Les portes d'Erebor se refermèrent peu après, et la Montagne Solitaire fut fermée à double tour. La ville était déjà assez faible, la Montagne était tout juste à moitié reconstruite. Ils ne pouvaient pas se défendre contre un dragon. Pas encore.
De plus, Bilbon songeait, en voyant les gardes tenter de renforcer les murs extérieurs, que toute cette force ne leur avait été d'aucune aide lorsqu'Erebor était tombée. Mais là encore, personne n'avait eu le temps de les prévenir. Peut-être que cette fois, le dragon pourra être arrêté. Mais Bilbon n'était pas très optimiste, et si Smaug lui avait bien appris quelque chose, c'était de toujours avoir un plan d'urgence.
Il y avait un passage dans les niveaux inférieurs après les caves et les geôles qui conduisaient droit hors de la Montagne. Personne ne l'avait utilisé depuis un bon nombre d'années, alors bien sûr, il devait être envahi par des ronces et des gravats de toutes sortes mais il y avait bien assez de place pour qu'un hobbit puisse y passer.
Il ne pensait pas être capable de raisonner le dragon. Il avait suffisamment bien connu Smaug pour savoir qu'un dragon, qui plus est un dragon en colère ou en proie à un sulfureux désir ne laisserait personne lui faire perdre de vue son objectif. Si les choses tournaient mal, alors il partirait. Il se sentait un peu coupable d'avoir pris cette décision. Coupable d'abandonner les autres mais, même si ils avaient été bons avec lui, ils avaient tué la seule famille qu'il avait eu. Mais d'un autre côté, ils étaient devenus en quelque sorte sa famille. Tout était tellement compliqué.
Il était assis là, en face du feu de cheminée qui brûlait dans les salles en train de ressasser l'annonce qu'il y avait eu au cours du dîner quand il entendit Ori, qui avait un peu trop abusé de l'hydromel, se lever et affirmer "que le dragon allait connaître le fer des nains quand il l'aura dans le troufignon". Bilbon ne comprenait rien à cette phrase qui n'avait ni queue ni tête mais fut peiné qu'il parle ainsi du dragon comme il aurait parlé de Smaug. Et la pensée qu'un autre dragon, un parent de Smaug se fasse abattre... faisait naître en lui des sentiments pour le moins désagréables. Il laissa bruyamment retomber sa fourchette, se leva et fit mine de partir, mais avant même qu'il ait pu faire un pas, le feu en face de lui bondit sur lui, manquant d'exploser, et s'étira comme si il tentait d'atteindre le bout des piliers de pierre. Tout le monde, dans un rayon de vingt pieds, se leva et regarda fixement Bilbon qui poussa un jappement lorsqu'il sentit les flammes sur sa peau. Mais elles ne le brûlaient pas et il ne ressentait aucune douleur. C'était comme sentir une cascade d'eau chaude alors qu'on s'attendait à quelque chose de froid. C'était surprenant mais pas douloureux.
Il tomba à la renverse et les flammes moururent peu à peu, revenant dans l'âtre où elles étaient censées être.
-Bilbon ! s'écria Ori en se précipitant immédiatement à ses côtés, à la recherche d'éventuelles blessures. Que quelqu'un aille chercher Oin.
-Je vais bien, affirma Bilbon en tentant de se relever. Je vais bien.
-Calme-toi, mon petit, intervint Dwalin en attrapant Ori par l'épaule pour l'éloigner. Il est sain et sauf.
-Mais le feu était sur lui ! Vous avez vu ça !
Bilbon entendit plusieurs voix murmurer et sentit un grand nombre de regards curieux posés sur lui. Il baissa la tête.
-Je pense que je devrais y aller, marmonna-t-il avant de tourner les talons et de partir.
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Ce fut Thorin qui le trouva en premier, dans sa cachette habituelle : la bibliothèque.
-On m'a dit ce qui s'était passé, se contenta-t-il de dire en s'asseyant à côté de Bilbon.
-Je ne voulais pas ! J'étais en colère et..., gémit Bilbon d'un ton plaintif, à bout de nerfs, avant de faire un geste avec ses mains pour imiter le feu en train d'exploser.
