Chapitre 10) Un bateau en péril

Trowa sentit le bateau tanguer un peu plus fortement et fronça les sourcils. Ce n'était encore qu'un léger roulis, à peine plus fort qu'avant, mais il se souvenait, oui, il se souvenait...

C'était ainsi que s'annonçaient les tempêtes.

Son coeur se serra d'angoisse puis son esprit retrouva la paix. Les marins savaient sans doute ce qu'il convenait de faire et il n'avait pas besoin d'avoir peur.

Il constata qu'il s'était levé, poussé par l'instinct et se força à se rasseoir. Il n'était plus un marin, mais un simple passager et ceux qui se trouvaient en haut n'avaient pas besoin de lui. Il pouvait rester auprès de Quatre et continuer à veiller sur lui.

Sur le pont Wufei et Sally contemplaient avec un peu d'inquiétude une barre de nuages noirs qui masquaient l'horizon. Sans être des habitués de l'océan ils avaient tous deux le sentiment que ce qu'ils voyaient n'était pas de bon augure. Lucrézia les rejoignit et observa à son tour cette obscurité vers laquelle progressait le navire. Ses fins sourcils crispés par le soucis elle tourna la tête vers celui qui se disait le capitaine.

- Capitaine ! Ne devrions nous pas dévier ? Demanda t'elle.

L'homme la toisa, ouvertement insolent. Entre eux la mésentente avait été immédiate. Il était de ceux qui n'aimaient pas devoir quoi que ce soit à une femme et qu'elle soit la propriétaire du navire le rendait visiblement amer. Il osa un sourire moqueur.

- Je ne dévie jamais. Nous passerons.

Il n'allait certes pas écouter les propos d'une femelle et puisque cette péronnelle entendait qu'il fasse dévier son navire, il irait tout droit. Le bateau était solide, les marins aguéris, ils ne risquaient rien. Il allait lui montrer qui était le maître à bord et que posséder un navire ne voulait pas dire qu'on en avait le contrôle absolu. Il était le capitaine, c'était lui qui donnait les ordres et non cette femelle qui se comportait de manière insensée, avec une insuportable assurance.

Lucrézia s'efforça de garder son calme et tourna les talons, elle préférait regagner sa cabine au lieu de perdre son temps à discuter de façon stérile.

Au bout de quelques minutes les nuées sombres étaient si proches que l'horizon tout entier était noir, les vagues devenaient si fortes que la station debout devenait difficile. Sally et Wufei furent invités à regagner leurs cabines, Sally ne se fit pas prier mais Wufei s'attarda un instant encore sur le pont. Les mains crispées sur un cordage il observa le travail des marins dont les visages étaient sombres et tendus. Puis il descendit lentement l'escalier, le coeur étreint par un très mauvais pressentiment.

Il entra dans la cabine au moment ou Trowa terminait de ranger les objets fragiles dans les emplacements prévus. Wufei s'assit sur le bord de sa couchette et observa le jeune homme aux yeux verts. Bien qu'il resta impassible, il sentait bien qu'il était aussi tendu que lui. Au bout d'un moment Trowa se tourna vers lui.

- Quelle route suit le navire ? Demanda Trowa en sentant le tanguage devenir de plus en plus fort.

- Le capitaine ne veut pas dévier de sa route. Nous allons tout droit vers l'orage. Il dit que nous passerons.

Trowa fronça plus encore les sourcils et se dirigea vers le pont d'un pas rapide, Wufei le suivit et le vit fixer l'horizon avec inquiétude. Il ne lui en fallait pas plus pour comprendre.

- Nous allons vers les ennuis n'est-ce pas ?

Trowa acquiesça en silence et retourna dans la cabine. Il assura Quatre dans sa couchette en fixant une planche à l'aide de sangles prévues à cet effet.

- Que pouvons nous faire ? Questionna encore Wufei.

- Rien, si ce n'est espérer et nous tenir prêts à lutter pour survivre si le bateau se perd. Notre seule chance serait de rencontrer au plus vite un port d'attache, le capitaine pourra y réfugier le navire et garder la face tout en nous sauvant tous. Mais je crains fort que cela ne se produise pas.

