Till Kingdom come

Chapitre 10

Big Brother is watching you

– Inspecteur Ackerman !

– Génial, marmonna Derek. Il ne manquait plus qu'elle.

Kat, sa collègue, lui sourit et l'abandonna à son triste sort à la porte du poste de police, lui faisant un petit signe de la main. Derek soupira, son casque et ses clés à la main, et se tourna vers la journaliste.

– Bonsoir, Rodriguez, lâcha-t-il.

Felicia Rodriguez avait facilement deux têtes de moins que Derek mais elle n'en restait pas moins une petite boule d'énergie aussi acharnée qu'un pitbull – c'était d'ailleurs son surnom dans la profession. Elle travaillait en freelance pour différents tabloïds mais signait de temps en temps des papiers sérieux dans des publications à plus gros tirages.

– Vous avez le temps pour un verre, inspecteur ? demanda la journaliste en lui faisant les yeux doux.

– Non, j'ai une urgence familiale, répondit Derek en s'engageant sur le trottoir vers le parking situé derrière le commissariat.

– Ah, oui, votre petite sœur ?

Derek s'arrêta net et se tourna pour foudroyer la petite fouine du regard.

– Pas la peine de faire cette tête, sourit Rodriguez sans se laisser impressionner. J'ai des indics dans tous les hôpitaux de la ville. Il est toujours intéressant de savoir quand un membre de la famille d'un policier y va, au cas où il s'agirait de représailles.

– Laissez ma famille en dehors de vos histoires, gronda Derek.

– Sont-ce des menaces, inspecteur Ackerman ?

– Un conseil.

Le sourire de Rodriguez redoubla et Derek supposa qu'elle enregistrait toute la conversation. Il tiqua et reprit sa route, la journaliste sur les talons.

– Avez-vous du nouveau sur le massacre de la ligne G de la nuit dernière ? demanda Rodriguez en lui emboîtant le pas.

– Aucun commentaire.

– Des témoins affirment avoir vu cette nouvelle sentinelle, le Singe Rouge, accompagnée d'un monstre vert se battre contre des ninjas, continua le Pitbull. Le temps que la police arrive à la station de Greenpoint, les corps avaient disparu mais il y avait des traces de sang dans tout le train. Vous avez dû voir les photos dans les journaux ce matin, je suppose.

Oui, il les avait vues. Comment aurait-il pu y échapper ? Elles étaient sur toutes les unes. Quelques témoins affirmaient avoir vu le Singe Rouge et ce « monstre vert plus grand qu'un homme et couvert de sang » mais la police n'avait pu récupérer aucune image valable. La vidéo-surveillance du train était en panne ce jour-là et les deux suspects n'avaient pratiquement pas emprunté les quais. La police disposait d'une seule image floue et en noir et blanc de deux masses rentrant de justesse dans un wagon. Impossible d'identifier quoi que ce soit. Quant aux litres de sang répandus sur toute la longueur du train, deux équipes entières de la police scientifique y travaillaient. Il faudrait un moment pour traiter tous les échantillons et on estimait déjà que la reconstitution des faits prendrait au moins quinze jours de travail acharné. Gordon du laboratoire avait parlé du « plus beau massacre artistique de l'année » mais tout le monde savait que Gordon était à la limite du sociopathe de toute façon. Il y avait bien des témoins, trois récupérés sur les lieux dont un gosse, une dizaine d'autres qui s'étaient présentés spontanément, mais leurs descriptions variaient trop. L'un parlait de dinosaures humanoïdes, un autre d'extraterrestres, un troisième de démons sortis de l'enfer et personne ne s'accordait. Le gamin et sa mère assuraient toute fois que les deux suspects les avaient sauvés des ninjas.

– J'ai pris mon service avant la publication de ces photos, mentit Derek. Je n'ai aucun commentaire à faire sur cette affaire, je n'y suis d'ailleurs pas attaché. Maintenant, je dois partir. Comme vous le savez, ma petite sœur a été agressée hier et je n'ai pas encore eu le temps de passer la voir.

– Elle a bien été agressée au parc McCarren, pas très loin de Metropolitan Avenue, aux alentours de l'heure du massacre ?

