Aimes-tu le hockey autant que moi ?

Chapitre 10 : Here We Are Now, Entertain Us (1)


Hier soir, mon père m'a ramassé en voiture à mi-chemin entre chez moi et la patinoire. Il était plutôt fâché d'avoir à sortir à une heure pareille parce que j'avais eu la brillante idée de ne pas prendre le bus, comme d'habitude. Mon interception a été, d'ailleurs, plutôt agressive : il m'a interpellé à travers la fenêtre baissée du côté passager, m'a ordonné de monter et j'ai obéi sans me faire prier. Ensuite, un peu en colère, il a décidé de me faire la morale sur mon imprudence, mon manque de jugeote, mon absence de considération envers Ron, qui les a appelés en arrivant chez lui. J'ai fini par éclater en sanglots. Hébété, il n'a pas été capable de parler pendant un moment. Il a essayé de s'excuser : il ne voulait pas élever la voix, il ne voulait pas me traiter d'imbécile, ses paroles avaient dépassé sa pensée. Il s'est mis à bredouiller, perdant toute cohérence, avant de commencer à pleurer, lui aussi, avec moi. Il est beaucoup plus sensible qu'il n'y paraît, James Potter, il lui est arrivé parfois de chialer comme une fille parce que moi, ma mère, Remus ou Sirius pleurions.

Quand elle nous a vus arriver à la maison, pleurant comme une paire de madeleines, ma mère s'est emportée – mon père ne savait toujours pas pourquoi je pleurais et pensait qu'il avait été trop dur. Elle nous a assis à table à manger avec l'interdiction totale de nous lever tant et aussi longtemps qu'elle ne saurait pas le pourquoi de nos effusions. Mon père a craqué en disant qu'il n'en avait aucune idée et, de dépit, ma mère l'a expédié à la cuisine pour qu'il nous fasse du thé.

S'en est suivi une séance de cajoleries. Elle a commencé par m'envelopper les mains, puis me caresser les cheveux et les avant-bras, doucement, de la façon la plus maternelle qui soit. J'ai réussi à sécher mes larmes, pris par une crise de hoquet, et ma mère m'a serré la main avec complaisance.

Mon père est revenu les yeux rouges et le nez encore coulant. Il a déposé le plateau à thé sur la table et, en saisissant ma tasse, je me suis brûlé, j'ai gémi et j'ai encore pleuré. Ma mère s'est énervée pour de bon. Elle a haussé le ton, s'est emportée contre mon père, ensuite contre moi. J'ai fini par cracher le morceau. En pleurant comme un bébé, j'ai raconté toute l'histoire à mes parents, les yeux baissés dans ma tasse de thé, la voix chevrotante. Quand j'ai eu fini, j'ai osé lever les yeux vers eux : mon père s'était remis à sangloter et ma mère me fixait, interloquée. Elle a vociféré à mon père qu'il devait se taire et m'a pris dans ses bras.

J'ai demandé à ne pas aller à l'école, le lendemain, mon père s'est empressé d'accepter et ma mère de refuser. Je pensais que les dés étaient jetés, mais, à mon grand étonnement, mon père, scandalisé, s'est effarouché et m'a défendu devant sa femme, ma mère, comme je n'aurais jamais pensé qu'il aurait le courage de le faire.

O

O

A compter d'aujourd'hui, il est hors de question que je sorte de chez moi. Quel connard cet O'Reil. Si je le revois un jours – ce qui ne risque pas d'arriver de sitôt puisque je ne sortirai plus jamais de ma chambre –, je le tue. Purement et simplement.

Et ma mère qui pense qu'une tape sur l'épaule est c'est bon… Merde ! C'est comme dire qu'il suffit d'embrasser une fracture ouverte pour la guérir. Pourquoi pense-t-elle que j'ai gardé ça secret pendant plus de cinq ans ? Six ans ! Six années que je vis dans le mensonge devant tous ceux que je considère comme mes amis. Et personne ne se doutait de rien : pas de blagues, de rumeurs, pas même un sarcasme. Niet ! Et maintenant, O'Reil le sait. O'Reil, putain de merde ! Je ne l'ai pas encore dit à mes amis et lui, lui, il le sait.

Bon sang ! Il va s'empresser d'aller le dire à tout le monde à l'école. Oh Seigneur…

Mon cœur se serre. J'ai peur. Vraiment peur. Les adolescents sont des monstres. Quand bien même certains d'entre eux m'accepteraient, une grande partie me lyncheraient. Je ne pourrai sûrement plus jouer dans l'équipe de hockey, je ne pourrai plus me changer dans les vestiaires avec les autres, je ne pourrai plus manger dans la cafétéria, je ne pourrai plus aller aux toilettes, je ne pourrai plus marcher dans les couloirs, je ne pourrai plus me balader dans les casiers des garçons… comme tout le monde. Je vais devenir l'homosexuel.

Ça y est ! Je vais encore me mettre à pleurer. Quelle tapette je fais !

Je me retourne dans mon lit et enfonce ma tête dans mon oreiller. J'ai longuement été vraiment furieux, la plus grande partie de la nuit en fait, mais maintenant je suis fatigué, complètement épuisé. Je n'ai rien d'autre à faire que penser à l'horreur de ma vie d'ici à ma majorité. Parce qu'à ma majorité, je plie bagage et je vais étudier dans un autre pays – à Londres, c'est encore trop près et je ne veux pas non plus m'exiler dans le Nord du pays. J'ai demandé à mes parents de me retirer de Poudlard et m'envoyer ailleurs, très loin, mais là, même mon père n'était pas d'accord.

Je me retourne encore en essayant de m'endormir. Ça me rend triste. Beaucoup. Pour Seamus et Dean, Lavande, les jumelles, tous mes amis. Indy ! Oh mon Dieu ! Je me demande ce qu'il va penser de moi ! J'aurais dû le leur dire avant. Pas à Indy, mais au moins aux autres. J'y pensais, ces derniers temps. Peut-être le dire aux filles. Ensuite à Seamus et Dean. Mais plus tard. Parce qu'ils sont des garçons.

Et Drago… Je ne pourrai plus jamais le voir.

Les larmes que je retiens depuis un moment m'échappent et viennent me brûler les yeux. Je sais qu'on ne serait jamais officiellement sortis ensemble, je ne l'aurais jamais embrassé, touché, on n'aurait jamais couché ensemble, mais… Je ne sais pas. J'aimais le regarder, je crois. Si j'avais su que c'était la dernière fois que je le voyais, l'autre jour, je l'aurais mieux regardé. Je me serais attardé sur la finesse de ses traits, la beauté de son teint, la blondeur de ses cheveux, la symétrie de son visage… Je ne sais pas. Je commence déjà à oublier des trucs. J'aurais pris des centaines de milliers d'images mentales. Et je l'aurais écouté, jusqu'à me saouler de sa voix. Jusqu'à le connaître par cœur. Jusqu'à ce que je l'aie assimilé une bonne fois pour toute, que je le comprenne, lui et son mécanisme, comment il fonctionne, comment il pense, comment il est.

Chaque jour est le premier du reste de votre vie, à l'exception de celui de votre mort.(2) Je suis mort hier et je n'ai pas su profiter de tous les autres jours.

Je roule sur le dos et regarde mon plafond. Je suis vraiment pathétique. Au lieu de me bouger pour changer les choses, je me cache en pensant des trucs aussi stupides que «Chaque jour, gnagnagna. » Bordel ! Je suis ridicule.

Si j'étais un tant soit peu courageux – et moins pleurnichard –, j'irais à l'école et je forcerais les autres élèves à m'accepter exactement comme je suis. Mais je n'ai pas confiance. Je n'ai pas cette considération-là envers moi-même, je ne m'autorise pas vraiment à être ce que je suis, simplement. J'ai peur de déplaire et que ça finisse par me blesser. Au lieu d'être vrai, qu'on m'aime ou pas, pour ce que je suis vraiment, je me complais dans la peau d'un personnage. Je suis une putain de poupée russe et personne ne se doute de l'existence de la poupée Drag Queen au milieu. Tout le monde s'en fout.

Les gens ont des attentes et ce qu'ils veulent, c'est un Harry Potter hétéro. Et moi aussi.

On sonne à la porte. Je ne bouge pas. On sonne encore. Je ne bouge toujours pas. J'entends qu'on frappe. Puis on appelle.

—HARRY ? HARRY !

Je me redresse et vais voir à la fenêtre.

C'est Sirius. Il lève les yeux et je me couche expressément pour qu'il ne me voie pas, mais c'est trop tard.

—Hé ! HARRY, VIENS M'OUVRIR !

Avant que les voisins n'appellent la gendarmerie, je descends et vais déverrouiller la porte d'entrée. Aussitôt, il m'attire contre son torse ferme et m'étrangle dans une étreinte paternelle. Je m'agrippe à son manteau trempé par la pluie et il relâche la pression de ses bras.

—Ça va ? il m'interroge, la voix pleine d'émotions.

Il commence à me bercer et je comprends enfin ce qu'il fait là.

—C'est pas la peine, Sirius, je marmonne en le repoussant de façon gentille, mais solide.

—Pas la peine de quoi ?

—Je n'ai pas envie de m'effondrer pour que tu puisses jouer au héros, d'accord ? Pour une fois, tu ne peux rien y faire.

—Bien sûr que si.

Il prend mon épaule dans sa main et tente de m'attirer encore, avec son air compatissant, mais je me dégage. Je respire profondément pour ne pas l'envoyer bouler comme un ingrat, mais je ne suis pas d'humeur à voir quelqu'un. Pas du tout.

—Je n'ai pas envie de faire pitié, O.K. ? Et je n'ai pas envie de me faire consoler. Je n'ai pas perdu mon ours en peluche ; ma vie vient d'être détruite et ce n'est pas en me prenant dans tes bras que tu vas arranger ça !

J'ai levé le ton et j'ai eu un vertige, la chaleur m'est monté à la tête et mes oreilles se sont mises à bourdonner. Je vais m'asseoir dans le salon en vacillant.

Sirius va fermer la porte et vient me rejoindre.

—Tu veux un sandwich au fromage grillé ?

—Avec des tranches de fromage orange ?

Il fait oui de la tête.

—Et du pain tranché ?

Il fait oui de la tête.

—Alors d'accord.

Il me tend la main, puis me traîne jusque dans la cuisine. Il sort ce dont il a besoin, poêle à frire, beurre, fromage orange et pain tranché. Il nous fait à manger en silence, il est environ deux heures – oui, je suis resté au lit toute la journée –, mais il a des habitudes alimentaires nulles à chier.

—Tu as mangé depuis hier soir ?

Je secoue la tête de gauche à droite.

—Si Lily savait ça…

Il met le premier sandwich dans la poêle et quand le beurre commence à grésiller, il fait des «Pschiiiiiit! » «Pschiiiiiit! », comme quand j'étais gamin.

—Tu as un côté favori ? Pour le brûlé, je veux dire ?

—Le dessous.

Il retourne mon sandwich et me tend mon assiette avant de venir s'asseoir à ma droite.

—Coupé en triangle, comme tu les aimes, il déclare, fièrement.

—Depuis quand tu ne travailles pas le mardi ? je lui demande en prenant une bouchée.

—J'ai travaillé ce matin et j'ai pris congé.

—De ton orphelinat ? Tu peux faire ça, toi ? Tous ces enfants qui ont besoin de toi ne vont pas devenir complètement fêlés si tu n'es pas là ?

—Ce n'est pas un orphelinat, c'est un foyer pour les jeunes… Et je passe mon temps à aider des gamins plein de problèmes, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas t'aider.

Ma bouchée passe mal.

—Je sais que tu n'as sûrement pas envie de m'en parler, mais je ne comprends pas pourquoi. J'ai une formation pour encadrer et porter secours aux adolescents, j'ai fait de la psycho, je suis ton parrain, tu m'adores, j'ai de l'expérience – beaucoup d'expérience, avec la vie – je t'ai souvent aidé et donné des conseils ET je suis gay ! Qui, dans le monde, pourrait être plus apte à te comprendre ?

—Tu ne sais pas à travers de quoi je passe, je siffle, irrité.

—Le coming out ? Non, bien sûr, c'est vrai, je ne l'ai jamais fait, il rétorque, plutôt incisif.

—Pas à seize ans, Sirius ! Tu avais trente-deux ans quand tu as décidé de le dire autour de toi. Moi, j'ai seize ans et un connard l'a découvert et va le répéter partout ! Ça n'a rien à voir !

—Harry, j'ai été obligé de le dire à tout le monde parce que mon frère l'avait dit à ma mère et qu'elle m'avait coupé les vivres. Je ne travaillais même pas à l'époque, tu n'as pas idée de ce que c'est. J'avais besoin d'amis stables qui pourraient m'aider dans ma situation. Je n'avais même pas eu le courage de le dire à ton père et à Remus alors qu'à toi, il te reste Ron et Hermione.

—Oui, mais j'ai seize ans et je n'ai pas envie que tout le monde le sache à l'école et tout ! Je fais du sport !

—Il y a des gays dans toutes les sphères de la société, chez les fleuristes et chez les footballeurs. Tu fais partie de cette équipe de toute façon, tu y as ta place. Tu es bon, c'est ça le plus important.

