Bonne lecture !


Perspective


Une dizaine de minutes plus tard, Harry et Aberforth étaient assis sur les banquettes sales d'une brasserie miteuses, en plein milieu des bas quartiers, à deux rues à peine de la Tête de Sanglier. Le tenancier, un certain Tom, semblait connaître le mendiant, ou du moins avoir l'habitude de sa présence, et il ne posa pas de question quand il le vit arriver, lui et Harry. Un mendiant miséreux et un jeune homme a l'air plutôt chiffonné, luxueux manteau de tailleur souillé et déchiré, et la moitié du visage en sang. Quelle paire étrange ils devaient former !

Aberforth avait promis à Harry de lui révéler ce qu'il savait – quoique ce puisse être – en échange d'un repas chaud, et ce dernier n'y avait pas réfléchi à deux fois avant d'accepter de tout son cœur. Tout ce qu'il pouvait apprendre sur Draco, sur son entourage et le genre de personne avec qui il travaillait était bon à prendre, et pour une raison qui lui échappait encore, Harry lui-même y était mêlé, d'une manière ou d'une autre.

— Vous pouvez m'expliquer pourquoi je suis là ? demanda-t-il au bout de quelques minutes de silence, pendant lesquelles Aberforth n'avait fait que manger sans croiser le regard d'Harry une seule fois..

— C'est à toi que je devrais poser la question. Pourquoi tu es là ?

— Eh bien...

Harry voulait répondre « parce que vous m'avez demandé un repas chaud » mais il comprit que la question avait un sens plus général, et la raison de sa présence lui paraissait à présent plus ténue de seconde en seconde. Il avait déjà dépensé près de deux mille livres en tout, depuis Shacklebolt jusqu'aux pots-de-vin à Zabini, et qu'avait-il obtenu en échange sinon deux minutes de « discussion » vaine avec Malfoy, sans compter qu'il y risquait son couple. C'était un peu déprimant.

— Je suis peintre, soupira-t-il avec résignation, comme si énoncer la raison de sa visite à la Tête de Sanglier la rendait encore moins crédible. Je voulais demander à Draco Malfoy de poser pour moi.

— Draco Malfoy ? C'est qui, ça ?

Harry leva sur Aberforth un regard surpris. Il y avait quelque chose d'étrange à toute cette situation, et il n'arrivait pas à mettre le doigt dessus. Pourtant, le vieux mendiant avait une mine franche et interrogative, et n'avait pas l'air de mentir ou de dissimuler.

— Un employé de Zabini... visiblement. Je ne sais pas, lâcha-t-il soudain, je ne sais plus, je ne sais pas ce qu'il m'a pris, ça fait plusieurs mois que je cours après lui. Mon meilleur ami me dit que ce n'est qu'une lubie d'artiste, mais... je n'arrive pas à faire un portrait de lui correct. Et pourtant, j'en ai réalisé des centaines, des milliers même, mais je... je bloque, et ça me reste dans la tête et ça m'obsède, ça m'obsède au point que je ne pense plus qu'à lui, et...

Il se tut. Il ne voulait pas dire tout ça, mais ça avait été plus fort que lui. Il en avait vraiment ras-le-bol, tous les efforts qu'il faisait ne servait à rien pourtant, il ne souhaitait pas grand chose, si ? Quelques heures par semaine avec Draco, et il était prêt à le payer, à le loger, à le nourrir, à faire n'importe quoi juste pour quelques heures par semaine avec lui et quelques crayons.

— Ça fait un peu pédé, comme raison, si je puis me permettre... Je pensais que tu étais là à cause de tes parents...

— De mes parents ? Qu'est-ce qu'ils ont à voir là-dedans ?