– Vous en savez plus que moi, répondit Derek en passant le grillage du parking.

Il s'arrêta juste à la limite et empêcha Rodriguez de le suivre en pointant un panneau du doigt.

– Personnel autorisé seulement, mademoiselle Rodriguez, rappela-t-il. Bonne soirée.

– Mes amitiés à votre sœur, sourit la journaliste avant de traverser la rue.

Derek mit son casque et se dirigea vers sa moto.

Il se gara devant l'appartement d'Emma une demi-heure plus tard. Alex lui avait ordonné de ne pas venir au travail pour la semaine aussi devait-elle être chez elle à cette heure-là. Derek savait plus ou moins à quoi s'attendre. Liam avait croisé Emma à l'hôpital alors qu'il amenait un blessé et il l'avait ramenée chez elle ensuite en ambulance – ce n'était pas vraiment réglementaire mais Derek n'allait pas engueuler son frère parce qu'il prenait soin de leur petite sœur. C'était Liam qui les avait avertis, Alex et lui. Il leur avait dit qu'Emma avait un beau coquart, des hématomes un peu partout et une cinquantaine de points mais rien de cassé. Chose incroyable, on lui avait juste volé son téléphone. Derek n'y croyait pas un instant.

Le 184 était un bâtiment en U en briques de deux étages aux fenêtres blanches et aux grilles et portes vertes, avec une arrière-cour fermée par un portail. Trois petites fenêtres en demi-lune au niveau du sol, plus ou moins dissimulées derrière des buissons, signalaient l'appartement en sous-sol qu'Emma occupait. L'immeuble appartenait à un ami de Liam, un médecin qui était parti en Afrique avec une organisation humanitaire et qui avait eu besoin de quelqu'un pour s'occuper les lieux et de l'autre locataire. Emma payait un loyer ridiculement bas et assurait l'entretien en contrepartie depuis deux mois. Derek aurait préféré qu'elle reste un peu plus longtemps chez lui mais sa petite sœur avait insisté : c'était le moment pour elle de se reprendre. Quelques semaines plus tard, elle avait commencé ces conneries de Singe Rouge.

Derek entra dans le couloir de l'immeuble et frappa à la porte sous les escaliers. Il attendit une petite minute avant que la porte ne s'ouvre. Il s'était juré de ne pas se mettre en colère mais il eut du mal à se contenir en voyant l'état de sa petite sœur. Ce n'était plus un coquart à ce stade-là mais un hématome couvrant le quart du visage, sur une arcade sourcilière et une pommette brisées. Emma ne pouvait pas ouvrir l'œil droit. Ses bras et ses jambes étaient constellés de bleus et elle avait de gros pansements un peu partout. Elle était en débardeur et en shorts, n'essayant même pas de dissimuler ses blessures.

– Salut à toi, ô mon grand frère préféré, lança Emma avec un sourire tordu.

Elle fit la grimace à cause de la douleur et Derek estima qu'elle s'était punie toute seule pour ce mensonge. Elle l'invita à entrer en se décalant. L'escalier donnait sur la gauche jusqu'au mur parallèle à la rue, à mi-hauteur, puis repartait sur la gauche pour descendre dans la seule pièce du studio. Derek scruta les lieux, inspectant du regard la petite cuisine sous les escaliers, le canapé en face, le bureau au fond avec les ordinateurs qu'Emma avait réussi à caser et son lit dans un alcôve improvisé grâce à des rideaux. La salle de bain était fermée. Derek sentit une odeur bizarre flotter dans l'air.

– Problème d'égout, informa Emma en remarquant son expression. J'ai appelé un plombier, il doit passer demain.

– Rien à voir avec un reptile géant se planquant dans ta salle de bain ? demanda Derek en ouvrant soudainement la porte.

La petite salle de bain ne contenait que les éléments réguliers : un lavabo sous une étagère avec un miroir, une baignoire avec un rideau de douche représentant la classification périodique des éléments, une petite armoire avec du linge de bain et les toilettes. Derek poussa le rideau de douche mais ne trouva que du linge séchant, suspendu à l'étendoir.

