CHAPITRE 9

CALM BEFORE STORM

(Le Calme avant la tempête)

Quand je me réveillai le lendemain matin, j'eus d'abord énormément de mal à me souvenir où j'étais. Plus difficile encore fut de me rappeler ce que je faisais ici, dans cette allée qui avait repris des couleurs. On avait rallumé des flambeaux un peu partout et la lumière du soleil s'engouffrait dans la caverne par endroits. Il me fut difficile de garder les yeux ouverts dans un premier temps. Des bruits lointains, des brides de conversation et de pas qui se répercutaient en écho sur les parois me ramenèrent brusquement sur terre. Mince. La garde de nuit.

Je m'étais endormi comme le dernier des imbéciles, juste devant la porte de la chambre du roi. Comme soldat, je ne valais pas un sous. Cependant, au moment où j'allais me remettre sur mes jambes et faire comme si de rien n'était (en priant pour que rien ne soit arrivé durant la nuit), je remarquai la cape étendue sur mon corps. Je me relevai lentement, la main refermée sur le tissu, et je finis par comprendre de quoi il s'agissait. C'était une couverture et non une cape, comme je l'avais naïvement pensé à cause de sa ressemblance frappante avec celle que portait le roi lui-même, la plupart du temps. Argentée, cuivrée. La couverture avait ses couleurs. Je me mordis l'intérieur de la joue.

Premièrement, je m'étais endormi. Deuxièmement, et c'était encore pire, le roi le savait déjà. Il avait dû m'appeler sans que je ne réponde, ou alors il était sorti de sa chambre envoyer ses lettres ou je ne savais quoi. Bordel. Je n'avais aucune idée de ce que cette cap-… Couverture faisait là, mais j'allais très certainement me faire passer un savon. Cela m'aurait étonné qu'il soit venu poser ça sur mes épaules par pure noblesse d'âme plutôt que pour me faire clairement comprendre qu'il m'avait surpris.

Je remarquai seulement qu'il y avait du bruit dans la chambre. Essayant d'oublier que je risquai de tomber sous le joug de sa colère, je tendis l'oreille. Des pas. Un… objet que l'on pose ? Un bruit de papier. Bon. Visiblement il était seul alors je n'avais rien à craindre de ce côté. Mais il était déjà réveillé. Ce qui voulait dire que je ne pourrai pas faire mine de n'avoir dormi qu'une petite heure au milieu de la nuit. Je pris la résolution de rester à mon poste et de ne pas le déranger. Il valait mieux ne pas tenter le diable. Ce n'aurait vraiment pas été raisonnable de ma part sur ce coup-là. Même pour moi.

Je restai planter là de longues minutes sans que rien ne se passe, sans que personne ne s'avance dans l'allée ni qu'on ne m'appelle. Les voix se faisaient plus nombreuses en contre-bas. Je crus percevoir le grattement de la plume sur le papier derrière la porte, mais je n'étais sûr de rien. Quand il m'appela finalement, une once d'appréhension se logea derrière mon crâne comme une idée dont on ne se débarrasse pas. Ce n'était pourtant pas mon genre de redouter nos faces à faces…

Je pénétrai dans la chambre, la couverture dans les mains, et le trouvai attablé devant une table débarrassée des papiers et du reste des affaires de la vieille où reposaient seulement deux rouleaux de parchemin qu'il avait fermé d'une fine lanière de cuir. Il était déjà habillé, comme paré d'argent, mais n'avais ni couronne ni diadème sur la tête, uniquement ses cheveux relâchés. Ceux-ci étaient lisses et soyeux comme s'il n'avait pas été décoiffé pendant la nuit. Je choisis de ne pas le détailler plus que ça mais je n'avais aucune idée de quoi dire. Je n'y avais pas réfléchi. En relevant la tête vers moi, il aborda un léger sourire. Cela ne ressemblait pas à du dédain ni à ce genre de sourire qui voulait dire « je m'en doutais » d'un air supérieur, mais cela ne voulait pas dire que j'échapperai à la sentence. Je m'éclaircis la gorge et allai déposer la couverture sur le bord de son lit défait sans trop réfléchir. Avant que je ne trouve comment me justifier ou m'excuser, il s'excusa lui-même.

- Je n'aurais pas dû te demander de monter la garde cette nuit.

Je ne trouvai rien à lui reprocher même si l'envie me démangeait. Je tournai la tête vers lui. Il se passa la main devant la bouche et je vis ses doigts glisser sur l'os de sa mâchoire comme s'il méditait sans me regarder. Il ne souriait plus et avait désormais l'air… inquiet ? Vraiment ?

- Je n'ai pas réalisé à quel point je t'avais sollicité toute la journée et t'en demandais encore alors que ce n'était pas ce que nous avions convenu.

En réalité, nous n'avions rien convenu de précis à part les conditions qui pourraient mener à mon bannissement. Et si on s'en tenait à ça, m'endormir faisait très certainement partie des erreurs à ne pas commettre. Or, il avait raison et je n'eus rien à redire. Il releva les yeux et reprit.

- Mais puisque tu t'es endormi… J'imagine que nous sommes quittes, en quelque sorte ?

- Je ne crois pas que ça marche comme ça.

J'avais parlé à voix basse, mais il m'avait tout de même entendu. Les sourcils froncés, il adopta un léger sourire qui trahissait un certain amusement. Je ne voyais pas ce qu'il y avait de drôle là-dedans.

