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L'apprentissage commença la seconde suivant son acceptation. Sayanel la détailla pendant cette seconde qui s'écoula après qu'elle eût accepté. Il voulait graver son image dans son esprit, pour toujours se souvenir de la raison qui l'avait poussé à la prendre comme élève. Son regard bleu d'enfant triste l'observait en silence, inquiet, attentif mais surtout douloureux.

- D'abord, tu vas commencer par me tutoyer.

Elle fronça les sourcils.

- Je vais avoir du mal. Vous êtes une légende, un marchombre incroyable et l'ancien maître de mon père.

- Comme tu veux, lui sourit-il paisiblement.

- Comment dois-je vous appeler ? Demanda-t-elle avec un sourire ironique. Maître ?

- Tu es certaine de ne pas être plutôt la fille d'Ellana ? Se moqua-t-il avec un sourire railleur.

Elle ne comprit d'ailleurs pas très bien pourquoi. Il ne lui laissa toutefois pas le temps à la jeune fille de chercher à comprendre et il reprit :

- Non, appelle-moi Sayanel.

Elle acquiesça. Puis elle le regarda. Beaucoup de choses passèrent sur son visage et dans ses yeux. Sayanel avait l'habitude de lire le langage corporel des hommes qu'il croisait, cependant Aëlis demeurait un mystère pour lui la plupart du temps. Il sentait que la jeune fille avait mille pensées qui l'assaillaient et au moins autant de questions. Pourtant, elle demeurait relativement calme. Seuls ses yeux brillaient. Cette enfant avait beaucoup souffert, beaucoup trop. Il sentait que les prochaines années allaient être amusantes.

- Vous… tu es sûr ? Murmura-t-elle finalement.

Il lui sourit.

Il la comprit. Elle parlait de son choix, du sien. De leur avenir.

Son cœur s'apaisa en une seconde, Sayanel inspira profondément, plus en paix qu'il ne l'avait été depuis très longtemps.

Une certitude.

Un appel.

Une nouvelle élève.

- Evidemment.

Les deux semaines qui suivirent furent vraiment éprouvantes pour la nouvelle apprentie marchombre. En plus de son travail double d'éclaireuse, puisque Ekhal ne pouvait plus remplir sa tâche, la jeune fille suivait un entraînement plutôt nocturne en la compagnie de Sayanel.

Autant dire qu'elle ne dormait plus beaucoup. Cependant, ses séances d'entraînement lui donnaient une sérénité qui lui fit rapidement du bien. C'était de la bonne douleur qu'elle ressentait. Etirements, musculation, développement des sens, combats.

Ce n'était pas de la torture.

Sayanel ne l'avoua pas mais il était étonné de sa résistance. Toutefois, il finit par comprendre que la petite avait été beaucoup torturée physiquement. Lorsqu'il vit les cicatrice sur son corps la première fois, il sentit son cœur se serrer. Comment pouvait-on faire cela à une enfant ? Il ne le savait pas encore, mais cette phrase, il se la poserait encore de nombreuses fois.

Aëlis avait donc développé une grande résistance à la douleur et une volonté farouche. C'était sans doute à ces moments-là qu'elle avait commencé à trouver la liberté. Parce qu'elle en avait besoin pour combattre. Les mercenaires avaient assujetti son corps mais son âme avait su résister aux assauts. C'était de cette manière qu'elle avait survécue. Mais cette révolte en elle l'iradiait encore trop. Elle se méfiait de tout et de tout le monde. Elle ne faisait pas confiance, à qui que ce soit. Comment aurait-elle pu ? Pas même à lui. Il lui faudrait du temps pour quelle se fie à lui. Avant de pouvoir s'ouvrir aux autres.

Souvent, il lui reprocha de ne pas assez jouer avec son agilité et sa souplesse et de trop compter sur sa force.