Il me les casse avec son discours pro-homo. Il doit s'en rendre compte, parce qu'il soupire en se massant les tempes.

—Tu n'as qu'à te faire une copine, il finit par sortir.

Je hausse un sourcil.

—Si tu étais si douillet dans ton petit placard, retournes-y. Tu n'as qu'à sortir avec des filles et coucher avec elles, comme j'ai fait les trois quarts de ma vie. Tu gâcheras ta vie et les leurs, mais au moins tu pourras garder ton secret.

Il se lève et ramasse nos assiettes qu'il range dans le lave-vaisselle, brutalement.

—J'arrive pas à croire que tu fasses ça, je gronde.

—Quoi ?

—Tu vis ta jeunesse de gay par procuration à travers moi, ou quoi ? Tu n'as pas pu être une tapette au grand jour à l'époque de Poudlard et maintenant tu essais d'en faire une de moi ?

—Mais non ! Ma vie, c'était une mascarade quand j'avais ton âge, je veux juste t'éviter de passer à travers les mêmes choses.

—Mais elle n'a rien eu de terrible, ta vie ! Elle a l'air très bien, ta vie !

Sirius se mord les lèvres et ne quitte pas mon regard tandis qu'il pense.

—C'est vrai, il avoue. Mais tu n'es pas comme moi. Mes amis sont ma famille, parce que ma famille n'est qu'un ramassis de personnes qui profitent les unes des autres et qui exposent les enfants comme une preuve parmi tant d'autres de leur réussite. J'ai commencé à avoir une vraie famille à l'âge de douze ans et c'était les Maraudeurs. Je me foutais éperdument de sortir ou de coucher du moment que j'avais James et Remus. Je le faisais parce que ça me permettait d'impressionner ton père et mes autres camarades et que ça me rendait populaire et aimé.

Il semble gêné de me dire tout ça. Je savais qu'il ne s'entendait pas très bien avec sa famille, mais c'est vrai que l'on n'avait jamais vraiment fait le tour du sujet. L'enfance de Sirius, c'est quelque chose que l'on n'aborde pas. Il se vantait qu'il était le plus populaire et mon père n'avait de cesse de renchérir – quand même, il était ami avec le type le plus populaire de tout Poudlard –, mais sinon, nada.

—Mais toi, tu as tellement d'amour à donner et tu as besoin de recevoir tellement d'amour que tu ne pourrais pas vivre comme moi. Tu as besoin d'amour-amour alors que moi, je n'ai besoin que d'amour-amitié. Et il faut que tu acceptes ce que tu es avec fierté, sinon tu vas tomber sur des garçons qui ne t'aiment et ne te respectent pas.

Je me mâchonne l'intérieur des joues. Il a raison, mais à voir comme il me regarde, il se demande si je comprends qu'il a raison.

—Je sais, je finis par soupirer. Mais je n'étais pas prêt.

Un sanglot m'échappe. C'est pas vrai !

Sirius vient me prendre dans ses bras et me serre très fort contre lui en me caressant les cheveux. Je fini par répondre à son étreinte et je lui pleure stupidement sur l'épaule en lui expliquant – de façon décousue – pourquoi je n'étais pas prêt et quelles sont les conséquences de mon coming out forcé.

O

O

Hier, Sirius est resté tout l'après-midi et même un peu plus pour voir mes parents. C'est ma mère qui l'avait engagé parce que, pour une fois, elle était forcée d'avouer qu'elle était impuissante – ces parents qui pensent qu'il suffit d'avoir été jeune un jour pour nous comprendre.

On a discuté tous les quatre, autour d'un apéro. Ma mère tenait, à mort, à ce que je retourne à l'école, mon père était, au contraire, contre l'idée de m'envoyer dans cette cage de bêtes féroces et Sirius voulait qu'on fasse ce que je voulais, attendre que je sois prêt. Bien sûr, ça n'a pas fait plaisir à maman qui a rebondi sur Sirius – parce qu'elle s'attendait à son appui –, mais il s'est caché derrière ses diplômes, s'en est servi contre elle et ça a marché.

O

C'est donc avec des nœuds dans l'estomac que je me lève ce matin. J'ai décidé d'y aller, d'affronter et de me défendre. Je ne crois pas pouvoir regarder tout le monde dans les yeux et confirmer ce qu'O'Reil s'est sans doute empressé d'aller raconter. Mais je suis décidé à aller au moins parler à mes amis. J'ai décidé de m'aimer et de me respecter pour appâter l'amour et le respect. Ça ne se fera sûrement pas du jour au lendemain, mais il faut bien commencer quelque part.

Je croise ma mère sur le palier de l'étage en sortant de la douche, ma serviette nouée sur la taille.

—Tu es déjà levé, elle s'étonne. Tu veux que je te conduise à l'école ?

—Non merci, je vais prendre l'autobus.

Ma mère fronce les sourcils, ce n'est pas mon genre du tout, au contraire, de préférer les transports publics au voyagement de maman. C'est qu'aujourd'hui, je veux savoir à quoi il faut que je m'attende, ce que je vais devoir affronter à partir de maintenant. Au diable la méthode douce, je veux être immergé d'un coup.

Je m'habille et m'attarde davantage sur mon uniforme qu'à l'ordinaire. Je me suis toujours défendu de m'apprêter, parce que ça faisait trop fille ou trop pédé. Je noue ma cravate et retourne mon col de chemise, je regarde ce que ça donne par-dessus la veste, mais c'est très laid alors je change. Je lisse mon costume sur mon corps pour qu'il n'ait pas l'air si horriblement froissé. J'ai des cernes pour avoir passé mes nuits à chialer au lieu de dormir, mais il faudra que je fasse avec. Quant à mes cheveux, j'aime aussi bien ne pas y penser. L'image de Malefoy s'impose à moi. Il a les cheveux fins et les coiffe avec une facilité agaçante, presque insolente. Il est toujours tiré à quatre épingles et, contrairement aux matheux et aux intellos, ça ne l'empêche pas de faire des ravages. Ça lui donne l'air plus classe. Son charme naturel ne peut-être qu'amplifié.

Je délaisse mon miroir et descends prendre mon petit déjeuner. Ma mère boit son café au comptoir et j'aperçois qui m'attend, sur l'îlot, une tasse de chocolat chaud, un bol de salade de fruits et mon sac à lunch.

—Merci.

—C'est ton père, corrige gentiment ma mère.

Je sirote mon chocolat et mange deux ou trois raisins de la salade de fruits – c'est le meilleur –, mais j'ai trop les nerfs pour tout finir. Au bout d'un moment, je me décide à partir. Ma mère m'escorte jusqu'à la porte et quand elle va pour sortir, je la prie de rester à l'intérieur – elle est encore en pyjama, quand même !

Le trajet jusqu'à l'arrêt ne m'a jamais parut aussi long. On dirait que je suis le condamné à mort qui marche dans le couloir pour se rendre au peloton d'exécution. Tout ce qui me rassure – pour le moment –, c'est qu'il n'y ait personne d'arrivé, encore. Je m'assois dans l'abri pour qu'il ne me pleuve pas dessus et pianote nerveusement sur le banc. Les minutes s'égrainent et la Folle arrive. Elle a l'air… je ne sais pas… mécontente de me voir. Je suppose qu'elle a l'habitude d'être toute seule, la première, tous les matins. Elle s'appuie sur le montant en métal, protégée par le parapet, et, au bout de deux ou trois secondes, son pied commence à battre le rythme de la musique qu'elle écoute. Comme premier rapport humain, je dois dire que je suis mitigé, mais rassuré.

Après la Folle, une fille brune de première arrive en courant et vient s'abriter sans un regard pour nous. Elle s'assoit à coté de moi et rabaisse sa capuche en se repeignant frénétiquement. Elle sort un miroir de poche de son sac à dos et commence à se coiffer, plissant des yeux à la vue des quelques frisettes qui commencent à paraître.

Théodore Nott arrive, suivit de l'autre fillette de première année. Il s'arrête sous l'abri, mais ne vient pas s'asseoir sur le banc. La fille, elle, rejoint sa copine et roule des yeux en voyant l'état de sa tignasse.

—Bin dis donc ! elle s'exclame.

—Je sais, geint la brunette.

—Tu veux un élastique pour attacher tes cheveux ?

—Tu me le prêterais ?

L'autre hoche la tête en se mettant à farfouiller dans ses poches d'imperméable. Frisette la regarde et ses yeux tombent sur ses longs cheveux noirs, détrempés.

—Tu ne vas pas en avoir besoin ? elle s'étonne, voyant la négligence de son amie.

—Euh… non. Je ne frise pas.

Sa gêne paraît sur son visage, mais la jalousie s'étale sur le visage de l'autre.

L'autobus arrive enfin. Théo monte le premier, la Folle à sa suite, puis la noiraude et Frisette qui a remis sa capuche pour un si court trajet. Je monte en bon dernier et la chauffeuse roule des yeux en me voyant arriver. Je ne fais pas la moindre remarque et cherche Dean et Seamus des yeux.

Le premier à me voir, c'est Seamus. Il me fixe un moment, puis me fait un salut de la main. Dans le bus, déjà, il y a plus de réactions qu'à mon arrêt. Pas dans les premiers bancs, ce sont ceux des adultes, ils n'ont rien à voir, mais plus vers le fond, là où il y a beaucoup d'élèves, je sens quelques regards. J'essaie d'en faire obstruction et je vais rejoindre mes amis. Seamus commence tout de suite à déconner, mais Dean se contente de me regarder, circonspect, et de regarder les autres.

Je fais un gros effort pour rire des blagues de Seamus, mais ce n'est vraiment pas facile. Il me raconte un peu la journée d'hier, ce qu'il a fait en philo avec Trelawney, mais j'ai du mal à me lâcher. À voir la réaction de Dean, je sais qu'il sait et s'il sait, on peut parier que Seamus aussi sait, mais qu'il préfère faire comme si de rien n'était. Il fait l'autruche et Dean le muet, et des deux réactions, je ne sais pas laquelle est la pire.

Dès qu'on arrive à l'école, on va se mettre à l'abri.

—On se rejoint dans la café ? me demande Seamus en avançant dans les casiers.

J'accepte en tournant dans ma rangée. Les élèves que je croise en chemin ne me regardent pas vraiment, dans l'ensemble. Certains plus que d'autres et ceux qui le font entraînent des messes basses dans mon dos. Je vais droit à mon casier et vois alors arriver Indy avec un thermos dans la main.

—Hé ! Salut !

Mon cœur s'emballe et j'opine en me retournant vers mon cadenas.

Les chiffres se brouillent dans ma tête et je commence à faire tourner le milieu sans vraiment compter.

Indy arrive et s'appuie sur le casier voisin en me regardant faire. Je tire, mais le cadenas ne cède pas.

—T'es nul, il se moque.

J'essaie encore de le faire, mais le code ne me revient pas et j'ai les mains qui commencent à devenir moites. Quand je tire, une fois encore, le cadenas ne cède pas.

—Pousses-toi, m'ordonne Indy en me bousculant.

Il prend le cadenas et de trois coups de pouce : à gauche, à droite, à gauche, il ouvre notre casier. Ensuite, il m'affiche un regard triomphant et prend une gorgée dans son thermos.

—D'une seule main, se vante-t-il.

Je prends mes cahiers, mes livres, mes crayons et mon agenda, puis je m'éclipse.

—Hé ! Où tu cours ?

—Café !

—Attends…

Mais il ne termine pas et je coupe deux élèves pour entrer dans le réfectoire.

Bordel ! Il faut que je me calme. J'ai l'air super suspect.

Je respire un grand coup, puis sourit en essayant d'avoir l'air détendu. Je croise Neville en chemin et je le salue, il me répond avec entrain. Ça a le mérite de me remonter le moral et je vais rejoindre Dean et Seamus.

—Tu vas bien ? me demande Dean, sortant de son mutisme.

—Oui, ça va, merci.

—Personne ne t'a… embêté ou…?

Je vire au rouge pivoine en comprenant ce qu'il insinue.

—Non, non, personne.

Seamus me regarde avec le même air inquiet, jusqu'à ce qu'il réalise que je le regarde et reforme un sourire passe-partout.

—Bon, je suppose que vous devez être au courant ou avoir des doutes, je commence en décidant de prendre le taureau par les cornes. Ce qu'O'Reil a dit, s'il l'a vraiment dit, est vrai. Je suis vraiment homo.

Je vois un fond de malaise dans leur regard, mais ils hochent la tête avec une très grande dextérité, essayant d'avoir l'air le moins surpris possible. Ils sont assis en face de moi tous les deux, ce qui ne m'aide pas à me mettre à l'aise, mais je continue.

—Je suis désolé de ne pas vous en avoir parlé avant, je m'excuse. Je ne savais pas vraiment comment vous le dire et… j'avais un peu peur de votre réaction. On est jeunes et on est des mecs… je pensais que, peut-être, ça pouvait briser notre amitié et je tiens beaucoup à ça. Ce n'est pas que je ne vous faisais pas confiance, si ça n'avait été que ça… C'est vraiment juste parce que je ne voulais pas que vous me haïssiez.

