Note : Remerciements sucrés et plein de tendresse à Maya Holmes pour sa correction et des bisous à vous qui suivez cette histoire.
"Pas trop fatigué ?"
"Du tout.", mentit Harry en passant une main sur son visage.
Il tourna la tête à sa gauche et regarda les trottoirs de Londres presque déserts à cette heure aussi tardive. Heureusement que Merlin avait prévu qu'un chauffeur le raccompagne,car Harry était réellement épuisé. Ce n'était pas simplement la soirée passée à essayer de négocier entre Mr. Beings, ses avocats et ceux de l'ex Mrs. Beings, c'était également l'accumulation de la fatigue des deux dernières semaines passées en Serbie. Les missions qu'il avait dû affronter n'avaient pas été dangereuses mais simplement extrêmement longues et compliquées, de celles qui ne le laissaient dormir que quelques heures par nuit - lorsqu'il était chanceux.
Depuis qu'il était rentré de Belgrade, il avait à peine pu profiter de South Kensington, le travail le rappelant à droite et à gauche pour tenter de prévenir le scandale politique qui s'annonçait si Mr. Beings mettait ses menaces à exécution et publiait les photos compromettantes de son ex-femme, en passe de se marier avec un prince Indien. Ce soir, ou très tôt ce matin selon comment on voyait la chose, ses collègues, les avocats et lui avaient enfin réussi à trouver un compromis dans cette sale affaire. La crise était évitée. Harry allait enfin pouvoir dormir.
"Tu as vu les photos ?", demanda Merlin, dont la curiosité n'avait jamais été un secret.
"Oui. La future Princesse de Ma Patu ne dévoile rien de plus que la moitié d'un sein."
"Oh, scandale.", ironisa Merlin, conscient lui aussi que l'Angleterre avait dû dépenser un demi-million de livres à cause d'une ridicule histoire de poitrine féminine.
Il était temps que l'égalité homme-femme soit réellement respectée, cela arrangerait tout le monde.
"Tu es toujours à l'agence ?"
"Vu l'heure, ça ne sert à rien que je rentre."
Harry regarda sa montra et grogna.
"Tu as raison. Autant que je vienne directement, non ?"
"Non, rentre chez toi. Ta demande de congés a été acceptée."
"Alléluia."
Il entendit le rire chaud de Merlin et sourit lui aussi. Ils se souhaitèrent une bonne fin de soirée (puisque Harry ne pouvait pas souhaiter à Merlin une bonne nuit) et raccrochèrent. D'habitude poli, Harry n'eut cette fois pas la force de parler à son chauffeur. Il ne lui demanda pas non plus d'éteindre la radio et posa son front contre la vitre froide pour se tenir éveillé. Il ne s'endormait jamais en présence d'un inconnu. Jamais en présence de qui que ce soit, à vrai dire.
Ils traversèrent le centre ville avec une rapidité rendue possible par l'heure et lorsque le chauffeur indiqua à Harry qu'ils étaient arrivés, il le remercia sommairement avant de quitter la voiture. Dans la ruelle calme, il prit son temps pour sortir ses clés et ranger ses lunettes dans sa poche. De nature prudente, il ne se permettait de les retirer que lorsqu'il fermait la porte derrière lui mais il était de toute façon bien trop tard pour qu'on vienne l'agresser. Il venait de plonger dans cette heure entre chien et loup, dans ce moment étrange sans savoir s'il était encore en train de vivre hier ou commencer demain. Seul et hors du temps, il ouvrit la porte de sa maison.
Dans la pénombre, il se dirigea jusqu'au vestiaire où il déposa son manteau et ses chaussures. Il monta les quelques marches de l'entrée, tourna à droite et rentra dans la cuisine où il se servit un verre d'eau. Il avait déjà assez bu pendant la négociation et avait réussi à reprendre ses esprits pendant le trajet en voiture. Il prit place sur une des chaises en bois et posa ses coudes sur la table au centre de la cuisine. Bien. Il allait dormir 27h de suite, il en était sûr.
"Salut."
Il releva le visage à l'instant même où Eggsy venait d'entrer dans la pièce, son sommeil soudain oublié.
"Bonsoir… ou bonjour, Eggsy.", sourit Harry en secouant la tête.
"Ouais, j'ai pas su faire un choix non plus, alors j'ai préféré dire Salut.", rit-il en retour avant de s'approcher enfin.