Wufei resta impassible, mais il avait compris ce que voulait dire Trowa. Ils avaient peu de chance de survivre à la tempête et tout cela à cause de l'orgueil du capitaine. Il se retint de serrer les poings de rage, périr dans un naufrage n'était pas ce qu'il avait en tête lorsqu'il était parti de son pays. Il était furieux d'être allé si loin pour mourir si misérablement et il se jura de lutter jusqu'à son dernier souffle. Il se coucha sur sa couchette et ferma les yeux, il voulait se reposer le plus possible afin d'être en pleine possession de ses moyens lorsque la situation deviendrait sans issue.

Trowa s'assit sur le sol près de la couchette de Quatre, il attendit que le souffle de Wufei lui dévoile qu'il avait plongé dans le sommeil pour glisser ses doigts dans les boucles blondes et si douces. Il n'éprouvait aucune crainte face à la mort mais son coeur était triste à l'idée que Quatre allait mourir et la pensée qu'au moins, du fait de son inconscience, il ne se rendrait compte de rien, ne le consolait pas. Une fois de plus, par sa faute, Quatre était en danger. Il pensait le sauver en le menant à bord de ce navire mais au final il ne faisait que le précipiter dans un péril plus grand.

Il donnerait tant pour voir les yeux clairs du jeune homme blond s'ouvrir et le regarder, pour voir son sourire, pour entendre sa voix. Il sent soudain des larmes lui venir aux yeux et y porte une main, surpris de sentir cette humidité imprévue. Il ne pensait pas être capable de pleurer.

- Quatre... qu'as tu fait de moi... murmura t'il.

Tout ce qu'il tenait pour acquis, toutes ses certitudes lui semblaient soudain dérisoires. Il comprenait soudain qu'il n'avait plus besoin de lutter contre ce qu'il ressentait. Pour ne pas mourir en ayant des regrets. Il se redressa légérement et se pencha lentement, déposa ses lèvres sur celles du dormeur, s'attardant un instant avant de redresser vivement la tête et de se lever, de fuir la cabine, en proie à la honte.

Quatre lui avait apporté tellement et lui le remerciait en profitant de son sommeil pour s'emparer de ses lèvres. Il se réfugia dans un recoin, là où personne ne viendrait le déranger, précaution quelque peu inutile étant donné la situation du bateau, mais il préférait être certain de ne pas être vu.

Il se recroquevilla sur lui même et cacha sa tête entre ses bras. Il se revoyait dans le nid d'aigle. Il entendait Rachid le mettre en garde, lui décrivant sans pitié ce qui les attendait s'ils se laissaient aller à des actions coupables. Il avait dit alors avec ardeur qu'ils n'étaient pas ainsi, mais si cela était vrai pour Quatre, ce ne l'était plus pour lui. Il ne pourrait plus jamais regarder Quatre en face, il l'avait trahi de la plus vile des façons. La mort même serait une peine trop douce.

Il se jura qu'il ne ferait rien pour préserver sa propre existence mais que toute sa volonté serait utilisée pour sauver celle de Quatre, une bien pauvre manière de rattraper sa faute envers lui.

Décidé à défaut d'être serein il se releva, essuya les quelques larmes qui avaient réussi à se poser sur ses joues et monta sur le pont. Mais il était trop tard pour faire faire demi tour au navire, il le comprit dès qu'il passa la porte donnant sur le pont. Ils étaient désormais en plein coeur de la tempête et les marins luttaient pour préserver les voiles et les mats malmenés par les vagues qui frappaient sans relâche. Faisant fi de sa sécurité il s'avança sur les planches glissantes et rejoignit l'équipage. Personne n'objecta à sa présence, ils étaient trop occupés à lutter pour refuser la moindre aide. Au bout d'un moment tout son être fut tourné vers la lutte pour la survie du navire et la leur. Il ne pensait plus à ses craintes et à sa honte.