- Tu oses remettre en question la parole de ton roi ?

- Je dis juste que je n'aurais pas dû m'endormir.

Je prenais ça un peu trop à cœur, j'en avais conscience. Voyant à quel point j'étais sérieux, il le redevint également.

- Je plaisantais. Je ne t'en veux absolument pas.

Je laissai échapper un soupir. J'étais trop fatigué pour répliquer et de toute manière je n'étais pas sûr de gagner si je commençais à argumenter. Il était convaincu d'avoir raison. Je devais m'avouer vaincu. Heureusement que ça me sauvait la peau cette fois-ci.

- J'espère que vous ne pardonnez pas aussi facilement à chaque fois que quelqu'un fait une erreur.

Il parut sceptique devant mes paroles. Il ne s'attendait pas à ce que je dise ça, apparemment. Je crois qu'il chercha la réponse appropriée car, après un instant, il déclara :

- Depuis notre marché, ce n'est que ta première erreur, si je puis dire. Je peux bien admettre que c'est de ma faute et ne pas te blâmer pour ça.

Ma première erreur ? J'étais sidéré. Il ne prenait pas en compte mon comportement ? Il ne comptait pas mon impolitesse, mon insolence, ni même mes innombrables entorses aux règles ? Pire encore, il reportait le blâme sur lui. Je n'étais plus sûr de le suivre. Pourquoi est-ce que je mériterais un traitement de faveur soudainement ? Enfin, je dis soudainement, mais il avait déjà fait preuve de souplesse en fermant les yeux sur mes escapades. Il pouvait se blâmer de sa maladresse, comme il l'avait dit auparavant, mais il n'avait aucune raison de dire que mes erreurs étaient les siennes.

Devant mon absence de réponse et mon air dubitatif, il fronça les sourcils, soucieux.

- Visiblement tu n'es pas d'accord ?

- Comment voulez-vous que je le sois ?

Il ne semblait pas comprendre ce que je ne pouvais pas accepter. Il m'observa un instant dans le silence de la pièce, puis finit par désigner la chaise en face de lui, de l'autre côté de la table.

- Très bien. Si tu insistes, dans ce cas, assieds-toi.

Je dois avouer que cela me prit au dépourvu. Il voulait vraiment que je reste ? J'aurais plutôt cru qu'il se serait débarrasser de moi en m'informant que je devrais être à sa disposition toute la journée du lendemain ou je ne sais quoi, mais non. Ne pouvant ignorer l'ordre, non sans méfiance, je m'installai à la table. Quand je fus assis, il tapota des doigts sur la table un court instant, les yeux rivés sur moi, prit une profonde inspiration, puis fit claquer sa langue contre son palais.

- Alors. Disons…

Il hésita manifestement. Je ne sais pas s'il s'en rendait compte mais, quand il réfléchissait ainsi, il se mettait à plisser les yeux. Cela me fit froncer les sourcils. J'étais toujours dubitatif. Décidément je ne savais pas ce qu'il lui prenait ce matin. Il poussa les deux parchemins vers moi du bout des doigts.

- Quand tu sortiras de cette pièce, tu iras porter ces lettres à la volière et tu diras à Aewren – c'est le propriétaire des lieux – de les faire parvenir le plus rapidement possible aux seigneurs de Rivendell et de Lothlorien.

Je levai la main pour prendre les rouleaux quand il les tira subitement à lui.

- Je n'ai pas dit que tu pouvais partir.

Je fronçai les sourcils, incertain. Son regard était insistant. Je me ravisai donc. Quel autre choix avais-je ? Où voulait-il en venir, d'ailleurs ? Me trouver encore plus de choses à faire dès aujourd'hui ? Non, il avait un ton bien trop léger pour paraître avoir envie de tester la limite de ma fatigue. Il reprit la parole, comme s'il allait encore me donner une longue liste de mission à remplir, mais il n'en fit rien.

- Ensuite, tu prendras ta journée.

- Ma journée ? répétai-je, sceptique.

- Tu rentres chez toi, tu dors, et tu ne reviens que demain matin quand tu seras reposé et que tu n'auras plus envie de voler à mon secours au milieu de la nuit.

Je restai un instant interdit avant de commencer à protester.

- Je ne peux pas prendre ma journée aussi facilement. Il y a du travail à la forge et il faut absolument que j'aide-

- Je m'occupe de Sarnas, me coupa-t-il. Il comprendra.

- Ce n'est pas comme ça-

- Que ça marche, acheva-t-il, je sais. Sauf que si tu veux te rattraper tu vas devoir faire ce que je dis. Et puis j'ai entendu dire qu'il avait engagé un nouvel apprenti ? Donc j'imagine qu'il aura déjà toute l'aide dont il a besoin.

Je me froissai malgré moi. Il n'était pas question que j'abandonne le forgeron, et surtout pas avec Ûlsarn. J'avais beau avoir un peu de compassion pour le jeune elfe, je n'acceptai pas qu'on prenne ma place, surtout pas pour une question de ne pas « être en état de travailler ».

- Que ce soit un ordre ou non, je ne peux définitivement pas me le permettre. Vous savez ce que ça représente une journée de travail à la forge ? C'est une perte énorme sur une forge aussi petite.

J'allais continuer à argumenter quand il baissa les bras.

- D'accord, d'accord. Je comprends. Tu prends ta matinée. Puisque ça, tu ne peux pas y toucher, c'est à moi d'en décider. Quant à la forge, tu as le droit d'y passer trois heures.