Aberforth ouvrit les yeux en grand, de cet étonnant regard bleu électrique, l'air de soudain réaliser quelque chose. Il en oublia même de manger pendant quelques secondes. Harry était de plus en plus confus. Il ne comprenait plus rien, déjà qu'il ne comprenait pas grand-chose avant. Pourquoi devrait-il se rendre dans un bar à strip-tease minable à cause de ses parents ? Il avait beau chercher, il ne voyait vraiment pas le rapport.

— Oh, je vois, murmura finalement Aberforth. Je vois, tu ne sais rien...

— Mais qu'est-ce que je suis censé savoir, à la fin ! explosa Harry. Qu'est-ce que mes parents viennent faire ici ?

Quelques têtes se tournèrent vers lui, mais il n'en avait cure. Aberforth avait une mine résignée, et finit par soupirer :

— Bon, très bien, calme-toi. Je vais te dire ce que je peux... Mais je ne m'attendais pas à ce que tu ne saches rien sur rien.

Harry ne dit rien, fixant le mendiant d'un air impatient. Il ne voulait pas s'énerver, mais là, c'était trop. Tout le monde avait l'air d'en savoir bien plus long sur lui que lui-même. Il avait déjà eu cette impression avec Kingsley Shacklebolt, et de toutes les personnes sur Terre, qu'un vagabond qui mendiait en face d'une boîte de strip-tease soit dans le même cas, ça le mettait hors de lui. C'était un complot, ou quoi ?

— Par où commencer... Voyons, sais-tu, Harry, comment sont morts tes parents ?

— Ils ont été assassinés.

— Ah bon ! Tu n'es donc pas totalement ignorant, ça me rassure. C'est que mon frère confondait souvent « protéger » avec « laisser dans l'ombre ».

— Votre frère ?

— Albus Dumbledore. L'avocat de tes parents. C'était lui qui s'occupaient de leurs affaires légales, et également lui qui a décidé de ton sort après la mort de tes parents. Je ne sais de cette histoire que ce que j'en ai lu dans les journaux... Mon frère et moi ne nous étions pas parlés depuis plus de cinquante ans.

— Vous parlez de lui au passé. Il est...

— Mort ? Oui. Mais ne parlons pas de ça maintenant. Sais-tu pourquoi tes parents sont été tués ?

Harry se souvint de ce que Sirius lui avait raconté à propos de ses parents. Avant de le rencontrer, il avait cru qu'ils étaient morts dans un accident de voiture. C'était du moins ce que disaient les Dursley avant d'ajouter « cesse donc avec tes questions ». C'est quand il avait rencontré son parrain qu'il avait soulevé un coin du voile de son ignorance et appris la vérité. Mais de la raison de leur mort, Sirius n'en avait rien su. Celui-ci savait juste qu'on lui avait fait porter le chapeau, et que c'était à cause de ça qu'il était resté treize ans en prison.

— Aucune idée. Ils étaient riches, j'imagine qu'on en voulait à leur argent. Je n'ai jamais cherché à savoir, pour être honnête. Je sais juste que mon parrain a été condamné à la place du véritable tueur.

— Ton parrain ?

— Sirius Black...

— Oh, fit Aberforth, stupéfait. Oh, d'accord. Je vois. Eh bien, c'est... inattendu. Quoiqu'il en soit, tes parents n'ont pas été tués pour leur argent... mais pour leur acier.

— Quoi ? Mais les aciéries Potter ont fermé au début du siècle. Mes parents possédaient juste l'héritage, et quelques bien immobiliers. J'ai encore la maison à Godric's Hollow, d'ailleurs. Je ne comprends pas, quel acier ?

— Il y a encore un entrepôt, quelque part. Je ne sais pas où, tout ce que je sais, c'est qu'il existe, et qu'il contient encore des milliers de tonnes d'acier inoxydable de toute première qualité, le dernier lot des aciéries, et dont, j'ignore comment, toute trace de l'existence légale à été perdue, ce qui le rend très précieux.

— Précieux ? Pourquoi ? Pour qui ?

