement.

Il tomba à genoux, prit sa tête entre ses mains et continua de hurler, sans se soucier des paroles apaisantes de Deborah puis de ses appels à l'aide, de ces inconnus autour de lui qui l'étouffaient, le menaçaient, l'encerclaient de leur présence et de leurs voix affolées.

... ... ...

« Je ne savais vraiment plus quoi faire, Tommy. Seigneur, je voulais simplement lui changer les idées et regarde le désastre que j'ai fait ! » pleurait Deborah devant Lynley. Elle regardait plus loin Harry, assis sur le siège arrière d'une voiture de police, la porte grande ouverte laissant passer ses jambes dehors. Nkata était à côté de lui et lui parlait doucement, tandis que le brun serrait entre ses doigts un gobelet fumant. Du thé sans doute, ou du chocolat, Harry n'aimait pas le café.

« Deb', tu ne pouvais pas savoir ce qui allait se passer. De plus, bien que ce soit terrible pour lui, au moins cela nous permet encore d'avancer dans notre enquête. Si c'est vraiment ici qu'ils l'ont violé, nous avons découvert un endroit important, stratégique, pour les Macaques. Les mailles du filet se resserrent autour d'eux, bientôt nous les captureront. »

« Tommy, c'était horrible, il criait, il hurlait. Il n'était plus là, il était là-bas, avec eux. Il n'a pas pleuré, je crois que j'aurai préféré qu'il pleure plutôt que de le voir comme ça. Il a juste su dire ton prénom et « ici, c'est ici ». J'ai cru que j'allais mourir de peur... Oh mon Dieu, Tommy, ce que ces monstres lui ont fait, c'est trop dur. » Elle cacha elle aussi son visage entre ses mains et se remit à pleurer bruyamment.

Lynley la prit contre lui, lui embrassa les cheveux.

« Je vais vous ramener à la maison. J'ai prévenu Simon et ton père, ils vous attendent. Allez Deb', sois forte, pour lui. »

« Oui, oui, tu as raison, bien sûr, » dit-elle en s'essuyant les yeux d'un revers de main.

Harry n'avait pas décroché un mot pendant tout le trajet en voiture jusqu'à Cheyne Row. Quand ils franchirent le perron, Simon était là, avec Cotter, comme Lynley leur avait dit. Ils embrassèrent les plus jeunes, mais le jeune homme ne dit toujours rien.

Il monta dans sa chambre, prit son panda et s'installa, en boule, dans le rocking-chair, se faisant balancer doucement, les yeux fermés.

« Toc-toc, » fit Lynley en entrant dans la chambre. « Je vais partir, Harry. Je suis venu te dire au revoir. »

Il s'avança jusqu'à côté du fauteuil, attendant une réponse.

« Okay. »

« Tout le monde t'attend en bas, pour le dîner. »

« J'ai pas faim. »

« Il faut manger pourtant, tu le sais bien. »

« J'ai toujours pas faim. »

Lynley s'assit sur le lit, en face du brun, l'obligeant par la force de son regard à lui faire lever la tête pour leur faire croiser les yeux.

« Harry, tu veux appeler Jones ? »

« Non, ça va aller. J'ai juste besoin d'un peu de temps, c'est tout, » fit Harry de cette même voix éteinte et froide depuis le début de leur conversation.

« Je sais que c'est très dur pour toi, mais je te répète ce que j'ai déjà dit à Deb' et que Nkata a sûrement dû te dire aussi. C'est une grande avancée pour nous, pour l'enquête. »

« Hum, je sais, oui. »

Lynley attendit, toujours en le fixant.

« Je... je savais que j'oubliais quelque chose d'important, je le savais. C'était ça. Les tombes. Je savais que j'avais vu quelque chose dont je devais me souvenir. C'est fait. Mais je n'aurais jamais cru que cela me ferait si mal de m'en rappeler. »

« Je repasserai demain soir, on discutera si tu veux, de l'avancée de l'enquête. »

« Okay. »

Lynley se leva, en direction de la sortie, mais il sentit alors une paire de bras encercler sa taille, un corps se presser contre son dos. Il se retourna et prit Harry contre son torse.

« Attrape-les, Tommy, jure-moi que tu vas les attraper. »

« Je te le promets. »

... ... ...

À suivre

... ... ...


NDA : Merci aux anonymes Choupy, Elodie57, Ikaru et Lamesis (ben t'es en mode guest toi ? Qu'est ce qui t'arrive, tu as été virée de FF lol ?) pour leur review, ainsi qu'à tous ceux qui ont rajouté cette histoire à leurs favorites ou à suivre.

1 - Ce n'est pas le vrai nom du colonel, je l'avais mis mais ma Dine (Bêta de son prénom) m'a gentiment ordonné de ne pas le mettre. Colonel B. toutes mes excuses si vous lisez cette histoire (d'un autre côté, ça m'étonnerait fort que cela se produise un jour...) mais on ne dit pas "non" à Nanola, à moins de vouloir risquer sa vie.

Bon, vous ne tapez pas non plus l'auteur : dans le prochain chapitre c'est le grand come back des Macaques ^^'