Hello à tous !

Last chapter, mais je l'espère, not the least. Merci à toutes celles et ceux qui ont suivi cette fanfic, et particulièrement aux lecteurs qui m'ont laissé de précieuses reviews. J'espère que la route vous aura plu, c'est une aventure que j'ai mis pas mal de temps à écrire mais à laquelle j'ai pris grand plaisir. Tout cela n'était parti que d'un rêve, et au final, ça m'a permis d'explorer deux-trois fantasmes et de m'amuser, tout en exprimant aussi des choses qui me tenaient à cœur. C'est toujours étrange de boucler une histoire, ça laisse un certain vide, mais aussi une certaine sensation d'accomplissement. Je suis fière de ce que j'ai écrit ici, et j'espère que vous y aurez trouvé ce que vous êtes venus y chercher.

Enjoy !


« If I'm gonna die, I'm gonna die historic on the fury road! »

Nux, dans le film Mad Max : Fury Road.

I

« T'es prête ? »

Dans l'obscurité, Lucy hocha la tête, blanche comme un linge. Après leur petite séance de jambes en l'air, Erza lui avait demandé de l'attendre et elle avait quitté l'abri pour aller parler à Gildarts. Environ vingt minutes plus tad, elle était revenue avec une réponse positive. Ensuite, elles avaient attendu plusieurs heures que les gens aillent se coucher. Gildarts était chargé de se débarrasser des gardes en faisant croire à l'un que l'autre prenait la relève.

Quand il frappa à leur porte, elles tressaillirent toutes les deux.

« Entre », murmura Erza.

La grande silhouette de Gildarts se profila dans la nuit étoilée.

« Dépêchez-vous, on a très peu de temps. La relève va bientôt prendre son poste. »

Les filles acquiescèrent et rejoignirent le garage le plus rapidement et le plus discrètement possible, non sans avoir fait un détour par l'armurerie. Une fois installées, elles attendirent le signal de Gildarts dans un silence tendu. Quand elles entendirent le sifflement dont ils avaient convenu, Lucy tourna la clef de contact, desserra le frein à main, et démarra en trombe. Elle dérapa dans le sable mais parvint à garder le contrôle, et fonça directement sur les portes grandes ouvertes. Il n'y aurait pas de seconde chance.

Le matériel qu'elles transportaient ne suffirait pas à inverser le cours de la bataille à venir, mais il pourrait peut-être leur donner un avantage. Et cela sans compter le fait que Luxus avait confié un certain nombre de responsabilités à Erza, réputée pour son efficacité, et que sa brusque défection ne manquerait pas de semer la confusion.

Elles franchirent les portes de la forteresse à toute berzingue et foncèrent sous le ciel dépourvu de nuages, et qui pourtant, cette nuit, leur sembler peser au-dessus d'elles comme un couvercle. Peut-être faisaient-elles tout cela en vain. Peut-être que Gajeel ne leur laisserait aucune chance et qu'elles mourraient avant de pouvoir lui parler. Mais elles le faisaient pour Natsu, et aussi parce que si elles avaient pris les armes contre lui, elles n'auraient plus jamais été en mesure de se regarder en face. Luxus était responsable de trop de méfaits. Il était temps de le laisser dans le passé, et chacune d'entre elle conservait l'espoir qu'au terme de la journée de demain, il y resterait pour de bon.

Au bout de quelques kilomètres, elles commencèrent enfin à se détendre. Personne ne les poursuivait. Le désert éclairé par la lune déployait ses pistes, ses dunes et ses gravats sous leurs roues, indifférent, absorbant le rugissement du moteur dans ses tonnes de silence, imperturbable. Erza et Lucy ne parlaient pas. Il n'y avait plus rien à dire. La seule chose qui leur donnait encore un peu de réalité en cette veille d'apocalypse, c'était la tendresse qu'elles se vouaient mutuellement, et l'espoir qu'elles gardaient chevillé au cœur.

II

L'aube commençait à peine à poindre quand la vigie donna l'alerte. Quelqu'un alla aussitôt réveiller Gajeel, qui se pointa sur les remparts, à moitié à poil, accompagné de Natsu. Il plissa les yeux et distingua une unique voiture qui fonçait dans le désert en soulevant un nuage de poussière dans la faible lumière.

« Filez-moi des jumelles, nom de dieu ! » s'énerva-t-il.

Quelqu'un en déposa une paire dans ses mains et il les porta aussitôt à ses yeux. Il y avait deux filles dans la bagnole, une blonde et une rousse. Toutes seules... Et qui fonçaient sur sa base. Bizarre... Il tendit les jumelles à Natsu.

« Des connaissances à toi, par hasard ? »

Natsu lui prit les jumelles et observa la voiture qui approchait à grande vitesse. Sa mâchoire se décrocha. Il baissa les jumelles et regarda Gajeel.

« C'est... C'est Lucy et Erza !

— Ok, et qu'est-ce qu'elles font toutes seules ?

— Pas la moindre idée. Laisse-moi aller leur parler.

— Hors de question. On va suivre la procédure. Snipers, en place !

— Gajeel !

— Y a rien qui nous dit qu'elles sont de notre côté, Natsu !

— Si tu leur tires dessus sans sommation, je te jure que je te bute.

— Et qu'est-ce qui te fait croire que je vais faire ça ? Attends deux secondes, putain ! Faut quand même que je m'assure qu'on est en sécurité ! »

Les gens autour leur jetèrent des regards perplexes. Il n'y avait jamais qu'avec Rogue que Gajeel avait jamais pris la peine de se justifier... Cela dit, cela ne faisait que confirmer ce qu'ils pensaient déjà.

« Alors quoi ? lança Bixrow d'un ton provocateur. On attends la bénédiction de Natsu, hein, Gajeel ?

— Je te conseille de la fermer, lança Gajeel d'une voix rauque et dure qui déstabilisa le fana de reconstitution historique. Tu tireras sur mon ordre. Si tu tires avant, ou après, ta tête va plus jamais sortir de ton foutu casque.

— Pigé... » répondit l'autre dans un murmure.