– T'as plus l'âge de me piquer mes culottes, rappela Emma en ouvrant le réfrigérateur.

Elle en sortit deux bouteilles de bières et en tendit une à Derek. Il la prit mais continua tout de même son petit tour, regardant sous le lit et sous le canapé. Il se résigna rapidement : il n'y avait pas la place de cacher une tortue géante dans le studio d'Emma.

– Et la cave ? demanda Derek en débouchant sa bouteille.

Il y avait une trappe sous un tapis devant le bureau d'Emma, Derek le savait. Emma haussa les épaules et s'installa sur son vieux canapé récupéré pendant une expédition nocturne avec Alex dans les rues de New York à la recherche de mobilier.

– Si t'as envie de patauger dans le problème d'égout, c'est ton problème, ajouta-t-elle.

Derek fronça le nez. Il n'avait pas envie de prendre le risque d'ouvrir la trappe – il avait une petite phobie sur tout ce qui touchait à la saleté. Emma n'avait jamais utilisé la cave en dessous de son studio, de toute façon. Derek soupira et rejoignit le canapé en trois pas.

– Emma, tu as sérieusement déconné, se lança-t-il.

– Je sais, admit sa petite sœur en baissant les yeux.

– Je suis flic, Emma. Je peux passer l'éponge sur quelques tabassages de petites frappes par une sentinelle masquée mais je ne peux pas me taire si je connais l'identité du meurtrier du massacre de la ligne G.

– Je n'ai tué personne, Derek.

Elle était sincère. Derek connaissait trop bien sa petite sœur pour ne pas la croire. Emma était trop sincère pour lui mentir à propos d'un acte aussi grave – elle n'avait pas réussi à lui cacher son identité secrète plus d'une semaine, après tout. Si elle avait tué quelqu'un, elle aurait éclaté en sanglots en le voyant.

Derek passa une main dans ses courts cheveux châtains, soudainement soulagé, et s'assit à côté de sa petite sœur. Ce n'était pourtant pas fini.

– Mais tu y étais, continua-t-il.

Emma hocha la tête gravement.

– Qui était avec toi ?

– Je ne peux pas te le dire.

– Est-ce que ta vie est menacée si tu me le dis ?

– Ce n'est pas une question de menace mais d'intégrité, répliqua Emma avec hauteur.

Elle ne lâcherait rien sur le sujet, jugea Derek. Tant pis, il y reviendrait.

– Tu es blessée. Est-ce qu'on va trouver ton ADN dans le train ?

– Y'a des chances, admit Emma. Mais vous n'avez jamais trouvé quoi que ce soit sur le Singe Rouge, n'est-ce pas ? (Derek confirma de la tête.) En prime, je ne suis fichée dans aucune de vos bases de données. La police aura mon ADN, très bien, mais ce sera un échantillon parmi des dizaines d'autres, sans lien avec le Singe Rouge ou moi.

– T'as pensé à tout, hein ? se moqua Derek. Et si on attrape le Singe Rouge un jour et qu'on te colle le massacre sur le dos à ce moment-là, qu'est-ce que tu feras ?

– Ça risque pas d'arriver. Le Singe Rouge a pris des vacances à durée indéterminée.

Emma avala une gorgée de bière. Derek n'en croyait pas ses oreilles.

– Quoi, c'est fini ? demanda-t-il. Après tout le foin que tu m'as fait, tu arrêtes ?

– J'ai déconné, Derek. Le Singe Rouge ne peut plus sortir.

– Ces ninjas, c'était les Chinois ou les Japonais ?

– Révise tes classiques, frangin. Les ninjas sont japonais.

– Putain, Emma...

– Je sais.

– Ces types-là ne sont pas des rigolos. C'est étonnant qu'ils ne soient pas déjà à ta porte.

– Raison de plus pour que le Singe Rouge disparaisse.

Emma prit une nouvelle gorgée de bière. Derek posa sa bouteille sur la petite table basse encombrée de jeux vidéo et de manettes.

– Les Foots sont après le clan Hamato.

– Hamato ? répéta Emma.

– Les tortues.