—On ne te hait pas, me réconforte Dean, en souriant. En tout cas pas moi.

Il jette un regard à Seamus qui semble mal à l'aise. Je m'étonne que ce soit lui.

—Ce n'est pas que je te haïsse, finit-il par dire, en plongeant son regard limpide dans le mien. C'est juste que je t'en veux. Ça m'énerve que tu ne me l'aies pas dit, c'est pas juste. Je ne suis pas jaloux, ou je ne sais pas quoi, mais on aurait dû le savoir.

Je commence à me mordiller les lèvres quand il reprend son souffle.

—Honnêtement, ça, je m'en fiche complètement. Pour moi, ça ne change rien, mais rien du tout, et je trouve que c'est un manque de confiance en nous. Si tu nous avais fait confiance, tu n'aurais pas eu peur qu'on te rejette pour ça, tu aurais su qu'on s'en fichait.

—Oui, mais tu as vu comment tu as réagi quand les jumelles en parlaient ? Tu avais tellement l'air de détester l'idée que je puisse être homo, ça n'aide pas.

—C'est arrivé une seule fois, se défend Seamus, outré. Tu as eu plein de temps pour nous en parler ! Ron a dit qu'il le savait depuis des années !

Merde ! Pourquoi Ron ne l'a pas fermée pour une fois ?

—Je suis désolé, d'accord ? Vous le savez, maintenant, ce qui est fait est fait, je ne peux pas revenir en arrière.

—C'est trop facile !

—Arrête, Seamus, le coupe Dean, un peu fâché. On a tous nos petits secrets, ce n'est pas le seul.

Seamus fait la moue, mais opine.

—Et qu'est-ce que tu vas faire ? me demande Dean.

—Rien.

—Rien ? s'étonne Seamus.

—Non. Je ne sors avec personne, je dis en rougissant, alors je vais laisser la rumeur se calmer et puis… qui vivra verra.

—Tu es si philosophe, ironise Seamus.

Dean hausse les épaules en soupirant.

—De toute façon, tu ne peux pas faire grand chose de plus.

—C'est ce que je me dis. Je vais traiter ça comme toutes les autres rumeurs.

A ce moment-là, Hermione arrive et, me voyant, se met à courir pour m'étreindre vivement.

—Oh mon Dieu ! Je suis si contente de te voir ! elle s'écrie. Je me demandais comment tu allais ! Pardonne-moi de ne pas t'avoir appelé, j'étais avec Ron, mais je m'inquiétais tellement pour toi !

—Ron ? je demande alors qu'elle me serre encore.

Ronny Boy fait son entrée, suivi par Ginny qui, de toute évidence, le colle. Il est en train d'essayer de lui faire lâcher prise – elle peut être une vrai sangsue – et quand il nous regarde enfin, je vois ça. Un hématome de la taille d'une orange sur son œil. Ron à un œil au beurre noir. Je me lève d'un bond et repousse Hermione pour courir jusqu'à lui.

—Bordel de merde ! Ron ! Qui t'a fait ça ?

—Ma femme me bat, rigole Ron en s'asseyant.

Je lui prends le visage entre les mains et regarde le rond bleu violacé qui lui cercle l'œil.

—C'est pas drôle, j'accuse gravement. Putain, qui est le fils de pute qui t'a fait ça ? Je vais lui…

—Non ! me coupe Hermione. Si vous commencez à vous défendre mutuellement à chaque coup, on n'en finira jamais.

—Comment ça ?

Ron jette un sale regard à Hermione et lui fait signe de se taire.

—Ron, je gronde. Comment c'est arrivé ?

—Tu me connais, il marmonne en roulant des yeux. Une divergence d'opinion avec quelqu'un…

Je penche la tête sur le côté en souriant afin qu'il développe, ce que s'empresse de faire Seamus à sa place :

—O'Reil trouvait que tu étais un "mangeur de bites répugnant", Ron pas du tout : alors il s'est occupé de lui.

J'écarquille les yeux, stupéfait, et Ron balance ses cahiers à la tête de Seamus.

—Toi et ta délicatesse ! il siffle.

Puis il me regarde, gêné, avant de me serrer dans ses bras.

—Si tu avais vu ça, continue Seamus, extatique. Ron s'est laissé faire en se contentant de provoquer et de bousculer O'Reil. Quand le directeur est arrivé et qu'il a vu la sale tête de Ron et O'Reil presque intact, il est devenu fou furieux. Ron a dit qu'il lui avait sauté dessus par derrière et voilà : O'Reil était à la porte.

Je regarde mon ami et je vois sa lèvre fendue, une large bosse tirant plus sur le rose sur sa joue et une crête de points de sutures au dessus de l'arcade sourcilière.

—Ton doux visage, j'ironise en lui tapotant sa joue encore intact.

—On se bat pour eux et ça vous crache au visage, se plaint Ron.

Tout le monde éclate de rire. Ginny vient rapidement prendre place à côté de moi et m'observe, l'air de réfléchir.

—Qu'est-ce qu'il y a ? je demande.

—Est-ce que c'est vrai ?

J'ai un moment de surprise devant sa franchise. Je savais qu'elle ne mâchait pas ses mots, mais de là à… à en arriver à ce point-là, ça me surprend. J'hésite un peu à lui répondre – elle n'est quand même que la petite sœur de mon meilleur ami –, mais vu son passé d'amoureuse éperdue de moi, je pense qu'il vaut mieux dire la vérité.

—Ouais, je lance, presque avec défi.

Ses yeux brillent d'une drôle de façon, puis elle sourit, défaite, en baissant les yeux.

—J'aurais préféré que tu dises non.

—Il ne serait pas sorti avec toi de toute façon, la gronde son frère. Et dégage un peu !

—Fous-moi la paix, rétorque Ginny. Je viens de me faire briser le cœur.

—Arrête, il y en a pleins des mecs, j'essaie de la consoler – bien que sa peine de préadolescente ait l'air assez factice.

—Comme qui ?

Ron soupire en levant les bras au ciel de façon très dramatique.

—Si tu veux aller parler de garçons, va voir tes copines.

—Pourquoi ? Il regarde bien les gars, lui aussi.

Un silence accompagne sa dernière réplique et elle semble prendre conscience de ce qu'elle vient de dire. Elle plaque ses mains sur sa bouche et me regarde avec de gros yeux.

—Oh, excuse-moi ! Ce n'est pas ce que je voulais dire.

—On voit que tu peux garder un secret, langue de vipère, assène Seamus avec mordant.

—Je peux ! s'outre la rouquine. Je te jure que je n'en parlerai à personne, Harry.

—Gin', tu t'enfonces, dégage, lui demande Ron.

Loufoca vient alors la rejoindre.

Son vrai nom, c'est Luna Lovegood, mais elle est loufoque alors… Elle aime bien tout ce qui est magie et autres trucs occultes et spirituels. Personnellement je l'aime bien, elle est un peu sans défense devant la cruauté des gens qui la voient comme une bête étrange, trop différente, et je la protège aussi bien que je peux. Bien entendu, le fait qu'elle soit totalement à l'Ouest n'aide pas sa cause.

—Tu m'as demandé de te retrouver, elle dit à Ginny sans même nous regarder.

—Non.

Luna commence à triturer l'une des quinze croix qu'elle porte, pendues autour du cou. Certaines sont en chapelet, d'autres pas du tout, plus artistiques ou alors simples, fixées sur une cordelette noire.

—J'aurais juré que si, pourtant, fait-elle en s'éloignant.

—Attend ! Je viens avec toi.

Ginny la rattrape et elles s'éloignent toutes les deux.

Seamus fait signe de frissonner.

—Elle me stresse, cette fille !

—Arrête, je gronde.

—Elle est bizarre, il s'enflamme. Tu as vu comme elle… Ah ! Elle me fait flipper ! Avec ses colliers horribles, ses bracelets et ses bagues ! Et tu sais quand elle se balade, les jours d'examens, avec cette énorme pyramide blanche autour du cou en prétextant que ça l'aide à canaliser les esprits pour qu'ils l'aident. Elle est terrifiante ! Regarde mes poils !

Il relève sa manche pour me montrer ses poils de bras au garde-à-vous et je vois en passant qu'il a la chair de poule.

—Tu es trop sensible, vieux, se moque Ron.

La cloche sonne et tout le monde se lève.

—Tu es habitué, toi, elle est l'amie de ta sœur.

—Non, tu es une chiffe molle, renchérit Dean.

O

En anglais, Bailey ne semble pas très chaude vis-à-vis moi, mais comme je ne sais jamais trop sur quel pied dansé avec elle – des fois elle est juste encore fatigué, d'autre fois elle fait vraiment la gueule –, je lui laisse le cours pour émerger, supposant qu'elle est juste crevée.

Drago arrive un peu plus tard et vient s'asseoir en face de moi. Je le fixe un moment, déstabilisé, me demandant s'il va m'ignorer ou… faire autre chose que je n'ose même pas imaginer.

—Salut ? me dit-il en haussant un sourcil.

—Salut ! je réponds.

Voyant que je ne le lâche pas du regard, il finit par pouffer narquoisement de rire, me faisant comprendre qu'il se moque de moi et je respire enfin. Il a souri !

—Je me suis ennuyé, hier en maths, me dit-il, l'air un faussement désappointé.

C'est vrai qu'on avait deux heures de maths hier.

—Je suis parti à midi, j'avais une journée pourrie. Tu seras là aujourd'hui en physique ou je dois prendre congé ?

—Non, non, je serai là. Tu prévois tes absences d'après mes horaires ?

Il sourit sournoisement.

—Avoue que ça te flatterait, il susurre.

—C'est tellement toi de dire ça.

Il lève hautainement le menton et McGonagall fait signe que le cours commence.

Durant toute la leçon, Drago évite de se tourner vers moi – parce que McGonagall le verrait aussitôt – et Bailey ne m'adresse pas un regard, ce qui m'étonne plus étant donné qu'elle ne se gêne pas pour la prof d'habitude.

Quand la cloche sonne enfin, nous nous levons, pour la plupart, exténués d'avoir tant réfléchi – ce cours est mortel pour nos cerveaux. Bailey se volatilise avant que j'aie eu le temps de lui dire un mot et Drago semble déjà pris en grande conversation avec Zabini. Son ami me jette des regards soucieux, mais calculateurs qui me font frissonner comme toujours. Il est tellement étrange, je ne comprends pas ce que Drago peut encore faire avec lui. Il a l'air fêlé la moitié du temps… et l'autre moitié, il mange, il dort ou il fait des travaux scolaires – s'il fait seulement ses travaux.

Je vais rejoindre Ron et Hermione.

Le cours suivant, c'est français avec les garçons, c'est le grand retour de Flitwick, malheureusement. Seamus commence fort en parlant un long moment avec le prof dans ce que je qualifierais de français parfait et ça fait bien chier toute la classe. Bien sûr il marque des points et ça donne la bonne idée au prof de nous coller une évaluation pour voir ce que l'on a appris avec Pierre – Merci, Seamus !

D'un autre côté, Flitwick est tellement naïf que Seamus, Ron, Dean et moi échangions les réponses dans un pot de colle et il ne se doutait de rien. C'était si drôle qu'on a fini par s'échanger des insultes et autres conneries, aussi, tout le monde nous regardait en se demandant pourquoi on riait en plein milieu de l'examen.

Nous sommes encore hilares lorsque midi sonne.

En chemin vers la cafétéria, tout seul, je croise Bailey et l'arrête, m'inquiétant de la voir si distraite.

—Bailey, ça va ? Tu n'as pas l'air dans ton assiette.

—Ça va, elle répond en continuant.

Je l'attrape par le bras et la tire vers moi. Son attitude commence à m'irriter parce qu'apparemment, cette bouderie m'est destinée.

—Qu'est-ce que tu as ?

—Fous-moi la paix, tu m'énerves ! elle s'emporte en arrachant son bras de ma main.

Elle commence à m'insulter et j'avoue que ça me paralyse de surprise. Ensuite, je comprends que ça doit être la rumeur, qu'elle a dû l'entendre et que c'est ça, sa réaction. Je la prends par le poignet, plus fermement cette fois, et l'oblige à me suivre dans un couloir désert.

—Lâche-moi, enfoiré ! elle vocifère en essayant de marcher dans l'autre sens.

—C'est à cause des bruits qui courent que tu es comme ça ? je m'écrie quand on est à l'abri des oreilles indiscrètes.

Son silence soudain est parlant.

—Est-ce que c'est vrai ? elle finit par me demander, froidement.

J'ai très envie de dire non, pour qu'elle ne m'en veuille pas, mais s'il y a cette barrière dans notre amitié, je dois penser qu'elle n'est peut-être pas une bonne amie pour moi.

—Est-ce que c'est vrai ? elle réitère, plus fort. J'ai besoin de savoir si c'est vrai ou non.

—C'est vrai, je confirme. Qu'est-ce que ça change ?

Elle me regarde, les yeux agrandis comme des soucoupes, puis elle s'arrache à mon emprise et commence à me frapper – et je dois avouer que c'est loin d'être des coups de fille qu'elle m'envoie.