« Le marchombre n'est que mouvement. Son corps lui obéit, il fait parti de lui mais il n'est pas le marchombre. Le corps sert le marchombre au même titre que l'eau et l'air qui nous entourent. »

Mais si la jeune apprentie avait bien saisi quelque chose c'était le fait d'économiser ses gestes. Enfin, pas exactement. Aucun de ses gestes n'était futile. Surtout en combat. Sayanel comprit aussi très rapidement qu'Aëlis était loin d'être idiote. Elle avait une capacité d'adaptation étonnante et son cerveau fonctionnait très rapidement. En même temps, la jeune fille avait été habituée à cela depuis sa petite enfance. Pourtant, elle s'améliora encore lorsqu'il lui apprit qu'une action du marchombre dans un combat ou dans la vie de tous les jours, ce n'était qu'un seul geste, un seul mouvement. Que cela dure une heure ou une seconde.

Cela, la jeune fille l'intégra très rapidement. Et comme si elle avait eu besoin qu'on le lui dise, sa grâce et sa fluidité la firent ressembler plus que jamais à un félin. Sayanel était surpris qu'elle apprenne si rapidement mais surtout qu'elle soit capable d'assimiler tout cela en si peu de temps. Parce que si son corps faisait des progrès fulgurant, il avait craint un temps que son esprit ne suive pas. Parce qu'elle était simplement habituée à obéir. Heureusement, ce n'était pas le cas. Et son corps progressait rapidement parce qu'elle saisissait tout ce qu'il lui disait malgré la compléxité de ses instructions. C'est alors qu'il comprit :

Aëlis était dans le temps. Elle était naturellement dans le temps.

Les marchombres jouaient avec le temps, ils savaient se l'approprier au moment opportun, s'en servir, en faire une arme. Aëlis dérogeait à la règle. Elle saisissait intuitivement le temps, un peu à la façon des Frontaliers mais de manière beaucoup plus fluide. Le temps était une force qui gouvernait le monde, Sayanel le savait mais il ne pouvait pas s'en servir comme le vent ou l'eau. Aëlis si. Et elle le faisait avec un naturel qui était presque insultant.

Dans la caravane, on remarqua rapidement le rapprochement entre la jeune éclaireuse et le maître marchombre. Mais on ne leur demanda rien. Aëlis parce qu'elle était sombre et étrangement trop sage pour une enfant de son âge. On n'osait l'approcher. Et le marchombre… parce qu'il était loin d'eux, trop loin pour qu'on se risque à l'interroger. Ça n'est que là qu'on remarqua combien le marchombre et l'éclaireuse se ressemblaient.

Ekhal n'hésita pas longtemps et interrogea sa collègue de travail qu'il considérait comme son amie :

- Qu'est-ce que tu fais toute la journée ?

- Je surveille, avait-elle simplement répondu en continuant de manger.

Il observa une seconde son amie à la lueur des flammes. Elle avait changé. Il ne savait pas ce que lui avait fait le marchombre et soudain il s'en moqua. Aëlis semblait plus sereine.

Plus heureuse.

Il n'insista pas et sourit avant de reprendre le cours de son propre repas.

Le maître marchombre parla à son élève des marchombres, de cette guilde secrète mais pourtant tellement connue. Il lui parla du Conseil mais ne lui dit pas qu'il en était un des membres. Pas encore. Il lui demanda son âge et elle répondit en souriant une nuit après une gestuelle marchombre.

- Il y a deux réponses à cette question, comme à toutes les questions… laquelle veux-tu en premier ?

Il vit dans son regard une ironie mêlée de sagesse. Elle s'amusait mais en même temps elle était sérieuse. Il avait eu quelques difficultés au début à lui faire comprendre le concept des réponses doubles. Ce qu'il s'amusait avec Jilano à nommer l'oxymore marchombre. Maintenant, il semblait que c'était acquis.

- Celle du poète.

- Je n'ai pas d'âge. Le temps n'a pas de prise sur le marchombre parce qu'il se joue des éléments. Le temps n'est qu'un paramètre de repère inutile. Certain jour j'ai cinq ans, d'autres cent. Par moment même je meurs ou je renais.

Il acquiesça gravement.