Emma leva les yeux au plafond et le regretta à nouveau. Ça lui apprendrait.

– Je sais qu'elles existent, insista Derek, et les preuves s'accumulent depuis des années dans nos labos.

– Ah oui ?

– Oui. Et je veux que tu restes en dehors de cette guerre, Emma. Les Foots sont déterminés à exterminer tout ce qui traîne dans les égouts de New York, « reptiles, vermines et autres nuisibles ».

– Vous avez un indic chez les Foots, réalisa Emma en se redressant soudainement.

Parfois, Derek détestait la tête bien faite de sa petite sœur. Il attrapa sa bouteille et noya sa réponse dans la bière.

– Pourquoi la police ne s'en occupe pas ? demanda Emma. Ça fait des années que la mafia japonaise est installée à New York et vous ne faites rien !

– Ce n'est pas aussi simple que ça, Emma. Ce ne sont pas juste des trafiquants de drogues ou d'humains. Ils ont des business légaux, qui tiennent parfaitement la route, et...

– Là où il y a de l'argent, il y a de l'influence.

– Oui.

Emma se perdit dans ses pensées et Derek la laissa faire. Il savait qu'elle avait rencontré le clan Hamato. Elle représentait la seule connexion directe de Derek depuis le début de son intérêt pour ces tortues, trois ans plus tôt.

Il avait entendu parler de cette légende urbaine quand il était entré dans la police mais il n'y avait pas prêté attention – la science fiction était plus le domaine d'Alex – en tout cas, pas jusqu'à cette nuit, trois ans plus tôt, où un junky lui avait tiré dessus pour les malheureux dix dollars qu'il avait dans son porte-monnaie. Derek n'était même pas à cent mètres de chez lui et il se souvenait avoir trouvé la situation ridicule. Ça n'avait pas empêché la balle de se loger dans son abdomen et il s'était retrouvé par terre à se vider de son sang mais l'esprit étonnamment clair. Il se savait hors de toute hallucination lorsque cette tortue humanoïde s'était penchée sur lui, compressant la plaie de ses mains. « Les secours sont en route », avait dit la tortue en le regardant droit dans les yeux. Derek avait hoché la tête et posé une main sur celles de la tortue. Sa peau était fraîche, un peu granuleuse, et la main ne comportait que trois doigts. La tortue avait laissé le contact se prolonger jusqu'à ce que les lumières de l'ambulance apparaissent au coin de la rue. Elle avait ensuite pris la main de Derek et l'avait appliquée sur la plaie. Il savait faire et maintint la pression du mieux qu'il put. « Merci », avait-il lâché dans un souffle. La tortue lui avait rendu un sourire à la fois surpris et mal assuré, avait hoché la tête puis avait disparu dans une ruelle en une fraction de seconde. Derek avait été emmené à l'hôpital et opéré dans la foulée. Il s'en était fallu de peu d'après les médecins.

Depuis, Derek avait consacré une bonne partie de son temps libre à enquêter sur son sauveur. Il avait trouvé dans les archives des laboratoires de la police scientifique des tas de preuves s'entassant dans des cartons sous forme d'empreintes digitales, de fragments de peau ou d'écaille, quelques gouttes de sang séché, des éclats de métaux et de bois et quelques morceaux de cuir et de tissus. Il y avait quatre individus mâles distincts confirmés, quatre reptiles de l'ordre des testudines, autrement dit des tortues. Le laboratoire était parvenu à remonter jusqu'à l'espèce des trachemys scripta mais pas à déterminer à quelle sous-espèce appartenaient les spécimens. Leur ADN différait légèrement de la classique tortue de Floride ou des deux autres sous-espèces connues de trachemys scripta. Convaincus d'être face à une nouvelle espèce endémique aux égouts de New York, les laborantins avaient surnommé leur découverte Trachemys Scripta NY et attendaient d'avoir un spécimen vivant sous la main pour réclamer la paternité de cette nouvelle sous-espèce. Cependant, certains échantillons dataient de plus de dix ans et personne n'avait jamais attrapé l'une de ces tortues.