- Trois heures… ?

Je crois que j'étais un peu désemparé.

- Trois heures. Et je veux que tu te présentes devant la salle du trône quand tu auras terminé. Comme ça je serai assuré de ta bonne volonté. Sarnas sera prévenu, tu ne pourras pas y échapper. Je t'aurai à l'œil.

C'était tout bonnement injuste, n'est-ce pas ? Seulement, à force de tenter de protester et de l'entendre parler comme si mon avis ne comptait pas, sans être pour autant inébranlablement sérieux, je finissais par m'avouer vaincu. Si ça lui faisait plaisir… Et puis, je devais avouer que j'étais véritablement épuisé. J'avais des courbatures de m'être endormi par terre et je n'avais dormi que quelques heures au final. Je pouvais bien accepter, puisque c'était lui qui le proposait et que j'étais censé lui obéir. Je soupirai profondément et me laissa aller contre le dossier de la chaise.

- Comme vous voudrez.

Ma réponse sembla lui plaire. C'est ce que j'en déduis au sourire qu'il esquissa. Il garda ses yeux fixés sur moi et poussa les lettres vers moi du bout des doigts comme pour me donner l'autorisation de m'en aller, mais au lieu de ça, je restai assis là à l'observer. Il ne se formalisa pas de mon regard sur lui, au contraire, il avait juste l'air un peu intrigué, que je ne m'en aille pas, sûrement. J'avais été si preste à vouloir partir après tout. Au bout d'une longue minute, incapable de déchiffrer ce qu'il pouvait se passer dans sa tête, je soupirai profondément.

- Demain, tout revient enfin à la normale ?

Il m'avait déjà dit que ce serait le cas la veille ou quelques jours auparavant, mais rien n'avait changé, en fait. Il s'en aperçut lui aussi, et baissa les yeux dans un sourire qui me demandait presque pardon.

- Je ne peux rien te promettre.

Non, en effet. Il valait mieux qu'il ne me promette rien. On savait comment ça se passait. Néanmoins, le souvenir qui aurait dû me faire mal me fit avoir un rictus amusé. Evidement que ce ne serait pas aussi simple, n'est-ce pas ? Il trouverait toujours une excuse pour me trouver pendant mon travail ou bien me déranger au beau milieu de la nuit, n'est-ce pas ?

- Bon. J'y vais. Sinon, certains seigneurs elfes ne recevront jamais leur lettre.

- Oui, il vaut mieux que ce soit fait, acquiesça-t-il plus sérieusement.

Je ramassai les deux petits rouleaux d'une main et me dirigeai vers la porte. J'allais sortir quand je ne pus m'empêcher un coup d'œil en arrière histoire de le provoquer un peu. Il avait tenu à gérer ma journée à l'heure près comme si j'étais à son entière disposition, il fallait bien que je l'embête un peu en retour. Ça le dissuaderait peut-être de le refaire à l'avenir.

- Qu'est-ce que vous feriez sans moi, hein ? demandai-je sans attendre de réponse.

Je quittai finalement sa chambre et me décidai à rejoindre la volière directement en essayant de me rappeler le chemin à emprunter pour s'y rendre. Il fallait vraiment que je m'occupe de ses lettres.


Bon. Premièrement, pour être franc, il avait eu raison et j'avais eu tort. J'avais définitivement besoin de repos. Dès que j'eus atteint la volière et me fus assuré que les lettres s'envolaient pour leurs destinations respectives, je repartis en direction de la maison. A cette heure, Faelygriel était déjà sortie et je trouvai donc la maison vide sans que cela ne m'étonne plus que ça. Après tout, je savais à quel point elle appréciait d'aider ses amis à la cueillette du matin ou aux récoltes. Je me rendis dans ma chambre, enfin seul, et, dévasté par la fatigue, je crois que mon corps apprécia grandement que je lui laisse un peu de répit. Mon esprit aussi, en passant. Car je m'endormis comme une souche.

Deuxièmement, les trois heures auxquelles le roi m'avait restreint s'avérèrent être une estimation bien généreuse du temps que je resterais travailler à la forge en fin de compte. Je ne me rendis sur mon lieu de travail qu'en fin de journée, sachant pertinemment que l'apprenti et mon ancien maître auraient plus besoin de moi après les horaires habituels de livraison. Ils n'avaient pas besoin de bras pour ce qu'il y avait à porter, ni pour noter les éventuelles commandes qu'on leur passerait. De toute manière, le petit nouveau devait apprendre à faire ça s'il voulait pouvoir s'en occuper tout seul un jour. Je ne les rejoignis donc que lorsque la journée toucha à sa fin et que les habitants commençaient à dîner ou à se retrouver dans les grandes allées pour se détendre ensemble après une dure journée de travail. Au bout de deux petites heures à me concentrer sur la fabrication des flèches qu'attendait toujours la garde, Sarnas releva vivement la tête, les sourcils froncés, soudain interpelé.

- Qu'est-ce qu'il se passe ?

Intrigué, je venais moi-même d'interrompre mon geste. J'avais tout autant entendu les voix qui s'élevaient un peu plus loin. Ûlsarn, plus prompt que moi sur le coup, relâcha le soufflet et passa la porte de la boutique. Je le vis contourner le comptoir et ouvrir la porte d'entrée qui donnait sur nos étals, et surtout sur la grande place et sa fontaine. Après un rapide coup d'œil, alors que j'allais me remettre à frapper le fer, il se retourna subitement vers nous.

