Note: Ouf! Désolée pour la journée de retard
Chapitre10 : Premiers ajustements
Waterboro, Maine, le 18 janvier
«Okay. On y est.»
Dean stationne la Chevy tout près de la porte d'entrée. La fine couche de neige en train de fondre fait des grandes éclaboussures blanches et humides sous les roues chaussées de chaînes. Le moteur s'éteint, mais pour une fois, les deux frères ne s'attardent pas aux derniers cliquetis rassurants de l'Impala. Ils observent tous les deux le chalet qui se dresse devant eux, dans un silence presque révérencieux.
-Bon, dit Sam, soucieux de dissimuler la boule d'émotion qui gonfle dans sa gorge.
-Ouais, acquiesce Dean.
-C'est chez nous.
-Tu vas pleurer, Sam ? Parce que si tu veux poser ta tête sur mon épaule et sangloter…
-La ferme.
Dean sourit et lui donne une claque affectueuse sur l'épaule.
Le petit cottage en bois se dresse fièrement devant eux. Il a quelque chose de guilleret avec son toit d'acier pentu peint en vert, la même teinte qu'on retrouve sur les volets des fenêtres. C'est un vieux pavillon de chasse récemment rénové, offrant toutes les commodités permettant d'y vivre à l'année : électricité, eau courante, puits artésien. Situé au bout d'une route isolée bordée de grands pins noirs, il offre une vue sur un petit lac qui porte le nom amusant –dans l'esprit tordu de Dean du moins- de Virgin's Pond (L'étang de la vierge). Il y a quelques chalets qui bordent l'étendue d'eau sur le rivage opposé, mais le cottage est suffisamment à l'écart pour être dissimulé à la vue des autres, protégé par la forêt dense.
Parfait, pense Sam encore une fois. Évidemment, l'idéal aurait été de trouver quelque chose de plus près de Portsmouth, mais une heure de route –lorsque Dean conduit, évidemment- leur a semblée acceptable. Autre avantage : ils sont à trois-quarts d'heure de l'Université de la Nouvelle-Angleterre, à Portland, où Sam doit commencer à travailler dans une semaine.
En tout et pour tout, les Winchester ne sont pas peu fiers de ce qu'ils ont réussi à accomplir. Évidemment, Sam s'est lancé dans la recherche de leur future demeure avec sérieux et application, mais en fin de compte, il a seulement eu de la chance. Il est tombé sur une petite annonce sur l'un des sites qu'il explorait le jour même de son affichage. Le chalet appartient à une professeure de piano à la retraite, récemment veuve, qui venait tout juste d'emménager dans le pavillon de chasse de son défunt mari après un an de rénovations, dans le but d'y couler des jours tranquilles. Avec son piano. Puis, sa fille, exilée au Japon et enceinte de trois mois, a appris qu'elle devrait garder le lit jusqu'à l'accouchement. Lucy Garner a décidé d'aller la rejoindre. Quand Sam l'a appelée, il l'a sentie désireuse de trouver un locataire pour le cottage le plus vite possible et a fait jouer ces faits en sa faveur. Le jour même, Dean et lui allaient visiter la propriété en tant que Sam et Dean Irving, deux frères nouvellement arrivés dans la région désireux de s'y établir temporairement pour voir si le coin leur plaisait. Sam a joué le prof d'université, charmant, ses yeux de chien battu tout coulants d'honnêteté et de candeur. Dean, lui, a accepté de porter un pantalon et une chemise. À chacun sa spécialité. «Et vous, Dean, qu'est-ce que vous faites dans la vie ?» a demandé Garner de sa voix haute perchée. «Mannequin professionnel» a répondu Dean en lui faisant son plus beau sourire malgré le coup de pied de Sam sous la table. «Oh, vraiment ?» Coup d'œil appréciateur à la silhouette de Dean. «Pour les compagnies de jeans, principalement. Vous seriez surprise de voir ce que les gens sont prêts à payer pour que leurs jeans me moulent le c-»
Nouveau coup de pied. Sam qui s'étouffe peu subtilement dans son café, puis changement de sujet. Quand Dean s'ennuie, les résultats ressemblent à peu près à ça.
Bref. Le lendemain, ils signaient la location pour un an, à un prix dérisoire pour une maison au bord de l'eau. Pas besoin de la meubler non plus, la seule interdiction étant de toucher au piano à queue reposant sous sa housse dans le salon.