Des photographies et des vidéos prouvaient pourtant leur existence. Avec la multiplication des vidéos de surveillance absolument partout en ville depuis deux décennies, Derek avait régulièrement des « nouvelles » de ces tortues. Il arrivait à identifier les individus à leur silhouette la plupart du temps mais il valait mieux se baser sur les armes qu'elles transportaient. C'était un peu pour ça que Derek ne faisait qu'observer de loin : elles étaient armées et jouaient aux sentinelles une fois la nuit tombée.

– Emma, promets-moi de rester en dehors de tout ça, demanda Derek.

– J'ai déjà promis mon aide, répondit Emma.

– Tu ne changeras pas d'avis ?

– J'aurais pu me défiler si j'avais promis un rendez-vous à un type mais tu sais très bien que je n'ai pas fait ce genre de promesse. C'est beaucoup plus sérieux.

– Si ta vie est en danger...

– Je vais faire mon possible pour que ça n'arrive pas, coupa Emma. Crois-moi, je n'ai plus du tout envie de poursuivre ma carrière de sentinelle masquée. J'ai pas signé pour ça.

Derek hocha la tête. Emma ne mentait pas. Ça se voyait à ses yeux qu'elle avait eu peur et qu'on ne l'y rependrait pas de sitôt. Derek finit sa bière d'un trait puis se leva.

– Il se fait tard, il faut que je rentre, mais je reviendrai demain.

– Vous vous êtes passé le mot ? râla Emma. Alex m'a invitée à dîner chez lui tous les soirs jusqu'à Noël et Liam est passé trois fois depuis hier, avec son ambulance en prime. C'est pas du tout son secteur et son collègue est un gros lourdingue libidineux, erk.

– Je reviendrai demain, insista Derek en haussant le volume sonore.

– Ça va, les voisins t'ont entendu, grogna Emma.

Derek regarda sa petite sœur droit dans les yeux pour bien lui faire comprendre son intention puis lui ébouriffa les cheveux.

– A demain. Pas de bêtise.

– Non, ça risque pas, soupira Emma.

Derek lui fit un petit sourire et laissa sa petite sœur à ses cheveux emmêlés. Il avait démarré sa moto quelques minutes plus tard mais il resta à faire ronfler le moteur un instant, surveillant les petites fenêtres. Emma le vit faire et lui fit signe de la main. Elle le surveillait.

– Problème d'égout mon cul, marmonna Derek en mettant les gaz.


Basile jeta la photo sur son bureau après l'avoir regardée une longue minute. Il glissa un regard vers Donald qui hocha la tête, posant l'une de ses immenses mains sur l'épaule du type tremblant sur sa chaise.

– Tu as bien fait de venir, petit, le rassura Donald.

D'un petit signe, le type fut emmené à l'extérieur du bureau par les gardes du corps et eux-mêmes restèrent à l'extérieur. Basile attrapa une cigarette mais ne l'alluma pas, se contentant de jouer avec. Il essayait d'arrêter de fumer depuis un moment mais il n'arrivait pas à se détacher de l'objet.

– Qu'est-ce que t'en dis, Don ? demanda Basile.

– C'est vous le boss, répondit Donald avec un sourire moqueur.

Basile renifla et s'installa plus confortablement dans son fauteuil, lissant sa chemise.

– Qu'est-ce que ton flaire te dit ?

– Que ce type était terrorisé mais allez savoir si c'est vous qui lui faites cet effet ou ce qu'il a vu.

– Il a assisté au massacre aux premières loges, rappela Basile. Il s'en est pissé dessus mais il a réussi à prendre cette photo.

– Et il vous l'a amenée au lieu de la vendre aux tabloïds ou la donner aux flics. Vous devriez lui offrir une promotion, histoire de récompenser sa loyauté.

– C'est prévu mais ses choix de carrière sont limités. Ce type est con comme la lune.

Donald leva les yeux au plafond.

– Moi qui prenais ces mutants pour de simples emmerdeurs..., marmonna Basile.