— Réfléchis, Harry. Que fait-on avec de l'acier ?

— Eh bien... des matériaux de constructions, j'imagine, je ne sais pas, je ne me suis jamais posé la question, pourquoi ?

— Des matériaux de construction, pourquoi pas. Mais on en fait aussi des armes, par exemple. Maintenant, imagine ce que ferait un marchand d'armes de milliers de tonnes d'acier qui légalement n'existent pas... Tu te rends compte de l'attrait que ça peut représenter ? Une telle quantité de matériaux, quasiment gratuite, dont il est inutile de justifier de l'origine puisqu'elle n'en a pas.

— Vous voulez dire que...

Harry avait envie de vomir.

— Tout à fait, acquiesça Aberforth. Une organisation très secrète et très fermée s'est intéressée à l'acier de tes parents. Refusant la proposition qui leur a été faite, ils ont été tués, et mon frère s'est retrouvée la seule personne à savoir où se trouvait cet entrepôt. Pour te protéger, il t'a placé chez une famille, et a brouillé les pistes pour que tu ne saches jamais la vérité.

— Et votre frère...

— A été tué. Et par la même organisation, j'en mettrais ma main à couper.

— Mais pourquoi n'avoir pas fait don de cet acier à l'état ? Pourquoi l'avoir laissé moisir dans un entrepôt ? Et quel est le rapport avec vous, et la Tête de Sanglier ?

— Ça fait beaucoup de questions... Je ne sais pas. Honnêtement, je n'en sais rien. Quant à la Tête de Sanglier... Comme tu le sais, j'étais l'ancien propriétaire. Je savais que quelqu'un des membres de la bande étaient des clients et je jouais le rôle de... d'informateur. Ça s'est su, et j'ai été forcé de vendre à ce Zabini, il y a cinq ans.

— Et il fait partie de la... la bande, l'organisation ?

— Non. Lui, c'est un pantin. Depuis, je suis resté dans le coin, je surveille les allées et venues des clients et quand il y a quelque chose d'intéressant, je le signale à l'Inspecteur Alastor Maugrey, commissariat central. Tu aurais intérêt à lui faire une petite visite, je pense.

— Et vous êtes encore en vie ? demanda stupidement Harry, notant mentalement le nom.

Aberforth éclata d'un grand rire sans joie.

— Je n'en vaux pas la peine. Je ne suis rien, pour eux. Tant que je ne représente pas un réel danger, ils me laisseront en paix. De toute façon, ajouta-t-il amèrement, ma vie est détruite. Que peuvent-ils encore me prendre ?

Harry resta silencieux un moment. La tête lui tournait, et pas seulement à cause du coup reçu plus tôt. Une à une, les pièces du puzzle se mettait en place. Tout commençait avec Draco Malfoy, après lequel il courait et qui, par pure coïncidence, se trouvait impliqué d'une manière ou d'une autre avec une organisation criminelle, faisant dans le trafic d'armes, et responsable de la mort de ses parents, à cause d'un acier qui existait tout en n'existant pas, et qui été la raison pour laquelle il avait fallu que ce soit un évadé de prison qui lui raconte son propre passé, ou tout du moins, des miettes de son passé.

— Est-ce que je suis en danger ? demanda-t-il.

— Ça... c'est à toi de voir. Si tu veux laisser le meurtre de tes parents, et de mon frère, et de centaines d'autres personnes, impunis et si tu ne cherches pas à retrouver l'acier, alors non, tu n'es pas en danger. Par contre, méfie-toi de ce Draco Malfoy. Je ne sais pas qui il est, mais s'il est impliqué, je ne donne pas cher de ta peau. Tu pourrais te faire tuer juste parce que tu t'appelles Potter, et que tu es allé fouiner d'un peu trop près dans leurs affaires.

