Je l'entendis poser sa valise et accrocher ses effets au portemanteau.
- Bonsoir monsieur, dit la voix de notre logeuse, un peu voilée me sembla-t-il. "Vous avez fait bon voyage ?"
- Bonsoir, bonsoir, Mme Blanc, répondit-il avec bonne humeur. Je devinais qu'il se frottait les mains selon son habitude. "Excellent voyage. Très instructif. Ceci sent extrêmement bon. Est-ce ce à quoi je pense ?"
- Oui monsieur. J'étais sûr à présent qu'elle n'était pas rassurée. "J'ai bien veillé à ce qu'il n'y aie aucun légume vert."
- Epatant ! Rien que des éléments parfaitement digestes, jubila-t-il. Je vais me changer et je reviens me mettre à table.
Je me renfonçai dans mon fauteuil, levant le livre à hauteur de mes yeux dans une pâle tentative de cliché pour me dissimuler.
- Oh ! Euh… monsieur, le rappela-t-elle. Cela ne vous ennuierait pas que je parte plus tôt, ce soir ?
- Bien sûr que non, assura-t-il, presque un peu étonné. Sa voix était si proche qu'il devait être derrière le battant. "Passez une bonne soirée."
- Vous aussi, monsieur, répondit-elle en hésitant.
- Mon oncle est au salon ?
- Oui monsieur, dit-elle encore d'un ton altéré. Il vous attend, je crois.
- Très bien. A demain, Mme Blanc, reposez-vous.
Puis il tourna le loquet et entra dans la pièce.
- Mon cher Wenceslas, je dois vous dire…
J'étais toujours derrière mon livre, dans une position qui n'avait rien de naturel. Le silence qui suivit l'interruption de sa phrase dura trop longtemps pour que je puisse continuer à feindre de lire et je relevai donc la tête.
Il était debout, immobile, la main encore sur le loquet et un pied sur la marche. Son costume était fripé et le bas de son pantalon humide de boue. Il avait une griffure sur la joue.
Il finit par ciller avec effort et se tourna vers moi.
Il me contempla et dut lire sur mon visage ma culpabilité car il fronça un sourcil et ouvrit la bouche.
Aucun son n'en sortit. Il respira profondément, ferma les poings puis les rouvrit.
- Vous… commença-t-il. C'est vous… qui avez fait ça ?
Son autre sourcil se contracta aussi. Ce décalage était plus effrayant que le ton de l'accusation.
Je hochai la tête.
- J'ai pensé que ce serait mieux pour nous deux, dis-je faiblement.
Eugène m'avait appris qu'il ne faut jamais fuir une situation que l'on a aidé à créer.
- Pourquoi ? lâcha brusquement Dorian, comme si tout son souffle passait d'un seul coup dans cette question.
A partir de là, la plupart de ses phrases furent aussi insensées qu'à peine intelligibles.
Il courut à la bibliothèque, fit tomber d'un grand geste tout un rayon sur le sol et donna quelques légers coups contre le fond de l'étagère.
- Mais qu'est-ce qui vous a pris ? hurla-t-il en se retournant vers moi, hors de lui. Vous n'avez donc pas d'yeux pour voir !
Il s'agenouilla, passa sous la nappe de la table ronde, en ressortit et se remit d'un bond sur ses pieds.
- Tout est perdu ! Perdu ! haleta-t-il. Un homme rentre et tout est anéanti ! Un jour – un jour d'absence seulement !
Il parut traversé d'une idée subite et alla à grandes enjambées jusqu'à la fenêtre où il poussa un nouveau cri en découvrant la plante verte délivrée de ses cure-dents et arrosée de frais.
- Des heures de pensées et de calculs balayés par la vanité de l'être humain ! bégaya-t-il en la reposant d'une main qui tremblait.
Je le suivais des yeux, éberlué, navré devant l'état de nerfs dans lequel il se mettait, mais toujours sans comprendre son émotion.
- La pendule ? Vous n'avez pas touché à la pendule au moins ?
