« Thomas, je dois te demander quelque chose… Voilà, c'est pas facile à dire… Il faut que tu me répondes franchement…Est-ce que tu… Est-ce que tu te drogues ? »
Thomas manqua de s'étouffer avec son Coke Cherry.
Le visage de Vahina traduisait une sincère inquiétude il n'était de toute façon pas dans ses habitudes d'être sarcastique elle était d'une nature bien trop entière.
Le jeune homme ne put s'empêcher d'en éprouver une atroce cumpabilité.
Lorsqu'il était sorti de sa… « cave », il avait perdu toute notion d'espace-temps. Amoindri aussi bien physiquement qu'intellectuellement, il lui avait semblé que rien, en dehors de la chambre secrète, n'avait jamais existé.
Aussi fut-il plus ou moins abasourdi de découvrir que, non seulement il avait passé plus de trois jours coupé de monde, mais aussi, à la lumière des 27 messages qui emplissaient sa boîte de réception, que sa disparition n'avait pas passé inaperçue.
Si il avait prétexté un voyage professionnel en Suisse avec Monsieur L. et une panne de batterie pour cause de son silence, il avait plus mal aisé de dissimuler les stigmates de sa séquestration.
De larges hématomes couvraient ses poignets rouges et gonflés, son visage était havre, décharné, jauni, des cernes monstrueuses lui mangeaient les joues…
Paradoxalement, si son corps souffrait le martyr, lui-même se sentait pris d'une exaltation nouvelle.
Fabrizio l'avait transcendé, révélé à lui-même. Le jeune homme lui avait fait entrevoir quelque chose de bien plus grandiose que tout ce que son existence médiocre et timorée pourrait jamais lui offrir.
Il lui avait apporté ce qu'il avait cru deviné dans ses premiers émois littéraires :
le sublime.
Thomas en venait à mépriser son entourage : tous engoncés dans leur vie stupide et étriquée, incapables de percevoir ne serait-ce qu'un lambeau de sa passion.
Oh, bien sûr, il savait ce qu'ils diraient tous : ils le jugeraient, lui répéteraient combien c'était malsain…
Et quand bien même ils auraient raison, quand bien même Fabrizio le conduirait irrémédiablement à sa perte, quand bien même il ne l'aimerait sans doute jamais… il ne pouvait plus reculer.
-Je vais bien, je te jure – assura-t-il avec un sourire enjôleur
-Non, Thomas, tu ne vas pas bien. Ne me mens pas. D'abord, cette embrouille au Monoprix, ça ne te ressemblait pas. Et maintenant, tu ne donnes aucune nouvelle pendant des jours, tu as l'air malade… Je suis ton amie, tu peux me dire si tu as des problèmes !
-Je te promets, je ne me drogue pas, je ne suis pas devenu scientologue, je ne me prostitue pas non plus - rétorqua-t-il d'un ton faussement rieur
-Ce n'est pas drôle – continua la jeune fille sévèrement – Tu le prends à la légère, alors que tout le monde s'inquiète pour toi. Luc m'a même demandé si je savais pourquoi t'étais si « bizarre »
Effectivement, pour que Luc lui-même s'intéresse, la situation devenait préoccupante.
Thomas était excédé. La sollicitude de Vahina, totalement désintéressée, lui semblait au contraire exagérée et déplacée.
- Vous ne pourriez pas comprendre…- marmonna-t-il avec aigreur
- Si tu acceptais d'en parler, on pourrait essayer au moins !
- J'ai dit NON, c'est pourtant clair ! Fiche-moi la paix ! Toi, Luc, les autres, allez au diable ! – lança le jeune homme hargneusement en se levant d'un bond de sa chaise.
Sa propre agressivité le surprit. Son amie le regarda, incrédule.
- Tu dois aller vraiment mal pour en arriver là – déclara-t-elle enfin sentencieusement
Sous le regard dur de la jeune fille, Thomas se rassit, penaud, honteux de s'être laissé submergé par ses émotions.