- Celle du savant.

- Mon corps a dix-sept années.

Il l'avait dévisagée. Ça y était. Elle était vraiment entrée chez les Marchombres. Il sourit, tendre, fier et bienveillant.

Puis, plus de deux mois après leur départ d'Al-Far, ils arrivèrent à la Citadelle.

Un voyage de pratiquement dix semaines en caravane alors qu'il n'aurait nécessité que quelques jours avec un bon cheval.

- Aëlis, nous arrivons à destination, lui avait souri le marchombre en lui montrant la Citadelle des Frontaliers de loin.

Ils chevauchaient souvent ensemble car, depuis qu'Ekhal ne pouvait plus assurer son poste d'éclaireur, Sayanel avait pris sur lui de l'aider dans sa tâche, soulageant la jeune fille.

- Mais elle est immense ! Souffla-t-elle, surprise.

- Tout un peuple y vit je te rappelle.

- Certes.

- Maintenant jeune apprentie, ne devrais-tu pas aller prévenir notre ami Lihnéal que nous arriverons bientôt à destination ?

Elle sembla reprendre ses esprits.

- Si… si bien sûr.

Elle lança sa jument au galop, revenant sur ses pas sans un regard pour le maître marchombre qui ne la suivit pas des yeux non plus.

Il s'était aperçu de son trouble. Il savait qu'elle était inquiète et intimidée de rencontrer Ellana, une marchombre de légende, et Edwin. De rencontrer le peuple des Frontaliers qui avait grandement contribué à la chute des Mercenaires. Peuple qui était indirectement lié à sa liberté.

Avec un sourire, il fit claquer doucement sa langue dans sa bouche et son cheval reprit sa route en direction de la Citadelle. Cela faisait longtemps qu'il n'était pas venu.

Pour sa part, il avait hâte de les revoir.

L'arrivée dans la Citadelle de la Caravane fit beaucoup de bruit. Mais les Frontaliers étaient très organisés et les membres de l'expédition connaissaient tous leur rôle. Ainsi cela ne prit-il pas plus de temps que dans les autres fermes même si cela provoqua plus de remous et de bruit.

Ekhal fut rapidement conduit au médecin de la Citadelle, un certain Thuy, pendant qu'Aëlis – en l'absence d'ordre de Sayanel qui avait disparu – aida ceux qui requéraient son aide.

Les Frontaliers avaient un sens de l'honneur et du courage très développés mais leur sens de l'hospitalité était aussi réputé. Chaque famille accueillit avec plaisir un ou plusieurs membres de l'expédition.

Bientôt, enfin, alors que le soleil se couchait, elle se retrouva pratiquement seule devant les caravanes vides. La jeune fille abserva la gigantesque cour fortifée devant l'entrée principale de la Citadelle dans laquelle elle se trouvait alors que la lumière déclinait rapidement. La terre sèche et tassée sur le sol donnait au murs blanchis à la chaux de la Citadelle une petite teinte rosée à cause du soleil couchant. Des Thüls discutaient avec les Frontaliers, dispercés à travers la gigantesque cours, Rhous devait même certainement être avec le Seigneur des lieux.

Aëlis frissonna en levant la tête vers la tour qui s'élevait devant elle. Immense. Incroyable. Sur une trentaine d'étages, au moins, jamais elle n'avait vu un tel prodigue architectural. La Vigie culminait en haut de l'immense tour comme une petite salle qui se détournait du sommet. Solitaire. Mais ce n'est pas ce qui retint son attention. Elle se disait que quelque part là-dedans se tenait Edwin Til'Illan.

Et elle avait peur.

Une frontalière s'approcha alors d'elle.

- Dis-moi, qu'est-ce tu fais là toute seule ?

La frontalière portait comme tous ceux de son peuple une armure de cuir et un sabre dans son dos. Ses longs cheveux blonds étaient tressés et dégageait son visage agréable. Elle devait avoir une petite trentaine d'années. Aëlis lui sourit.