—Ça change tout ! elle explose. Pour qui tu te prends pour me mentir comme ça, à moi ?

—Mais je ne t'ai pas menti !

—Tu me fais passer pour une belle conne, Harry Potter ! Quand je pense que j'étais en train de… de devenir ton amie !

Elle crache ce dernier mot avec tellement de dégoût qu'on dirait qu'elle aurait encore préféré manger de la merde que d'énoncer ce fait.

—Mais on était amis !

—J'ai pas besoin d'ami comme ça, moi ! Je n'ai pas besoin de quelqu'un de faux et peureux, je vis dans un monde d'insécurité perpétuelle et j'ai besoin de trucs stables autour de moi. J'ai dû faire de gros efforts pour t'enlever l'étiquette que je t'avais collée de sale poseur, frimeur, pour me rapprocher de toi. Je pensais que tu avais changé, mais en fait, tu es un poltron chiard qui se prend pour un poseur frimeur et ça, ça me répugne ! J'étais très bien toute seule avant que tu ne commences à me parler, mais il a fallu que tu viennes en me faisant croire… que… Merde ! Et moi je t'ai fait confiance comme une conne, j'étais en zone de confort avec toi et toi, toi, tu as osé me mentir ! Tu as préféré être populaire ! Ça c'est bien le Harry Potter que je connaissais !

Elle vient de me traiter de frimeur et de poseur et de menteur et de lâche et d'encore plein d'autres choses que l'on ne peut lire que dans son regard… mais elle est tellement déçue que je crève d'envie de la prendre dans mes bras – ce qu'elle ne me laissera jamais faire – et m'excuser jusqu'à mon dernier souffle.

—Pardon. Je ne suis pas comme ça, je te considérais vraiment comme une amie et c'est pour ça que ça me fait terriblement chier que tu penses tout ça de moi.

—C'est même pas vrai, Potter, elle siffle. Fiche-moi la paix !

—C'est vrai, Bailey, je te le jure. Mes amis ne le savaient même pas, je n'osais pas le dire à personne. Ma famille le savait, Ron et Hermione aussi, mais c'est tout. Ça fait à peine deux mois qu'on se connaît.

—Je ne fonctionne pas comme ça, m'arrête-t-elle. Je t'ai accepté, moi, et une fois que je fais ça, je suis prête à entendre n'importe quoi venant de toi. J'ai été honnête avec toi !

—Bailey, je ne sais pas pourquoi, mais je tiens vraiment à notre amitié. J'ai été honnête avec toi, moi aussi, et tu ne m'as pas non plus demandé si j'aimais les garçons ou les filles. Je te promets que si tu me laisses passer cette erreur, juste celle-là, je serai honnête avec toi, à l'avenir.

Elle me jauge du regard un moment.

—Tu n'as qu'une seule et unique chance à partir de maintenant, m'octroie-t-elle.

Et aussi fou que cela puisse paraître, j'ai envie de bondir de joie. J'adore cette fille, je l'adore ! Je suppose que je pourrais me remettre de sa perte, mais je sais, d'un autre côté, que c'est une amie faite pour moi. C'est une raison plus grande que la raison humaine, sa chimie et la mienne crépitent ensemble à merveille. Si elle était un garçon, je suis certain que nous serions des âmes sœurs parce que j'ai l'impression que sa simple présence peut me faire sentir ou incroyablement bien, ou incroyablement mal.

C'est peut-être juste moi, aussi.

—Tu veux venir luncher avec nous ? je propose.

—Non.

—Allez, oui, viens !

—Est-ce que tu veux m'utiliser comme fausse copine ? elle demande, suspicieuse.

—Mais non ! je m'indigne. Je ne ferais jamais ça. Je veux vraiment que tu viennes.

—Non, mais je vais y réfléchir, pour une prochaine fois.

—Tu es toujours la bienvenue.

Elle lève les yeux au ciel, puis elle retourne vaquer à ses occupations tandis que je vais rejoindre mes amis.

O

En physique, nous avons encore l'affreuse tâche de faire des expériences qui ne nous serviront plus jamais à rien. Comme si nous avions tous un mini-kit de chimiste en herbe avec des béchers, des pipettes pasteur et des éprouvettes.

—Qu'est-ce qu'il faut faire ? je demande à Drago tandis qu'on marche vers le comptoir à expérimentation.

Il me tend la feuille de démarche que nous a donnée Rogue. Il installe ses cahiers, son livre et ses crayons sur le comptoir, puis va chercher les instruments qu'on va utiliser. Je parcours rapidement la feuille des yeux. Il y a trois expériences à faire… mais, pour moi, elles ont l'air toutes pareilles : lumière, lumière, lumière, miroir, miroir, lentille, lentille,…

—J'ai rien compris.

—Pour changer, ajoute sèchement Drago.

Son ton me surprend un peu, mais je ne relève pas, me disant qu'il doit plaisanter. Il mesure des trucs sur une feuille blanche et dépose ce dont on va avoir besoin devant nous. Je m'appuie sur le comptoir et commence à faire tournoyer les lentilles et les miroirs sur la table.

—Tu aimes les surprises ? il me demande, tout à coup.

—Euh… Quel genre de surprise ?

—Il y a des genres de surprise ?

—Oui. Les surprises genre «BOUH ! » où quelqu'un sort d'un endroit sombre pour m'effrayer, je n'aime pas vraiment ça. Les mauvaises surprises non plus, mais les bonnes, oui.

—Et c'est quoi la différence ?

—Qui me surprend.

Il ne dit rien pendant un moment, puis il soupire :

—Oui, moi aussi.

L'atmosphère s'alourdit sensiblement et je me demande si je n'ai pas dit ou fait une bêtise. Peut-être qu'il a eut une mauvaise surprise… ou peut-être qu'il voulait me faire une surprise, mais qu'il a cru que je ne voulais pas que lui m'en fasse une.

—Tes amis te surprennent des fois ? il recommence.

—Qu'est-ce que tu veux dire ?

—Je ne sais pas. Ils te surprennent ou pas ?

—Bin… oui. Je suppose qu'ils le font. Tes amis te surprennent, toi ?

Encore une fois, il met du temps à répondre.

—A vrai dire, oui.

—Et tu aimes ça ?

Son silence dure.

Il s'éternise et je comprends qu'il ne répondra pas à la question.

—Quand Ron et Hermione ont commencé à sortir ensemble, ça a été une surprise, je commence à raconter, sans savoir pourquoi. Je savais qu'ils se plaisaient bien depuis longtemps, j'avais un doute, mais comme ce n'était pas dit franchement, je ne voulais pas les pousser dans les bras l'un de l'autre. Puis un jour, ils m'ont avoué qu'ils se fréquentaient depuis un moment – peut-être une semaine ou deux –, on était un trio et ils étaient vraiment mal à l'aise de me l'avouer. Ils avaient peur que j'ai une mauvaise surprise, mais j'ai fait comme si j'étais content. J'étais content, mais se retrouver la troisième roue du carrosse c'est toujours une peu… dommage.

Je termine et le fait qu'il n'ajoute rien me rend nerveux. J'ai la drôle d'impression que chaque seconde qui s'égraine pourrait m'être fatale.

—Ils ne te disaient pas qu'ils s'aimaient ?

Je tourne la tête vers Drago, tout étonné qu'il ait relancé la conversation.

—N-Non. En fait, je pense qu'ils étaient un peu gênés d'en parler. Ils ne se doutaient pas une seconde que l'autre pourrait l'aimer autant qu'eux… tu comprends ? Ils ne pensaient pas que c'était réciproque.

—Oui, mais ils auraient pu te le dire à toi. Si tu avais su, tu aurais pu éviter la surprise et t'y faire. Ils ne te font pas confiance ou quoi ?

Son ton plus agressif me cloue le bec. Cette fois, c'est moi qui ne répondrai pas, parce que je ne sais pas… et que j'ai l'impression qu'il y a un sujet officieux à cette conversation.

Il continue d'installer l'expérience et je soupire de lassitude.

—Au lieu de bailler aux corneilles, tu ne voudrais pas t'y mettre un peu ? il se fâche.

—Comme faire quoi ?

—Tu peux bien trouver quelque chose, non ? Tu es si con que ça ?

—Arrête de me parler comme ça, je le préviens en m'énervant à mon tour.

—Oui, bien si tu m'aidais aussi un peu au lieu de toujours être un pareil boulet !

J'écarquille les yeux en l'entendant me traiter de perpétuel boulet. Toute sa colère me saute alors aux yeux et, étonnamment, ça fait un peu tomber la mienne.

—Qu'est-ce qui te prend ?

—Tu me casses franchement les pieds, Potter, il crache, plutôt acerbe. Ça commence à devenir franchement pesant d'être le seul membre intelligent de notre binôme et encore plus frustrant de voir que tu profites de mes bonnes notes.

Je reste coi devant un tel déballage d'insultes, c'est pire que de me faire poignarder dans le dos, parce que Drago dévoile son vrai visage à nouveau.

—Pourquoi tu dis ça ? Je pensais qu'on était… amis, je sais pas…

—On n'est pas amis, corrige froidement Drago en retournant à ses bocaux. J'ai bien ri, c'était bien drôle, mais c'est fini, ça a fait son temps, tu n'as plus l'attrait du neuf.

Mon cœur explose en mille morceaux et la colère commence à monter tranquillement.

—Je ne suis pas périssable ! je m'insurge vertement.

—Ça suffit ! s'exclame Rogue à l'autre bout de la classe.

Drago me jette un dernier regard de glace pour le moins explicite avant de se remettre au travail.

Il m'a… utilisé ?

Il m'a utilisé ! Il m'a pris, m'a utilisé, m'a tordu pour sortir tout ce que j'avais à donner, puis il me jette comme ça. Il casse notre amitié parce que j'ai fait mon temps. Je suis quoi, moi, putain ? Une boîte d'aspirine qu'on retrouve dans l'armoire à pharmacie tout un coup quand on a mal à la tête et on réalise qu'elle a expiré deux ans plus tôt ? Est-ce que j'ai l'air d'une paire de chaussette, ou d'un vieux mouchoir, ou d'un vieux trognon de pomme ?

Il n'a donc de respect pour rien ? Maintenant qu'il m'avait prouvé, enfin, qu'il était parfait. Toutes ses qualités, toutes ses bonnes actions et il me fait ça ? Il s'est foutu de moi ! Je ne peux pas croire qu'il ait pu se foutre de moi comme ça ! Il se fout de ce que je pense et de ce que je ressens ! Merde ! Bien sûr, il ne sait pas ce que je ressens, mais on était proches ! Il se doute bien que je l'apprécie, à défaut de savoir que…

Ecumant de rage et ne réfléchissant pas avec toute ma tête, j'empoigne un bécher laissé là, malencontreusement, et le lance violement sur Drago. J'étais trop furieux pour viser – heureusement d'ailleurs – et le bécher éclate sur la table, tout près de la main gauche de Drago. Il hurle et recule, mais on voit déjà perler des gouttelettes de sang sur une égratignure.

—T'es malade ! il bégaie, trop surpris pour être simplement en colère.

—Oh oui, ta pauvre main, je me moque méchamment. Ça serait dommage, tu aurais bien du mal à manipuler tes autres petits pantins, espèce de connard !

Drago devient aussi rouge qu'un fer chauffé et se jette sur moi, me propulsant sur le comptoir qui m'arrive droit dans le dos, me faisant plier dans le mauvais sens. Mon souffle se coupe et j'ai une vive douleur dans la colonne, mais je ne peux pas l'encaisser qu'il me tire par le col de ma chemise, prêt à me mettre son poing dans la figure.

Les autres élèves interviennent aussitôt en appelant Rogue et il revient de son laboratoire personnel pour venir nous séparer. J'ai tout de même eu le temps de manger deux coups dans le visage, mais au moins il a retenu Drago.

—En plus, tu tapes comme une fille, je le relance.

—Potter ! m'avertit Rogue.

Je vois Drago ouvrir la bouche pour répliquer, mais il la referme aussitôt. Son regard se plante dans le mien, puis il se libère de l'emprise de notre enseignant et s'éloigne pour se clamer.

—Retenue vendredi midi, tous les deux, ici. Vous êtes expulsés : au Relais !

Drago empoigne son sac et sort de la classe.

Je rassemble et mes affaires et, sous le regard dubitatif d'Hermione, quitte le cours.

Drago n'était même pas au Relais.

O

O

Le lendemain, ce n'est pas plus gai. Tout le monde me regarde, à présent. En fait, comme O'Reil a été renvoyé dans la matinée et tout, il n'avait pas eu le temps de vraiment en parler, il s'était juste un peu vanté de savoir un truc et l'avait dit à deux ou trois personnes à Valleyfield Park. Mais finalement, ça s'était répandu comme une traînée de poudre, un élève sur trente n'était pas au courant et ceci, jusqu'à ce qu'il entre dans une classe et qu'il l'entende dire. Il ne faut pas rêver, non plus, c'est Poudlard.