C'est une petite maison, bien sûr, mais c'est amplement suffisant. Salon, salle de bains et cuisine-salle à manger au rez-de-chaussée, deux chambres à l'étage. Quand ils devront trouver autre chose, le bébé aura six mois.
«Hé ! Tu vas me laisser tout transporter tout seul ?» demande Dean, deux sacs dans chaque main –la totalité de leurs maigres possessions.
Sam sort ses mains de ses poches et patauge jusqu'au coffre de l'Impala, pour prendre les sacs de l'épicerie qu'ils viennent juste de faire. Quand il monte les trois marches menant à la porte d'entrée, Dean a déjà déverrouillé et balancé son chargement sur le plancher du petit vestibule. Sam referme derrière lui, retire ses bottes et se rend directement dans la petite cuisine fonctionnelle et éclairée. Il met les provisions sur la table et regarde autour de lui, encore incertain de ce qu'il ressent. Il est content, évidemment qu'il est content, mais tout a semblé trop facile, et il ne peut pas s'empêcher de craindre une nouvelle tuile prête à leur tomber sur la tête à Dean et lui. La fameuse chance des Winchester. Il pourrait écrire une thèse de doctorat là-dessus.
Il est tiré de sa rêverie par une série de notes discordantes provenant du salon. Il y retrouve Dean, assis sur le banc du piano interdit, les mains posées comme s'il allait jouer la neuvième symphonie de Beethoven. Évidemment.
-C'était la seule règle, Dean. La seule.
Son frère se retourne et lui sourit, comme le ferait un enfant particulièrement fier de son mauvais coup. «Pas pu résister»
-Allez, bouge un peu ton cul, on a plein de choses à faire.
Dean a un soupir à vous fendre l'âme, mais il ferme le piano et replace la housse. Ensuite, ils se mettent au travail dans un silence confortable, salant portes et fenêtres, disposant les sacs de protection aux endroits opportuns, dessinant des cercles de Salomon (à la craie. Ce n'est pas l'idéal mais au moins, ça se nettoie, a expliqué Sam) dans des endroits discrets mais stratégiques. Et ce n'est qu'un début. Sam veut aussi entourer le cottage d'une ligne de sel mélangée à de la terre de cimetière Hoodoo et de la limaille de fer. Il y consacrera la journée du lendemain.
Deux heures après leur arrivée, alors que la nuit tombe tranquillement, Sam et Dean sont à peu près satisfait de leur travail. Le cadet prépare du café pendant que l'aîné allume un feu dans la petite cheminée du salon.
Sam verse dans le filtre les cuillerées du mélange corsé –équitable- qu'il a choisi lui-même à l'épicerie, et ce simple geste lui semble un luxe inouï. Remplir son panier à l'épicerie, choisir sa sorte de café, de pain, de pâtisseries (pop tarts aux fraises pour Dean, au chocolat pour lui. En effet, Sam Winchester, grand prêtre de la bouffe santé devant l'éternel, succombe de temps à autres.)
Pour le moment, ils vivent sur les quelques centaines de dollars qui leur reste. Pas question d'utiliser de cartes frauduleuses, évidemment, et même si Sam fait son possible pour soutirer ce qu'il peut de ses arnaques au billard et aux cartes, il est loin d'avoir le même talent que Dean. Peu importe, puisque le jeune chasseur est sur le point de devenir chargé de cours universitaire. Une autre arnaque que les Winchester ont monté sans trop de difficulté. Alors que Sam cherchait quelque chose de plutôt physique –le genre de boulot où on ne pose pas trop de questions idéalement- Dean est arrivé avec cette offre d'emploi pour remplacer un professeur à l'Université de Portland. Au départ, Sam a refusé tout net. Trop compliqué, trop dangereux. «On a passé notre vie à frauder, Sam. Si j'ai un talent, en dehors de la chasse, c'est bien la contrefaçon. Je te fabrique un faux diplôme d'une obscure université du fin fond du Midwest, de fausses référence, une fausse carrière dans une autre obscure université à l'étranger et je te parie tout ce que tu veux que tu passes l'entrevue haut la main.» Sam a objecté qu'il pourrait se faire prendre. «Et puis ? Sam Irving n'existe pas.» Bon point. (Cette fois, c'est Sam qui a choisi leurs alias, inspiré par le New Hampshire, en hommage à l'écrivain américain. Dean a concédé que comme film, il avait vu pire que Le Monde selon Garp.) Ensuite, Sam a marmonné qu'il n'avait pas les compétences nécessaires pour… «Tu veux rire de moi ? Le cours s'appelle Mythes et Légendes de l'Amérique du Nord. Tu es comme la personne la plus qualifiée de l'univers.» Ainsi de suite jusqu'à ce que Sam Irving, fraîchement revenu au pays après quatre ans d'enseignement à l'Université de Freising, en Allemagne, se retrouve dans le bureau du recteur à discuter de la beauté de la Bavière à cette époque de l'année. Quand on l'a rappelé pour lui dire qu'il avait le poste, il a ressenti un mélange d'excitation et de terreur. À égalité.