Donald aussi avait pensé cela jusqu'à ce soir. Il était dans le métier depuis une quinzaine d'années et il avait vu arriver ces « tortues » sur le marché de la nuit. Au début, elles ne s'en étaient prises qu'aux Foots mais leurs activités s'étaient vite diversifiées une fois Karai au sommet de sa pyramide de ninjas. Les rumeurs disaient que ces mutants s'étaient fait le Shredder tandis que les Foots assuraient que la disparition de leur leader était un problème interne à leur organisation. Quoi qu'il en fut, les Tortues s'étaient ensuite reconverties en sentinelles, faisant frémir le milieu de la nuit. Elles tuaient rarement, préférant balancer leurs prises aux flics, mais ça arrivait de temps en temps. Cependant, elles étaient récemment montées en puissance, cette photo le prouvait.

– Cinquante-six Foots la semaine dernière, une centaine et demie à l'abattoir dans Red Hook d'après nos sources et une quarantaine dans le massacre de la ligne G si on en croit les journaux, soupira Basile.

– Sans oublier les égouts, rappela Donald.

« Jamais dans les égouts » étaient une des règles que Donald enseignait à ses hommes dès le début dans le métier. Il n'y avait pas que les Tortues qui y vivaient et l'endroit était dangereux pour toute personne mal intentionnée. Même les Foots évitaient ces kilomètres de galeries souterraines en temps normal mais on disait que Karai avait envoyé ses soldats pour occuper les lieux. En une dizaine de jours, elle devait avoir perdu trois centaines d'hommes entre les blessés, les estropiés et les morts.

– Sans oublier les égouts, répéta Basile en frottant sa barbe rousse. On en sait plus sur tout ce bordel ?

– On dit juste que les Foots ont décidé d'éradiquer les Tortues et toute vie dans les égouts, répondit Donald. L'origine du conflit semble être le massacre au club de kung-fu. On ignore qui a attaqué en premier.

Basile joua un instant avec sa cigarette puis la lança dans une petite poubelle ornée d'un panneau de basket.

– Soit les Tortues ont attaqué les Foots de leur propre chef, supposa Basile, soit les Chinois se sont payés leurs services. Dans les deux cas, on a intérêt à faire gaffe à nos culs.

Donald hocha la tête. Si les Tortues avaient massacré les Foots sans raison aucune, elles pouvaient très bien s'en prendre à n'importe qui ne se conformant pas à leur vision du monde, ce qui incluait le petit business de Basile et ses associés. Et si les Chinois s'étaient payés leurs services – avec quoi ? de la salade verte ? –, cela signifiait qu'ils accéléraient leurs plans de conquête du marché. Ce n'était pas non plus bon pour Basile et ce qui n'était pas bon pour Basile contrariait fortement Donald.

– Il y a aussi le problème de ce Singe Rouge, grogna Basile en récupérant la photo.

Ce clown avait tabassé quelques uns de leurs gars ces derniers temps mais rien de bien sérieux. Il s'en prenait plus généralement aux pickpockets ou aux voleurs à la tire. Le Singe Rouge n'était pas intéressé par les gros requins de la nuit. Il se concentrait sur l'aide aux personnes, en quelque sorte. Cependant, il avait été brièvement vu à l'abattoir de Red Hook par le contact de Donald et la photo prise dans le métro le montrait combattant clairement du côté d'une des Tortues. S'étaient-ils alliés ? Si oui, pourquoi ?

– Tu crois que c'est aussi un mutant ? demanda Basile en tapotant la photo d'un doigt.

– C'est possible, admit Donald en haussant les épaules. Toutes les mutations ne se voient pas.

Basile grogna et attrapa une nouvelle cigarette.

– Je veux que tu dises aux gars de redoubler d'attention, annonça Basile. Si les Tortues ou le Singe pointent le bout de leur museau quelque part en ville, je veux le savoir.

– En fait, corrigea Donald, les tortues ont un bec, boss.

Basile lui sourit, amusé.

– Ah oui, j'avais oublié. C'est quoi son nom, déjà ? Daisy ?

Donald hocha la tête pour confirmer, souriant lui aussi.

– Quelle foutue idée d'avoir une tortue pour animal de compagnie ! railla Basile.

– Elles sont étrangement affectueuses.