Gajeel et Natsu attendirent que la voiture freine à une vingtaine de mètres des portes de la citadelle. Les deux filles en émergèrent, les mains en l'air. Elles levèrent la tête en direction des remparts et Lucy cria :

« Natsu !

— Lucy ! Qu'est-ce que vous faites, bordel ?

— Nous venons en paix ! intervint Erza. On apporte des armes, et notre soutien ! »

Natsu et Gajeel échangèrent un regard.

« Il faut que je leur parle, dit Natsu. Laisse-moi descendre.

— Et si tu te faisais descendre ?

— Je les connais, Gajeel. Elles vont pas me descendre. Pas elles. »

Gajeel le dévisagea quelques secondes, puis hocha la tête.

« Très bien... » murmura-t-il du bout des lèvres.

Il fit signe à ses snipers de baisser leur garde, et Natsu descendit à toute vitesse.

Quand elle le vit, Lucy contint un sanglot et se jeta dans ses bras.

« Tu es en vie... murmura-elle en le serrant très fort contre elle.

— Pardonne-moi, Lucy... Ç'a été l'enfer, ici.

— Pourquoi tu n'as pas fait le rapport que demandait Luxus ? » voulut savoir Erza.

Son ton était neutre, son visage, inflexible.

« Désolé, Erza... Je supportais plus ce connard. M'avoir menacé de mort, c'était la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Et disons que... » Il se mordilla la lèvre et se frotta l'arrière du crâne. « C'est idiot, Erza mais... Je suis tombé amoureux. »

Elle haussa un sourcil.

« De Gajeel, compléta-t-il. Vous êtes en sécurité ici. Rogue est là avec ses hommes. On a une bonne défense.

— Et encore meilleure avec ça », dit Erza en faisant le tour de la voiture, avant d'ouvrir le coffre.

Natsu écarquilla les yeux en découvrant un arsenal de grenades, fusils d'assaut, et même lance-roquettes. Il siffla.

« Joli...

— N'est-ce pas ? » sourit Erza. Elle se figea en apercevant Gajeel qui approchait. Instinctivement, elle porta la main à son holster d'épaule, prête à dégainer.

« Oh, on se calme, fit Gajeel. Alors c'est vous, les copines de Natsu ?

— C'est nous, confirma Lucy.

— Vous avez décidé que vous en aviez votre claque de Luxus, vous aussi ?

— C'est exact, répondit la blonde. Et on ignorait pourquoi Natsu n'était pas revenu, mais on aurait été incapables de prendre les armes contre lui.

— Pareil pour moi ! s'écria Pinkie. Je sais pas ce que j'aurais fait si vous n'étiez pas venues... Vous pouvez pas savoir à quel point ça me soulage. »

Lucy lui sourit affectueusement.

« On ferait mieux de ne pas s'attarder ici, rappela Erza. Luxus ne va pas tarder. »

Gajeel acquiesça.

« Rentrez. On va voir ce qu'on peut faire de vos armes pour renforcer la défense. »

III

Une heure plus tard, un vaste nuage de poussière gonflant à l'horizon les avertit que le moment était enfin venu. Sur les remparts, tout le monde se raidit, les armes à la main. Un silence de plomb tomba sur la petite forteresse. Rogue et Gajeel se retrouvèrent sur le rempart nord, au-dessus de la porte de fer qu'ils avaient passé plusieurs jours à renforcer.

« Alors tu vas enfin l'avoir, ta vengeance... » murmura Gajeel.

Rogue hocha la tête.

« Dans quelques heures, tout sera terminé. D'une manière ou d'une autre. »

Le Dragon d'Acier observa le jeune homme du coin de l'œil. Aucune peur ne transparaissait dans son expression fermée, les traits durcis par la détermination et la haine.

« Merci de m'avoir sauvé la vie ce jour-là, Gajeel », dit soudain l'Ombre.

Pris au dépourvu, Gajeel ne répondit pas.

« Sans toi, je serais mort pour rien, continua Rogue, le regard fixé sur l'horizon. Je n'aurais pas vengé mes camarades. Je serais mort comme un gosse terrifié, une énième pitoyable victime de cette ordure. »

Il leva la main pour arrêter Gajeel, qui s'apprêtait à dire quelque chose.

« Je sais bien que ce n'est pas pour ça que tu l'as fait, mais ça n'a plus d'importance. J'ai aussi... J'ai aimé le temps qu'on a passé ensemble. Je ne pensais pas vivre ce genre de trucs dans ce qu'est devenu ce foutu monde. C'était bien.

— Pour moi aussi... c'était bien », murmura Gajeel.

Rogue hocha la tête. « Assez parlé », dit-il en chargeant son fusil à pompe – son arme favorite. Puis, il grimaça un sourire glacial et ajouta : « Ça va saigner. »

Juste à cet instant, son talkie-walkie grésilla.

« Hé, mec, c'est Orga. Comme on l'avait prévu, ils nous encerclent. Ils ont des mortiers. Le tas de ferraille qu'on défend risque de s'en prendre plein la gueule.

— Bien reçu. Dégommez-moi les types aux armes lourdes le plus vite possible. Il ne faut pas qu'ils ouvrent une brèche.

— Ouais, ça va de soi. Rufus et Yuki en ont déjà deux dans leurs viseurs. J'te tiens au jus. »

À quelques mètres de là, Erza, Lucy et Natsu, en compagnie de Grey et Jubia, se préparaient eux aussi à voir l'enfer se déchaîner.

« Ils vont attaquer de tous les côtés à la fois, expliqua Erza. Ils tenteront de neutraliser la défense sur les remparts et pendant ce temps, ils enverront des voitures-bélier pour défoncer les portes. Ils n'hésiteront pas.

— Une approche aussi bourrine, c'est du suicide, remarqua Grey, perplexe.

— Luxus a réussi à fanatiser une partie de ses troupes, répondit Lucy. Y a des gens qui sont prêts à mourir pour lui. Ils pensent peut-être que Luxus va faire graver un stèle à leur nom et racontant leurs exploits, j'en sais rien... Une bonne partie d'entre nous a viré cinglé depuis longtemps.

— À qui le dis-tu... murmura Jubia.