«Sam, ramène-moi quelque chose à boire !» crie Dean depuis le salon.
Quelque chose à boire signifie normalement du lait, ou du jus de pomme, mais Dean évite habituellement de les nommer –machisme oblige. Du lait et du jus de pomme ne sont définitivement pas les boissons de prédilection d'un chasseur élevé à la dure.
Sam remplit sa tasse, sert du jus à son frère et le rejoint dans le salon. Dean contemple les flammes avec ce même air hypnotique qu'il a lorsqu'il regarde un corps brûler. Assis sur le divan rose, ses jambes arquées étendues sur la table à café, il a l'air parfaitement détendu. Sam s'installe près de lui, lui tend son verre et regarde aussi le feu s'agiter doucement dans la cheminée.
-Tu sais de quoi on a l'air, là, maintenant ? demande Dean.
-De deux frères incestueux qui attendent un enfant.
Dean s'étouffe à moitié dans son jus de pomme, renverse la tête vers l'arrière pour rire franchement. «J'allais dire d'un petit couple gay en escapade amoureuse, avec notre piano, notre divan rose et ce superbe papier peint à motif floral. Mais ta réponse est mieux.»
Sam hoche la tête en souriant. Peut-être sont-ils légèrement insécures tous les deux, et définitivement hors de leur élément. Ils ont chacun eu droit à une tranche de «vie normale» à différents moments de leur existence, mais ils n'étaient pas ensemble, pas ainsi.
Le jeune chasseur baisse les yeux sur le ventre de son frère qui porte un vieux t-shirt noir et étroit. On peut deviner sous le tissu que le bouton de ses jeans est défait. Le manège dure depuis quelques jours, mais Dean n'a rien dit et Sam n'oserait pas. Quand son frère est nu, couché sur le dos, on peut voir un léger renflement sous son nombril. Pour le moment, il est clair que Dean a décidé de l'ignorer, le temps d'assimiler l'information à sa façon. Il n'ignore pas le bébé, ni son état, seulement ce changement dans sa silhouette. Connaissant son orgueil et l'importance qu'il accorde à son image corporelle, Sam prévoit quelques sautes d'humeur à venir.
Mais pas ce soir. Ce soir, Dean paraît en paix. Les nausées matinales ne sont plus aussi intenses et son visage semble s'être légèrement arrondi. Les examens sanguins n'ont rien révélé d'anormal -pour un homme qui produit spontanément des hormones féminines de gestation, cela va sans dire- à l'exception d'un légère carence en fer, un problème assez commun pendant une grossesse, et qui devrait se régler avec la prise des vitamines que Dean avale chaque matin en grimaçant ostensiblement, comme si c'était un épreuve particulièrement désagréable et pénible. Satisfaite, Rania a demandé de les revoir au début de février et leur a laissé trois numéros de téléphone différents pour qu'ils puissent la rejoindre au moindre problème.
Dean baille, les muscle de sa poitrine se tendent, et la forme légèrement arrondie de son ventre est mise en évidence un instant. Sam se mord les lèvres et réprime un soupir de désir.
-On devrait le faire sur le piano, suggère Dean, comme s'il avait lu dans ses pensées.
-Dean…
-Sous le piano ?
-Pourquoi pas ici ?
-Devant un feu de foyer… Ce n'est pas un peu cliché à ton goût?
-M'en fous.
Dean s'approche de lui et murmure dans son oreille. «Tu veux que je te renverse sur l'accoudoir de ce divan rose respectable et que je m'enfonce en toi ? Il y aura une odeur de sexe qui restera imprégnée sur le velours, quoi qu'on fasse, et-»
-Mon Dieu, Dean, arrête de parler et fais-le, murmure Sam qui se bat déjà furieusement avec les boutons de sa chemise.
C'est bien d'avoir le contrôle, bien de prendre soin de Dean. Le contraire, cependant transforme Sam en une poupée de chiffon malléable de qui Dean tire des sons que Sam n'admettrait pas avoir produit par la suite, même sous la torture.
