Chapitre 45

Durant les deux jours qui suivirent, Elizabeth n'eut guère le temps de repenser à cette étrange soirée. Ses obligations de maîtresse de maison et la santé de Jane occupèrent largement son esprit. La chasse reprit le lendemain comme si de rien n'était. Lord Ingham revint, accompagnée de sa fille, vêtue en Diane chasseresse, attirant de nombreux regards masculins. Le colonel Fitzwilliam semblait particulièrement intéressée par cette jeune femme, à la fois beauté fatale et chasseur émérite. Blanche Ingham le distingua parmi ces messieurs en l'invitant à chevaucher à ses côtés. Cela permettait au colonel d'éviter la compagnie de son père et de son frère. M. Darcy avait secrètement espéré que cette partie de chasse permettrait aux trois hommes de se réconcilier. Hélas, c'était sans compter sur la fierté de Lord Fitzwilliam et le dédain d'Henry pour son frère cadet. Il voyait cependant très favorablement, le rapprochement de son cousin avec Blanche Ingham. Le colonel ne semblait pas attristé du comportement de son père et de son frère. En refusant le mariage de convenance organisé par Lord Fitzwilliam, il savait qu'il se coupait à jamais de sa famille. Leurs échanges étaient donc polis mais dénués de toute familiarité. Quiconque ne les connaissant pas, n'aurait pu deviner les liens familiaux qui les unissaient. Ravi par la présence de Miss Ingham, le colonel tournait vers elle toutes ses attentions. Blanche, heureuse d'être ainsi le centre de l'attention du colonel, faisait mille minauderies. Ce manège n'échappait à personne, encore moins à Lord Ingham. Soucieux des intérêts de sa fille, il questionna incidemment M. Darcy , qui se montra franc avec son invité. Il n'était nullement question de lui mentir. Le statut de cadet du colonel le privait du titre et des possessions du domaine de Lord Fitzwilliam. Le tout devant revenir à Henry. Lord Ingham cacha sa déception. Il appréciait le colonel Fitzwilliam, qu'il considérait comme un homme respectable et un bon soldat.

" Dommage qu'il ne soit pas premier né."

La conclusion sembla sans appel à M. Darcy, qui ne put qu'acquiescer. Cependant, Lord Ingham ne fit aucune remarque à sa fille pour la dissuader de s'attacher ou de fréquenter le colonel.

Le rapprochement des deux jeunes gens n'échappa pas non plus à ces dames. Elizabeth voyait l'issue d'un très bon oeil, pensant au bonheur du colonel, bien qu'elle n'apprécia guère les manières aristocrates de Miss Ingham. Souhaitant favoriser cet amour naissant, Elizabeth les plaça côte à côte lors des dîners. Ils passaient leurs soirées près d'une fenêtre, discutant à bâtons rompus sur des thèmes aussi variés que la guerre ou les mondanités.

La chasse s'était terminée sur un festin somptueux où le gibier tué lors de ces trois jours avaient été mis à l'honneur. Elizabeth fut louée par tous les convives pour la bonne chair et M. Darcy pour le plaisir de la chasse. Lord Fitzwilliam remercia gravement son hôte, lui rappelant qu'il se plaçait en digne héritier de son père. La société était à présent bien installée à Pemberley, où il régnait une belle harmonie. Le dîner achevé, Elizabeth annonça à ses invités une surprise. Habitués à prendre le thé dans le petit salon, les invités eurent le plaisir de voir s'ouvrir la porte de la salle de bal. Une table placée dans un coin de la pièce, proposait du thé, des rafraichissements et quelques douceurs. Des chaises étaient disposées à proximités. A l'autre bout de la pièce, placés sur une petite estrade, l'orchestre de Lambton attendait un signe de la maîtresse de maison. Dès que la porte s'ouvrit, les premiers accords s'envolèrent. Ravis, les invités s'avancèrent dans la salle de bal. Elizabeth se tourna vers son époux. Elle n'avait parlé à personne de cette petite surprise, recommandant juste à Mrs Reynolds, le choix des musiciens. Ce dernier lui sourit et s'avança pour l'inviter à danser. Les invités les regardèrent tournoyer quelques minutes avant de se joindre à eux. Bien entendu, le colonel Fitzwilliam réclama les trois premières danses de Miss Ingham, qui les lui accorda avec un plaisir non dissimulé. Les époux Darcy regardaient avec joie les deux jeunes gens tournoyer.

" Qui y-a-t-il de mieux que la danse pour favoriser un amour naissant ?"

" Si je ne vous avais pas épousé Mrs Darcy, j'aurais pensé que vous avez organisé tout cela pour le seul plaisir de mon cousin et de Miss Ingham."

M. Darcy invita Mrs Barks à danser, et Elizabeth fit honneur à l'invitation de Lord Ingham. Profitant de ce tête à tête, ce dernier interrogea la maîtresse de maison sur la situation du colonel.

" Comme vous le savez, le colonel Fitzwilliam est le cousin de mon époux. A ce titre, il est un hôte permanent de Pemberley."

Lord Ingham regardait pensivement sa fille. Toute au plaisir de la danse, elle n'avait pas remarqué les regards entendus qui la suivaient tandis que le colonel la faisait tournoyer.

" S'il pouvait faire le bonheur de ma fille, croyez-moi, je ne ferais aucune difficulté. Cependant, il ne possède rien."

Elizabeth lui fit remarquer qu'à la mort de son père, il hériterait d'une somme convenable. Lord Ingham sourit.