— En tout cas, reprit Erza, ils ne s'arrêteront pas tant qu'ils ne seront pas entrés, peu importe le nombre de morts. Et une fois à l'intérieur, il n'y aura pas de prisonniers. Pas de reddition. Ce sera eux, ou nous.

— Je vois... » fit Grey en pâlissant.

Jubia pressa sa main dans la sienne.

« Tout ira bien », dit-elle.

Il acquiesça vaguement sans la regarder, trop occupé à contempler la perspective de sa propre mort qui approchait à grandes enjambées.

« Tire pas cette gueule, rigola Natsu. Si quelqu'un cherche à te tuer, je te fais confiance pour le faire mourir d'ennui avant même qu'il ait le temps de dégainer.

— Abruti ! Et toi, tu pourras peut-être les distraire avec ton beau petit cul, t'as l'air doué pour ça !

— Je rêve, ou t'es jaloux ? Hein, mécano de mes deux ?! »

Erza leva les yeux au ciel.

« Vous croyez vraiment que c'est le moment pour ce genre de choses ?

— C'est le moment ou jamais », fit Natsu en lui adressant un clin d'œil.

Grey sourit et acquiesça, retrouvant un peu de son allant.

IV

Dix minutes plus tard, les hostilités commencèrent. Et un quart d'heure plus tard, la forteresse du Dragon d'Acier était à feu et à sang. Malgré les efforts du Gang du Souvenir, des tirs de mortier parvinrent à destination, éventrant des pans entiers de remparts. Du côté des portes, les meilleurs hommes de Gajeel tentaient d'empêcher les voitures-bélier d'approcher. Mais comme Erza et Lucy l'avaient prédit, les combattants de Luxus ne reculaient devant rien et semblaient indifférents à l'idée de la mort, et même pressés de se jeter dans ses bras.

Natsu se tapit derrière une barricade en tôle encore debout, le souffle court. Ses vêtements trempés de sueur lui collaient à la peau, et son estomac retourné menaçait à tout instant de déverser son contenu sur le chemin de ronde. Non que ça ait une quelconque importance... Il ne serait pas le seul à vomir ses tripes, que ce soit à cause de la vision des entrailles à nues dans le soleil qui montait tranquillement dans le ciel, prêt à éclairer un matin comme les autres ou à cause de la puanteur qui s'élevait des cadavres frais. Les odeurs de sang, de fumée et d'excréments saturaient l'atmosphère. Il ne savait plus s'il pleurait à cause de l'horreur de scène, ou à cause de ses muqueuses en feu. Il essuya les larmes qui embrumaient sa vision et chercha Gajeel. Il n'était pas loin. Depuis le début de la bataille, ils surveillaient mutuellement leurs arrières, formant un quatuor avec Erza et Lucy qui ne s'éloignaient jamais beaucoup d'eux. Jubia tentait de leur en venir en aide dès que possible, mais il apparaissait assez évident que sa priorité était de protéger Grey. Le mécano était plus expert en clef à molettes qu'en fusils d'assaut, ça sautait aux yeux. Non que Natsu lui-même soit un pro... Lui, son truc, c'était la conduite, pas la bataille. Même si jusque-là, il s'était suffisamment bien débrouillé pour rester en vie, et c'était là l'essentiel.

Cependant, quand il risqua un regard par-dessus la bordure de tôle qui lui servait de couverture, il se demanda pour combien de temps. Plusieurs voitures-bélier avaient été repoussées à grands renforts d'armes lourdes et de tirs de snipers, mais il en venait sans discontinuer. Quand la prochaine fut assez prêt, Natsu tenta un tir au pistolet à travers le pare-brise. La bagnole fonçait et sa fenêtre de tir était très réduite, mais par un petit miracle, il fit mouche.

« Bien joué, Pinkie ! » approuva Gajeel, qui avait battu en retraite à ses côtés, à l'abri.

Natsu esquissa un sourire, puis il remarqua le sang qui couvrait l'épaule et le bras de Gajeel.

« Tu es blessé ! »

Le Dragon d'Acier eut un rictus à mi-chemin entre la souffrance et l'amusement.

« Je crois que je me suis pris une balle... Mais je sens rien, Natsu !

— Faut soigner ça tout de suite !

— Non, pas le temps ! Tout ce que je peux faire, c'est profiter de l'adrénaline... »

Il baissa la tête et tenta de reprendre son souffle. Il était pâle. Trop pâle.

« À ce rythme-là, tu vas pas tenir », marmonna Natsu entre ses dents. Il regarda autour de lui et repéra Jubia. Il l'appela avec autant de puissance que lui permettait sa gorge irritée.

« Jubia ! Ramène Grey ici – il savait qu'elle ne viendrait pas sans lui – on a besoin de votre aide. MAINTENANT ! »

Aussitôt alertée, la jeune femme tira Grey à l'abri et se recroquevilla contre la paroi de tôle.

« Que... » Elle s'interrompit presque aussitôt, écarquillant les yeux en voyant la blessure de Gajeel. « Ok... murmura-t-elle en tentant de refouler la panique. Ok. J'ai ce qu'il faut. Tout va bien. »

Le son de sa voix, cependant, démentait ses propos. À la hâte, elle fouilla dans la sacoche harnachée dans son dos par une bandoulière de cuir lui traversant la poitrine. Elle en sortit des bandages et un couteau de chasse, avec lequel elle déchira les vêtements de Gajeel pour mettre son épaule à nu.

« Qu'est-ce que tu fous, Ju ? protesta-t-il. C'est pas le moment de jouer les secouristes...

— Ferme-la, je suis en train de te sauver la vie. »

Il eut un petit rire, étrangement affaibli. Il avait déjà perdu beaucoup de sang. Natsu se sentit bouillir : depuis quand était-il blessé, au juste ? Il n'avait rien vu... Et cet abruti avait continué à se battre comme si de rien n'était...