En plus, en physique – premier cours de la journée –, Rogue nous a séparés, Drago et moi, et Drago ne m'a même pas regardé. Je suis tellement choqué de ce que j'ai pu faire, tellement honteux. Chaque fois que nos regards se croisent malencontreusement, il détourne les yeux et fixe sa main bandée – c'est du cinéma. Je meurs d'envie de m'excuser, mais il n'a pas l'air trop réceptif à ça. Alors j'ai laissé tomber. Ça aura au moins permis que j'ai cette conversation avec Hermione, que je voulais tellement avoir. Elle a été un peu surprise que j'ai pu avoir des sentiments pour Drago – pour elle, après ce qu'il a fait hier, il est très clair que je n'en ai plu –, mais s'est vite ressaisie pour me montrer son soutien. Ron ne lui avait rien dit, ce qui nous a surpris tous les deux, alors elle était contente que je lui en parle.

J'ai eu cours d'anglais ensuite – Joie ! Encore Drago ! –, mais il n'allait sûrement pas me parler, surtout que j'étais avec Bailey. Elle m'a même demandé ce qu'il avait – c'est dire si même elle s'inquiète de notre relation. Je lui ai brièvement expliqué et toute sa haine contre Malefoy a refait surface. Elle a bien calmé ses ardeurs en voyant que moi, ça m'attristait, mais elle n'a pas cessé de fusiller le derrière du crâne de Drago jusqu'à la fin du cours.

—Ce type est un vrai connard ! Je ne peux pas croire qu'il puisse… dater les gens ! C'est tellement puéril ! C'est atroce, quel enfoi… Hé !

Son regard se braque sur Blaise Zabini, avec Drago, qui lui reluquait encore les fesses. Zabini lève un sourcil prétentieux et j'entends presque la mâchoire de Bailey craquer tant elle sert les dents.

—Regarde-moi encore une seule fois et je te réorganise le visage pour que tu ne puisses plus jamais regarder quoique ce soit.

Elle conclut le tout d'un doigt d'honneur très fier et se retourne pour reprendre notre conversation.

—Viens manger avec moi, ce midi, je l'implore en rejoignant son casier.

Elle me regarde, incertaine.

—D'accord, finit-elle par accepter.

Je l'amène donc à table et la présente à tout le monde, très excité de pouvoir enfin la présenter à tous mes amis. Il se produit alors un truc très étrange. Hermione est très crispée et Ron et elle sont excessivement silencieux. Alors qu'à contrario, Seamus et Dean lui font du rentre dedans si peu subtil que j'en viendrais presque à rougir moi-même. J'ai l'habitude que Seamus manque de finesse envers toute matière organique, mais Dean ! Ça me surprend. Lui qui est un véritable charmeur de femmes, qu'il soit si gras et manque à ce point de tact me donne toute une claque.

Bailey ne leur répond simplement pas. Au début, elle était plus conciliante, mais après deux remarques vaseuses de Seamus et une de Dean, elle a baissé le regard et s'est contentée de manger son sandwich aux œufs en faisant fi des propos de mes deux abrutis d'amis.

—Tu fais quelque chose de spécial, ce week-end ? je lui demande finalement, ulcéré.

—Pour Guy Fawkes(3), tu veux dire ? elle me répond comme si elle n'avait toujours conversé qu'avec moi.

—Par exemple.

—Pas vraiment. J'irais bien à Londres, tu veux venir ?

—Sérieusement ? je m'étonne.

—Pourquoi pas ?

Je souris en acquiesçant vigoureusement. Seamus me regarde, la bouche ouverte, les yeux grands. Je sais qu'il rêverait d'aller à Londres pour la Guy Fawkes Night. Bien fait ! Il n'avait qu'à être gentil avec Bailey.

Je vais pour demander à Bailey comment on ira, toujours tout sourire, quand je tombe sur Parvati, Lavande et Padma, avec leur plateau-repas, en train de nous regarder. Padma voit Bailey, puis tourne les talons et s'en va rapidement. Aussitôt, Parvati me fusille du regard et va la rattraper. Reste Lavande qui fixe Bailey avec incrédulité avant de pincer les lèvres et de partir après une œillade dégoûtée.

—Je m'excuse, je pense que c'est moi, marmonne Bailey, ennuyée.

—Tu dois être habituée, maintenant, se moque Dean.

Seamus et Ron pouffent de rire, plus ou moins discrètement.

—Allez donc chier, bande de minables, sort Bailey avec un calme époustouflant.

Elle se lève et s'en va sans un mot de plus. Je la suis jusqu'à la sortie de la cafétéria.

—Excuse-les, je ne sais pas ce qu'ils ont…

—C'est moi !

—Quoi, toi ?

—C'est ma réputation, ils me traitent comme de la merde.

—Excuse-moi de t'avoir imposé ça, c'était abominable.

Elle croise ses bras sur sa poitrine et soupire.

—Qu'est-ce que tu penses de moi, toi ? me demande-t-elle de but en blanc.

—Quoi ? J'en sais rien, je ne connais pas les rumeurs à ton sujet…

—Ce n'est pas ce que je te demande, elle explose. Qu'est-ce que tu penses de moi !

—Je…

—Va rejoindre tes amis, elle me coupe abruptement.

—Non, attend !

—Je vais décompresser, j'ai envie d'être un peu seule.

Elle me plante. En retournant voir mes amis, je perçois les regards de tous ceux qui se demandent si «j'en suis » ou non et ça me fait prendre les nerfs.

—Pourquoi vous avez fait ça ? je m'écrie en arrivant à table.

—Mais qu'est-ce qu'il y a ? s'étonne Seamus.

—Bailey est mon amie ! Pourquoi vous la traitez comme une poule à se faire entre deux cours ou comme une sous-merde, j'ajoute à l'adresse de Ron et Hermione.

—Je n'ai jamais…, commence Hermione.

—Tu l'as traitée exactement comme une personne inférieure à toi ! je m'exclame. Vous détestez quand les gens vous traitent comme ça, vous et vos familles et vous faîtes pareils.

Ron regarde Hermione et celle-ci rougit un peu.

—L'autre jour, vous riiez parce que vous étiez des salauds et aujourd'hui vous la condamnez parce qu'elle a la réputation d'en être une, j'accuse Seamus et Dean.

—C'est pas pareil ! répond Dean.

—Bin si, ça l'est, le reprend l'Irlandais.

Dean lui signe de se taire.

—Moi, je l'aime bien et elle est vraiment sympathique, je reprends. Si vous pouviez faire un effort !

O

J'ai réussi à passer à travers la journée sans plus de dommages. J'étais boudeur vis-à-vis Dean et Hermione – j'avais de trop grandes attentes pour eux deux –, mais comme ils sont les seuls amis qui me restent pour le moment, j'essaie d'y faire attention.

La rumeur en est encore au stade de distribution et d'observation, c'est-à-dire que les gens l'apprennent, puis s'étonnent, pour enfin m'épier en se demandant si ce n'est qu'une stupide rumeur ou la vérité. Selon mes calculs, d'ici peu, nous en serons au stade expérimental…

Je n'ai pas hâte à demain…

O

Et vendredi, levé à six heures tapantes, pour entraînement à sept heures, pour école à neuf heures moins le quart – avec le trajet d'autobus et tout, c'est tout juste, mais ça marche.

Le réveil est pour le moins chaotique – six heures n'est décidément pas mon heure – et je me prépare sur le pilote automatique, le cerveau encore au neutre. Pendant que je mâchonne un toast au nutella, mon père boit son café, aussi réveillé que je le suis.

On monte ensemble en voiture et il me dépose, sur le chemin du bureau. Je traîne les pieds jusqu'à l'aréna, pressé d'entrer parce que l'humidité froide du brouillard me donne des frissons et que le soleil commence à peine à poindre pour me réchauffer.

Quand j'arrive enfin dans la chambre des joueurs, le silence le plus total se fait. Je vais me poser dans mon box et commence à me déshabiller, m'attendant à ce que l'animation reprenne. Pourtant, elle ne reprend pas. Je lève les yeux et réalise que tous les regards sont posés sur moi et que personne ne se change. Mes coéquipiers m'observent, intrigués, et quelques uns remontent leur maillot devant leur torse, de façon très pudique.

J'aperçois O'Reil, du coin de l'œil, qui me sourit sarcastiquement en laçant ses patins à ses pieds. Sa mimique me fait bouillir le sang et mon visage se teinte de rouge. Je me dépêche de terminer, parce qu'un silence pareil dans un vestiaire de sportifs à de quoi me mettre très inconfortable. Sans accorder un regard à quiconque, je m'en vais, avec autant d'assurance et de suprématie que possible, malgré les patins de cinq livres à chaque pied et que j'ai la démarche qui va avec. Sur le pas de la porte, je croise Dean et Seamus qui voyagent ensemble, comme toujours, et ils me saluent, endormis, en allant se changer. J'entends, quand ils poussent le battant, le brouhaha habituel.

J'aurais dû savoir qu'O'Reil se rabattrait sur l'équipe, comme il n'avait pas pu faire de ma vie un enfer à Poudlard. Je ne supporterai pas ce silence en ma présence bien longtemps, c'est de la torture mentale !

Mais ils ne s'arrêtent pas à ça. Sur la glace aussi, j'éprouve quelques difficultés à me faire respecter et, en tant que capitaine, je ne peux pas laisser passer ça. Je me fais emmerder, plaquer, voler le palet par ma propre équipe et j'ai beau gueuler, quand j'essaie d'en pousser un, c'est deux ou trois autres qui retentissent pour le défendre. C'est beau ça, ils ont peur que le pédé le casse en deux, ou quoi ?

Adams s'énerve au bout d'un moment – il est loin d'avoir ma diplomatie et ma patience –et siffle un temps-mort.

—Tout le monde au banc, il gueule.

Et on obéit.

—Qu'est-ce qui se passe ? demande-t-il.

Personne n'ouvre la bouche et certains poussent l'audace jusqu'à le fixer, l'air de se demander de quoi il parle. J'ai envie de leur gueuler que c'est de moi, mais je reste calme.

Pas lui.

—J'AI DIT : «QU'EST-CE QUI SE PASSE ? »

Le silence se fait plus oppressant et les gars commencent sans doute à se sentir plus petits dans leurs patins.

—C'est Potter, Coach, il est pédé, finit par sortir O'Reil, de sa petite voix nasillarde.

Adams me regarde, puis s'approche de moi d'un pas ferme. Il m'empoigne par le gilet et me fait glisser sur la patinoire pour m'entraîner devant le banc et que tout le monde puisse bien me voir. J'ai un mouvement pour l'en empêcher, mais vu comment il m'agrippe, je vais subir quoiqu'il arrive.

Ron, Dean et Seamus me suivent du regard, l'air de craindre ce qu'il va suivre.

—ÇA, C'EST LE «C» DE CAPITAINE, BANDE D'ABRUTIS ! il beugle en tirant sur mon maillot pour montrer le «C» rouge cousu dessus.

Son cri retentit dans toute la patinoire et fait échos dans le silence. Sa tempe bat très fort, à une vitesse régulière, et son visage prend lentement des teintes plutôt cuivrées.

—ET LUI, C'EST HARRY POTTER ! VOTRE CAPITAINE, C'EST HARRY POTTER, ET J'ÉCHANGERAI JAMAIS HARRY POUR AUCUN AUTRE JOUEUR STRAIGHT(4), C'EST CLAIR ?

Mes coéquipiers regardent le sol, blancs comme des draps, muets comme des carpes, même mes trois amis se tiennent à carreau, impressionnés par l'excès de fureur du coach.

—C'EST CLAIR !

—Oui, firent la plupart des voix dans des intonations inégales.

—Est-ce que quelqu'un a un problème avec Harry Potter ? continue Adams en lâchant finalement mon maillot.

—C'est une pédale, Coach, enrage O'Reil, voyant que je risque de m'en tirer.

—Bon ! Que tout ceux qui n'aiment pas les pédales quittent la glace et l'équipe tout de suite.

—Moi je quitte s'il faut aimer les pompeux de graines pour faire du hockey ! s'écrie O'Reil en s'éloignant.

Il devait sans doute s'attendre à ce qu'il y aurait un mouvement masse pour le suivre, mais aucun autre joueur n'a bougé ; pas un. Et ça m'a fait chaud au cœur, même si dans notre univers, ce genre de choses ne se dit pas.

Adams siffle à nouveau et la partie reprend. Je vois O'Reil aller le voir et il m'appelle.

—Potter, O'Reil veut réintégrer l'équipe, qu'en dis-tu ?

Je m'étonne qu'il me demande mon avis.

—Eh bien, je refuserais, je lance.

—Pourquoi ?

Il semble vraiment tenir à mon avis. Je jette un œil à O'Reil qui tremble de colère et se tient prêt à me sauter à la gorge. J'ai un reflux de verve que je retiens du mieux que je peux et tourne à nouveau les yeux vers Adams.

—Il… Il a frappé Ronald Weasley au visage, Coach.

Adams laisse pointer l'une des commissures de ses lèvres. Il se tourne vers O'Reil et hausse les épaules, faussement désolé.

A la fin de l'entraînement, je vais remercier Adams pour ce qu'il a fait. Il fait l'humble et m'envoie en cours pour que j'étudie et que je n'ai pas à chaperonner des adolescents hormoneux toute ma vie, comme lui.