- Ils sont rentrés !

Rentrés ? Je ne percutai pas tout de suite.

- Ah, il était temps ! s'exclama Sarnas, moitié exaspéré, moitié soulagé.

Incertain, je reposai mon marteau sur l'enclume et je m'avançai vers la boutique dans laquelle je n'entrai que pendant les heures de fermetures pour y accrocher nos nouvelles armes. Après tout, j'avais gardé l'habitude de vivre caché quand il s'agissait d'assister le forgeron de la garde. Je ne voulais pas lui attirer des ennuis ou ne serait-ce que des remarques.

Un regard au-delà de la porte me fit noter la foule qui s'était regroupée près de la fontaine et des arbres. Les gens semblaient célébrer quelque chose. J'eus un déclic. Les gobelins. La rivière.

- Tauriel !

Sans crier gare, je m'élançai au-dehors de la boutique. J'avais appris durant le déjeuner, de la bouche de Faelygriel, qu'elle était partie dans les premières pour s'occuper des gobelins (c'était bien son genre, tiens), et j'étais resté inquiet depuis. Il fallait au moins que je m'assure qu'elle aille bien. Et puis je n'avais plus à craindre d'être découvert en m'aventurant sur la place à visage découvert.

- Hep là ! Gamin !

Mais ce ne serait pas Sarnas qui allait me retenir. De toute façon, je doutai que ce soit réellement son intention car il savait à quel point je tenais à elle. En atteignant la place, je fus obligé de ralentir. La foule était éparse mais importante. Il y avait un groupe devant une taverne ainsi qu'un barde sur le rebord de la fontaine. Je vis un tonneau de vin sur le côté, et même plusieurs, un peu partout. Mais surtout, je vis des sourires. On avait dû se débarrasser de la menace, sans aucun doute. Me faufilant entre les gens, je finis par apercevoir ses longs cheveux roux. Son regard croisa le mien et elle me fit discrètement un signe de la tête, comme un salut silencieux, tandis qu'elle s'entretenait avec Legolas. Encore celui-là… Je n'allais décidément pas pouvoir approcher. J'esquissai cependant un sourire. Au moins, elle allait bien.

Je restai immobile au milieu de la place un instant. Certains trinquaient. D'autres se vantaient de la manière dont ils s'étaient occupés de remettre ces immondes créatures à leur place. Pour moi qui n'avais jamais participé aux effusions auparavant, c'était étrange de me retrouver là. Personne ne faisait véritablement attention à moi. Il fallait dire que je ne connaissais pas grand monde, ça aidait. J'en profitai pour me promener un peu et épier les conversations, puisque j'avais quitté la forge sans qu'on ne tente vraiment de me retenir. Autant en profiter.

J'appris rapidement qu'il n'y avait que deux blessés au total. L'un d'entre eux était un jeune qui n'avait reçu qu'une entaille à la joue et qui ne cessait de répéter à qui voulait l'entendre qu'il s'était vaillamment battu. Cependant, à chaque fois qu'il se vantait un peu trop fort, un de ses camarades venait lui rappeler qu'il avait été celui qui avait déguerpi dès qu'une araignée lui était tombée dessus. Le second s'appuyait désormais sur une canne, blessé à la jambe mais bien vivant. Sa femme avait un bras autour de sa taille et avait décidément le plus beau sourire de la soirée.

Je ne sais pourquoi, mais tandis que je me promenai sur la place, je me souvins de la fois où je m'étais rendu ici aux côtés de Thranduil pour ce fameux problème de tonneaux. Nous avions passé en revue bon nombres des artisans, dont certains se trouvaient là, et je m'étais rendu compte de son investissement dans les affaires du royaume autant que dans les problèmes de son peuple. A les voir tous ici à faire la fête ou à discuter, tout simplement, je me demandai si le roi était du genre à se mêler à ce type d'événements. Il avait paru si préoccupé par l'attaque… Il devait forcément suivre ça de près.

Sans vraiment le chercher des yeux, je finis tout de même par tomber sur lui. Il était à l'écart, sous un porche, entouré de plusieurs membres de la garde. Débarrassé à nouveau de sa couronne, il n'avait pas non plus pris la peine de revêtir sa cape. Curieusement, il n'avait pas le même sourire que j'avais pu voir sur son visage le matin même. Il semblait moins sincère. Non, ce n'était pas le terme. Il devait être sincère, forcément, tout le monde était rentré sain et sauf et les gobelins n'étaient plus un problème pour l'instant. Cependant, il avait l'air absent. On aurait dit qu'il ne les écoutait qu'à moitié, acquiesçant quand il le fallait, regardant ailleurs par moments, caressant distraitement du bout du doigt le contour de sa coupe de vin. Il était comme… préoccupé ?

Je m'étais arrêté de marcher à force de l'observer, indéniablement intrigué. Son regard croisa le mien. Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale. Est-ce que son regard venait de s'intensifier, ou est-ce que c'était juste mon imagination ? Incapable de me détourner, j'affrontai ses yeux fixés sur moi. L'instant d'après, un garde l'interpela. Il tourna la tête et regagna immédiatement un sourire de façade. J'eus du mal à gérer ma propre confusion. Brusquement, je cessai de le regarder. Qu'est-ce qu'il me prenait ? Il n'avait fait que me regarder. Ce n'est pas comme si c'était la première fois en plus, ni qu'il m'intimidait. Mais tout de même… J'avais cru percevoir quelque chose traverser ses yeux gris.