Jubia commença à bander l'épaule de Gajeel – Natsu eut le temps de voir le trou sanguinolent qui la perforait juste dessous la clavicule – et ce fut alors que la forteresse toute entière s'ébranla. Le métal cria, les poutres gémirent, et un craquement sec résonna avec l'intensité d'une détonation. Natsu, qui était accroupi près de Gajeel, bascula sur les fesses et se mordit la langue sous l'effet du choc. Le goût métallique du sang et la douleur fulgurante empêchèrent la peur de l'emporter. Il se releva aussitôt. Il savait ce qui était arrivé : les troupes de Luxus venaient de défoncer la porte.

V

Quand les portes éclatèrent, Rogue se trouvait à une dizaine de mètres à peine derrière. Il attendait ce moment. Et il était prêt. Il visa le pare-brise et abattit le conducteur, puis le passager. La voiture suivante percuta la première dans un crissement de pneus et un froissement de métal assourdissant. Rogue avait bien l'intention de les empiler ici : comme ça, il créerait un barrage avec leurs propres carcasses. Souplement, il bondit sur le toit de la première voiture-bélier et attaqua les occupants de la suivante. Les hommes de Luxus n'étaient pas les seuls à ne pas avoir peur de la mort. Rogue n'avait survécu que pour ce moment, et maintenant, plus rien ne pouvait l'arrêter. Il avait eu une vie courte, mais chargée. Au cours de cette vie, il avait été trop terrifié pour avoir encore peur, et il avait encaissé trop de douleur pour avoir encore mal. On l'appelait l'Ombre, parce que jusque-là, il aimait agir sous le couvert de la nuit, privilégiant les traîtrises et les embuscades. Mais au fond, Rogue était l'Ombre parce que ce qui demeurait de lui n'était que le pâle reflet – ou l'ombre – de la personne qu'il avait un jour été.

Cependant, il conservait un minimum de prudence. Premièrement, parce qu'il ne voulait pas mourir avant d'avoir pu loger une balle entre les deux yeux de Luxus, deuxièmement, parce qu'il avait promis à Sting qu'il le protégerait, et c'était ce qu'il allait faire. Son ami d'enfance se tenait un peu en retrait derrière lui, hésitant visiblement entre protéger ses arrières et éviter lui-même de se faire tuer. Rogue ne lui avait pas demandé de le suivre ici, directement dans la gueule du loup, mais maintenant, ils étaient tous les deux coincés dans la même galère. Rogue essayait de garder un œil sur lui, mais c'était difficile avec tous les pantins de Luxus qui venaient, sans visage, presque suppliant pour qu'il leur arrache des gerbes d'hémoglobine. Chaque minute qui passait excitait sa soif de sang, à tel point qu'il n'y voyait plus clair et ne sentait plus très bien son corps. Même le poids du fusil à pompe entre ses bras lui semblait négligeable, exactement comme...

Un jouet d'enfant.

Alors même qu'il visait un autre connard, il se revit brusquement à dix ans, en train de jouer aux cow-boys et aux Indiens ou à une autre bêtise du genre, dans le jardin devant la maison de ses parents, avec Sting.

« Rogue, c'est pas juste ! » s'exclamait le blondinet, totalement humilié après que Rogue lui ait balancé un coup de pistolet à eau à l'entrejambe.

« Au contraire ! avait répliqué Rogue. Ce n'est que justice ! Pour les Indiens ! Pour la libertéééé ! »

Sting avait répliqué, mais il n'en avait plus rien à faire des règles du jeu. Il avait bondi sur son camarade et l'avait aspergé en pleine face.

« C'est bon ! C'est bon, je me rends ! »

Rogue avait regardé le visage de Sting, étincelant sous les gouttes d'eau qui accrochaient le soleil d'été. Il lui avait souri, un grand sourire plein d'euphorie.

« J'ai gagné ! J'ai gagné ! »

Il se souvenait encore de la moue boudeuse de Sting, avec ses lèvres qui tiraient sur le bas dans une expression parfaitement adorable.

« Ça va, j'ai compris... Les Indiens ont gagné ! »

Les Indiens ont gagné... Parce qu'on savait bien tous les deux que les méchants, c'étaient les cow-boys... C'est encore le même jeu, Sting. Sauf que cette fois, on joue dans la même équipe...

VI

Natsu n'entendait plus rien qu'un sifflement continu et irritant qui lui saturait les oreilles. Les balles pleuvaient autour de lui. Il reconnut les silhouettes qui bougeaient, luttant pour leur survie, mais la seule personne qu'il voyait et entendait clairement, c'était Gajeel. Curieux comme même le son ténu de son souffle rauque lui parvenait avec acuité, se détachant de tous les autres bruits de la bataille. C'était comme entendre son propre cœur battre dans ses oreilles. Si cette respiration s'arrêtait, tout s'arrêterait. Natsu regarda le visage blanc de son amant et eut la sensation que tout le sang quittait son cerveau. Il l'agrippa à deux mains et le serra, et tant mieux s'il lui faisait mal : il n'avait pas le droit de partir, pas maintenant.

Gajeel grimaça de douleur et gémit, un son assourdissant par-dessus le flou chaotique du champ de bataille.

Mais il ne bougea pas.

En désespoir de cause, Natsu décrocha la flasque de whisky accrochée à sa ceinture et colla le goulot aux lèvres de Gajeel.

« Avale ça. Ça t'a toujours remonté jusqu'ici. Et moi aussi. On s'en sortira tous les deux, ou on crèvera tous les deux. Je t'en fais la promesse. »

Gajeel le regarda avec une expression embrumée et repoussa la flasque.

« Tu... Tu veux mourir ?

— Non. Je veux vivre. Avec toi. Bois ! »

Le Dragon d'Acier s'exécuta.

L'alcool lui brûla la gorge. Il avala de travers et toussa pendant ce qui lui sembla une éternité. Bon sang de bon dieu, ça faisait putain de mal... Il eut l'impression de cracher ses poumons en même temps qu'il expulsait le liquide. Mais quand l'interminable quinte de toux s'apaisa, il retrouva ses esprits – enfin, une partie. L'alcool lui chauffa les entrailles et le petit incendie lui rappela qu'il était bel et bien en vie. Encore au moins pour quelques minutes. Et Natsu comptait sur lui.