Il ne sait pas trop comment il se retrouve effectivement renversé sur l'accoudoir, complètement nu, une jambe sur le sofa, l'autre par terre, exposé et vulnérable aux caresses de son frère à genoux derrière lui.
Dean n'a pas envie d'être doux, ni langoureux. Penché sur lui, il lui embrasse le cou, le mordille en respirant bruyamment, l'une de ses mains fermement serrée autour de son pénis, l'autre lui massant les fesses sans trop de délicatesse. Puis, les baisers et les coups de dent se font un chemin brûlant dans le dos de Sam, jusqu'à son coccyx, et son anus est brusquement exposé, faisant courir un frisson le long de sa colonne vertébrale. Dean continue de le masturber, plus rapidement, et sa bouche –mon Dieu sa bouche- se pose sur le muscle palpitant de Sam, travaille à le dilater et à l'ouvrir avec la langue et une succion presque insupportable de plaisir. «Dean, je ne vais… pas pouvoir…»
La chaleur de la bouche de son frère le quitte. Sam pousse un gémissement plaintif et relève brusquement les hanches.
-Qu'est-ce que tu veux, Sam ? Gronde Dean en lui mordillant l'oreille, sa main calleuse serrée à la base du sexe de son frère.
-Je… pénètre-moi… maintenant…
-Maintenant ? Tu es prêt ? Tu ne veux pas que je t'ouvre tout doucement avec mes doigts, un après l'autre ?
-Je suis prêt, Dean, s'il te plaît, j'en ai besoin maintenant…
-Okay, bébé, okay, attends, je vais m'occuper de toi…
Sam entend son frère fouiller dans le tas de vêtements qui gît devant la cheminée. Il tourne la tête pour le voir extirper le lubrifiant de la poche de son jeans (comptez sur Dean pour être prêt en toutes circonstances) et en enduire son pénis dressé en se masturbant paresseusement, ses dents enfoncées dans sa lèvre inférieure, ses yeux brillants de désir fixés sur le visage de Sam qui laisse échapper une longue plainte et frotte son sexe contre l'accoudoir, à la recherche d'un peu de friction.
Puis Dean s'installe derrière lui, ajoute de lubrifiant à la salive qui couvre son anus et l'agrippe fermement par les hanches. Sam sent son gland s'appuyer doucement contre lui, et le désir est trop intense. Il donne un coup de hanche pour permettre au sexe de son frère de pénétrer son muscle frémissant, se sent déchiré de l'intérieur pendant que Dean continue de pousser doucement, mais la brûlure se mêle si étroitement au plaisir que la douleur recule presque immédiatement. «Sam, murmure Dean d'un voix rauque. Tellement serré… Tu…»
-Bouge, Dean, pour l'amour du ciel…
-Dis moi à quel point tu en as besoin, demande son frère en se retirant lentement jusqu'à ce qu'il ne reste plus que son gland à l'intérieur.
-Prends-moi, grogne Sam. Vite, fort. Je veux te sentir… je veux…
-Comme ça ? demande son Dean en s'enfonçant brusquement en lui, caressant sa prostate au passage.
Sam bafouille son accord en s'agrippant à l'accoudoir, et Dean le pénètre exactement comme il l'a demandé : vite et fort, pendant qu'il laisse l'intensité de ses sensations le submerger. Bientôt, il sent son scrotum se rétracter près de son pénis douloureux et humide. Instinctivement, il glisse une main autour de son sexe, mais Dean l'enlève et met la sienne à sa place. «Tu vas jouir, Sam ? Pour moi ? Tu vas le faire pour moi ?»
-Oui, Dean, juste… ahh… juste pour…toi… comme ça, n'arrête pas je t'en prie…
Les doigts de son frère récoltent le liquide qui perle à la fente de son urètre et se resserrent autour de son sexe, bougeant dans un mouvement de va-et-vient parfaitement en rythme avec les coups de son bassin. Quatre, cinq fois, et Sam se crispe, essaie d'avertir son frère sans y parvenir autrement que par un longue plainte qui semble venir du creux de son ventre, et son orgasme le submerge finalement, secouant son long corps musclé, accompagné de la respiration de plus en plus laborieuse et bruyante de Dean qui s'immobilise à son tour quelques secondes plus tard.
Sam laisse les derniers frissons de plaisir le secouer pendant que son frère gémit presque douloureusement derrière lui, ses hanches agitées de tremblements, murmurant son prénom comme une litanie avant de s'effondrer sur son dos.