Harry se sentit soudain très las. Toute cette histoire le dépassait. Il n'était qu'un petit peintre de rien du tout, un dessinateur malhabile, un étudiant moyen dans une école d'art, il ne voulait qu'une seule chose : vivre une vie tranquille et peindre ses tableaux à des vieux bourgeois qui n'y entendent rien à l'Art. Il languissait parfois d'un peu plus d'action, d'imprévu, ou d'aventures, mais là, c'était bien trop. S'il lui fallait une bonne raison pour s'arracher à son obsession envers Draco, sa survie en était une.

— Je crois que... que je vais rentrer. J'en ai assez entendu pour ce soir. Je ne veux plus... je ne veux plus rien avoir à faire, avec ça, c'est... ce n'est pas... ce n'est pas mon... je ne sais pas. Bonne soirée, Mr Dumbledore.

Dans un état second, comme s'il était sur pilote automatique, il jeta une poignée de billets sur la table, et quitta la brasserie sans dire un mot de plus, et sans prêter attention aux protestations d'Aberforth. Il ne savait pas à quoi s'attendait le vieux mendiant, mais quoiqu'aient pu faire ses parents, il n'avait pas les épaules pour participer à la lutte contre le crime. Tant pis pour les meurtres, tant pis pour l'acier, tant pis pour Zabini, et tant pis pour Draco. Harry n'avait qu'un seul désir : retrouver ses chers pinceaux.


— Quoi !?

Hermione avait l'air absolument abasourdie. Harry venait de lui raconter, à elle et à Ron les récents – et ultimes, il l'espérait sincèrement – développements dans ce qu'ils avaient maintenant l'habitude d'appeler « l'affaire Malfoy ». C'était le surlendemain de la soirée du réveillon de Noël, et Harry avait invité ses deux amis pour meubler sa solitude avant le retour de Colin, et aussi parce qu'il nourrissait l'espoir de les voir ensemble un jour. Ils étaient faits l'un pour l'autre.

— Enfin, de toute façon, conclut-il, ça m'a servi de leçon. De toute façon, Draco s'est montré excessivement clair sur le fait qu'il ne voulait pas me revoir, je crois que...

Il baissa les yeux et se tut. L'idée dont l'inéluctabilité ne faisait désormais plus aucun doute de devoir abandonner Draco lui creusait comme un trou dans la poitrine, un vide dans sa vie pour lequel il n'avait plus d'autre choix que se résigner à espérer que le temps puisse un jour combler. C'était une douleur atroce, une plaie à vif, comme si on lui avait arraché un bras.

— Est-ce que ça va ? s'inquiéta Hermione.

— Oui, oui, je... ça va. Je ne m'étais pas rendu compte que Draco avait pris une telle importance dans ma vie. Bref, je dois tirer un trait dessus. Je n'ai pas le choix de toute manière. C'est juste que ça fait mal...

— Est-ce que tu ne veux vraiment pas savoir pourquoi tes parents sont morts ? réitéra Ron qui n'arrivait toujours pas à comprendre ce simple fait.

— Parce que je ne veux pas prendre ce risque ! Oui, dans l'absolu, j'aimerais bien savoir, évidemment que je veux savoir pourquoi mes parents sont morts, et par qui, et voir le responsable derrière les barreaux. Mais si c'est pour me prendre une balle entre les deux yeux, non merci. Je n'aurais pas dû mettre les pieds dans cette boîte de toute manière. C'était stupide.

— Je ne te reconnais pas, lâcha Ron, incrédule. Quand on était ado, tu étais le premier à vouloir prendre des risques pour un peu d'excitation, un peu d'aventure. Merde, tu es parti faire le tour du monde avec rien d'autre que ta bite et ton couteau, t'as serré la pince au Dalaï-lama, t'as remonté le Gange sur une coque de noix, tu as caché dans ma cave un meurtrier qui s'est évadé de prison, enfin quoi, Harry !

