Et en avant pour le plus gros chapitre de cette fic!

Et oui, ami lecteur, on avance, on avance et la vie tumultueuse de notre natté préféré n'est définitivement pas simple.

Merci à tous ceux qui me laissent des reviews, anonymes ou non, c'est un plaisir d'avoir vos avis!

Bonne lecture

PS: Rating M, yaoi, etc etc. Ne soyez pas surpris.


Chapitre 10

A la suite de cette soirée exceptionnelle au restaurant, Quatre s'était définitivement brouillé avec TDC. Après lui avoir laissé un message incendiaire sur son répondeur – qui reprenait grosso modo les véhémentes tirades de la sortie du resto - il avait refusé de prendre ses appels, considérant qu'ils n'avaient plus rien à se dire.

Au bout de cinq jours, il n'y avait plus eu aucun appel. Je me sentais désolé pour lui, navré de voir une amitié mise en péril pour des histoires de cœur périmées. Décidé à faire preuve d'honnêteté, je lui confiai mes doutes concernant notre propre relation amicale, ne souhaitant pas qu'il ait des regrets ou autres. Fallait dire que j'avais mis un sacré bordel dans sa vie, je pouvais comprendre qu'il ait pu avoir envie de prendre un peu de recul vis à vis de moi.

Mon beau blond m'a rassuré direct, en souriant, m'assurant que je n'étais responsable de rien et qu'il assumait pleinement ses choix. Ce qui m'incluait moi, en tant qu'ami.

Un amour, ce type, vraiment. Ça m'a fait chaud au cœur et on a donc continué notre petit bonhomme de chemin, entre les trois colocs survivants. Nous avions tous des examens ou des concours, autant dire que nous étions plutôt studieux en ce mois de juin.

Les résultats de mes examens finirent par tomber fin juin. J'étais un brin fébrile lorsque je me connectai pour connaitre le verdict.

« Alors, ça donne quoi ? » J'avais Trowa et Quatre par-dessus mon épaule alors que je scrutai anxieusement le site de résultats en ligne, rafraichissant la page toutes les trois secondes.

« Ça en prend du temps. » Râla Quatre, qui semblait aussi stressé que moi.

« Ils avaient annoncé quelle heure ? »

« Dix-sept heures. » Répétai-je pour la cinquième fois de la journée, avec une patience d'ange. Je travaillais beaucoup sur moi ces derniers temps !

« Il est dix-sept heures zéro deux. » Précisa Tro.

« Je sais. » J'avais du mal à contenir mon impatience. « Ils ont peut-être eu un souci de … »

« Là, là, c'est là ! » Hurla Quatre, manquant de me percer un tympan.

Je ne voyais pas où.

« Ici. » Me montra calmement Trowa.

Et là, je vis.

Que j'avais la moyenne ! Ouf, passage en deuxième année, validé ! Re-ouf !

En sélectionnant mon nom, je pus faire défiler les résultats pour chacune de mes matières

Théorie des langues, petite moyenne.

Architecture logicielle, super note.

Programmation, super note également.

Initiation aux systèmes temps réel et embarqué, reçu haut la main !

Je rayonnai.

« Félicitations ! » Me claironnèrent mes deux amis en me serrant dans leurs bras avec chaleur.

« Merci ! »

Quel bonheur ! Je me sentais tellement bien en cet instant !

« T'es un intello, en fait… » S'est moqué Trowa. A qui j'ai tiré la langue sans aucun scrupule.

« Allez, appelle ta maman, pendant ce temps, je vais nous organiser un petit apéro ! » Décréta Quatre.

Je ne me fis pas prier et appelai ma mère derechef. Elle aussi me perça un tympan.

« Je suis siiiiiiiiiiiiiii fière de toi ! »

« Merci Mam. »

« Ah, je vais pouvoir aller me vanter auprès de mes collègues ! Mon petit passe en deuxième année dans une grande école de Paris ! Ahah, c'est pas comme tous leurs rejetons qui font que se tourner les pouces une fois le bac en poche ! »

« Maman, faut que je te laisse. » Je l'imaginais déjà en train d'appeler toutes ses copines pour leur raconter tout ça. Elle me faisait marrer. Parfois.

« Fête ça bien mon chéri. » Claironna-t-elle.

« Oui, oui… »

« Mais n'abuse pas trop ! » Son côté mère poule refaisait surface.

« Oui, je sais ! Bisou ! » Je raccrochai vite fait, avant qu'elle ne s'enflamme encore.

Quand j'arrivai dans le salon, Quatre avait ouvert une bouteille de champagne.

« Quatre, c'est trop… »

Il me mit une coupe dans les mains.

« Tu m'en diras des nouvelles de celui-là… »

Sacré cuvée en effet. Ça se buvait comme du petit lait.