Il testa sa mobilité : cette foutue balle s'était logée dans son épaule droite, et il était droitier. Tant pis, il allait falloir se débrouiller avec sa gauche. Et il y avait pire, de toute façon : à travers la brume rouge et cotonneuse dans laquelle il était plongé depuis qu'il s'était pris du plomb dans l'aile, il avait entendu le fracas et senti sa propre forteresse céder : il savait que les troupes de Luxus avaient fait une percée. Il serra les dents et se força à se relever, ignorant la douleur qui hurla dans toute la partie droite de son corps, lui intimant de se coucher et d'attendre la mort. Natsu lui tendit le bras et il s'accrocha à lui. Un instant plus tard, il était sur ses pieds. Il tituba de l'autre côté du rempart, vers l'intérieur de la forteresse, et constata le chaos qui régnait dans la cour. Sting et Rogue, appuyés par le Gang du Souvenir sur le rempart sud, avaient apparemment décidé de repousser l'assaut à eux tous seuls. Non qu'ils aient vraiment le choix... Gajeel avait déjà perdu de nombreuses troupes et il avait la sinistre intuition que ce n'était pas près de s'arrêter. Il devait descendre. Sa place était sur la première ligne de front, aux côtés de Rogue. Ils avaient commencé tout ça tous les deux. Ils finiraient ensemble.

Il fit signe à Natsu, et celui-ci le suivit, accompagné de Lucy et Erza.

VII

Quand il le vit, Rogue lui adressa un sourire triomphant :

« C'est bientôt la fin, Gajeel. Yukino vient de m'informer que malgré les brèches, eux et mes hommes ont réussi à les repousser. C'est ici qu'ils vont attaquer. Je sens que Luxus ne va pas tarder à se pointer... »

Gajeel hocha la tête, la mine sombre. C'était peut-être bientôt la fin, mais pas forcément celle qu'il souhaitait. Les troupes de Rogue ne tiendraient pas éternellement les remparts, même s'ils avaient l'avantage pour le moment. La forteresse était en train de se transformer en gruyère géant. Ils allaient se faire submerger, ce n'était qu'une question de temps.

« Qu'il vienne, dit Erza entre ses dents. On saura lui faire bon accueil. »

Ils n'étaient qu'une poignée à défendre les portes. Malgré le beau massacre réussi par Sting et Rogue, les ennemis étaient de plus en plus nombreux à passer. Ils continuèrent à les abattre avec détermination, à couvert derrière les différentes barricades de fortune qu'ils avaient dressées en prévision de l'attaque.

Gajeel peinait de plus en plus à garder les yeux ouverts, sans parler de tenir correctement son fusil. Il tirait un peu au hasard, la vue brouillée, sa conscience réduite à une étincelle ténue de volonté et d'espoir.

Il n'avait jamais abandonné l'espoir. Pas une seule fois depuis le début de cette époque de post-apocalypse. Des coups durs, il en avait eu. Il avait connu sa part de tragédie, mais à la différence de Rogue, et même si cela l'étonnait parfois, il n'avait pas fondamentalement changé. Il était devenu plus dur, plus déterminé, plus impitoyable, parfois. Mais au fond, il restait le type qu'il avait un jour été, barman de jour et guitariste-chanteur d'un groupe de métal la nuit. Un type qui avait un tempérament bien trempé, des bouffées de colère, qui n'aimait pas qu'on lui marche sur les pieds et qui tenait à sa liberté plus que tout. Un ours mal léché, disaient certains. Mais un ours mal léché déterminé à vivre à fond la vie qu'il avait choisi.

Il se laissa aller contre la tôle qui lui servait d'abri. Ça devenait difficile de respirer. Natsu le vit, s'arrêta de tirer et s'accroupit près de lui. Gajeel lui sourit.

« Na-... Natsu... Qu'est-ce que tu faisais, avant tout ça ? »

Pinkie haussa les sourcils, déconcerté.

« Je... J'étais étudiant.

— Ah ouais ? En quoi ?

— Musique...

— Sans blague ?! J'étais musicien...

— C'est vrai ?!

— C'est dingue qu'on ait dû attendre que je sois sur le point de crever pour apprendre ce genre de trucs l'un sur l'autre...

— Un : tu vas pas crever. Deux : on a pas eu beaucoup de temps pour parler de ce genre de trucs.

— Ok, ok, je vais essayer de pas crever... Refile-moi du whisky, s'il te plaît... »

VIII

Il aurait pu s'écouler des minutes, des heures, Gajeel ne savait plus. Natsu n'avait pas cessé de lui parler, l'empêchant de glisser dans l'inconscience. Ce fut seulement quand il réalisa qu'il n'entendait plus sa voix qu'il prit également conscience de l'étrange silence qui s'était emparé de la forteresse.

« Quoi ? Qu'est-ce qui se passe ? fit Gajeel d'une voix rauque. Pourquoi plus personne ne tire ? »

— Je crois qu'il reste plus que nous... » murmura Natsu. Et Luxus vient de se pointer. »

Au même moment, l'Homme de Foudre se mit à parler.

« On dirait bien qu'on a presque atteint le statu quo, dit-il avec un sourire dans la voix, comme si ça l'amusait. Vous avez bien réussi à massacrer mes hommes, bravo. Mais on a aussi fait notre part du travail. Alors ? Gajeel ? Rogue ? Vous allez rester planqués ? Et mes chers camarades qui m'ont trahi, vous allez oser me regarder en face ? Natsu, Erza, Lucy ! Si vous êtes encore en vie, montrez-moi vos sales gueules de traîtres ! »

D'abord, seul le silence lui répondit. Natsu risqua un coup d'œil par-dessus la barricade et constata que Luxus était entouré par une cinquantaine de membres de son gang. Il y en avait d'autres qui avait pris position sur les remparts. Ils étaient dans la merde. Quand il vit Gajeel faire mine de se lever, il lui attrapa le bras pour qu'il reste au sol.

« Ça va pas, nan ? s'écria-t-il à voix basse.

— Il... il faut en finir, Natsu.

— Pas question ! Je... »

Il s'interrompit en entendant une autre voix familière.