- Je suis désolé, je n'aurais pas du crier. Je… Y a juste quelque chose en moi qui se passe et c'est difficile d'en parler.
A ces mots, Vanina s'illumina
- T'es amoureux de quelqu'un, c'est ça ?
- Oui et ce n'est pas juste de l'amourette. C'est même pas une histoire de sortir avec. Je sais pas, ça va beaucoup plus loin que ça… Je ne me suis jamais senti aussi mal et en même temps aussi bien.
- La personne sait que tu ressens ce genre de choses pour elle ?
- Oui mais elle s'en moque. Elle n'inclut pas l'amour dans ses relations humaines. On a juste des contacts physiques… poussés, dirons-nous.
- Mais vous êtes quoi l'un pour l'autre ? Des Sex Friends ?
Thomas se demanda si la définition de sex friends incluait la séquestration et la torture.
-Oui, on peut dire ça.
-Je ne sais pas, je ne suis pas pour ce genre de relations. Tu n'as pas l'air de t'y épanouir pleinement. Même si il existe autant de d'amours qu'il y a de cœurs , je ne pense pas que celui-ci soit le plus enrichissant. Tu mérites beaucoup mieux que quelqu'un qui te traite aussi mal.
-Je l'aime trop pour m'en soucier.
-Oui mais tu vas beaucoup souffrir, tu le sais…
Vahina était en couple depuis 5 ans. Elle se définissait volontiers comme une « incorrigible romantique » mais Thomas savait qu'elle n'aspirait en réalité qu'à la stabilité, l'équilibre, la confiance... Quoiqu'elle fût aussi ouverte d'esprit que possible, le jeune homme doutait qu'elle puisse admettre sinon comprendre l'intensité douloureuse de ses propres amours.
-Tu as sans doute raison…- soupira-t-il avec lassitude
Le visage de la jeune fille était emprunt d'une tristesse sourde. Pour la première fois, elle ne parvenait pas à sonder son ami. Elle craignait que sa passion, qu'elle devinait dévorante, n'ait hélas un dénouement guère heureux. Comme elle avait peu d'espoir de le raisonner, elle se devait, en tant que confidente, de rester en retrait et d'être, le cas échéant, l'épaule consolatrice.
-Je suis là si tu as besoin de moi… – finit-elle par dire avec son affabilité naturelle
-Merci. Ne t'inquiète pas, de toute façon, ça va aller - répondit le jeune homme, reconnaissant de l'espace que lui laissait son amie
-J'espère… Bon, je dois y partir. N'hésite surtout pas à m'appeler!
Quelques au revoir et autres embrassades plus tard, la sonnerie toujours atroce de son Smartphone retentissait avec virulence. On était vendredi soir et il n'était pas impossible que par chance, elle fût synonyme de quelque soirée de fortune.
-Blainville ! Et moi qui pensais que vous étiez mort !
Le jeune homme sentit son sang se glacer dans ses veines.
-Monsieur…Monsieur L. ?
-Vous ne cessez de me surprendre, Blainville. On dirait presque que vous tombez des nues que votre employeur cherche à vous joindre…
-C'est-à-dire qu'un vendredi soir…
-Ha, encore vos sacro-saintes horaires estudiantines !
Vous ne serez jamais maître du monde, mon cher Blainville.
Peu importe… Toujours est-il que j'ai besoin de vous urgemment pour ne pas dire immédiatement.
Notre dernier échange remontant à plus d'une semaine, je ne crois pas vous demander l'impossible…
Thomas frémit d'horreur. Trop obsédé par le neveu, il en avait oublié l'oncle. Si, d'un côté, les évènements récents rendaient un tête-à-tête avec son patron assez surréaliste, pouvait-il décemment se dérober ?
- Bien entendu, Monsieur. J'arrive tout de suite.