« Délicieux. »

« N'est-ce pas ? »

« A ta réussite, Duo ! » Déclara Trowa en levant son verre.

Et on trinqua.

J'avais une énorme banane.

Tous ces efforts n'avaient pas été vains, j'avais bossé et le résultat était là. Je réalisai alors à quel point cela comptait pour moi, cette réussite aux examens, le bon déroulement de mes études.

Ma mère avait eu raison, c'était bien une de mes priorités.

« Tu vas fêter ça avec ta promo ce soir ? »

« Yep ! On a prévu un grand diner, un truc simple, sans chichi mais ça devrait être sympa de faire ça tous ensembles. »

« Profite bien, mon Duo. On se voit mardi. » M'a lancé Quatre lorsque je quittai l'appartement quelques heures plus tard, leur souhaitant de passer un bon week end en amoureux.


Ce fut une bonne soirée. On a ri, on a bu, on a même dansé, l'ambiance était festive, bon enfant. Hilde était pendue aux bras de Paul et riait à plein poumons. Ça allait bien être eux apparemment. Elle m'avait complètement oublié, sur le plan amoureux en tous cas, et ça, c'était génial ! J'étais moi aussi dans d'excellentes dispositions et je profitais pleinement de cette soirée de fin d'année, heureux de me dire que j'avais réussi la première.
Je discutais vivement un point technique avec un des gars de mon groupe de TD, à demi écroulé sur une chaise, quand une des filles s'est pointée et s'est assis sur mes genoux. Je n'ai pas eu le temps de protester qu'elle m'avait coulé le bec d'un audacieux bisou baveux.

« Je te laisse mon numéro. » A-t-elle susurré en me glissant un petit papier dans la poche de mon polo avant de repartir en direction de ses copines, gloussant comme une folle.

Mon pote m'a lancé un regard envieux.

« Tu chopes sans même lever le p'tit doigt. Impressionnant. »

J'ai rougi, un peu gêné.

« J'y suis pour rien. »

« C'est bien ce que je dis, chapeau ! Elle est canon, en plus. »

J'ai jeté un coup d'œil dans sa direction. Effectivement, elle était pas mal. Jolie, avec du charme, bien balancée.

« Ouais, c'est pas faux. » Approuvai-je avec nonchalance.

« Tu vas l'appeler ? »

Son ton pressant m'a fait tiquer. Visiblement, le plus intéressé des deux, c'était pas moi, mais lui.

J'ai sorti le papier de ma poche et lui ai tendu discrètement.

« Tiens, appelle-là toi, si tu veux. »

Il m'a regardé comme si j'étais dingue.

« Je l'appellerai pas, moi. Tente ta chance, ça te coute quoi ? » Insistai-je. « Elle n'est peut-être pas fermé à d'autres options, qui sait? »

Il a eu un sourire surpris en empochant le numéro.

« T'es un sacré gars quand même. »

Je sentis le besoin de m'expliquer un peu.

« J'ai surtout eu une rupture récente et j'ai pas spécialement envie de tenter quelque chose de neuf, là maintenant. » Expliquai-je, ce qui lui fit hocher la tête en signe de compréhension.

« Je vois. Vacances tranquilles entre potes, alors ? »

Bonne question. Je ne savais pas encore ce que j'allais faire.

« C'est une piste, je verrai bien sur le moment. Et toi ? »

« J'ai réservé un stage de surf près de Mimizan. »

« Sympa ! »

La soirée se finit sur nos récits de vacances passées et surtout, nos rêves de voyages à venir.


Je rentrai seul dans la nuit, admirant quelques étoiles qui brillaient timidement, cachées par les lumières de la ville. Il faisait entre très doux en dépit de l'heure quasi matinale.

J'étais presque arrivé, presque. Je voyais les fenêtres de l'appartement, éteintes puisque mes chers colocs étaient absents, partis pour se faire un grand week end, quand soudainement, on m'a chopé par derrière et projeté contre le mur voisin. Mon crâne a violemment heurté la pierre en émettant un craquement sourd et, pendant une seconde, je n'ai plus rien vu. Une main m'a saisi au collet tandis qu'une autre a empoigné mon bras droit. J'étais ainsi parfaitement immobilisé, plaqué contre ce foutu mur diablement dur, à demi plongé dans l'ombre à cause du porche tout proche.

Et bien impuissant face aux deux gars qui, visiblement, n'étaient pas bien intentionnés.

J'ai senti mon estomac faire des nœuds. Il semblait que je faisais ce qu'on appelait communément 'une mauvaise rencontre'. Pas de bol, franchement. Une part de moi se demanda comme cela allait finir…

J'ai tenté de bien les regarder, malgré les élancements douloureux de mon crâne qui me faisaient plisser les yeux, l'alcool ingéré n'aidait pas à stabiliser ma vision, encore pas de bol. Si je me tirais de ce mauvais pas, faudrait que je puisse les identifier…. J'étais optimiste de nature.