O

O

La matinée se passe sans embûche. La rumeur est bien installée dans l'école, mais il semblerait que peu de monde y croit vraiment. J'ai droit à quelques chuchotements sur mon passage, mais pas de remarque, pas encore. Certains garçons – plus que les filles – s'écartent en me voyant arriver, surtout dans les vestiaires et dans les toilettes, ils ne me lâchent pas des yeux et je peux y lire le reproche, la crainte, l'incrédulité et parfois la curiosité. D'autres semblent, au contraire, tellement certains que c'est une vaste plaisanterie qu'ils agissent de façon presque trop intime, par exemple : ils se rapprochent de moi quand je vais pisser, ou se font comme mission de me toucher, comme si le fait que je ne leur saute pas sur la braguette pouvait prouver que je ne suis pas pédé. Ils en sont tellement conscients qu'ils en deviennent pires que ceux qui se contentent de me fuir.

Hermione essaie de me faire comprendre que ce n'est pas leur faute, qu'à chaque fois qu'il y a des rumeurs à Poudlard, c'est ce qu'il se passe. Je le sais bien, au fond, mais j'aimerais bien que ça cesse une bonne fois pour toutes. Chaque fois que je reçois une petite tape amicale sur les fesses – le genre que l'on reçoit généralement sur l'épaule – j'ai envie de mettre mon poing dans la figure du débile qui me la donnée. Si je disais simplement que «oui, je suis gay», je suis sûr qu'on ne me mettrait plus jamais la main aux fesses, mais Hermione m'a dit qu'on me lyncherait d'une autre façon. Alors j'endure…

Quoiqu'il en soit, Malefoy ne m'a pas adressé la parole de la journée. J'ai eu maths et anglais avec lui et il ne m'a pas envoyé un regard. Quand je l'ai croisé entre les deux cours, nous nous sommes tous les deux snobés. Par rapport au début de l'année, on régresse.

Mais je ne peux pas admettre qu'il ait pu me faire un truc pareil ! C'est tellement bas, même pour lui. Je suis persuadé de l'avoir connu vraiment pendant un mois, je voyais en lui un ami potentiel, à défaut de ne pouvoir être un amoureux potentiel, et tout ça n'aurait été qu'une mascarade ? C'est trop absurde !

Et là-dessus, tout ce que mes amis trouvent à dire pour me réconforter c'est qu'ils s'attendaient bien à ça de la part de Malefoy. Dean n'a de cesse de me dire qu'il s'y attendait et qu'il aurait pu le prédire. Ron et Hermione qui savent, eux, ce que je ressentais à l'égard de Drago, me disent exactement la même chose. Ils ne voulaient pas «corriger mon erreur de conduite » parce qu'ils savaient que j'aurais défendu Drago et que nous en serions revenus au statu quo. Je l'avoue, c'est ce que j'aurais fait, sans doute. Quant à Seamus, il ne fait aucune remarque sur Malefoy, c'est étonnant, mais il s'en moque complètement. Il fait bien d'ailleurs, Malefoy était en train de devenir mon ami, les autres n'ont pas à venir insinuer leur petit commentaire, ils ne savent rien.

O

Quand j'entre dans la classe de Rogue, pour la retenue, mon titulaire graisseux est penché sur des copies et Malefoy, à l'autre bout de la pièce, a déjà commencé l'expérimentation.

—Vous êtes en retard, Potter, souligne Rogue. J'avais dit midi.

Je regarde ma montre. Il est midi dix. Je hausse les épaules et j'entends les dents de mon professeur grincer.

—Installez vous là-bas. Pas un mot.

Je me dirige vers mon plan de travail, à l'opposé de celui de Drago et je sors une feuille de mon classeur pour y noter le but de l'expérience, le matériel et noter les premières manipulations.

Mon estomac gargouille et je me félicite d'avoir avalé la moitié de mon sandwich avant de venir, même si j'ai encore très faim. Je jette un œil par-dessus mon épaule. Le rachitique Rogue est encore penché sur son travail, son nez proéminent caressant doucement la surface du bureau. Il est tellement maigre, je suis certain qu'il ne doit pas manger des masses. Je regarde ensuite Drago, dans toute sa splendeur et sa sveltesse. Il doit avoir aussi faim que moi. S'il est arrivé plus tôt, il ne doit même pas s'être rendu à son casier à la fin du cours de McGonagall.

J'essaie de me concentrer sur l'expérience, mais je n'y arrive pas. Je suis nullissime avec le protocole, sans parler de mon doigté ô combien délicat… Je suis incapable de récolter des gaz, de filtrer, de concentrer. A vrai dire, j'arrive à peine à faire des graphiques parce que mes points ne sont jamais bien placés et que mes mesures sont toujours mal relevées. Mes vecteurs n'ont jamais ni la bonne longueur, ni le bon angle. Drago, lui, c'est un expert dans ce domaine. En calcul, je le surpasse un peu, c'est simple, chiffre, équation, formule, calculatrice et résultat. C'est précis. Alors que les graphiques… ça relève du niveau artistique et Drago est beaucoup plus artistique que moi. Il arrive même à faire des cercles sans compas – des ronds, je veux dire, parce que des cercles pas ronds on peut tous en faire.

Je laisse mon regard dériver sur Drago encore. Il avance bien, je crois. Il est penché sur sa table et mesure la longueur de la distance entre la lentille et l'objet. Quand il se relève, il replace son uniforme pour qu'il tombe bien sur ses flancs, d'une façon toujours très flatteuse. Je pouffe de rire et entends la réprimande de Rogue.

Je m'y remets, mais ne pense plus qu'à Drago qui balaie sans arrêt des plis inexistants sur ses vêtements, ou qui remet en ordre des mèches rebelles imaginaires, ou encore qui chasse de sur le coin de ses lèvres des miettes fictives.

Je constate que Drago me manque beaucoup plus que je ne le pensais. J'aimerais encore faire des choses avec lui : conduire, travailler sur des projets, faire une balade, pour innover, ou jouer à des jeux vidéos. En fait, il ne me manque pas plus qu'il ne le devrait – il était évident qu'il me manquerait à ce point –, il me manque juste différemment.

Je n'ai eu le temps que de relever les calculs d'une lentille que Rogue nous annonce que le temps est écoulé.

—Déjà ? je m'écrie, pétrifié d'horreur.

—Oui, Potter, déjà, rétorque le professeur, moqueur.

—Mais les autres, dans le cours, ils ont eu beaucoup plus de temps !

—Vous auriez eu le même temps si vous n'étiez pas arrivé en retard et si vous n'aviez pas perdu votre temps à bailler aux corneilles.

Il nous ordonne de démonter nos expériences tandis qu'il va chercher les boîtes dans lesquelles il faut ranger le matériel.

Je soupire à la mort en me disant que je vais couler, être recalé et supporter Rogue un an de plus quand je surprends le regard de Drago sur moi. Je lui décoche mon air le plus mauvais et il se retourne. Et tout de suite, je regrette d'avoir fait ça. Foutue fierté.

Il est en train de ranger ses lentilles dans les blocs de Styromousse et je le rejoins. Aussitôt qu'il m'entend approcher, il fait volte face, alerte. Je comprends qu'il soit un peu sur le qui-vive, je lui aie bel et bien jeté un becher, après tout.

—Dégage, Potter ! il éructe, les mains serrées sur le comptoir derrière lui.

Je m'oblige à piler sur mon orgueil. Je reste planté devant lui pendant qu'il suinte par tous les pores des mauvaises pensées à mon égard.

—Je suis désolé, je me force à dire.

Je vois un rictus lui monter aux lèvres et, sachant qu'il est sur le point de me lancer une remarque acerbe, je me dépêche d'enchaîner :

—J'ai été vraiment blessé dans mon amour-propre quand tu m'as envoyé bouler comme un imbécile, l'autre jour. Je ne voulais pas te faire mal ou te ridiculiser, je ne voulais pas me montrer méchant et sarcastique avec toi. Je pensais qu'on était amis et… ça m'a vraiment fait mal au cœur, ce que tu as dit.

Je me tais un instant avant d'en dire trop et de laisser échapper des choses encore plus compromettantes que celles que j'ai déjà dites jusqu'à maintenant. Drago reste muet, son regard toujours sur moi.

—Je voulais juste m'excuser, je continue. Et te demander de ne pas trop m'en vouloir, pour qu'on puisse au moins faire nos travaux en binôme jusqu'à la fin de l'année. D'accord ?

Je lui tends la main. Il n'a pas le temps de faire un geste que Rogue entre dans la classe et nous ordonne de nous séparer, l'air de penser que nous étions sur le point de faire éclater une bataille monumentale, que dis-je ? Un pugilat !

—Potter, reculez, m'ordonne-t-il plus sèchement, voyant que je ne bougeais pas.

Je jette un regard vers Drago qui s'est remis à son rangement, puis retourne à mes moutons, non sans lâcher un soupir exaspéré.

Quand on finit de ramener à Rogue son matériel, ainsi que nos feuilles de résultats – et je ne peux que le haïr devant son sourire cruel –, le connard graisseux nous donne notre congé.

—Et pour les notes ? demande soudainement Drago.

—Oui ? s'enquiert Rogue.

—Laquelle de nos deux expériences sera comptabilisée ? continue le blond en faisant un geste de lui à moi.

—Ce sera une note individuelle, déclare le professeur en fronçant les sourcils.

—Vous ne pouvez pas. Selon le curriculum, les laboratoires doivent être faits en équipe de deux et il est censé en résulter une note de groupe. Vous devez faire au moins la moyenne de nos deux notes.

Toujours sur le pas de la porte, je regarde Drago avec les yeux comme des ronds de flan. Rogue me glisse une œillade torve, croyant sans doute que j'ai mis ça dans la tête de Malefoy et je m'empresse de refermer la bouche, pour ne pas avoir l'air trop ahuri.

—Il en sera ainsi.

Drago hoche la tête, puis me rejoint à la sortie. Je le regarde passer à côté de moi, il fait deux pas puis s'arrête, l'air de m'attendre.

J'ai le cœur qui bat un peu plus fort et je me dépêche de venir me mettre à son niveau.

—J'espère que tu as au moins passé, me lance-t-il, assez rapidement.

J'ai un petit rire nerveux qui le fait sourire et je me détends enfin.

—Merci pour Rogue, je dis avec un peu plus de sérieux.

—Ouais. Qu'est-ce que tu aurais fait, sinon ?

Je hausse les épaules.

—Comment ça va ? enchaîne Drago, plus sérieusement.

—Ça va.

—Vraiment ? il insiste.

Je vois à quoi il essaie de faire référence et je me demande si j'ai vraiment envie d'en parler avec lui. Après le coup qu'il m'a fait, je ne suis pas chaud-chaud à lâcher les grandes confidences. D'un autre côté, il semble être revenu sur sa décision. Je pourrais oublier les deux dernières journées et on repartirait à neuf depuis…

—Je me suis fâché avec beaucoup de personnes. Avec Padma, et elle ne me reparle toujours pas. Avec Bailey, mais c'est arrangé. Avec toi. Je me suis aussi fâché avec Parvati. Et mon équipe de hockey, ce matin. J'ai eu une micro engueulade avec Seamus, mais elle ne comptait pas vraiment.

—Pas cool, commente Drago en fronçant les sourcils.

—Non, pas trop. Mais ça s'arrange. Peut-être que je vais finir pas me réconcilier avec tout le monde.

—Mais oui, pourquoi pas, il ironise.

—Ne sois pas sarcastique, je l'implore en rigolant. Tu vas plisser du visage.

—Et on ne voudrait pas que j'aie des rides profondes, quel gâchis !

On rigole un peu et on continue jusqu'à son casier.

—Et Indy ? Il est cool ?

—Je ne l'ai pas vu depuis un moment. Il vient si peu souvent à l'école.

Il sourit en acquiesçant, il ouvre la porte métallique pour ranger son agenda et sa trousse, puis il prend son sac de sport.

—Tiens, tiens, fait une voix derrière nous. Les deux font la paire !

Pansy nous rejoint avec un petit sourire mutin aux lèvres et je vois celui de Drago se flétrir doucement.

—Salut Pansy, il marmonne.

—Salut Potter, se contente de me dire la brunette. Alors tu es de retour parmi les nôtres ? Comme c'est amusant ! Nous qui pensions que c'en était terminé, mais il semblerait que… ce soit reparti pour un tour, vous deux.

Je ne vois pas très bien où elle veut en venir, mais son ton semble plein de sous-entendus et elle a terminé sa phrase en tombant dans le regard de Drago.

—Dégage, Pansy.

—Blaise va être vert, continue la langue de vipère, sans prêter attention à ce que disait Drago. Lui qui pensait avoir trouvé le moyen de se défaire de toi, un coup d'épée dans l'eau. Ce n'est pas qu'il ne t'aime pas, mais si quelqu'un doit lui piquer son petit Drago, il est hors de question que ce soit toi: «un petit garçon sans colonne vertébrale », c'est bien ce qu'il a dit, Drago ?