Légèrement troublé, je me décidai à reprendre ma marche. Je n'allais quand même pas m'attarder sur un regard aussi anodin, non ? L'ambiance de la fête reprit rapidement mon attention. Je me laissai entrainer. Au fil de mes pas, je me retrouvai non loin de la taverne. Le barde et sa voix particulière avaient trouvé un joueur de luth pour improviser un duo. Les elfes assis là écoutaient respectueusement, se jetant des coups d'œil de temps à autres. Des serveurs passaient parmi les gens, entre les tables, proposant du vin à qui le voulait. Visiblement, l'homme à la canne avait payé sa tournée pour remercier les autres. Sans trop me poser de question, je me rapprochai pour attraper une coupe. Le verre dans ma main, je goûtai le vin du bout des lèvres en m'éloignant. Il était moins fruité que ce à quoi je m'étais attendu. Plus sec. Sûrement du vin de Lothlorien. Je n'avais pas souvent l'occasion de boire, mais j'avais fini par connaître plus ou moins les vins.

Je rejoignis la fontaine d'un pas lent. C'était vraiment agréable, cette ambiance, cette musique, le sourire des gens. Je pouvais facilement comprendre pourquoi le roi avait à cœur de protéger tout cela. Et dire qu'il en était responsable… Finalement, je pouvais comprendre qu'il reste préoccupé. On ne devait jamais être tranquille. Je jetai un coup d'œil à Tauriel. Elle avait disparue. Peut-être avait-elle rejoint ses hommes quelque part. Les soldats s'étaient faits plus rares à bien y réfléchir. Ils devaient sûrement avoir envie de fêter ça entre eux. Legolas n'était pas là non plus. Je continuai à marcher.

Arrivant près d'un arbre, une voix dans mon dos manqua de me faire sursauter. Je ne l'avais pas entendu s'approcher. Ce type était une ombre sur mes talons.

- Au moins je sais que tu suis mes ordres.

Je n'eus pas besoin de me retourner. Il s'arrêta à mes côtés, un vague sourire sur les lèvres, le regard posé sur les elfes assis près de la fontaine où se trouvait également le garde blessé.

- Parce que je ne suis pas à la forge ?

Il ne répondit pas. Au lieu de ça, il portait son verre presque vide à ses lèvres. Je crois que je pouvais affirmer que ce n'était pas son premier. Il resta un moment silencieux. Je me sentais mal à l'aise à le regarder, aussi posai-je mes yeux sur la fontaine à mon tour. Je crois que je l'entendis soupirer, mais c'était difficile à dire entre les rires et la musique.

- Ils avaient établi un poste dans une grotte.

Je mis un moment à comprendre ce dont il parlait. Une grotte ? Il devait parler des gobelins.

- Ils ont entassé les tonneaux et d'autres choses qu'ils ont dû trouver dans la forêt ou aux alentours. Comme s'ils avaient quelque plan derrière la tête.

Je ne voyais pas quoi dire. Il devait en parler à Tauriel ou à je ne savais quelle autre personne de la garde qualifiée pour ça. S'attendait-il à ce que je réponde quelque chose de précis ? Peut-être qu'il avait simplement envie de me parler. Mais il me prouva rapidement le contraire.

- Si tu n'avais pas décrété que la grille pouvait poser problème, ils auraient pu continuer longtemps et finir par nous tendre une embuscade. Ou bien ils auraient continué à voler nos provisions et affaiblir progressivement notre économie.

Pour quelques tonneaux ? C'était un peu exagéré, mais pourquoi mentirait-il ? C'était ridicule de ne pas le croire. Je sentis son regard se poser sur moi et m'abstins de relever la tête, préférant m'attarder sur l'homme et la canne et sa femme. Celle-ci s'était lovée contre lui alors que ce n'était pas dans les habitudes des elfes de faire preuve d'autant de proximité en public. C'était mignon à voir. Mais je sentais bien trop les yeux fixés sur moi pour être tranquille. Je crois qu'il finit par se détourner car la tension que j'avais pu ressentir s'estompa. Après un silence, il soupira :

- Je suis rassuré de savoir que tout s'est bien passé.

Je lui jetai un rapide coup d'œil. Il observait à nouveau les elfes de la fontaine.

- Je n'aime pas savoir le royaume en danger, ne serait-ce qu'à cause de quelques créatures indésirables.

- Moi je n'aime pas vous savoir inquiet.

Je crois que mes mots le troublèrent car il posa à nouveau ses yeux sur moi. Instinctivement, j'eus un rictus moqueur et ajouta, histoire de me justifier :

- Vous prenez des décisions impulsives, sans réfléchir, et vous cessez d'être raisonnable.

Je désignai d'un geste distrait le bandage toujours autour de sa main.

- Et puis, je ne veux pas avoir l'air de vous manquer de respect, mais vous devenez négligent.

Je détournai le regard et soupirai.

- Ça ne vous va pas.

Encore une fois, il ne répondit pas. Je ne savais pas pourquoi, mais j'avais l'impression que mes remarques sonnaient plus comme un compliment que comme un reproche. En réalité, je ne savais pas trop ce que j'essayais de dire. Peut-être que je voulais juste lui faire comprendre qu'il devait cesser de se prendre autant la tête et se laisser vivre un peu… Après tout, les gens paraissaient heureux autour de nous. Convaincu de la pertinence de cette pensée, je relevai la tête pour croiser son regard.