Il lui adressa un petit sourire en passant près de lui et alla attraper un verre dans le placard au-dessus de l'évier avant de le remplir lui aussi d'eau fraîche. Il ne resta pas devant la fenêtre qui donnait sur la ruelle puisqu'elle était leur seule source de luminosité. Cela aurait été présomptueux de dire de lumière, puisqu'ils n'y voyaient pas grand chose dans cette cuisine. Eggsy était encore légèrement endormi et Harry si fatigué qu'ils ne voulaient de toute façon pas agresser leurs yeux avec les ampoules blanches qui les entouraient.
"Ça s'est bien passé ?"
"Oui, très bien."
"Je ne comprends pas pourquoi c'est toujours des photos de femmes qu'on prend à leur insu qui font scandale."
Harry lui adressa une moue désolé, incapable de lui répondre. Il regarda le jeune homme, habillé d'un bas de pyjama d'un gris très clair et d'un tee-shirt blanc à manche courte qui lui rappela le sien qu'il n'arrivait pas à retrouver depuis quelques temps. Les cheveux fous au-dessus de sa tête confirmaient à eux seuls qu'Eggsy venait de sortir d'un profond sommeil.
"Je t'ai réveillé en rentrant ?", demanda Harry, prêt à s'excuser.
"Non, non, j'avais soif de toute façon."
Eggsy tira une chaise à côté de son mentor et prit place dessus. Harry ne pouvait pas à proprement dire qu'il s'y était assis, vu qu'il avait plié sa jambe sur le siège avant de s'y installer, dans une position qui ne paraissait pas plus humaine que confortable. Harry lui ferait la morale plus tard. Il était trop fatigué de toute façon.
"Comment vas-tu ? J'ai l'impression que nous ne nous sommes pas vus depuis une éternité. Comment se passe la formation ?"
"Bien. Ouais, bien. Bah on était en Suède la semaine dernière… Euh non, non y'a deux semaines. On a vu Irchka."
"Ah, Irchka… Pas trop traumatisé ?", demanda Harry en retenant son rire.
"C'est clair que je m'attendais pas à voir un fakir en Suède, se percer la peau avec un clou de treize centimètres sans saigner, mais bon…"
"Treize centimètres ? Il s'améliore, la dernière fois que je l'ai vu c'était dix."
Eggsy posa son coude sur la table et appuya sa tête contre son poing en riant.
"Mec, c'était tellement chelou… Je sais même pas comment ils veulent qu'on apprenne à faire tous ces trucs."
"C'est un travail de longue haleine mais en temps et en heure, tous ses petits secrets pourront vraiment te sauver la vie."
"Je note.", sourit Eggsy en haussant les sourcils, l'air bien peu convaincu. Il attendit un peu et demanda, "Et toi, comment tu vas ?"
"Fatigué. Je pense que ces derniers temps ont été un peu… trop. Je suis en congés dès demain."
"Trop cool !", s'enchanta Eggsy et ce n'était pas juste un de ces mots que le gamin balançait sans savoir toute sa portée ; ses yeux semblaient s'être illuminés et tout son corps s'était légèrement redressé. Harry réalisa alors à quel point il lui avait manqué.
Ils ne s'étaient pas vraiment reparlé depuis cette histoire de phrase totalement déplacée qu'Eggsy avait lâchée au centre et en public, et qu'Harry avait dû lui faire la morale avant de lui présenter ses excuses. Parce que ce n'était pas Eggsy le fautif principal, bien sûr, (il était jeune et avait l'humour enseigné dans le quartier où il avait grandi), mais Harry s'était permis trop de choses avec cet homme dont il oubliait parfois le statut de recrue. Parce qu'Eggsy le faisait rire, volontairement ou involontairement. Il était imprévisible et absolument fascinant. Plus d'une fois Harry avait voulu l'inviter au restaurant, pas pour lui apprendre à choisir un bon vin ou à s'essuyer la bouche avec classe. Harry voulait être assis face à lui et lui demander ce que ça faisait d'être élevé par une mère célibataire et d'aller à l'école publique. Il voulait savoir si sa petite soeur lui manquait et en profiter pour lui dire qu'il pouvait la convier à South Kensington quand il le désirait. Est-ce qu'Eggsy avait déjà voyagé ? Où ? Et où aurait-il aimé aller si on lui offrait le billet ? Avait-il quelqu'un dans sa vie ou avait-il déjà eu quelqu'un ? Était-il vraiment satisfait de vivre chez Harry ? Harry aurait bien aimé avoir une pause, une fois dans leur relation, pour se permettre certaines choses. Un peu comme ce soir, finalement.
Il croisa lentement les jambes et serra son verre entre ses doigts. Il ouvrit la bouche et réalisa quelque chose. Il ferma les yeux et soupira.
"Quoi ?", demanda Eggsy.