Je percute alors qu'elle est en train de me rapporter les paroles de Zabini et que c'est sans doute ce sac à merde qui s'est débrouillé pour que Drago ne me parle plus. J'ai envie de trouver cet enfoiré pour lui rentrer la tête dans un mur. Parkinson sourit largement, puis nous salue pour retourner Dieu seul sait où avec Dieu seul sait qui… et si c'était Zabini ? L'idée me passe par la tête de la filer pour qu'elle me mène à lui.

—Tu veux aller chercher tes affaires ?

Je me souviens de la présence de Drago.

Quand même. Il y a de grosses chances pour que ce soit l'idée de Zabini, cette histoire de «rupture », mais Drago s'est laissé convaincre. Peut-être qu'il pense vraiment que notre amitié a atteint son point culminant et que nous ne pouvons que redescendre à partir de maintenant – courte lune de miel, tout de même.

—Ne te sens pas obligé. On n'a pas à être amis, on peut être juste assistants de labo.

Bien sûr, je n'ai jamais dit de choses aussi fausses de toute ma vie, mais à vouloir trop le retenir, je l'aurais sûrement perdu. En disant ça, je veux juste qu'il me rassure.

Drago me fixe un moment sans rien dire, puis son visage prend des traits las et sérieux. Il cherche un moment ce qu'il va dire, se passe une main dans le visage et remonte dans ses cheveux.

—D'accord, soupire-t-il enfin. Ecoute, ce que je t'ai dit, ce jour-là, je ne le pensais pas vraiment. J'étais assez énervé et j'ai dit des choses que je ne pensais pas le moins du monde. Tu es mon MAPT, non ?

Je souris jusqu'aux oreilles et hoche la tête de contentement. Il me répond et on marche jusqu'à mon casier, quelques rangées plus loin.

En chemin, nous tombons sur Bailey qui quitte la cafétéria avec sa boîte à lunch sous le bras. Me voyant avec Drago, elle va pour faire demi-tour, mais je l'en empêche en l'interpellant. Je la rejoins rapidement et lui pique ses restants de repas, une orange et un petit gobelet de yoghourt.

Pendant que je me remplie enfin la panse, mes deux amis se regardent en chien de faïence. Ni l'un ni l'autre n'échange un mot, c'est tellement silencieux qu'on m'entendrait presque digérer.

—DRAGO ! Qu'est-ce que tu fous avec Potter ?

Blaise arrive, l'air de fulminer – je suis sûr que c'est Pansy qui nous l'a envoyé.

—Occupe-toi de tes affaires, Blaise, réplique le blond d'un ton polaire.

—Mais ce sont mes affaires !

—Non, Blaise, ce sont mes affaires et tu vas gentiment t'en tenir éloigné.

Zabini me toise de son regard méprisant. Si Drago n'avait pas été là, il aurait certainement essayé de m'assommer et j'aurais fait exactement pareil. J'ai une boule d'amertume à la place du cœur et un fiel épais qui parcourt mes veines. Il a failli me faire perdre Drago par jalousie et ça me fait enrager.

Son regard quitte subitement le mien et s'aventure sur Bailey. Durant un millième de seconde, je tombe des nues. Alors qu'il semblait prêt à me refaire la façade, il se retourne pour zieuter à son aise mon amie.

Il essaie d'abord de voir dans le décolleté de Bailey, bien qu'il n'y ait pas grand-chose à voir, puis ses yeux s'abaissent sur son ventre plat, sa taille, descendent sur ses cuisses que l'on voit dépasser de sous sa jupe, puis remonte vers son… sa… Non mais je rêve ! Il regarde très exactement son vagin ! Mon Dieu ! Mais ça devient carrément vulgaire.

—T'as fini ! s'exclame Bailey.

Elle s'avance vers lui et lui saisit le visage, à une main, pour le forcer à la regarder dans les yeux.

—Ne me regarde plus jamais comme ça, espèce de gros obsédé, elle claque d'une voix menaçante. C'est la dernière fois que je te le dis.

—Pour qui tu te prends ! se récrie Blaise, outré.

Elle s'en va en lui faisant un doigt d'honneur et l'ami de Drago – j'arrive pas à croire qu'il puisse être ami avec une telle enflure – serre les dents en la suivant du regard.

—Quelle pute, siffle-t-il.

—Ta gueule ! Fais très attention à toi, Zabini, parce qu'il n'y a pas que Bailey sur ton cas, dans cette école.

—Tu as un problème, Potter ?

—Blaise, nous coupe Drago. Dégage !

A mon grand étonnement, Drago a beaucoup plus de pouvoir que je ne le pensais sur ses larbins. Zabini s'en va, l'air maussade.

—Je te raccompagne, ce soir ? me demande Drago, aussitôt.

—Chez moi ?

—Oui.

—Pas la peine. Je vais prendre le bus avec Seam' et Dean.

—Je te le propose, ça me ferait plaisir.

J'hésite franchement, mais comme il insiste, je me laisse tenter.

—Parfait, alors à tout à l'heure, en physique.

O

En anglais, nous avions un atelier, deux par deux. Je me suis mis avec Ron et je lui ai tout raconté, pour Drago et moi. Bien sûr, en tant que bon pessimiste, Ronny Boy s'est empressé de me dire que je faisais la plus grosse erreur de ma vie – après avoir parlé avec Malefoy pour la première fois – et qu'il est juste en train de me refaire un de ses coups pendables. J'essaie de le convaincre que ce n'est pas le cas, mais Ron a l'esprit étriqué – pas pour tout, mais pour certaines choses, il est complètement fermé – et il ne veut pas me voir blessé à nouveau.

Comme cette conversation a plutôt mal abouti, j'hésite à en parler avec Hermione et les garçons, lorsqu'on se retrouve à la cafétéria. Je laisse le sujet hors des conversations et Ron en fait de même alors nous arrivons à rigoler avec les autres, avant que j'aille en physique.

Dans le cours, mis à part l'amour piquant que Rogue éprouve pour moi, je peux dire que tout s'est bien passé. Malefoy a été égal à lui-même, entre ses gribouillis et ses notes de cours. Il m'a tout de même regardé à quelques reprises et m'a expliqué pourquoi mon graphique était tout faux – j'avais mal gradué mes axes… ces choses me tuent !

Quand la cloche sonne, Rogue nous donne un surplus de devoir comme nous n'avons pas terminé nos exercices et que nous n'avons pas été sérieux – mais bien sûr. Nous nous plaignons pour la forme, puis nous rempaquetons nos affaires en maudissant le connard graisseux jusqu'à la millième génération – dont la première ne verra jamais le jour, ah ah ! Hermione vient m'attendre au coin de mon bureau, jetant des petits regards interrogateurs en direction de Drago.

—Je t'attends dans le stationnement, me dit-il en la voyant faire.

—D'accord, à tout de suite.

Il part et Hermione et moi le regardons s'éloigner.

—Vous êtes réconciliés ? me demande-t-elle une fois qu'il est suffisamment loin.

—Oui.

Elle me fait un beau sourire et la pression que la conversation de Ron m'avait mise sur les épaules s'envole.

—C'est super ! elle s'enthousiasme.

Dès lors, je me mets à déballer, avec excitation, qu'il s'est excusé, comment et quand, qu'il ne pensait pas un mot de ce qu'il avait dit et que tout était de la faute de Zabini. Elle me demande, de façon plutôt indirecte, au cas où l'on puisse nous entendre, si je l'aime toujours bien et je hoche la tête en signe d'approbation, ce qui la fait frémir.

—Fais bien attention à toi, Harry, me supplie-t-elle.

—Pourquoi ?

—Parce que… ça ne sera peut-être jamais réciproque. Tu es content qu'il soit ton ami pour le moment, mais ne t'arrange pas pour devenir si proche de lui qu'il pourrait te blesser en ne voulant être que ton ami.

Mon ardeur se calme un peu suite à ces paroles. C'est vrai qu'il serait triste de tomber amoureux d'un ami qui n'éprouvera peut-être jamais la même attirance que moi.

—Hé ! Ne fais pas cette tête ! C'est «réjouissance » pour le moment, reprend Hermione.

J'acquiesce. De toute façon, peut-être que dans deux semaines je serai amoureux d'un autre garçon, un mélange parfait de Drago et d'Olivier… ou tout simplement un autre Drago. Je verrai bien d'ici-là.

J'accompagne Hermione jusqu'à son casier, croisant les jumelles et Lavande. Les sœurs Patil détournent le regard, Parvati par fierté et Padma par lâcheté, tandis que Lavande se détache du groupe pour venir nous rejoindre.

—Comment allez-vous ? nous demande-t-elle.

—Bien et toi ?

—Correct. Je m'ennuie de notre petite bande, soupire la brunette en dardant sur nous un regard envieux. Même cet abruti de Seamus me manque.

—Pourquoi tu ne reviens pas ? je lui demande gentiment.

—Elles seraient fâchées.

Elle nous pointe les jumelles qui l'attendent au bout de la rangée. Ensuite elle revient sur moi.

—Mais je vais y penser. Votre mentalité de mâles fait défaut dans notre nouveau trio.

Je rigole en lui ébouriffant la frange.

—Mais, Harry, il faut que je sache : est-ce que tu sors avec Bailey Boisclair ?

—Non.

—En parlant du loup, nous coupe Hermione.

En effet, Bailey s'approche, l'air partagée entre fuir cet attroupement en courant ou essayer de s'y joindre. Je l'encourage à venir et elle finit par y prendre part, souriant plus ou moins aux deux filles, gardant sans doute des mauvais souvenirs des deux.

—Salut, lance-t-elle.

—Salut, répond gentiment Hermione.

—Hello, reprend Lavande en suivant l'exemple de la Miss Je-Sais-Tout.

Bailey s'étonne de leur amabilité, puis se tourne vers moi.

—Tu me donnerais ton numéro de téléphone ? Pour Guy Fawkes, peut-être, ce week-end. Ou autre chose.

—Ouais !

Je sors une feuille de papier et un crayon de mon sac pour le lui écrire.

—Tu vas voir les feux ? demande Hermione.

—Je ne sais pas, peut-être. Tu y vas, toi ?

—Non, on va faire ça derrière chez moi, avec les voisins, comme chaque année.

—C'est pas mal, l'encourage Bailey, sachant pourtant qu'il n'y avait rien de plus ennuyant.

—J'aimerais bien aller à Londres, soulève Lavande. Je pourrais, mais je ne saurais pas avec qui y aller.

—Harry et moi pensions y aller, répond Bailey en prenant mon numéro de téléphone que je lui tends.

Lavande la regarde comme si elle venait de réciter pi en entier.

—Tu pourrais venir avec nous, non ? Ils feront de grands brasiers et tireront des feux d'artifices en ville. On pourrait prendre un bus, s'y rendre puis revenir ensuite par le dernier bus de trois heures ou avant au pire.

—Tu es sérieuse ? je demande à Bailey, incrédule.

—Oui, pourquoi pas ?

—Prends mon numéro aussi, s'écrie Lavande en lui arrachant le papier des mains.

O

Quand j'arrive enfin dans le parking, Drago est appuyé sur sa voiture et il ne reste déjà presque plus d'autres automobiles.

—J'ai cru que tu avais changé d'avis, renifle-t-il, irrité.

—Désolé. C'est Bailey, Hermione et Lavande ! On organisait la Guy Fawkes Night, c'est dimanche.

—Vous allez faire quoi ? demande-t-il en s'asseyant dans sa Mercedes.

—A Londres, mon kiki !

Il lève un sourcil et j'éclate de rire en bouclant ma ceinture. Il met le contact et les amplis de sa voiture crachent un son démentiel qui me fait sursauter. Drago saute sur le gros bouton rond et baisse le volume en s'excusant. La main sur le cœur, je lui dis que ça va, mais j'ai encore des palpitations de terreur. Il recule de sa place de stationnement et s'engage vers la sortie. Le fond musical me fait sourire. Depuis le temps, il n'avait jamais rien fait jouer pendant qu'on roulait, pourtant je sais qu'il aime beaucoup la musique, son fond d'écran est couvert de photos de groupes et autres chanteurs.

Quand il s'arrête au feu, je l'entends marmonner tout doucement les paroles de la chanson :

I don't know if you're looking for romance or...I don't know what you're looking for.(5)

Il repart quand on passe au vert et arrête de chanter. Je ne saurais pas dire s'il chante bien ou non, il n'employait pas ses cordes vocales à leur plein potentiel, mais j'aime bien écouter ça.

Le trajet dure à peine plus de quinze minutes. Drago n'a pas dit grand-chose et je me demande si c'est bon signe ou non… d'une autre côté, il ne s'agissait pas non plus de silence pesant et insupportable.

Il s'arrête dans mon allée et me regarde, l'air d'attendre quelque chose.

—Merci, je lui dis en défaisant ma ceinture.

—De rien.

—Tu veux entrer ?

Il semble surpris de ma proposition et regarde aux alentours.

—Mes parents ne sont pas là, si c'est eux que tu cherches. Ils vont sûrement rentrer plus tard.

Je vois bien que je le mets dans une situation problématique, on le croirait déchiré de l'intérieur. Finalement il acquiesce. Il éteint le moteur et se détache.