- Arrêtez d'avoir l'air aussi consterné. Ils sont vivants et ils font la fête.

Il était définitivement troublé. Je trouvai ça idiot. Et je crois qu'il ne se rendait pas compte. Il n'avait aucune raison de s'en faire, aucune raison d'être préoccupé, et pourtant, il était le seul ici à paraître enfermé dans je ne savais quelle pensée qui tenait encore son esprit et l'empêchait de sourire librement.

- Il vous faut vraiment une raison supplémentaire ?

Je ne l'avais jamais vu à ce point incapable de répondre. Son expression était trop difficile à décrypter. Je pense pouvoir affirmer qu'il était sur le point de dire quelque chose mais je ne pourrais jamais en être certain car un garde s'approcha à ce moment-là.

- Votre Majesté.

Thranduil tourna vivement la tête.

- J'aimerais vous toucher deux mots à propos de…

Ce n'était pas une conversation qui me concernait, peu importe de quoi il pouvait s'agir. J'en profitai donc pour m'éloigner. Il avait plus important à faire que de rester discuter avec moi de toute manière. Quoi qu'il en soit, je ne pouvais m'empêcher de me demander ce qui pouvait l'agiter. Et à plus forte raison, pourquoi est-ce que ça m'importait autant ? Ce n'était pas mes affaires.

Je finis ma coupe quasiment cul-sec et l'abandonnai sans remord sur un tonneau au milieu des autres, vides. Bon. J'avais assez profité. A bien y réfléchir, je n'avais pas très envie de m'éterniser ici plus longtemps. Toute cette effusion commençait à m'épuiser. Ou à m'irriter. Peu importait. Cela ne faisait pas grande différence. Je m'engageai dans une allée où il n'y avait désormais plus que quelques elfes qui s'attardaient pour discuter et boire ensemble. Je passai devant le porche où deux gardes s'étaient arrêtés pour discuter à proximité d'un tonneau, histoire de ne jamais manquer de vin, mais je ne pus pas aller beaucoup plus loin.

- Hé !

Le ton était brusque. Un regard me suffit à identifier l'individu. Il valait mieux l'ignorer et poursuivre son chemin, mais je crois bien qu'il n'était pas de cet avis car il quitta son poste pour m'emboiter le pas.

- Tu m'as pas entendu ?

- Quoi ? demandai-je sèchement en m'arrêtant.

Il n'empestait même pas l'alcool. Il avait juste un air condescendant et un ton méprisant de base. Les sourcils froncés, n'ayant pas vraiment l'air d'apprécier mon comportement, Aelang me désigna d'un mouvement de la tête.

- Je sais que c'est toi qui as parlé de la grille au roi. Tu étais là pendant la réunion.

- Et alors ?

- Et alors ? cracha-t-il. C'est ta faute si on s'est fait attaquer et si-

Sérieusement ? Hors de question que je subisse ça. J'allais m'en aller avec la détermination de déserter les lieux au plus vite, déjà agacé d'être la cible de sa haine, mais il me barra aussitôt la route en se postant juste devant moi, ne me lâchant pas le choix.

- Eh, semi-elfe, tu crois que j'en ai fini avec toi ?

- Moi, oui.

- Ne joue pas au plus malin. Si Erfaroth[1] est blessé, c'est uniquement parce que tu nous as envoyé là-bas.

- Mais bien sûr.

Il eut un rictus mauvais.

- Ouais, c'est certain, t'en as rien à faire de ce que sa femme a pu ressentir. T'as aucune idée de comment ça se passe ici parce que tu n'es même pas un elfe.

Je l'affrontai du regard sans rien trouver à répondre. Il considéra ça comme une petite victoire, mais il était loin d'avoir terminé. Je crois même qu'il ne faisait que commencer.

- Tu n'as rien à faire ici.

Il s'approcha lentement de moi, menaçant, forçant son index sur mon torse pour me faire reculer.

- Tu peux te cacher derrière le roi autant que tu veux-

- Ne me touchez pas.

Je n'avais même pas cherché à le repousser. Je n'avais pas non plus cherché à me défendre, ça ne servait à rien. Il n'en afficha un sourire que plus féroce.

- Parce que tu crois que je vais te laisser partir sans rien faire ?

- Vous feriez mieux.

- Oh, une menace ? C'est qu'il a du cran ce Naug[2].

J'avais beau ne pas comprendre ce qu'il venait de dire, c'était clairement une insulte. Je restai impassible. A quoi ça servait de se prendre la tête pour un crétin pareil ?

- Sale petit Alag[3]. J'espère vraiment que Thranduil décidera de te jeter hors d'ici. Tu ne mérites que ça. D'aller croupir avec les gobelins. Pe-channas[4] !

- Je crois plutôt que ce serait à vous d'y aller. Vous avez la même tête.

Je ne sais pas comment je faisais pour garder mon calme. Moi qui étais généralement si impulsif… Je crois que ça ne valait juste pas la peine. Cependant je ne crois pas que cela lui plaisait vraiment, de ne pas me voir réagir sous la menace. Mon attitude, en plus de ma remarque, lui fit perdre son sourire et sortir de ses gonds. Je me rendis compte à la seconde où il bougea qu'il s'apprêtait à me frapper. Pris par surprise, je savais que je n'aurais pas le temps de reculer assez pour l'éviter.