- A vrai dire, je ne sais pas trop. Je suis un peu perdue.

- Viens à la maison si tu veux. Mon mari et moi serions heureux de t'accueillir.

- Je n'en doute pas et je vous remercie pour votre proposition… mais avant il faut que je retrouve quelqu'un sinon je pense que je vais me faire gronder !

La Frontalière sourit en sentant l'ironie dans la voix de la jeune fille.

- Peut-être puis-je t'aider ?

Aëlis posa son regard sur la jeune femme et lui sourit.

- Sans doute… savez-vous où pourrait se trouver Sayanel Lyyant ?

La frontalière fronça les sourcils.

- Il faisait parti de la caravane ?

- Oui.

- Je suis désolée, je ne le connais pas.

Aëlis fit une moue déçue.

- Tant pis, je vous remercie quand même. Je vais le chercher.

- Peut-être à bientôt.

Aëlis s'éloigna en lui faisant un petit signe de la main.

Elle croisa beaucoup de monde et elle finit par demander si on ne savait pas où son ami Ekhal était soigné.

- Probablement chez Thuy. Il est au sixième étage. Quatrième porte sur ta gauche si tu prends cet escalier.

La jeune fille le remercia et courut le retrouver. Elle frappa deux petits coups à la porte.

- Entrez ! Lui ordonna une voix.

- Bonsoir, excusez-moi de vous déranger mais je cherche Ekhal.

- Un des Itinérants ? Oui, il est là, entrez demoiselle.

- Merci.

- Ne vous inquiétez pas pour votre ami, il va bien.

- Mais je ne m'inquiétais pas, lui sourit Aëlis, les mains dans le dos.

- Bien, je vous laisse quelques minutes.

La jeune fille entra dans une chambre modeste. Sans doute pour les patients qui devaient rester quelques jours… ainsi ils ne dérangeaient pas le médecin s'il recevait d'autres patients dans la salle principale.

En dehors du petit lit dans lequel son ami était couché, la pièce était remplie de cornues, de livres, de plantes, et d'autres bidules dont elle ne chercha même pas à connaître l'utilité.

- Coucou ! Devine qui vient de te voir ?

- Tiens tiens… serait-ce ma camarade éclaireuse ?

- Gagné !

Ils rirent un instant.

- Sinon, comment tu te sens ?

- Je vais bien. Leur médecin est très compétent. Même si ma jambe avait commencé à guérir il m'a donné une potion qui accélère la guérison tout en éliminant la douleur.

- C'est chouette ça !

- Surtout que comme ça, en repartant, je pourrai de nouveau t'aider !

Aëlis sourit.

- Encore mieux ! Allez, je te laisse. Il faut encore que je trouve où dormir… et manger.

A cet instant, son ventre gargouilla comme pour confirmer ses dires.

Ils s'esclaffèrent de nouveau.

- Bonne nuit.

Elle quitta la chambre en prenant soin de refermer la porte derrière elle.

- Je vous remercie monsieur.

- Thuy.

- Pardon ?

- Je me nomme Thuy.

- Moi c'est Aëlis. Bonne soirée.

En sortant, elle faillit percuter quelqu'un. Elle ferma doucement la porte en suivant mon mouvement pour ne pas la faire claquer. La jeune fille fut bloquée dans son élan dans son mouvement lorsqu'elle se retourna. Un jeune homme d'une vingtaine d'années, grand, épaules larges et jolie musculature, se retrouva devant elle. Il avait les cheveux blonds et longs, un petit nez aquilin et des yeux bleus époustouflants.

Elle ne dut qu'à ses prodigieux réflexes de ne pas le percuter.

- Excusez-moi, lui dit-il en entrant.

Apparemment pressé. Songea-t-elle, perplexe. Elle resta une seconde sans bouger. Pourquoi son cœur battait-il si vite tout à coup ?

Puis elle l'entendit parler au médecin et elle se reprit.

Bon, il fallait qu'elle retrouve Sayanel.

Et vu la taille de l'endroit, ce n'était pas gagné !