Le cadet sent les battements de cœur frénétiques de son aîné battre contre sa peau, son souffle chaud sur sa nuque.
-Je t'aime, glisse Dean à son oreille.
-Il va falloir nettoyer le sofa, répond Sam placidement.
))))((((
20 janvier
Sam aurait se douter que ce serait une mauvaise journée. Un cauchemar l'a réveillé au petit matin, le cœur serré par une angoisse froide et étouffante, sans qu'il arrive à se souvenir du moindre élément à l'exception d'un liquide rouge, épais, qui recouvrait tout. Puis, il a eu une légère poussée de panique en réalisant qu'il n'était pas dans une chambre de motel mais bien couché dans un immense lit presque trop confortable, enfoui sous une couette blanche et douce, dans une grande pièce dégageant une légère odeur de lavande.
Le cottage. Leur… maison, a-t-il réalisé, ne sachant pas ce qui était le plus dérangeant : paniquer parce qu'il était trop confortable ou trouver du réconfort dans l'idée de s'éveiller dans une chambre miteuse aux murs jaunis usée par les centaines de voyageurs l'ayant précédé.
Puis, il a entendu Dean se vomir les tripes dans les toilettes du rez-de-chaussée, après trois jours sans rien d'autre qu'une légère nausée au réveil. Quand il a passé la tête par la porte de la salle de bain, son frère se brossait les dents furieusement. Sam lui a demandé s'il allait bien et le regard perçant, sarcastique de Dean voulait tout dire : ne pose pas de questions stupides, fous-moi la paix et je suis à deux doigts de péter sérieusement les plombs. Sagement, Sam est allé dans la cuisine sans rien ajouter et a découvert qu'il ne restait plus de jus d'orange.
Il sait que l'humeur de son frère est en partie attribuable à la journée frustrante de la veille. Le matin, il a voulu fendre du bois pour la cheminée du salon. Sam s'est fâché, Dean s'est fâché, puis a levé la hache au-dessus de sa tête et a grimacé, lâchant l'objet et portant une main à son ventre. Sam a eu droit à deux heures de silence rageur pendant qu'il travaillait au cercle de protection sous une pluie froide. Plus tard, Dean a fait plusieurs appels pour des offres d'emplois dénichées dans le journal, sans succès. S'abstenant de dîner, il est monté dans la chambre et a dormi tous l'après-midi, ou du moins, a fait semblant. Sam n'a pas osé s'approcher pour vérifier.
Le soir, Sam s'est installé devant son ordinateur pour préparer son cours pendant que Dean s'agitait autour de lui, grognant sur l'absence d'un poste de télé, de l'obsession de la propriétaire pour la dentelle et les fleurs et de la fichue température de … qui l'obligeait à rester à l'intérieur. Il a fini par s'asseoir à la table de la cuisine avec tout leur arsenal, nettoyant et polissant avec ces gestes nets et précis qui sont aussi familiers à Sam que l'odeur de l'Impala, ou les premières notes de guitare de Back in Black.
Malheureusement, Sam a osé faire remarquer que Dean avait nettoyé les armes trois jours auparavant, ce qui lui a valu un regard assassin et quelques mots grossiers sur l'endroit où Sam pourrait se foutre son portable et ses foutues recherches de faux professeur.
Bref, en se levant ce matin, Sam aurait dû comprendre qu'il marchait sur des œufs. L'explosion a lieu quelques minutes plus tard. Appuyé au comptoir de la cuisine, Sam mange une tranche de pain grillé (sans jus d'orange) quand il entend une série de bruit sourds provenant de leur chambre à l'étage, suivi d'un très original chapelet de jurons.
«Et merde» murmure-t-il en quittant la solitude tranquille de la cuisine pour aller braver la tempête qui gronde dans le crâne de son frère.
Il trouve Dean debout au milieu de leur chambre à coucher, toujours en boxeurs et t-shirt, les cheveux dressés sur sa tête, le visage rouge. Gît à ses le vase et les fleurs séchées qui décoraient la commode quelques minutes auparavant et les trois paires de jeans familières et usées qui constituent l'essentiel de sa garde-robe.
-Toi, ne dis rien, gronde Dean en pointant Sam du doigt.
-Je n'ai-
-La décoration de cette maison est à chier.
-Mmm mmm, répond Sam prudemment.
-Je ne peux plus mettre mes jeans, elle sont trop serrées, ajoute Dean en regardant Sam comme si la faut lui revenait.