– Va dire ça à mes filles, tiens ! Si c'est pas petit, mignon et rose à paillettes, elles n'en veulent pas. Je peux pas faire trois pas chez moi sans marcher sur une de ces horreurs de Monster High, un Petit Poney ou les deux à la fois... Bref, sérieusement, je veux que tu découvres ce qu'il se passe. Est-ce que les Tortues sont une menace pour nous ? Est-ce qu'elles s'allient à tous les dérangés en costume de la ville ? Et je veux savoir s'il n'y a pas moyen de les mettre de notre côté. Si elles sont capables d'aligner autant de Foots en une semaine, je les veux. Leur prix sera le mien.

– D'autres groupes ont plus de moyens que nous, rappela Donald.

– L'argent peut être un problème, c'est vrai, mais tu es bien placé pour savoir que j'apprécie les jeunes talents. Tous les talents, quelque soit leur forme, leur espèce ou leur origine.

Un sourire effleura les lèvres de Donald et il hocha la tête.

– Assure-toi qu'elles le sachent.

– C'est comme si c'était fait, boss.

Donald quitta le bureau de Basile et alla transmettre ses ordres à ses hommes réguliers – garder l'œil ouvert et l'oreille à l'écoute mais prudence. Cependant, faire passer un message aux Tortues discrètement allait s'avérer plus délicat. Il aurait pu faire comme les Foots et tagguer tous les murs de New York mais ce n'était pas très discret et tout le monde saurait que Basile Leroy recrutait – ça pourrait aussi donner des idées à d'autres groupes, s'ils n'étaient pas déjà arrivés à cette conclusion. Non, Donald avait besoin de quelqu'un d'un peu spécial pour ce genre de mission. Et ça tombait bien, il savait exactement à qui s'adresser. C'est pourquoi il alla directement au stand de baseball sur le toit d'un immeuble de Lafayette Avenue. Il y avait encore quelques joueurs mais Donald était venu pour l'un des employés. Comme le comptoir de l'accueil était vide, Donald se permit de passer dans la partie réservée au personnel et il trouva celui qu'il cherchait attablé à une table dans une toute petite pièce sans fenêtre et pleine de casiers, face à une télévision branchée sur les informations. Le maire de New York répétait inlassablement que ça ne pouvait plus durer, qu'il fallait que ces guerres de gangs s'arrêtent et qu'il allait tout faire pour y mettre un terme. C'était fini ces conneries de guignols en costumes, d'après lui.

– Hey, Jacky ! lança Donald.

Jake s'étouffa à moitié avec son sandwich et lança un regard autour de lui.

– Personne dans le coin, le rassura Donald en tirant une chaise pour s'asseoir. Juste toi et moi, Jacky.

– Le principe du diminutif, c'est d'être plus court que le nom auquel il fait référence, Don, marmonna Jake en attrapant une bouteille d'eau. Qu'est-ce que tu fais là ?

Toujours aussi direct, pensa Donald en souriant. Jake le foudroyait de son regard noir en amande. Il détestait les invités surprise.

– J'ai besoin d'un service.

– Un service qui paye ?

– Basile paye toujours les talents dans ton genre, tu le sais très bien.

Jake haussa un sourcil. Il chassa une miette d'un pli de son uniforme, soudainement beaucoup plus intéressé.

– Je t'écoute.

– T'as regardé les infos ces derniers jours ?

– Ouais, comme tout le monde, répondit-il en pointant la télévision du menton.

– Les Foots sont entrés en guerre contre les Tortues, précisa Donald. On ne sait pas vraiment comment et pourquoi ça a commencé, j'ai mis une équipe là-dessus, mais Basile veut s'assurer que les Tortues soient de notre côté.

Jake se tortilla un peu sur sa chaise.

– Ces Tortues, là... Ce sont des mutants, hein ?

– Oui.

– J'ai jamais essayé avec des mutants.

– Je suis sûr que tu peux y arriver, le rassura Donald. Ça a très bien marché avec moi.

– Oui mais...

– Je suis un mutant, Jake.

– Je sais mais ton pouvoir t'est venu naturellement. C'est une mutation de tes gènes qui t'a fait comme tu es. J'veux dire, t'es né comme ça.