« Ça faisait tellement longtemps que j'attendais ce moment, Luxus.

— Et merde, Rogue ! » grogna Gajeel.

Natsu l'aida à se redresser pour qu'il puisse au moins voir ce qui se passait.

Rogue avait émergé de sa cachette, fusil à pompe entre les mains. Il s'approchait dangereusement de l'Homme de Foudre.

« Tiens, voilà l'Ombre. Qu'est-ce que tu espères accomplir ? Il y a des dizaines d'armes braquées sur toi. On te descendra avant que t'aies le temps de tirer. »

Rogue acquiesça, lui aussi d'un ton légèrement amusé : « C'est vrai. » Il haussa les épaules et jeta son arme négligemment, comme un jouet devenu inutile.

« Alors... Qu'est-ce que tu veux ? demanda Luxus, sans parvenir à cacher sa perplexité.

— Je veux mourir...

— Oh, pour ça, rien de plus simple !

— ...en vous entraînant tous avec moi. »

Ce fut alors que Gajeel remarqua le boîtier que Rogue tenait dans sa main droite, dépassant à peine de sa manche.

« Rogue, non ! » hurla-t-il presque en même temps que Sting.

Natsu s'accrocha des deux bras à Gajeel pour le retenir. En temps ordinaire, il n'en aurait pas eu la force, mais le Dragon d'Acier était sacrément affaibli par l'hémorragie. Sting, qui n'avait reçu aucune blessure grave, n'avait personne pour le retenir.

Et pourtant... Il se figea.

« Reste où tu es ! cria Rogue. Je t'avais promis que tu mourrai pas, et je vais accomplir cette putain de promesse ! »

Luxus ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n'en sortit. Il venait d'apercevoir le boîtier. À une seconde près, les choses auraient pu être différentes. Mais quand Rogue appuya sur le détonateur, c'était une seconde trop tard pour Luxus et les siens.

IX

Un silence surnaturel succéda à l'explosion. Ou du moins, c'est ce qui sembla à Natsu. Puis, il s'aperçut que c'étaient simplement ses oreilles qui bourdonnaient. Peu après, les sons commencèrent à se détacher dans la confusion. Il entendit des gémissements à glacer le sang, et des sanglots, des plaintes, des râles. Il tourna la tête. Gajeel était encore en vie ! Les larmes striaient son visage noirci par la suie, révélant son teint cireux. Il tremblait de tout son corps et quand Natsu lui parla, il ne parut pas l'entendre. La terreur, d'une qualité différente de celle qu'il avait éprouvée quand il avait vu le détonateur, s'empara de lui. Tout à l'heure, il avait seulement eu peur pour sa propre vie. Peur de la mort... Mais là... Et si Gajeel ne reprenait pas ses esprits ? Et s'il mourait là, d'hémorragie ou de chagrin ou peut-être des deux, et qu'il ne puisse rien faire du tout pour empêcher ça ?

Désespéré, il regarda autour de lui. Des cadavres partout. Il aperçut Sting dans un coin, recroquevillé sur lui-même. Il était indemne, du moins physiquement parlant. Il se balançait sur ses talons en se parlant à lui-même, le regard perdu dans le vague.

Il chercha Lucy et Erza des yeux et sanglota de soulagement en les découvrant à l'abri, se protégeant mutuellement dans une étreinte étroite.

Puis, il regarda en direction des remparts. Il y avait encore des gens debout, mais la plupart étaient soit morts, soit cloués au sol par leurs blessures. Il aperçut Jellal, qui allait et venait entre les blessés, l'air perdu.

Ah oui... Quelqu'un avait mentionné qu'il était infirmier, avant...

Il voulut l'appeler, mais il se trouva totalement incapable d'arracher un seul son à sa gorge sèche et meurtrie, comme si on l'avait raclée avec du papier de verre. En désespoir de cause, il se tourna de nouveau vers Gajeel et le gifla pour le faire revenir à lui. Le Dragon d'Acier cligna des yeux, puis posa sur lui un regard hanté.

« Il s'est faut sauter... murmura-t-il. Il s'est fait sauter...

— Je sais. Mais on est encore en vie, Gajeel. Et si on veut le rester, faut qu'on soigne ta blessure.

— Non, attends... Et les autres ?

— Je ne sais pas, Gajeel... »

Le Dragon d'Acier essaya de se lever, sans succès.

« Aide-moi, Natsu, s'il te plaît. »

Pinkie ne chercha pas à protester. Il grimaça tandis qu'il croulait sous le poids de son amant blessé.

« Ju ? appela Gajeel. Jubia, tu m'entends ? »

Aucune réponse.

« Elle était là-haut, murmura-t-il. Je dois... Je dois aller voir.

— Ok. Ok, on va voir. Erza ! Erza, j'ai besoin de ton aide ! »

La jeune femme les aperçut et fit signe à Lucy, puis elle vint se poster à la gauche de Gajeel pour l'aider à marcher.

Il leur fallut d'interminables minutes pour rejoindre les remparts. Le chemin était jonché de blessés et de morts. Le soleil, à son zénith, n'épargnait aucun détail. Natsu s'efforçait de ne rien regarder, de ne penser à rien.Ce sera bientôt fini, se répétait-il en boucle comme pour tenir sa conscience en respect. Il ne pouvait pas se permettre d'être lucide maintenant, sinon il allait craquer complètement. Il devait tenir encore un peu, pour Gajeel. La chaleur était écrasante, presque liquide, si bien qu'il avait l'impression d'avancer à travers une mixture épaisse qui ralentissait les mouvements aussi bien que l'intellect. Un bel exemple de ce qu'on appelle 'une chaleur abrutissante', pensa-t-il vaguement tandis qu'il essuyait par réflexe la sueur qui lui coulait dans les yeux. Même les plaintes de ceux qui agonisaient se faisaient plus rares, comme assourdies par le silence horrifié des survivants.

Gajeel émit un son étranglé, et Natsu sortit enfin de sa torpeur nauséeuse. Il leva la tête. Et se figea.

Grey était étendu à terre, sanglotant faiblement. Étendue sur lui, Jubia ne bougeait plus. Une large tache rouge recouvrait le tissu déchiré de son haut bleu clair.