J'avais agi ainsi parce que je le pensais du genre à se fatiguer : ces types qui s'en prennent à vous en espérant vous faire peur mais qui ne vont jamais plus loin que l'insulte. Ce genre de personne qui se lasse quand on les ignore. Mais j'avais tort. Il était de ceux qui n'aimaient pas qu'on ferme les yeux sur leur prétendue puissance, qu'on fasse comme s'ils n'existaient pas. Parce que c'était bien là le problème : ils voulaient que l'on sache qu'ils existent. Ils voulaient que l'on fasse comme si c'était là une bénédiction. Et moi, j'avais craché au visage de son ego.

Le bras levé par réflexe de protection, j'attendis un coup violent qui ne vint pas. Je me fis pousser sèchement vers l'arrière, comme écarté. En relevant les yeux, incertain, je vis que c'était Thranduil lui-même qui se tenait entre nous. Il avait les doigts crispés autour du poignet d'Aelang. Je ne lui avais jamais vu un regard aussi glacial et méprisant. Les traits de son visage était tirés. Il semblait dans un tel état de fureur… Mais malgré ça, malgré le ton ferme et grondant de sa voix, il restait d'un calme à vous faire froid dans le dos.

- Essaye encore une fois de poser la main sur lui et tu auras affaire à moi.

Aussi perdu que moi, Aelang resta sans bouger, la bouche entrouverte. Il lui fallut un instant pour retrouver sa contenance. Le roi n'avait toujours pas relâché son poignet. Incrédule, il commença à froncer les sourcils, sur le point de protester ou je ne sais quoi, mais il se fit couper dans son élan.

- C'est ainsi que tu traites ceux que tu es censé protéger ?

Le garde se retenait clairement de répliquer, désemparé devant le reproche. Le cœur battant, remarquant plusieurs paires d'yeux posés sur nous, j'avais cruellement envie de le dissuader de me défendre davantage. Premièrement, parce que je ne comprenais pas pourquoi il le faisait. Deuxièmement, parce que je ne voulais pas attirer l'attention. Mais il continua sur sa lancée, menaçant. Je crois même qu'il resserra sa poigne sur le bras de l'elfe.

- Tu es indigne de la dernière volonté de ton père. Encore une seule erreur et je m'assurerai moi-même que tu ne puisses plus commettre le moindre écart en arborant l'armure de la garde.

Aelang commençait véritablement à faiblir. Il ne pouvait rien contre son souverain. Il resta un instant sans faire le moindre mouvement mais ne put que se résigner. S'il ne voulait pas perdre sa position, ce que je devinai être une pensée insupportable et insultante à ses yeux, il n'avait pas d'autre choix. Le roi relâcha son poignet à l'instant où le garde se résolut à battre en retraite. Je le vis serrer les dents pour se retenir de fulminer et, non sans me jeter un dernier regard méprisant, il finit par s'écarter. Atteignant le porche, il s'en prit à son ami. Le pauvre n'avait rien demandé.

- Toi, arrête de boire. Et on se casse. L'ambiance a sacrément changé depuis qu'on laisse entrer n'importe qui au royaume.

Il attrapa sa veste, emportant dans son geste un verre qui se brisa sous le coup. Puis il disparut. Ce n'était décidément pas ma journée. Enfin, « ma journée »… Je passais mon temps à embarrasser tout le monde, peu importe où je me trouvais, peu importe ce que je faisais. Je crois qu'il aurait mieux valu que ce messager ne vienne jamais jusqu'ici. Mais pour le moment, c'était moi qui étais embarrassé. Je me sentais terriblement mal à l'aise d'être à la vue de tous, pire encore, que des gens aient pu constater que leur roi défendrait quelqu'un comme moi face à un elfe qui faisait partie du peuple et qui avait pour devoir de le protéger. C'était injuste, et j'avais envie de disparaître. Pour ne rien arranger, après un silence durant lequel Thranduil me jeta à peine un coup d'œil, il me fit signe de le suivre.

Ce n'était vraiment pas le moment. Il aurait mieux fallu que je m'en aille aussitôt, que je quitte la place et échappe aux regards, surtout pas que je reste à ses côtés et ne m'affiche comme son… Son quoi ? Son larbin, son protégé, je ne savais plus. Mais j'étais beaucoup trop confus pour agir par moi-même et il n'aurait pas accepté que je lui fausse compagnie, pas dans cet état de fureur. Je me mis à marcher sur ses talons malgré moi avant qu'il ne s'éloigne de trop, incapable de protester. Nous traversâmes la petite allée d'un pas rapide. Je ne savais pas ce qu'il me voulait mais au moins, nous nous étions en train de nous éloigner de la foule et c'était tout ce dont j'avais besoin.

Je ne voyais pas son visage. J'étais incapable de deviner quelle émotion le traversait. Il devait toujours être furieux. Peut-être même était-il en colère contre moi ? Je ne lui en aurais pas voulu. Il marchait d'un pas vif et décidé sans jamais me jeter un regard. Il marchait comme s'il savait où nous allions, quant à moi, je n'en avais aucune idée. Je lui étais seulement reconnaissant de m'avoir tiré de là. Cependant, je m'en voulais d'être celui qui posait des problèmes, celui qui protestait, qui profitait, qui brisait les règles mais qui bénéficiait pourtant d'un traitement de faveur. Je ne le méritais pas. J'étais ici pour faire mes preuves, pas pour être traité différemment des autres.