Nous faisons quelques pas dans l'entrée et je me rends compte que je ne sais pas trop quoi faire. Avec Ron, on s'écrase dans ma chambre et on ne fait rien, ou alors rien de très brillant – Dieu sait qu'il s'est forgé des plans machiavéliquement cons dans cette chambre –, mais je ne voudrais pas donner ce genre d'image de moi à Drago.

—Qu'est-ce que tu veux faire ? je lui demande en m'avançant dans la cuisine.

—Je ne sais pas.

J'ouvre le frigo et en sort une pinte de jus d'orange. Je lui pointe l'armoire au dessus de l'évier et il va en sortir deux verres.

—On peut faire n'importe quoi, nos devoirs, regarder un film, jouer aux jeux vidéo, surfer sur Internet, aller se promener,…

—Tu as des jeux vidéo ?

—Oui, la Nintendo GameCube.

C'est celle de mon père en fait – grand bébé qu'il est –, mais moi et Ron aimons bien y jouer de temps en temps – grands bébés que nous sommes.

—Tu y joues souvent ?

—De temps en temps. Tu veux jouer ou pas ?

—Je veux bien essayer. Je n'ai jamais joué à ça.

Je prends un paquet de biscuits aux brisures de chocolat et embarque le jus d'orange.

—Prends les verres, j'ordonne. Comment ça, tu n'as jamais joué ?

—Eh bien, ce n'était pas éducatif.

Il prend les verres et me suit vers le salon que nous avons au sous-sol. J'émets un petit pouffement tout de même. Qu'est-ce que c'est que cet enfant de riche qui n'a jamais joué aux jeux vidéo ?

—Mes parents étaient très jeux éducatifs, ce n'est pas ma faute, se défend Drago. En plus, quand c'est sorti, tout le monde disait que ça lobotomisait le cerveau. Ma mère voulait à peine que j'approche la télévision à l'époque.

—Tes parents sont gravement atteints.

—Je sais bien. Ma mère voulait nourrir ma créativité et mon père mon endurance physique et mentale.

—Un vrai bouddhiste, dis-moi.

Je l'entends qui rigole dans mon dos. Je dépose notre collation par terre et allume la télé. Je branche les fils et mets le jeu TimeSplitters(6) – on peut y jouer à plusieurs.

—On va être l'un contre l'autre, je lui signale.

—Quoi ? C'est injuste, je n'ai jamais joué !

—Mise sur la chance du débutant.

Je me vautre au pied du divan, le dos callé contre un coussin que j'ai mis par terre. Drago me regarde un moment, puis vient s'asseoir à ma droite, droit comme un «i». Je nous verse à boire à tous les deux et ouvre le paquet de cookies.

—On va manger par terre ?

Je tire la table basse et pose le tout dessus. Cela tire à Drago une petite mine maussade, mais il prend quand même une gorgée de jus d'orange.

L'interface du jeu s'affiche enfin et je choisis les options intéressantes pour Drago et moi.

—Prends un personnage, je lui dis.

—Je veux le même que toi.

—Tu ne peux pas. Si je l'ai, il est logique que tu ne puisses pas l'avoir.

—Laisse-moi le tien, alors… Je rêve ou l'un de ces bonshommes s'appelle Le Roi Ron ?

J'éclate de rire en acquiesçant.

—C'est le personnage de Ron. C'est celui qu'il prend tout le temps, tu peux le choisir, il est bien.

—C'est hors de question, je ne suis pas Weasley pour l'amour de Dieu !

Il cherche longuement le personnage qui lui conviendra, puis décide enfin d'en prendre un.

O

—MORT ! Ah ah ah ah !

—Tricheur !

—Mais non.

Je croise les bras sur mon ventre et je boude.

—Je t'avais dit que ce n'était pas la chance du débutant.

—Non, mais tu triches ! Tu regardes dans mon écran pour voir où je suis, c'est anti-sportif !

—Tu n'as qu'à regarder le mien aussi.

J'essaie, mais je n'ai jamais réussi à faire ça. Drago prend un autre biscuit – lui qui crevait de trouille à l'idée de faire des miettes, au tout début – et le croque de façon très – très, très, très – arrogante. Son petit air espiègle m'arrache un sourire et je lui vole son deuxième biscuit des mains pour l'engouffrer d'un coup.

—On change de jeu, je décrète.

—Hé ! Non !

—Tu es habitué à lui, on change.

—Plus envie de jouer, lâche le blond en balançant sa manette sur le divan derrière nous.

Je hausse les épaules et jette ma commande aussi pour qu'elle rejoigne la sienne. Je m'installe ensuite plus confortablement, les jambes croisées et commence à jouer avec le petit trou dans ma chaussette.

—Tu veux remonter ? je lui demande.

Drago fait un oui de la tête et nous ramassons le jus et la bouffe que nous rangeons vaguement dans la cuisine. On va dans ma chambre et je jette mon sac d'école sur le lit, il s'ouvre et se déverse sur mon édredon.

—C'est accueillant, se moque Drago.

Je pousse mes déchets du bout du pied vers la poubelle, essayant de faire passer ma chambre pour moins affreusement crottée qu'elle ne l'est – c'est peine perdue, il traîne par terre des restants de fruits. Drago se penche et prends plusieurs gobelets de yogourt et bouteilles de jus de fruits qu'il met dans la poubelle.

—Ne touche pas à ça, je geins en le voyant faire, humilié au plus profond de mon intimité.

—Harry Potter, tu es crade !

Je le bouscule pour qu'il s'asseye sur le lit et il se met à ricaner et à faire tomber des montagnes de vêtements sales du bout du pied.

—Moi, si j'étais toi, j'arrêterais avant de tomber sur quelque chose de vraiment crade.

Drago retire son pied et le met sous ses fesses en grimaçant. Je viens m'écraser à la tête du lit, Drago étant assis au pied, et je le regarde entre mes cils.

Si j'avais pu imaginer que Drago se trouverait ici. A bien y penser, je n'avais jamais pensé ce moment auparavant. Comme lorsqu'on dit : «J'avais imaginé mille scénario menant à cette scène…». Moi jamais. C'est ainsi que je la vois pour la première fois : Drago est assis sur mon lit, au milieu de ma chambre en bordel, appuyé contre mon mur, à côté et sur mes effets scolaires. Il pourrait y avoir mieux comme cadre, mais ça me semble parfait.

Je ne peux pas m'empêcher de sourire.

—Toi, ça va ? je lui demande après quelques minutes de silence.

—Moi ? Oui, pourquoi ?

—Tu me l'as demandé, cet après-midi et je n'ai pas renvoyé la politesse.

Drago sourit moqueusement.

—Tu es bizarre, j'enchaîne.

—Pourquoi ?

—Hier, tu me haïssais à mort pour aucune raison et aujourd'hui, tu me raccompagnes chez moi et tu t'incrustes.

—Je ne m'incruste pas ! Tu m'as invité, s'insurge Drago.

Je lui tire la langue et lui donne un gentil coup de pied.

—Il y a des rumeurs sur toi à l'école, reprend Drago, en lorgnant sur le trou de ma chaussette.

Mon sang ne fait qu'un tour et j'ai une ratée qui me fait blanchir.

Pourquoi ?

—C'est Blaise qui me les a rapportées et j'ai douté…

Un intense moment de satisfaction, voilà ce que je vivais il n'y a pas trois secondes. Trois petites secondes.

Maintenant, je n'arrive pas à détacher mon regard du visage de Drago qui lui ne peut arrêter de fixer mes orteils. Je peux voir qu'en fait il ne voit pas vraiment mon pied, qu'il cogite énormément et qu'il ne peut juste pas me regarder dans les yeux.

—Il raconte que tu es gay, c'est aberrant, non ?

J'avale lentement ma salive, calé contre l'oreiller.

—Pas tant que ça, je souffle.

—Potter, il faut être dérangé pour inventer une histoire pareille ! Homo ?

J'ai une chance sur deux, soit il l'accepte, soit il ne l'accepte pas.

—Oui, mais… c'est la vérité.

Les deux billes bleues de ses yeux rencontrent à nouveau mon regard et je vois les questions qui se bousculent dans sa tête. Je sens une pression énorme entre lui et moi alors je craque et je détourne la tête, le feu me montant aux joues.

—Tu n'as rien à dire ? il lâche.

—Comme quoi ?

Drago me regarde sévèrement.

—Quoi !

—Laisse tomber. Je vais y aller.

Il se lève et je le suis, le raccompagnant au rez-de-chaussée. Il remet ses chaussures, me tournant hostilement le dos.

J'ai envie de lui demander si on est toujours, au moins, amis.

—Ils racontent aussi que tu as un faible pour moi.

Sa voix est basse. Il me fait face à ce moment-là, je me sens rougir jusqu'à la racine des cheveux et je sens son regard me transpercer.

Je souris du mieux que je peux.

—Ils disent n'importe quoi.

—Ouais, il souffle.

Il prend ma nuque au creux de sa main et je sens son souffle au bout de mes lèvres quand les siennes se posent dessus. Je me fige aussitôt tandis qu'il attire mon corps contre le sien et incline la tête pour nous offrir un angle plus confortable au baiser. Pourtant, j'ai tout juste le temps de penser : «Drago Malefoy m'embrasse » qu'il me lâche et se recule d'un pas en me regardant, une petite moue lui flotte sur les lèvres.

Je le fixe, interloqué. Je ne prétends pas être dans sa tête, mais l'air qu'il affiche ne me paraît pas très convaincu. Sans trop réfléchir, je l'empoigne fermement et l'oblige à m'embrasser. Ma langue glisse entre ses lèvres, elles m'opposent une certaine résistance, mais pas suffisamment pour m'arrêter. Je redoute le moment où il va me repousser et je profite des secondes pendant lesquelles je peux affirmer que nos corps se rejoignent. Puis je sens une caresse délicate sur ma langue. La pression de ses lèvres qui s'imposent.

Ensuite je perds carrément le Nord, parce que mon cœur bat comme un fou et que j'ai l'impression que mes artères ne pomperont jamais assez de sang pour me maintenir en vie une seconde de plus. Mon cerveau vole en éclats. La bouche de Drago est chaude, douce et humide, juste comme une machine bien huilée pour que notre union se fasse à merveille. La seule chose que je pense à faire, ce qui me vient comme une évidence, c'est qu'il faut que je prie. Prier le Saint des pédés pour que ce baiser puisse convertir un hétéro.

Quand je nous sépare, j'ai la foi. J'ai la foi parce qu'il a l'air dix fois, cent fois, mille fois plus homo que jamais auparavant. Parce qu'il a l'air de m'avoir embrassé et d'avoir envie de le faire encore. Il sourit comme s'il venait d'obtenir ce qu'il était venu chercher, puis il me fait un clin d'œil.

—Il faut que j'y aille.

Il dépose sa bouche sur la mienne, délicatement.

—Oui, d'accord.

Non content du contact chaste, je l'embrasse encore une fois, pour être bien sûr de me remémorer cet instant pour toujours. Les mains de Drago s'emparent de moi et leur chaleur s'imprègne dans mes vêtements pour se rendre jusqu'à ma peau. Ce vertige s'éternise.


A suivre...


(1)"Here we are now, Entertain us" est tiré de la chanson Smells Like Teen Spirit de Nirvana. On peut le traduire comme ceci "Maintenant que nous sommes là, divertis nous" (Smells Like Teen Spirit se traduirait L'Odeur De L'Adolescence, pour les intéressés).

(2) Tiré du film "American Beauty" ("Beauté américaine"). Le narrateur hors champ qui prononce ces mots au tout début du film.

(3) Guy Fawkes Night ou "La nuit des feux d'artifices" se déroule le 5 novembre (oh oh ! Repaire chronologique ! lol) à travers l'Angleterre. Il s'agit d'une fête en commémoration de l'échec d'un attentat contre le Parlement qui a mené à l'exécution de Guy Fawkes et d'autres conspirateurs. Il s'agit d'une fête durant laquelle on monte de grands (et petits) buchers autour desquels on se retrouve, on boit, on danse, on écoute de la musique, etc.

(4) "Straight" : cela peut signifier droit, conventionnel, classique tout autant que hétérosexuel. Je sais que j'aurais pu mettre "HETERO" à la place, mais ça n'aurait pas eu un sens aussi large et qu'Adams est le genre de personne à dire "straight".

(5) "I don't know if you're looking for romance or...I don't know what you're looking for" : paroles de la chanson I Bet You Look Good On The Dancefloor (Je parie que tu paraîs bien sur la piste de danse), du groupe Arctic Monkeys dont le titre apparaît sur l'album "Whatever People Say I Am, That's What I'm Not" (Qu'importe ce que les gens disent que je suis, c'est ce que je ne suis pas). Les paroles se traduisent : "Je ne sais pas si tu cherches une histoire d'amour ou... Je ne sais pas ce que tu cherches".

(6) Mes connaissances en jeux vidéos s'arrêtent à la Nintendo64, Diddy Kong Racing et Super Mario. J'ai été sur des sites pour trouver un jeu un peu à la James Bond (avec des armes, des aventures et tout) auquel on pouvait jouer à plusieurs et c'est ce que j'ai trouvé (sans trop m'attarder). Si le jeu ne correspond pas dans l'histoire, vous m'en voyez désolée.

STH