Gajeel tomba sur ses genoux et se plia en deux en sanglotant sans un bruit.

Erza s'approcha, et, très délicatement, elle souleva le corps inerte de Jubia et l'étendit à côté de Grey. Le mécanicien ne réagit pas, sinon en se couvrant le visage d'une main pour sangloter de plus belle.

Natsu s'accroupit et posa une main sur l'épaule de Gajeel.

« Je suis désolé... » chuchota-t-il.

X

Lascia pure
Che la storia
Si abbandoni e naufraghi da sé,
Tutti questi grappoli di
Note
Cicatrici del progresso.

Nostalgia, va via!
Sei solo satira;
I
Dolori son semi
Di pura gioia.

Corde Oblique, Cantastorie

Quelques semaines plus tard

Ils avaient trouvé une guitare dans un campement abandonné, et Gajeel et Natsu se la partageaient pour les longues soirées au coin du feu, autrement dit, tous les soirs. Cette nuit, Gajeel était d'humeur à jouer du blues, et cela convenait très bien à leur petit groupe dévatsé.

Parmi eux, Natsu s'estimait heureux. Ses plus proches amies, et son amant, avaient survécu. Lucy et Erza aussi tenaient le coup, époustouflées de s'en être sorties toutes les deux.

On ne pouvait pas en dire autant des autres. Sting ne parlait presque plus, pas plus que Gajeel. Mais ce n'était rien encore comparé au mutisme de Grey, qui n'avait pas prononcé un seul mot depuis ce jour-là, quand il avait regardé Gajeel et murmuré d'une voix éteinte : « Elle m'a sauvé la vie... »

Leur groupe comptait aussi Jellal, à qui Gajeel devait probablement la vie. Le Gang du Souvenir avait survécu, mais décidé de suivre sa propre route. Bixrow et tous les autres étaient morts.

Après avoir enterré leurs morts et pansé leurs blessures, ils avaient rassemblé des vivres et du matériel, trouvé des voitures encore fonctionnelles, et ils avaient pris la route. Ils ignoraient s'ils s'arrêteraient un jour.

Natsu prit la flasque de whisky que lui tendait Sting et hocha la tête pour le remercier. La voix de Gajeel, basse et rocailleuse, s'élevait dans un murmure par-dessus les crépitements du feu. Natsu plongea son regard dans les flammes ondoyantes, indifférentes, suivant leurs constantes métamorphoses qui semblaient accompagner les intonations vibrantes de la chanson de Gajeel. Il détacha son regard de ce spectacle hypnotique et observa leur petit groupe. Erza et Lucy se tenaient enlacées de l'autre côté du feu, et quand elles sentirent son regard, elles lui adressèrent un sourire encourageant qui lui redonna un peu de baume au cœur. Tous les trois, ils s'en étaient sortis ensemble, depuis le début. Ils avaient eu une putain de chance, et Natsu aurait bien aimé trouvé quelqu'un à remercier, mais il savait au fond de lui qu'il n'y avait personne à qui montrer sa gratitude, sinon à ses compagnons, et à lui-même.

Près d'Erza et Lucy, Jellal touillait son ragoût d'un air morne, comme il le faisait depuis plus d'un quart d'heure sans même paraître s'en rendre compte. À sa gauche, Grey regardait les flammes sans les voir, le feu se reflétait dans ses yeux sombres comme une sinistre imitation de la vie qui les avait désertés. Il s'en remettra, pensa Natsu. Hier, il a failli sourire à l'une de mes blagues. J'ai vu les coin de ses lèvres trembler.

À côté de Grey, Sting sortit une autre flasque et descendit quelques grosses gorgées. Presque comme tous les soirs, ses grands yeux bleus étaient emplis de larmes qu'il versait silencieusement, pendant des heures, sans jamais émettre le moindre son. C'était un spectacle presque plus accablant que s'il avait sangloté à chaudes larmes.

À la gauche de Natsu, Gajeel jouait la mélodie de blues la plus déprimante qu'on puisse concevoir, le visage à moitié dissimulé par sa chevelure hirsute. Natsu observa ses longs doigts danser sur les cordes, créant ex-nihilo cette musique qui prenait aux tripes, qui parlait de tout ce qu'ils avaient tu ces dernières semaines, de tout ce qui les hantait quand ils essayaient de fermer les yeux, de tout ce qui leur foutait des coups de poignards dans le ventre quand ils se réveillaient le matin et se rappelaient où ils étaient, qui ils étaient.

Soudain, Natsu n'y tint plus. Il arracha la guitare des mains de Gajeel, qui protesta par un « Oï, Natsu ! » beaucoup trop étouffé pour vraiment lui ressembler.

Natsu l'ignora et cala la guitare sur sa cuisse, puis frôla les cordes, juste quelques accords pour se mettre en jambe. Puis, il laissa ses doigts trouver le chemin instinctif de la musique, réitérer des partitions enfouies dans son inconscient, se charger du pouvoir énigmatique qui lui permettait, chaque fois qu'il jouait, de transformer les pulsations et crispations de son cœur en mélodie. Les notes roulaient en spirale autour de ses doigts, la musique presque palpable, une forme de pouvoir magique, remontait le long de son épiderme en y allumant un feu inextinguible. La musique résonnait dans son ventre, dans sa gorge, et plus il jouait, plus il se sentait léger. Comme si pour la première fois depuis des jours, il respirait librement. Il s'enhardit, et se lança dans un flamenco rythmé, à la fois sec et sensuel, joyeux et teinté de la plus profonde mélancolie. Il se concentra sur le fil de la mélodie, sur sa cohérence qu'il ne cessait de perdre et de retrouver à mesure qu'il jouait son morceau. Jouer comme ça, en improvisation, c'était comme poursuivre un rêve qui s'échappe à l'aube, agripper quelques réminiscences et en extraire tout le sens et l'énergie vitale avant que les fantômes ne s'évanouissent dans la lumière.