Donald hocha la tête.

– Ces Tortues, on sait pas d'où elles sortent. Ça se trouve, elles sont même pas humaines. Ce sont peut-être même des extraterrestres, qui sait ?

Donald haussa un sourcil.

– J'ai jamais essayé sur ce genre de mutant. Tu vois ce que je veux dire ?

– Je vois mais ça vaut quand même le coup d'essayer.

Jake hésitait, Donald le voyait bien. Son pouvoir lui faisait peur, en vérité, et il ne l'utilisait pas souvent. Sans être directement affilié à Basile, Jake travaillait pourtant de temps en temps pour lui mais selon son propre code. Par exemple, Jake refusait d'utiliser son pouvoir pour tuer et Basile le comprenait parfaitement. Lui-même avait un certain sens de l'éthique, chose que Donald appréciait. Cependant, Basile récompensait toujours généreusement les services qu'on lui rendait et Jake ne pouvait pas vraiment cracher sur de l'argent aussi facilement gagné. Il avait une pension alimentaire à payer pour son petit garçon qu'il ne voyait qu'une fois par mois et des dettes sur le dos depuis l'université – merveilleux système américain. Son boulot ne payait pas assez et Jake avait des activités annexes. C'était comme ça que Donald l'avait repéré : Jake dealait alors de l'herbe à son propre compte dans la juridiction de Basile. Ils étaient parvenus à un accord assez rapidement : Basile le laissait faire si Jake acceptait de ne pas mettre son pouvoir aux services de quelqu'un d'autre. Ça avait fonctionné et tout le monde était satisfait.

Jake soupira.

– Ok, je vais essayer mais ça peut prendre du temps. Je les ai jamais vues et j'ai rien pour m'accrocher à elles. Il va falloir que je scanne tout New York à leur recherche. Méga-migraine assurée...

– Qu'est-ce que je peux trouver pour te faciliter les choses ? demanda Donald.

– Il me faudrait quelque chose leur appartenant. Y'a toujours des résidus sur les objets. Le mieux serait un bout de peau ou un truc comme ça.

– Du sang ?

Jake fit la grimace.

– Mec, j'évite déjà la moitié de la ville à cause des morts, j'vais pas aller sur les lieux du massacre de la ligne G. J'ai envie de conserver le peu de stabilité mentale que j'ai.

– Alors il nous faut un échantillon quelconque, concéda Donald en se relevant. Je vais te trouver ça.

– Ah ouais ? Et comment ?

– Tu n'as pas besoin de le savoir. Ce sera livré chez toi dans quelques jours.

Jake haussa les épaules et Donald le laissa à la fin de son sandwich. Maintenant, il avait besoin d'un autre genre de compétences. Donald attendit d'être dans la rue pour attraper son téléphone portable. Il composa un numéro de tête – son répertoire était de toute façon vide, au cas où la police saisirait son téléphone – et attendit qu'on décroche à l'autre bout de l'onde.

– T'as vu l'heure qu'il est ? grogna une voix dans le combiné.

– Salut, Val ! Ça te branche un petit défi ?

– Toujours mais je te déteste quand même. Où ?

– Les archives de la police scientifique new-yorkaise, sourit Donald.

Il n'avait pas besoin d'en dire plus, Val était toujours partante pour aller fouiller chez les flics. Elle bâilla quand même.

– On en reparle après ma garde.

– Ça marche, beauté.

– A moins que tu viennes chez moi avant que je me rendorme.

– Est-ce l'un de ces appels professionnels qui se transforme soudainement en proposition cochonne ? demanda Donald.

– Bah, tu m'as réveillée et je vais pas me rendormir avant une bonne heure. Autant en profiter. En plus, j'ai cette nouvelle nuisette en satin avec cette adorable petite dentelle et...

– J'arrive, coupa Donald.

Un petit rire lui répondit avant que Val ne raccroche. Donald se précipita jusqu'à sa voiture. Tant pis pour Basile. De toute façon, les problèmes de New York n'allaient pas disparaître comme par magie pendant la nuit.