- Vous n'auriez pas dû.

Nous avions atteint un couloir désert qui longeait la paroi de la caverne et il avait ralenti en nous sachant hors de vue. Je n'étais pas à l'aise. Je savais qu'il m'avait entendu mais il ne disait rien et je ne voulais pas qu'il ignore volontairement mes paroles. J'étais sincère. Il n'aurait pas dû. Il continuait cependant à marcher sans me regarder, sans même m'expliquer où nous allions et ce que son silence signifiait. Et je commençais à ne plus le supporter.

- Je ne veux pas être traité différemment.

Je le vis ralentir et fis de même. Mais devant son silence, je m'arrêtai de marcher. J'avais mal au cœur. Je ne pouvais pas continuer à le suivre comme ça comme si de rien n'était.

- Vous n'auriez pas dû vous interposer comme vous l'avez fait et vous le savez pertinemment.

A mes mots, il cessa d'avancer. Il ne se retourna pas pour autant. Son visage restait toujours aussi inaccessible. Il restait toujours hors de portée de ma frustration qui commençait à me peser et que je n'arrivais pas à formuler comme je le voulais. Après un silence insupportable, il finit par se tourner pour me faire face. J'en profitai immédiatement. Je ne le laisserais pas se dérober. Il allait devoir m'écouter.

- C'est à moi de régler mes problèmes comme je l'entends. Vous avez peut-être décidé que vous vous occuperiez de mon droit de vivre ici, mais le reste m'appartient. Et vous ne pouvez pas me l'enlever. Je ne sais pas comment vous agissez avec les autres mais-

- Non, tu ne le sais pas, me coupa-t-il.

Il fit quelques pas vers moi et je me rendis seulement compte de l'expression de son visage. Il semblait incertain, énervé et à la fois triste. C'était un tel chaos que j'étais incapable de deviner le fond de ses pensées. Est-ce qu'il regrettait ? Est-ce qu'il était furieux contre moi ? Je n'en avais aucune idée. Je savais seulement que je n'en pouvais plus et que j'avais besoin de l'exprimer avant que ma chance ne me passe sous le nez. Je ne supportais plus les non-dits ni les actes inconsidérés.

- Vous ne vous rendez pas compte.

- Êldaw, s'il te plait…

- Non. Vraiment. Je ne crois pas que vous vous rendiez compte.

- Arrête, dit-il plus fermement.

Mais ce n'était pas ça qui allait me faire taire. Il avait beau froncer les sourcils et s'approcher toujours plus de moi, je ne pouvais pas abandonner. Pas maintenant.

- Vous n'auriez jamais dû agir ainsi. Tout le temps en fait. A chaque fois. Devant Aelang, devant Haflîn… Qui que ce soit. Arrêtez de me défendre. Arrêtez de faire comme si ça vous importait. Arrêtez de-

Il s'avança soudainement trop vite pour que je puisse réagir. Ses mains se posèrent sur mon visage. Ses lèvres se pressèrent contre les miennes. Mes épaules heurtèrent le mur. Je me raidis brusquement. Mon esprit avait cessé de fonctionner. Je n'étais pas capable de réaliser, je crois. Tout se passait sans que je ne puisse rien faire. Tout s'enchaîna sans que je ne maîtrise rien du tout. Je crois que ses lèvres avaient quitté les miennes, après un instant, car je sentis son souffle dangereusement alcoolisé caresser ma bouche et parvenir à mon nez. Je m'entendis prononcer les mots sans l'avoir décidé.

- Thranduil… Je ne-

- Oh tais-toi.

Il m'embrassa à nouveau, plus intensément. Un violent frisson remonta toute ma colonne vertébrale. Je sentis mon souffle s'emballer, mon cœur s'affoler. Je sentis sa main glisser sur ma joue pour atteindre ma nuque et me maintenir contre lui sans forcer. Il était en train de m'embrasser, et mon cerveau était incapable de le concevoir. Il était en train de m'embrasser, et ça me paraissait tellement irréel que ça ne pouvait définitivement pas être vrai. C'était pourtant si évident. J'avais l'impression que ses lèvres, que son souffle, que tout était brûlant. J'avais l'impression que ses mains, quant à elles, étaient froides, et qu'elles s'accrochaient à ma peau sans que je ne sois capable d'y échapper. J'étais retenu contre ses lèvres sans pouvoir reculer, sans même pouvoir m'en défaire.

Ce ne fut que lorsque sa main remonta dans mes cheveux et me laissa parcourut d'un nouveau frisson que le déclic se fit. Mon esprit se remit subitement à fonctionner. Il traita les informations presque instantanément, et je me mis soudain à paniquer. D'un geste vif, je l'attrapai par le col et l'obligeai à reculer. Je venais de m'arracher à ses lèvres, à ses mains, à son emprise, et je n'attendis pas plus longtemps pour me dérober. Le cœur battant à tout rompre dans mes tympans, mon visage s'empourprant, mes poumons tentant de suivre ma marche rapide, je traversai le couloir sans me retourner.


[1] Er : seul, unique Faroth : chasseur / Littéralement : chasseur solitaire, unique

[2] Nain (utilisé comme une insulte par les elfes qui estiment que les nains sont une race inférieure)

[3] Impétueux

[4] Idiot (littéralement : manquer d'intelligence)