Le capitaine s'approcha soudain et s'emporta avec violence contre l'un de ses hommes, visiblement pas dans son état normal il ne tarda pas à perdre l'équilibre en essayant de lever la main contre le malheureux. et, tenta de reprendre son équilibre mais sa tentative pour se redresser le fit tituber jusqu'à la rambarde contre laquelle il vaccilla quelques secondes avant de basculer par dessus bord sous les yeux horrifiés de ses hommes et de Trowa. Plusieurs personnes se précipitérent pour tenter de lui venir en aide mais il avait déjà disparu dans les profondeurs et ne fit pas surface à nouveau.

Trowa réalisa que la situation venait encore d'empirer et ne perdit pas de temps, il retourna à l'intérieur et frappa à la porte de la cabine de Lucrézia. Celle-ci ne tarda pas à lui ouvrir et le considéra avec inquiétude.

Il réalisa qu'il devait présenter un aspect des plus lamantables avec ses habits trempés et sa chevelure plaquée sur le crâne, mais vu la situation c'était sans importance.

- Que se passe t'il ? Questionna Lucrézia.

- Le capitaine est passé par dessus bord et n'a pu être sauvé. Les hommes sont perturbés par sa disparition.

La nouvelle tomba sur les épaules de Lucrézia comme une chappe de plomb. Entre elle et le capitaine la mésentente avait été immédiate, mais jamais au grand jamais elle n'avait souhaité sa mort et en être informée de façon si brutale la désorientait au moins autant que l'équipage. Mais Trowa et les hommes attendaient des directives de sa part et elle devait assumer sa position. Même si elle n'avait pas la moindre idée de ce qui convenait de faire. Son accablement était si visible que Trowa réalisa qu'il valait mieux qu'il agisse de sa propre volonté.

- Je vais essayer de mener ce bateau en sécurité.

Le soulagement éclaira visiblement le visage de Lucrézia, elle le remercia d'un sourire et s'avança pour gagner l'escalier. Trowa réalisa sans peine son intention et la retint.

- Ce n'est pas une bonne idée. Nous ne voulons pas vous perdre vous aussi et les hommes sont déjà assez nerveux, votre présence ne ferait que compliquer leur travail, même si vous êtes de bonne volonté.

Ces mots étant l'expression du bon sens Lucrézia se rendit à cet avis et resta dans sa cabine où elle tourna en rond, priant pour avoir fait le bon choix et pour leur salut à tous.

Trowa regagna le pont et observa un court instant les efforts des hommes. Il était visible que la plupart d'entre eux étaient épuisés mais il ne pouvait leur permettre de se reposer pour l'instant. Il passa de l'un à l'autre et incita chacun à tenir bon et à ouvrir l'oeil, dans l'espoir qu'une terre ferait son apparition et qu'ils pourraient trouver un refuge.

Quatre sentit sa conscience s'éveiller lentement. Il était encore à la limite du sommeil, mais quelque chose le tirait vers la réalité. A nouveau une voix parlait à son coeur et lui disait qu'il lui fallait s'éveiller, qu'on avait besoin de lui ici et maintenant.

Il tenta tout d'abord de lutter. Il ne voulait pas s'éveiller, dormir était bien plus agréable, mais la sensation d'urgence ne fit que grandir, encore et encore, jusqu'à ce qu'il céde et rouvre les yeux.

Le décor inconnu le désorienta tout d'abord. Il observa avec curiosité la surface de bois au dessus de sa tête puis s'en détourna afin d'examiner le reste de la pièce. Le mouvement perpétuel qui semblait agiter le lieu lui fit rapidement comprendre qu'il se trouvait à bord d'un bateau et que ce dernier était soumis à la violence des éléments.

Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes qu'il découvrit l'asiatique endormi sur une autre couchette et qu'il se redressa légérement pour l'observer. Il avait déjà eu l'occasion de rencontrer des chinois, il s'en trouvait quelques uns dans le domaine de son père, tous esclaves comme de juste et ne portant plus les habits de leur lointaine contrée. La tenue de Wufei fut donc pour lui source de surprise et de curiosité. Mais son examen fut interrompu par l'irruption dans son esprit de plusieurs autres consciences en proie à l'angoisse. Il s'efforça de garder son calme et de les isoler les unes des autres afin de s'en protéger peu à peu.