Il accéléra le rythme. Les cordes mordaient dans ses doigts craquelés par le sable et la chaleur, mais il ignora la douleur. Ce qui importait, c'était les têtes qui se levaient, les regards qui s'éclaircissaient, et même les mains qui avaient du mal à tenir en place parce que le rythme commençait à les entraîner malgré elles. Il continua de plus belle, et du coin de l'œil, il accrocha le regard de Gajeel. Le feu qui s'y consumait alimenta celui qui dansait sur ses doigts, accélérant encore sa mélodie, les battements de son cœur, ouvrant une porte de sortie pour la joie sauvage encore tapie en lui.

Ils étaient vivants ! Peut-être pas indemnes, mais vivants néanmoins. Malgré tout. Tous à l'état de fringues rétrécies par un passage en machine beaucoup trop chaud, mais vivants. Putain de vivants !

C'était la chanson qu'il jouait, la mélodie qui vibrait dans son corps. Celle de la vie. La stupéfaction et l'extase d'être en vie. La chaleur et la rage. La fureur de vivre.

Il faillit s'interrompre quand il entendit Sting éclater de rire.

« Hé, Natsu, je savais pas que tu jouais aussi bien ! s'exclama le blond d'une voix rendue traînante par le mauvais whisky.

— Ça nous change des trucs déprimants de Gajeel », approuva Jellal.

Natsu sourit sans répondre, tout entier concentré sur sa musique.

« On dirait que t'as pas que ton joli petit cul comme atout... »

Natsu rata une note. Grey venait de lui adresser la parole. Il ne se laissa pas démonter pour autant. Il regarda le mécano et lui fit un clin d'œil, se lançant dans un petit exercice virtuose nécessitant une coordination parfaite entre ses deux mains. La musique jaillit en notes brutales, presque frappées sur son instrument. Il joua de la paume pour marquer la cadence, et son sourire s'élargit quand il vit que tous ses camarades remuaient la tête en rythme.

Puis, Gajeel cala sa voix sur sa mélodie, et peu importait si elle paraissait un peu trop rugueuse pour sa musique légère, s'il était légèrement à contre-temps et que la fin de ses notes se cassait avec sa voix. L'important, c'était l'énergie qu'ils produisaient ensemble, et qui se diffusait dans les corps fatigués qui les côtoyaient. La musique ne répare pas les cœur brisés. Mais elle y contribue.

Natsu termina son morceau en manquant de casser ses cordes, et après un infime silence, tous applaudirent. Et soudain, comme si la musique avait délié les langues, tout le monde se mit à converser. Pour la première fois depuis des semaines, ils parlèrent d'autre chose que des questions quotidiennes, ou de ceux qu'ils avaient laissés derrière eux.

Sting rigola et pleura en même temps en racontant à Natsu des anecdotes qu'il avait vécues avec Rogue. Jellal raconta à voix basse son premier jour à l'hôpital à Erza. Lucy arracha un sourire à Grey en lui racontant comment, l'année dernière, elle s'était retrouvée seins nus en essayant de s'extraire de la carcasse en feu de sa voiture.

Plus tard, Gajeel regarda Natsu avec une intensité qui l'alarma malgré lui. Ces dernières semaines, ça avait été difficile pour eux de se parler, même pour les choses les plus simples. Et souvent, Natsu se demandait si Gajeel avait été simplement blessé, ou peut-être, cette fois-ci, brisé.

Le Dragon d'Acier prit sa main dans la sienne et la pressa un peu trop fort.

« Jubia était ma meilleure amie, dit-il d'une voix étranglée. Je la pleurerai jusqu'à la fin. Et Rogue... Je l'ai sincèrement aimé. Mais je suis heureux que toi, tu sois en vie. Je n'ai jamais abandonné l'espoir, mais si tu n'étais pas là, ce soir, je l'aurais fait. Définitivement... »

Sa voix s'étrangla.

« Natsu, quand je t'ai rencontré, j'ai eu cette sensation... comme une intuition. Au début, je pensais pouvoir t'exploiter comme n'importe qui d'autre. Mais j'ai compris très vite... Tu n'es pas une ressource vitale. Tu es la vie elle-même. »

Natsu sourit.

« Tu racontes des conneries, Gajeel. Mais c'est pas grave. Moi aussi, je t'aime. »

Le rire de Gajeel lui noua les tripes. Natsu l'observa et un sourire irrépressible étira ses lèvres. Il se pencha dans sa direction et leurs bouches se rencontrèrent, pour la première fois depuis la nuit avant le massacre. Ils avaient tellement désiré et fui ce baiser que c'en était presque douloureux.

« Hé, les tourtereaux ! s'exclama soudain Sting. On devrait instaurer des règles contre ce genre de trucs ! C'pas juste pour ceux qu'sont célibataires...

— Pas besoin de règles... marmonna Grey, qui avait visiblement lui aussi abusé du whisky. Ça peut s'arranger...

— Hein ?!

— J'dis ça comme ça... Tu sais où je crèche...

— Eh bien, commenta Jellal, ça, c'était subtil...

— Sois pas jaloux, t'es le bienvenu aussi », continua Grey sur le même ton.

Jellal en blêmit de deux tons.

« Comme tu veux, j'm'en fous... » reprit le mécano devant son air consterné.

Natsu rigola et donna un grosse claque sur l'épaule de Sting.

« Tu devrais accepter. Ne serait-ce que pour le bien commun. Je sais que tu peux faire des merveilles pour le moral.

— Hé ! protesta Sting.

— On t'a d'mandé ton avis ? râla Grey. Spèce de chouineur... » ajouta-t-il pour la forme.

Ni Natsu ni Sting ne surent à qui des deux il s'adressait.

Natsu s'étendit sur le dos, les bras croisés sous la nuque. Devant lui, des myriades d'étoiles tremblaient dans les ténèbres glacées. Gajeel s'allongea à ses côtés.

« Belle performance, tout à l'heure, murmura le Dragon d'Acier. T'es plutôt doué.

— En musique, t'as des goûts de merde.

— Et toi, en amour... »


Oui, un spin-off sous forme de one-shot est possible pour celles et ceux qui fantasmeraient sur un threesome Grey/Sting/Jellal. Si vous me le demandez, tout (ou presque) est réalisable :)