Il se rua vers elle, l'ouvrit, y mit la tête et poussa une exclamation de joie.
- Non, tout est encore là ! Puis sa voix s'étrangla. "Le fusil ! Il a disparu !"
- Il est sur la cheminée, à ses crochets, balbutiai-je.
- Folie ! Folie de l'homme ignorant ! répéta-t-il en poussant un siège contre le foyer et en grimpant dessus pour reprendre l'arme qu'il vérifia aussitôt.
Puis il le jeta en travers du divan, tourna sur lui-même d'un pas vacillant.
- Les assiettes !
Il me regardait d'un air désespéré.
- Lavées… hasardai-je.
Il leva les bras au ciel, les laissa retomber ballants.
- Disparues ! Envolées ! Mon travail… Massacré ! Des semaines ! Comment – jamais !
Ses cheveux emmêlés lui tombaient sur les yeux et il était blême.
- Dites-moi que vous ne vous êtes pas débarrassé du tournevis ! pantela-t-il en agrippant ma veste.
- Je l'ai juste rangé, lui assurai-je aussitôt en me dégageant, effrayé par ses réactions. "Il est à la cuisine, dans le tiroir. Vos couteaux sont sur ici, voyez."
- Peu importent les couteaux ! Cette affirmation lui arracha une autre exhalation douloureuse. "La marque reste sur la tapisserie, le mal est moindre !" Il trébucha, découvrit le carrelage poli et la véritable couleur du tapis. "Les écorces ! Les journaux !"
- Les journaux sont dans ce casier, expliquai-je aussitôt en courant vers la bibliothèque pour lui montrer que tout n'était pas désastreux. "Je les ai rangés ici. Je n'ai pas touché vos papiers non plus, ils sont là, à côté."
Je tapotai la pile.
- Pas touchés ! répéta-t-il avec effort.
Finalement il se jeta de tout son long sur le sol, enfouit son visage dans ses bras repliés et conclut dans un sanglot :
- Je vous faisais confiance !
J'étais tellement éberlué que je restai sans voix pendant quelques instants. Puis je m'accroupis et lui touchai l'épaule.
- Je suis désolé, dis-je sincèrement. Je ne pensais pas à mal. S'il vous plaît, remettez-vous. Il y a certainement quelque chose que je puis faire pour réparer ma maladresse.
- Allez vous-en, gémit-il.
A ce moment-là, je ne trouvai plus aberrant de devoir m'excuser d'avoir faire preuve de bon sens et d'hygiène. La réaction démesurée de mon neveu m'apparaissait liée à des raisons mystérieuses, des activités que je ne soupçonnais pas et dont j'avais du enrayer le bon déroulement.
Je me relevai donc et me dirigeai vers la cuisine, les épaules voûtées sous le poids de ma bêtise et de ma faute.
- Attendez ! Vous avez dit que vous feriez n'importe quoi, n'est-ce pas ?
J'étais sur le point de refermer la porte derrière moi. Je m'arrêtai. Le ton de sa voix était complètement différent.
- Oui, répondis-je en me retournant. A votre ser…
Je m'interrompis. Il était de nouveau sur ses pieds, l'œil vif, un poing sur la hanche et le pouce contre son menton, dans l'attitude qu'il adoptait parfois pour réfléchir.
J'attendis son verdict avec appréhension.
- Eh bien, je m'en souviendrai, dit-il enfin.
Puis ses yeux firent encore une fois le tour de la pièce d'un air accablé, il ramassa le fusil, le soupesa et disparut dans sa chambre en claquant la porte. Il réapparut une minute plus tard, traversa le salon sans m'accorder un regard et alla se servir à manger avant de s'enfermer de nouveau.
Ahuri, je m'assis à même le sol, triturai un coin du tapis et contemplai avec découragement le désordre qu'il avait réussi à remettre en si peu de temps.
Et, aussi incroyable que cela puisse paraître, l'incident fut clos sans conséquences fâcheuses pour moi. Enfin, c'est du moins ce que je crus pendant plusieurs mois.