« Il est où ? » M'a demandé celui qui me tenait de près. Il avait une voix rauque et une haleine de chacal. Il puait la cloque et la transpiration à plein nez. Mais je me suis bien gardé de lui faire remarquer, hein, je n'étais pas suicidaire non plus.

« Qui ça ? » Tentai-je, prudemment.

« Le chinetoque ! » A-t-il râlé. Il paraissait sacrement nerveux et teigneux, le gars.

Son pote, qui se tenait un peu en retrait, ne paraissait pas plus détendu même si son attitude paraissait moins agressive. La cigarette qu'il tenait tremblait au bout de ses doigts, et il tirait dessus comme si sa vie en dépendait.

Je sentis la peur se diffuser en moi quand j'ai compris qui ils voulaient voir et surtout, pourquoi.

Wu Fei, évidemment. Son trafic de drogue avait dû s'arrêter net et il était probable que ces deux types le cherchaient, soit pour refaire leur stock, soit pour récupérer leur fric.

A moins qu'ils ne fassent partie du réseau et ne craignent de se faire balancer ?

Entre toutes ces possibilités, mon cœur balançait. Je n'en voyais pas une pour rattraper l'autre, d'ailleurs.

« Wu Fei ? » Ai-je balbutié, histoire d'être sûr. Ce n'était pas comme si je connaissais beaucoup de dealers, m'enfin….

« Ouais, c'est ça. Tu le connais bien, hein ? »

« Ben, c'était mon coloc… » Admis-je.

Ils se sont marrés, se coulant des regards entendus.

« On sait ça ! Il nous en a parlé. Tu crois pas qu'on passait là par hasard ?! Il nous a déjà donné quelques infos sur vous. Quatre blaireaux d'après lui. Et au moins une tapette, si j'en crois ce que je vois… » A ajouté l'autre avec une grimace mauvaise.

« C'est pas faux ça…. T'aimes avoir de longs cheveux, qu'on te coiffe, hein Barbie ? T'aimes quand on te traite comme une fille, c'est ça ? » S'est moqué celui qui fumait. Il avait l'air étrangement stone alors que l'autre semblait monté sur piles.

Je commençai à le sentir mal et j'ai tenté de repousser celui qui me tenait, sans succès. La prise à laquelle il me soumettait était sommaire mais efficace. Pas de prise à droite, ni à gauche. Et de toute manière, à deux contre un, ça risquait d'être compliqué, fallait pas se leurrer.

La coopération paraissait la solution la plus probablement couronnée de succès. Je les ai un peu mieux regardés. Pas mal sapé, pas des gueules de taulards non plus. Nan, étrangement, ces deux loustics avaient l'air plutôt propre sur eux. En dehors de l'affreuse odeur de clope qu'ils dégageaient.

« Bouge pas ! » S'est énervé le premier en resserrant sa prise. L'autre a fini sa cigarette et s'est approché de moi, prenant appui de son coude contre le mur, avec nonchalance.

« Bon, maintenant, on va discuter sérieusement. Il est où, ton coloc ? » Il avait un tic à la paupière, qui clignait sans arrêt. Il n'avait aucun accent, parlait un français impeccable. Et avait tout à fait une tête de premier de la classe.

Un premier de la classe shooté jusqu'à la couenne, mais premier quand même.

« Il a été arrêté. »

« Ah ouais, c'est sûr, ça ? »

« C'est ce qu'on m'a dit… » J'aurais surement mieux fait d'être plus affirmatif mais j'avais un peu de mal à rester purement rationnel, là.

« On t'a dit ?! Tu te fous de ma gueule ?! Ça fait des semaines qu'on le cherche partout. On était en business avec lui et paf ! D'un coup, il disparait dans la nature. Bizarre non ?! Du coup, on a quelques arriérés à régler, tu vois ? On aimerait bien le retrouver. » Il s'exprimait avec sarcasme, un sourire délirant étirant ses traits. Il a allumé une autre clope direct.

« Il parait qu'il a tenté de s'enfuir via l'Italie ! Mais il parait qu'il s'est fait chopé à la frontière et qu'il doit être auditionné bientôt par la Police. C'est tout ce que je sais ! » Ai-je dit, priant intérieurement pour que cela leur suffise et qu'ils se barrent.

Ils se sont regardés pendant un moment et le second, celui qui semblait être le leader, a haussé les épaules.

« T'as du fric ? » A demandé le premier. « Donne. » A-t-il sèchement ordonné en voyant mon hochement de tête affirmatif.