-Ce n'était jamais arrivé avant ? demanda Thorin en fronçant les sourcils.
Bilbon secoua la tête
-Pas comme ça. Smaug m'a appris à contrôler le feu, avoua-t-il en regardant Thorin de dessous ses cils, comme si c'était une excuse avant de soupirer. C'était amusant. Je n'ai jamais...
-Etait-ce de ça dont vous vouliez me parler ? questionna Thorin.
-Entre autres choses, répondit Bilbon en acquiesçant, sans dire toute la vérité.
-Pouvez-vous faire quelque chose d'autre ?
-Pas vraiment, déclara Bilbon avec hésitation en jouant avec le tissu de son pantalon. Smaug m'a toujours dit que peu de gens peuvent comprendre. Il m'a dit que personne d'autre ne savait vraiment ce que les dragons pouvaient enseigner. Quelqu'un a-t-il été blessé ?
-Non, rassura Thorin en secouant la tête. En fait, ils sont tous très excités.
-Excités ? répéta Bilbon, perplexe. Pourquoi ça ?
-Ils pensent que vous pouvez arrêter le dragon.
-Je ne ferai jamais de mal à un dragon, annonça immédiatement Bilbon. Même si je pouvais, ce dont je doute fort, je ne le ferai pas.
-Chut, ordonna Thorin en le faisant taire d'un geste de la main. Personne ne vous demande de blesser ou de tuer qui que ce soit. Mais beaucoup de gens vont être blessés si vous ne nous aidez pas. Et beaucoup ont déjà souffert à cause d'un dragon.
-Je ne sais même pas quoi faire, murmura Bilbon en se mordillant la lèvre, inquiet.
-Ne vous inquiétez pas, j'ai aussi de bonnes nouvelles.
-C'est vrai ?
-Je comptais vous le dire demain mais il semblerait que ce soit le meilleur moment, déclara Thorin en tirant un morceau de parchemin de sa poche. Notre corbeau a trouvé Tharkûn. Il ne se trouve pas très loin et sera ici avant le dragon si il se dépêche.
-Et il viendra ? demanda Bilbon.
-Il dit qu'il est en route, lut Thorin en parcourant la lettre du regard. Peut-être qu'il pourra vous aider.
C'était bien ce que Bilbon espérait.
-J'ai l'impression d'être perdu dans le noir, dit-il à voix basse, sans s'adresser à Thorin qui l'entendit quand même car il leva un sourcil, attendant que Bilbon continue. Je veux vous aider, vraiment. Et je sais que les dragons sont... eh bien, pas un mal en soi, mais des créatures avides. Mais il ya une autre partie de moi - une partie toute aussi forte - qui me dit que vous, les nains, êtes pareils.
Thorin grimaça à ces mots et Bilbon s'empressa de rectifier :
-Pas en mal. Je veux juste dire que vous êtes comme les dragons. Vous amassez l'or et les trésors que vous aimez par-dessus tout.
-C'est plutôt vrai mais il y a des différences fondamentales, répliqua Thorin. Nous n'envahissons pas d'autres royaumes pour l'appât du gain. Et nous ne brûlons pas des gens pour le plaisir.
-Smaug n'a jamais brûlé qui que ce soit pour le plaisir, affirma férocement Bilbon en frappant du pied avant de sourire. Parfois, je faisais rôtir des cerfs. Et pourtant, je ne pense pas être un dragon.
-C'est évident, marmonna Thorin.
-Alors vous ne pensez pas ça de moi..., comprit Bilbon.
-Ça quoi ?
-Vous ne pensez pas que je sois bizarre maintenant, n'est-ce pas ?
Ça avait l'air stupide mais Bilbon souhaitait désespérément qu'on ne le trouve pas étrange, surtout Thorin. Celui-ci fit quelque chose qu'il faisait très rarement : il sourit. Et pas un petit sourire. Un large et beau sourire qui plissait le coin de ses yeux.
-Nous sommes tous un peu bizarres, ici, avoua-t-il. Maintenant, allez-y. Arrêtez de vous cacher. Les autres meurent d'envie que vous leur montriez vos petits tours.
Bilbon sourit et se leva, suivi de Thorin, pour se rendre dans les grandes salles.