Celle de Trowa fut la plus simple à identifier, il avait déjà eu le loisir de la ressentir et elle n'était plus pour lui source de souffrance. Bien au contraire elle lui apporta un soutien certain. Il repoussa avec application toutes les autres les unes après les autres et revint vers celle de Trowa, heureux de le sentir si proche de lui. Il ferma les yeux pour savourer ce contact.

Il était tout à son bonheur lorsqu'une nouvelle conscience fit irruption dans son esprit, avec tant de force qu'elle le fit gémir de douleur. Celui qui venait de s'introduire de la sorte dans son être avait une âme très forte et volontaire, mais la peur le tourmentait autant que les marins que Quatre avait repoussé un moment plus tôt. les causes en étaient pourtant différentes.

En un éclair Quatre réalisa ce qu'il se passait et qu'il était sans doute le seul à pouvoir agir.

" Je dois trouver Trowa."

Il tenta de forcer son être et d'entrer en résonnance avec le jeune homme aux yeux verts, chose qu'il n'avait jamais tenté encore mais qui pouvait marcher au regard du lien particulier qui les unissait.

Hélas, ilo était trop faible encore et Trowa trop pris par son ouvrage et ses efforts n'aboutirent pas.

Il en gémit de frustration et ce gémissement tira Wufei de son sommeil.

L'asiatique se leva avec souplesse et s'approcha de la couchette de Quatre.

- Avez-vous besoin de quelque chose ?

Eveillé le blond lui sembla plus fragile encore mais il pouvait voir dans son regard que si son corps était frêle, il en allait tout autrement de son esprit.

Les yeux bleus se tournérent vers lui et il eut envie de saluer cet être en qui il devinait tant de force mentale. Il se reprit avec peine. Un Chang ne saluait pas un inconnu avant de connaître son nom, si grande que soit sa force.

- Trowa... je dois le voir... lui parler... articula Quatre avec effort.

Il fut consterné de constater que sa voix tremblait. Lui aussi ressentait la grande force morale de l'asiatique. Il était visible que ce dernier n'était pas de ceux qui font des esclaves dociles et soumis mais un seigneur dans l'âme. Un égal.

- Je vais le chercher. Déclara Wufei.

Il se hâta de gravir les marches et de gagner le pont. Trouver Trowa ne fut pas des plus évident, mais il parvint à le découvrir, grimpé en haut d'un mât et luttant pour amener une voile bien malmenée déjà. Attirer son attention ne fut pas plus facile mais il y parvint au péril de sa vie en le rejoignant sur le mât.

Trowa regarda le chinois avec ébahissement. Wufei était bien la dernière personne qu'il pensait voir grimper de la sorte. Quelque chose avait du se produire, sans doute quelque chose d'assez grave pour le pousser à cette action si peu dans sa nature. Il vit les lèvres de l'asiatique remuer mais le fracas de la tempête emporta les mots.

Wufei s'obstina, mais il avait beau crier, Trowa n'entendait pas et finit par lui faire signe de redescendre et le suivit. Ils regagnèrent l'abri de l'escalier où ils reprirent leur souffle puis Trowa posa la question qui s'imposait.

- Que se passe t'il ?

- Votre ami vous demande. Répondit sobrement Wufei.

Trowa eut l'impression que son coeur bondissait dans sa poitrine.

Ainsi Quatre était sorti de l'inconscience et demandait après lui.

Il eut envie de retourner sur le pont, d'ignorer la demande.

Il ne pouvait pas.

Tout son être brûlait de se trouver près de Quatre.

De revoir son regard.

Tout son être tendait à revoir son sourire.

Il descendit lentement les marches.

Une après l'autre.

Tendit la main.

Il avait peur.

Et si Quatre savait ?

S'il ne voulait le voir que pour lui reprocher sa faute ?

Pourrait il le supporter ?

Non !

Mais il n'était pas un lâche et il se devait d'entrer.

Jamais ouvrir une poignée ne lui sembla si difficile.

Mais lorsqu'il entra ce fut un doux sourire qui l'accueillit.

Un sourire qui le réconforta.

- Tu voulais me voir Quatre ?