— Un innocent. On n'est plus des ados, Ron. Oui, j'ai changé. Peut-être que j'ai eu ma dose d'aventures. Maintenant, j'ai un petit copain adorable, un appartement dont je suis propriétaire, et je peins. C'est pas franchement aventureux, comme activité, la peinture. Si je veux voyager, je le fais avec mes pinceaux, crois-moi, je peux aller bien plus loin avec une toile de qualité qu'avec n'importe quel avion. C'est ça qui est important, pour moi, maintenant. J'aime ma vie. Je ne veux pas la mettre en danger.

— Et tu vas mourir avec tes regrets...

— C'est pas toi qui me disait qu'il ne fallait pas que j'aille après Draco ? demanda Harry avec un rien d'amertume. C'est pas toi qui me disait de rester chez moi et de ne pas chercher à le retrouver ?

— Mais c'est pas pareil ! protesta Ron. Un type quelconque dont tu veux tirer le portrait, c'est quand même moins important que la raison de la mort de tes parents !

— Pas pour moi ! Mes parents sont morts quand j'avais un an, je ne m'en souviens même plus ! La première fois que j'ai vu une photo d'eux, j'avais douze ans, bordel de merde ! Ma famille, c'est la tienne, Ron. Oui, j'aurais voulu connaître mes parents, j'aurais voulu qu'ils soient en vie, mais ce n'est pas le cas, alors voilà, fin de l'histoire. Draco est autrement plus important pour moi ! Parce que Draco est en vie, lui !

Harry n'avait pas surveillé son tempérament, et, sans s'en rendre compte, il s'était relevé du canapé dans lequel il était assis, et s'était mis à crier ouvertement sur Ron, qui le regardait avec des grands yeux. Sa tirade achevée, un silence pesant retomba entre eux, et Harry se laissa tomber dans le canapé. Hermione avait l'air de vouloir se faire la plus petite possible.

— Désolé... je ne le pensais pas. Je ne voulais pas te crier dessus...

— Tu m'inquiètes, mec.

— Moi aussi, je m'inquiète. Je ne sais pas ce qu'il m'arrive, c'est comme... Je n'aurais pas fait tout ça si Draco n'était pas venu ici. Ça doit bien vouloir dire quelque chose, non ? Il a besoin d'aide, je le sais. Quand on s'est vu chez ce Zabini, j'ai senti sa détresse. J'ai passé des heures et des heures à l'observer, à penser à lui, à le dessiner, je connais son visage par cœur. Chez moi, il était détendu. Chez Zabini, il avait des lignes de tension, comme un pli amer autour de la bouche. Attends.

Harry se releva, et vint chercher sur son bureau un bloc de papier à dessin, et un simple critérium. Sourd aux protestations de ses amis, il se mit à griffonner le visage de Draco, et n'eut à faire aucun effort pour s'en souvenir. Le blond était gravé dans sa mémoire comme un souvenir impérissable. Et il avait tellement l'habitude de le dessiner, connaissait si bien le moindre de ses traits qu'en quelques secondes et autant de mouvements de poignet, il avait réalisé une esquisse qui lui convenait, assez reconnaissable, et véhiculait de manière satisfaisante l'impression que l'autre homme lui avait donnée.

— Tenez, vous voyez ? C'est le visage de quelqu'un qui a des soucis, de quelqu'un qui a peur... Mais peu importe ce que j'ai pu lui dire ou lui proposer, il a refusé tout net et s'est mis en colère. Il cache quelque chose, c'est sûr...

Ron et Hermione le fixaient avec de grands yeux, et ne répondirent pas. Harry, dépité, jeta son carnet sur la table basse et but une autre gorgée de Martini. Il se sentait frustré, stressé, dépité et bien évidemment, pour quelque ressemblante que fut son esquisse, il n'avait toujours pas réussi à capturer l'essence du personnage. Son émotion, oui, mais pas ce qui se trouvait derrière le masque.