" Je veux dire qu'il ne possède ni domaine, ni demeure qui lui appartienne. C'est un soldat, il appartient à son régiment et va là où la campagne l'appelle. Quelle sera sa vie, mariée à un tel homme ?"

La danse s'acheva et Lord Ingham salua sa cavalière sans attendre sa réponse. Cette réflexion laissa Elizabeth perplexe.

La soirée s'acheva fort tard, pour le plus grand plaisir des invités. Ces trois jours s'étaient mieux passés que ne l'avait escompté Elizabeth, et ce malgré l'arrivée impromptue de Lady Catherine, dont la disparition le soir même n'avait suscité aucune interrogation et aucun regret.

Lord Fitzwilliam, Henry et son épouse, qui n'avait guère délaissé ses appartements que pour les repas, quittèrent Pemberley dès le lendemain. Les époux Darcy furent poliment remerciés pour l'invitation. Ils n'eurent pas un geste pour le colonel Fitzwilliam, qui ne s'en ému pas. Les Lavanders et les Grey ne s'attardèrent pas non plus, ne pouvant laisser les affaires londoniennes en suspens trop longtemps. Ne restaient que les Bennet, les Gardiner, les Bingley et Mrs Barks. Tous furent invités à rester davantage à Pemberley, Elizabeth le souhaitant ardemment, afin de clarifier l'offre faite par Mrs Barks de l'adopter et de faire d'elle son héritière légitime.

Relevée de ses obligations de maîtresse de maison, Elizabeth consacra la majorité de son temps à sa soeur. Jane ne lui montra aucune rancune lorsqu'elle s'excusa du peu de temps qu'elle avait pu passer auprès d'elle. Jane lui rappela que Mrs Barks lui avait fait agréablement passer le temps en lui racontant ses voyages autour du monde et que Mrs Gardiner avait été aussi présente auprès d'elle.

" Je suis là pour vous à présent."

Jane garda la chambre pendant une semaine. Des repas copieux et riches, et le repos forcé portèrent leurs fruits. Le docteur Ford se trouva fort satisfait de sa patiente et la déclara apte à rejoindre la société, à condition qu'elle fasse une sieste chaque après midi et qu'elle ménage ses efforts. Jane se montra docile et accepta toutes les recommandations du médecin.

Son premier souci fut d'organiser la chambre du bébé. Accompagnée d'Elizabeth, elle fit le tour de l'aile des invités afin de choisir la chambre qui accueillerait le nourrisson. Pour des raisons pratiques, le choix se porta sur la chambre en face de celle qu'elle occupait. La tapisserie et les rideaux jaunes donnaient à cette pièce une atmosphère gaie et reposante. Jane s'y sentit immédiatement bien.

" Je ferais porter le mobilier aujourd'hui et tout sera installé selon vos désirs. Cela est suffisant pour aujourd'hui, retournons dans votre chambre."

Jane accepta, avouant une légère fatigue. Elles causèrent agréablement le reste de la matinée et durant le déjeuner qu'elles partagèrent. Elizabeth ne quitta la chambre qu'une fois Jane endormie. Mrs Reynolds l'attendait dans le couloir.

" M. Darcy vous attend dans son bureau."

Elizabeth recommanda sa soeur à ses bons soins et s'éloigna. M. Darcy n'était pas seul dans le bureau. Mrs Barks était confortablement installée près du feu, tandis que deux messieurs en noir patientaient près de la fenêtre.

" Mrs Darcy, je vous présente maître Brommer et maître Johnson."

Les deux hommes de lois la saluèrent gravement. Elizabeth s'installa aux côtés de Mrs Barks, tandis que M. Darcy et les notaires s'asseyaient en face. Le plus âgé prit la parole.

" M. Darcy nous a convié afin d'examiner une question délicate, que vous nous avez brièvement exposé dans votre lettre."

M. Darcy hocha la tête. Mrs Barks résuma la situation, indiquant son souhait d'adopter Elizabeth et d'en faire son héritière légitime. M. Brommer s'adressa alors à Elizabeth.

" Mrs Darcy, comprenez-vous ce que cette démarche implique ?"

" A vrai dire je l'ignore totalement."

M. Johnson prit le relais.

" C'est simple, en devenant la fille adoptive de Mrs Barks, vous renoncez à votre filiation naturelle. Vous perdez donc vos droits sur l'héritage de votre père et de votre mère."

Elizabeth hocha la tête. Elle savait que son père n'aurait malheureusement rien à lui léguer et que la maison de Longbourne devait revenir au seul héritier mâle de la famille, son cousin M. Collins, possesseur de la cure de Rosing.

" En revanche, à la mort de Mrs Barks, vous deviendrez l'héritière de ses biens matériels et de son argent, ce qui devrait vous assurer 70 000 livres de rente."

A l'énoncé de ce chiffre, Elizabeth ne put s'empêcher de sursauter. Même M. Darcy sembla touché. Ravie de ce petit effet, Mrs Barks sourit. M. Brommer conclut.

" Les formalités administratives sont simples, votre père doit signer un acte par lequel il renie votre filiation, nous rédigerons ensuite un acte d'adoption et Mrs Barks rédigera un testament."

" Renier ma filiation ?"

Elizabeth regardaient les notaires sans comprendre. M. Brommer et M. Johnson semblaient quelque peu gênés. M. Darcy expliqua qu'au regard de la loi, elle ne serait plus la fille de M. Bennet mais celle de Mrs Barks.