Et en vérité, partiellement, Sam pourrait être considéré responsable. Il se demande si exprimer cette pensée à voix haute apaiserait son frère. Dans le doute, il se contente de se pencher et de ramasser le vase et les fleurs séchées qui craquent entre ses doigts.
-Je n'ai plus rien à me mettre, répète Dean avec une touche de désespoir dans la voix. Mon Dieu, je sonne comme une femme, Sam !
Son cadet a ouvert la penderie pour y cacher le vase. Il en profite pour décrocher une de ses paires de jeans de son support.
-Tu peux… mettre ça, suggère-t-il en s'approchant de Dean.
Son frère lui arrache le pantalon des mains et les enfile avec des gestes rageurs. Puis, il se considère avec incrédulité. Le bouton de la taille semble prêt à se détacher sous la pression, et ses pieds nus disparaissent sous les jambes trop longues.
-C'est mieux, tu trouves ? demande-t-il sans joie. Parce qu'à se rythme-là, je ne pourrai plus les attacher dans une semaine.
-Dean c'est… tu devais bien te douter que…
La colère quitte brusquement son aîné qui recule de quelques pas et s'assoit lourdement sur le lit. «Je ne vais pas passer les sept prochains mois en jogging.» affirme-t-il, la tête baissée sur son ventre.
-On va trouver quelque chose.
Sam s'asseoit près de son frère, pose une main sur sa cuisse avec hésitation. Dean ne la repousse pas.
-Pomme commence à prendre de la place. C'est normal. Ton… utérus est gros comme un-
-Pamplemousse, je le sais. Je ne suis pas… Sam, je ne suis pas fâché contre le bébé.
Il n'y a que Dean Winchester pour craindre ainsi le jugement de son frère.
-Je sais, Dean, franchement.
-Je suis juste fâché contre tout le reste.
-Oh.
-Je n'ai pas trouvé de travail, je ne peux rien faire et dans cinq jours tu vas partir travailler tous les matins et je vais rester ici comme une petite femme d'intérieur. À t'attendre avec un rôti.
Sam doit utiliser toute sa volonté pour ne pas sourire.
-On va te trouver quelque chose, affirme-t-il en accentuant la pression sur la cuisse de Dean.
-C'est la deuxième fois que tu le dis. C'est ta phrase passe-partout ?
-Non je…
-Sam, c'est pas ta faute. Je sais que j'agis comme un con depuis hier.
Puis, Dean ajoute d'une voix presque inaudible. «Ça aurait dû être toi.»
-Quoi ?
-Non, je veux dire… Je ne parle pas de l'attaque de la sorcière mais toi… toi tu saurais comment composer tout ça…
Sam secoue la tête, incapable de croire à ce qu'il entend. «Dean, tu ne peux pas être sérieux. Tu… Tu t'es occupé de moi toute ta vie. Je… S'il y a quelqu'un qui peut traverser ça c'est toi.»
-Attention : discussion mélo en vue, répond Dean avec l'ombre d'un sourire.
-Hé ! C'est toi qui as commencé, je te rappelle.
-Moi, j'ai une excuse.
La tension dans la pièce a diminué d'un cran. Finalement. Sam déplace sa main de la cuisse aux épaules de Dean. Il aimerait lui promettre qu'ils s'adapteront sans peine à cette vie provisoire qui les a choisi, comme la chasse les as choisi alors qu'ils étaient tout petits. Il aimerait lui assurer qu'ils trouveront quelque chose pour l'occuper, qu'il ne passera pas les sept prochains mois en pantalons de coton à élastique et que son corps continuera à s'adapter à la grossesse sans trop de peine. En vérité, Sam n'en sait rien. Ne pas savoir est une chose difficile à accepter pour lui ça l'a toujours été. L'insécurité de son frère s'ajoute à ses propres doutes et les mois qui viennent lui paraissent une montagne presque impossible à franchir.
Il ne devrait pas s'attarder ainsi à ses sentiments et à son bien-être. Ce n'est pas lui qui porte un enfant. Il aimerait dire tout ça à son frère, mais sait que Dean le sait déjà. Alors il se contente de se pencher et d'embrasser ses lèvres pleines, en essayant de mettre autant d'amour qu'il peut dans ce baiser. Peut-être y arrive-t-il, parce que les yeux de Dean sont plus clairs lorsqu'il met fin à l'étreinte.
«En passant, pour le rôti, tu peux toujours rêver, Sasquatch.»
À SUIVRE…