"J'ai oublié mon portable dans mon manteau."
"Tu veux que j'aille le chercher ?", offrit Eggsy en se levant immédiatement.
"Non, non, reste.", le rassura l'espion en tapotant le siège qu'il voulait à nouveau voir pris.
Eggsy sembla surpris (Harry vivait accroché à son Blackberry mais il était en congés après tout) et prit place à nouveau.
"C'est cool que tu sois en vacances. Tu vas bouger un peu ?"
"Non, je pense rester là. Ça fait longtemps que j'ai envie de profiter de la maison."
"Génial, comme ça quand je rentrerai du centre, t'auras fait la cuisine et tout !"
"T'ai-je déjà laissé mourir de faim ?", demanda Harry en arquant un sourcil, amusé.
"Ces derniers temps t'étais pas beaucoup là…", répondit Eggsy dans un sous-entendu appuyé.
"Je t'ai laissé ma carte bleue pour que tu puisses aller faire des courses.", s'offusqua-t-il faussement.
"Ouais mais du coup j'ai pas osé acheter beaucoup de choses et j'ai été à deux doigts de l'aménie."
"L'anémie.", corrigea Harry avant de porter son verre à ses lèvres.
"J'ai plus que la peau sur les os, j'ai tellement maigri...", poursuivit Eggsy en retenant très mal son rire.
Harry sourit et se leva.
"Redresse-toi."
Eggsy s'exécuta et se mit face à lui, la bouche pincée et le défiant du regard. Il semblait ne pas comprendre où voulait en venir son aîné qui approcha ses mains autour de son bassin, pour lui montrer qu'il allait le porter. Eggsy se laissa faire et cacha son sourire, alors que les bras d'Harry l'entourèrent et qu'il le souleva non sans un peu de mal.
"Tu es toujours aussi lourd.", confirma Harry d'un signe de la tête.
"Au niveau poids tu veux dire ou… ?"
"Je ne répondrai pas à cette question."
Eggsy secoua la tête en riant. Il posa ses mains sur les bras d'Harry et le laissa le porter encore quelques secondes avant que l'espion ne commence à le déposer doucement à terre. Ses gestes étaient doux, il était encore habillé et ne voulait pas que la boucle de sa ceinture griffe le ventre du plus jeune, à peine protégé par son tee-shirt fin. Il attendit que le bout de ses pieds touchent le sol pour le lâcher lentement. Trop lentement. Ses mains encore posées sur les hanches d'Eggsy, ses yeux accrochés aux siens, il ne bougea pas. Mais Eggsy non plus.
Pause.
Harry se pencha et posa ses lèvres sur celles d'Eggsy. Il remonta sa main gauche jusqu'au visage qu'il surplombait et caressa délicatement la joue. C'était juste ça, rien d'autre qu'un simple baiser sur ces lèvres rieuses qui l'énervaient autant qu'elles l'aguichaient à chaque fois qu'un son arrivait à s'en échapper. Il quitta de son autre main la hanche et comme si le plus jeune était soudain apeuré à l'idée qu'ils s'arrêtent, il sentit la langue d'Eggsy presser ses lèvres. Mais Harry Hart n'était rien d'autre qu'un homme alors, qui était-il pour refuser cette demande. Il ouvrit la bouche et avec elle la porte qui donnait sur toutes ces envies qui le consumaient de l'intérieur depuis quelques semaines déjà. Celle qui voulait allonger Eggsy sur la table à l'instant même et lui retirer ce pyjama sans forme. Celle de l'inviter dans son lit lorsqu'Eggsy lui apportait son téléphone dans sa chambre, l'y attacher et lui faire l'amour jusqu'à ce qu'il en ait la voix et le corps cassés.
Il ferma les yeux un peu plus fort et plongea ses deux mains dans les cheveux bruns avant de glisser sa langue contre celle téméraire du plus jeune. Eggsy tenta de faire reculer Harry jusqu'au plan de travail mais l'espion ne bougea pas. Si Eggsy pensait qu'il pouvait dominer la situation, il était de bon ton de lui faire comprendre dès maintenant qui était en charge ici. Alors, la main droite encerclant la nuque de sa recrue, Harry força son visage à se pencher en arrière un peu plus et approfondit le baiser qui devint si obscène qu'Eggsy lâcha un premier gémissement.
Harry se promit d'arrêter d'essayer de faire gémir Eggsy le jour où ce son rauque ne provoquerait plus en lui à la fois cette espèce de gouffre et cette satisfaction personnelle qui ranimait le loup qui sommeillait en lui.
Il recula sa tête et observa le visage parfaitement défait de sa recrue.
Puis il sourit.
