Voilà ou j'en suis aujourd'hui. L'inspecteur Brackenried m'a donné un congé pour le reste de la journée. Après cette difficile enquête, il a dit que je l'avais mérité. Je suis alors rentré chez moi, et ai écrit ces lignes, sans relâche, incapable que j'étais de garder plus longtemps pour moi le trouble dans lequel me plonge cet homme.
Je ne me reconnais plus. Mon comportement est ridicule. Je me sens stupidement heureux à l'idée de ce dîner de tout à l'heure, et cela sans raison particulière. La réalité est que cet homme me trouble…
Je me suis arrêté un instant d'écrire, pour me préparer à sortir. J'ai repris mon stylo pour continuer mon récit, lorsque je me suis rendu compte que je me préparais comme pour un rendez-vous galant. Je suis maintenant assis à notre table, au restaurant, ou je suis arrivé avec plus d'une demi-heure d'avance…
Au fur et à mesure que j'ai écris ces lignes, je pense avoir avancé dans l'acceptation des derniers évènements. Du moins, j'arrive à accepter de mettre des mots, sur ce que je ressens.
Trouble. Désir. Envie. Honte, aussi. Honte de désirer cet homme. Honte de désirer le toucher. Honte d'apprécier à ce point son odeur. Honte d'apprécier à ce point la douceur et la chaleur de sa peau. Honte de le laisser me détourner de Julia. Honte de me laisser à ce point troubler par un homme. Honte de me détourner ainsi des femmes. Honte de courir consciemment le risque d'être répudié par Dieu.
Julia ne m'a jamais troublé de cette manière. D'ailleurs, force m'est de constater, qu'elle ne me trouble plus du tout. Maintenant, je m'aperçois des regards éperdus d'amour qu'elle me lance, et il y a encore peu de temps, j'aurais saisi ma chance, mais malheureusement, maintenant, elle m'indiffère. Je ne peux que lui souhaiter de trouver le bonheur ailleurs…
En fait, je crois que maintenant, je comprends ces pédérastes. Non, ces homosexuels, car maintenant, je suis l'un d'eux. Du moins, je le crois... Maintenant, je pense comprendre ce qui pousse ces hommes à se réunir, et cela, malgré la peur constante de la police, et donc du scandale. Je pense même réussir à comprendre ce pauvre prêtre dont le comportement m'avait à l'époque scandalisé, car quelle souffrance cela doit être pour lui, d'être prêtre, et homosexuel… Mais le démon ne peut pas être à l'origine de cela, il ne peut pas être à l'origine de ce désir… Les sentiments qui en sont la cause sont bien trop purs ! Jamais je n'ai ressenti pareil emportement de l'esprit pour aucune femme ! Même Julia n'a jamais réussi à faire battre mon cœur aussi vite ! J'étais heureux de la voir à mon travail tous les jours, c'était elle qui me faisait me lever le matin, mais ces derniers jours, j'ai été assailli par une déprime si profonde, que mon travail en a été affecté : je n'avais jamais fait confiance à Scanlon, mais à partir du moment où j'ai rencontré le Docteur Roberts, c'était comme si plus rien n'avait d'importance… Perdu dans mes émotions si incertaines et inconnues, et dans toutes leurs conséquences, j'effectuais mon travail de façon mécanique et logique, comme toujours, mais j'ose maintenant me dire que j'avais perdu tout intérêt pour l'enquête… La seule chose que j'attendais avec impatience était une nouvelle occasion de me rendre à l'asile, chose plutôt étonnante pour un sain d'esprit…
Peut-être que je ne le suis pas, finalement. Peut-être que si j'osais en parler à Isaac ce soir, il pourrait répondre à certaines de mes questions et me proposer une thérapie ? Qui sait, peut-être est-ce la meilleure chose à faire… Mais je l'aperçois qui arrive, il est temps que je termine ces lignes…