— Si je peux me permettre, intervint Hermione, cette affaire a au moins un aspect positif, tu as fait des progrès sidérants.

Harry éluda le compliment d'un geste de la main. Qu'avait-il besoin de faire des progrès si c'était encore pour passer à côté de l'essentiel. Il donnerait bien tout ce qu'il avait pour pouvoir dessiner Draco au moins une fois. Pas seulement son image, son aspect, mais Draco...

— Hum. Et quand... quand est-ce que rentre Colin ? demanda Ron.

— Demain, répondit Harry, heureux de pouvoir changer de sujet. Il m'a appelé un peu plus tôt dans la matinée, son père, malade ou pas, est toujours aussi imbuvable que d'habitude, et il a décidé d'écourter son séjour.

— Ah, c'est bien !

— Oui, je suis soulagé. Être seul ne me réussit pas.

— Et est-ce que tu vas... hésita Hermione, lui parler de... de tout ça ?

— Je ne sais pas. Peut-être. Mais pas tout de suite. Je veux attendre d'y voir un peu plus clair, d'abord. C'est encore trop frais pour que je puisse en discuter sans m'emporter. Et puis, j'ai un projet de tableau, je vais pouvoir me concentrer sur autre chose, un peu.

— Un tableau... de Malfoy ?

— Non ! J'ai dit : « autre chose ». Vous verrez quand ce sera terminé. Et toi, Hermione, tes projets ? Tu étais sur une série urbaine, non ?

— Oui, je me suis inspirée surtout de De Chirico pour...

Le reste de l'après-midi passa dans une ambiance plus détendue. Harry observait d'un œil amusé la danse de ses deux amis qui se tournaient autour d'une manière fort peu subtile, et il ne leur donnait pas plus d'un mois avant de se mettre ensemble. Peut-être moins. Ron sortait d'une relation avec une fille compliquée, et plus qu'à demi-folle, du nom de Lavande Brown, et il avait besoin d'une fille qui avait la tête solidement ancrée sur les épaules. Quant à Hermione, elle travaillait beaucoup trop, et un peu de distraction ne pouvait lui faire que du bien.

Colin rentra comme prévu le lendemain par le premier train, et fit l'amour à Harry sans même prendre le temps de déballer son sac. Et au cours des semaines qui suivirent, la vie reprit son cours normal. La rentrée à la Withby, les projets personnels et artistiques, les soirées avec les amis, l'annonce Ô combien attendue du début de relation entre Ron et Hermione, et surtout, la vie de couple qui recommençait comme avant. S'endormir chaque soir et se réveiller chaque matin au côté d'un garçon pour lequel Harry donnerait sa vie, partager ses repas, ses rêves, ses peines il en parvenait presque par moment à oublier Draco.

Savoir qu'il ne pourrait plus jamais le revoir, quelques soient les circonstances, aidait Harry à tourner la page. Il n'avait pas le choix. De cet égarement, il en gardait quelques dessins assez réussis – même si à des années-lumières encore de ce qu'il espérait – et un intense regret. Il n'en avait toujours pas parlé à Colin, et celui-ci n'était de toute manière pas enclin à le questionner sur le sujet. Aussi, la routine revint facilement, et Harry s'y abandonna tout entier.

Il finit la fresque au mur, portant une attention toute particulière aux détails, et avec une petite distorsion de la perspective qui donnait l'impression au regard de s'y plonger et de s'y perdre, il était tout à fait satisfait du résultat et il était devenu tellement courant pour lui et Colin, et leurs invités, de s'installer en face avec des chaises longues et un parasol, que ce dernier avait modifié l'éclairage et l'ameublement de la pièce. Désormais, il y avait un « espace plage », ou, selon l'expression de Dean, le petit-ami de Ginny, les « tropiques de poche ».

Colin continuait ses travaux sur les chimères et animaux fantastiques, et Harry peignait son tableau – Un portrait d'Aberforth. Ce qui l'avait fasciné était le contraste entre la misère de l'homme, son cadre de vie, entre un caniveau et une poubelle, ses dents jaunes, sa peau parcheminée, et le bleu de son regard, franc, pétillant, presque espiègle. Il l'avait représenté comme il l'avait trouvé la première fois, assis sur le trottoir, seulement protégé de la neige par un carton déchiré et détrempé, en train de tendre une bouteille de ce mauvais alcool qu'ils avaient partagé, un sourire complice sur des lèvres gercées, en légère contre-plongée, le tout en tons sombres et sales de gris, de verts, de bruns, à l'exception du bleu des yeux qui détonnait tellement. Harry était plutôt content du résultat.

— Tu fais dans le réalisme social, maintenant ? avait demandé Colin non sans humour.

Harry rit de bon cœur. Quand Colin aimait l'une de ses œuvres, il le disait. Quand il adorait, il ironisait. Une sorte de fierté d'artiste qui lui empêchait de reconnaître à haute-voix la qualité d'une œuvre qu'il admirait. Cependant, Harry prit le compliment pour ce qu'il était, et remercia son compagnon à sa manière – par un long baiser profond et enivrant. Colin avait toujours le privilège de voir ses tableaux en premier. À ceci près que, pour celui-ci en particulier, sobrement intitulé « Portrait d'un mendiant », Harry avait préféré ne pas lui révéler l'histoire précise de la gestation.

Mais c'était une manière pour lui d'alléger sa frustration, d'exorciser et d'exprimer ce qu'il pouvait, car une fois sur la toile, le poids du sujet sur son cœur et son esprit lui pesait d'autant moins. Pensait à Aberforth, avant la complétion du tableau, réveillait énormément de sentiments enfouis depuis la mort de ses parents jusqu'à la perte de Draco. Harry avait déversé beaucoup de ces émotions dans le tableau – une des raisons pour lesquelles il était si réussi, même à ses yeux, lui qui était d'ordinaire si critique de son travail – et d'une certaine manière, il les partageait à présent un peu avec la toile, et il les supportait d'autant mieux.

Plusieurs mois passèrent encore, et après la neige et le froid de l'hiver, revinrent les jour de beau temps, parfois, et surtout les pluies printanières. Le poids qui pesait sur le cœur d'Harry avait même fini par s'alléger un peu, et avec ses travaux d'étudiants pour la Withby, son nouveau projet de tableau (une vue de l'immeuble de Draco, la toute première fois qu'il était allé le retrouver, sous la lueur crachotante des réverbères), les soirées entre amis, et Colin envers lequel il avait redoublé d'attentions, Harry n'avait plus le temps de penser à autre chose que ce qui se trouvait devant lui. Il ne voulait pas penser à autre chose.

Si tout se passait bien, et si le jury lui accordait une bonne appréciation, Harry ne reviendrait pas à la Withby l'an prochain. Colin avait encore un an à tirer, et la perspective de finir ses études lui faisait un peu peur. Qu'allait-il faire de tout ce temps libre ? Il allait peindre, c'était évident, de toute façon, il serait heureux en peignant toute la journée, ce n'était pas un problème mais avec Colin qui continuerait, tous les jours, à s'absenter pour aller en cours, il allait devoir se préparer à voir son train de vie changer singulièrement.

Il était allongé sur une chaise longue, les bras croisés derrière la tête et regardait l'horizon turquoise au loin, à réfléchir à son avenir, quand Colin lui posa un verre de Martini à portée de sa main. Il s'en empara tout de suite et but une petite gorgée. Son petit ami l'avait préparé exactement selon ses goûts, avec tout juste ce qu'il fallait de citron.

— À quoi tu penses ? demanda Colin en s'installant à son tour sur l'autre transat, un verre de Mojito à la main, à en juger par les feuilles de menthe.

En cette saison, ils pouvaient profiter de la terrasse, et ne s'en privaient pas, mais ce jour-là, il pleuvait des trombes d'eau, une véritable tempête.

— Je me disais que l'année prochaine, je ne serais plus à la Withby, alors que tu y seras encore. Ça va me faire bizarre de me retrouver seul tout les jours.

— Tu seras mon homme au foyer, ironisa Colin. Tu feras le ménage, et les courses, et les repas, et je te commenterai ma journée quand je rentrerai des cours, etc... Ça ne te fait pas envie ?

— Pas vraiment, non, gloussa Harry. Et si je faisais exprès de redoubler ? On finirait ensemble l'année prochaine. Après tout, c'est pas comme si j'avais autre chose à faire.

— Tu auras plus de temps pour peindre. Et si vraiment tu t'ennuies, tu pourras prendre un petit boulot quelque part, ou continuer tes études... Tu pourrais faire de la curation ou de la conservation, je suis sûr que tu serais très doué pour ça.

— Oh, non, j'en ai marre des études. Et qu'est-ce que je peux faire comme boulot, je ne sais faire que peindre ? Non, finalement, homme au foyer, c'est plutôt tentant. Et puis, de toute façon, le temps que je ne passe plus à la Withby, je le passerai à démarcher des galeries pour des expos, des vernissages, à peindre, peut-être à accepter quelques commandes, si on me fait des propositions. J'aurais besoin d'un petit temps d'adaptation, mais je m'y ferai vite. Mais bon, j'ai encore le jury à convaincre que j'ai les capacités pour devenir un professionnel.

— Tu vas les impressionner, tu vas voir.

— Bof, je ne sais pas. J'ai beau en parler aux profs, c'est comme si je pissais dans un violon. Si dans...

Harry se tut, interrompu par la sonnerie du téléphone. Ces derniers temps, il n'arrêtait pas d'être appelé par l'école qui visiblement ne pouvait pas tourner rond sans un rapport régulier sur son projet de fin d'études. Il soupira et lâcha :

— Va répondre.

— Oh, non, la dernière fois, je suis tombé sur Rusard qui en a profité pour me faire la morale parce que j'ai été absent une fois il y a deux semaines.

— Oui, je me souviens, susurra Harry tendrement. On était dans le lit, et tu me faisais des choses fabuleuses avec ta bouche et tes mains.

— C'est toi qui m'a sauté dessus, ce jour-là. Comment j'aurais pu résister ?

— J'avais rêvé de toi. Quel choix avais-je sinon de faire de mon rêve une réalité ?

En vérité, il avait rêvé de Draco.

— Allez, va répondre, insista Colin.

— Bon, d'accord.

Harry se releva avec difficulté – les chaises longues étaient vraiment très confortables et très profondes – et une dernière gorgée de son Martini, en profita au passage pour se pencher vers Colin et déposer sur ses lèvres la caresse furtive d'un tout petit baiser, et décrocha le téléphone avec résignation, réfléchissant à une excuse qui pourrait écourter la conversation, en grommelant la formule de salut habituel. Une voix de femme aux accents accorts et un peu rêveurs qu'il ne connaissait pas lui répondit :

— Bonjour, je suis bien chez Monsieur Harry Potter ?

— C'est moi-même. Que puis-je pour vous ?

— Je suis le docteur Lovegood, je vous appelle depuis Charing Cross Hospital. J'ai ici un patient dont les papiers mentionnent que vous êtes la personne à contacter en cas d'urgence et... je crains qu'il n'y ait urgence. Il n'a pas de pièce d'identité sur lui, mais c'est un jeune homme dans les vingt-trois, vingt-cinq ans, les cheveux très très blonds, ça vous dit quelque chose ?


Merci d'avoir lu ! Désolé pour cette fin un peu abrupte... N'hésitez pas à laisser une review, ça fait toujours très très plaisir. À bientôt !
JOswald