Avec ma main gauche, j'ai extirpé ce que j'avais et lui ai tendu.

« Tes pas Crésus. » A remarqué le gars en comptant l'argent. « Même pas cent euros ! »

« Je suis pas riche. » Me défendis-je. Quelle espèce de petit con de bourge !

« On avait remarqué. » Ses moqueries me firent grincer des dents.

Il y avait tellement de mépris dans son regard, je me sentais vraiment plus bas que terre.

« C'est vraiment dommage de Wu Fei ne soit pas disponible. Vraiment dommage. » A commenté le second, en tirant de longues lattes sur sa cigarette, sa seconde déjà. « Mais bon, j'imagine qu'il va falloir faire avec et trouver une solution alternative pour mon business… Ça va être dur pour la clientèle, là. Il me met dans une sacré merde, le Wuffy, à couper les vannes sans crier gare. Mais ça, je verrai avec lui, quand il sortira. Parce qu'il sortira, je ne m'en fais pas. »

La pression sur mon cou s'est un peu relâchée et j'ai eu espoir que cela ne se termine sans trop de casse. Mais le second ne me quittait pas des yeux. Il avait l'air de s'amuser, cet enfoiré.

« En fait, tu te retrouves embarqué dans une drôle d'histoire toi, hein ? »

J'ai levé les yeux au ciel, en signe de protestation.

« Drôle, je suis pas sûr que ce soit le mot… » Je n'ai pas pu m'empêcher d'être sarcastique. Moi et mon caractère de merde, toujours au rendez-vous quand il ne fallait pas.

« Alors que t'y es pour rien… » A poursuivit l'autre avec délectation.

Je ne voyais pas bien où il voulait en venir. Mais j'ai répondu quand même.

« C'est certain. Je n'ai franchement aucun intérêt dans tout ça. » Je voulais que ce soit bien clair ! Moi, je ne pouvais rien pour lui, ni pour son business, ses clients, sa life et tout le reste.

« Hum… C'est pas juste, vraiment. » Il y avait quelque chose de faux dans le ton qu'il y mettait.

D'ailleurs, je n'aimais pas trop le tour que prenait la conversation. Surtout quand il s'est mis à me sourire à pleines dents.

« J'aime pas les injustices. » A-t-il déclaré dans un geste théâtral alors que ma perplexité allait en grandissant.

Il avait dû en fumer une sacré dose dans la soirée, celui-lui. L'autre a commencé à rigoler aussi, genre hystérique et ça, ça m'a fait flipper. Le terrain devenait glissant…

« Mais tu sais, y'a un truc que j'aime encore moins ! » A-t-il lancé avec une joie cynique.

Je n'osai pas demander quoi. Je le savais déjà, en un sens.

« C'est les homos. »

Ou moi, ma tronche, mes cheveux, les mecs qui ont moins de cent euros sur eux… Je me suis dit que ça ne devait pas avoir beaucoup d'importance. J'aurais pu être n'importe qui, ça aurait fini pareil.

Mal. J'étais assez lucide pour l'anticiper.

J'ai pas eu le temps de répliquer – genre que j'étais bi et pas que homo, point crucial s'il en était – que je me suis bouffé un uppercut dans l'estomac qui m'a coupé le souffle. Le premier type m'a enfin lâché, bien conscient que je ne risquais plus de piquer un sprint pour l'instant, et je me suis pris une grêle de coups de poings et de pieds.

Je me suis recroquevillé sur moi-même pour limiter les dégâts et j'ai tenté de me protéger le visage de mon mieux, encaissant sans broncher pendant la trentaine de secondes durant lesquelles les deux pauvres types déversèrent leur haine sur moi, avant de s'en allant en courant, en hurlant comme des déments, fiers de leur coup.

Ma main coula jusqu'à ma poche et je composai le 112.


Poste de Police, deux heures plus tard

J'acceptai avec reconnaissance ma seconde tasse de café. Heureusement qu'ils ne m'avaient pas piqué mon téléphone ! J'avais pu appeler la police immédiatement et vingt minutes plus tard, j'étais au poste. Voyant mon état, l'officier avait fait prévenir le médecin de garde pour qu'il vienne m'examiner sur place et faire un bilan de mes blessures. Il était arrivé dans l'heure le gars, avec une mine fatiguée. Sans un commentaire, il avait fait l'examen dans une des salles à l'arrière du commissariat, après m'avoir demandé deux fois si je ne voulais pas aller à l'hôpital – non, merci, pas cette fois, j'avais déjà donné – et fait signer une attestation, type décharge que j'avais même pas lue.

Bien docile et un peu groggy, j'ai obtempéré et laissé le gars faire son job.

Rien de grave, dans l'absolu.

C'était ma blessure au crâne qui s'était révélée être la plus préoccupante et le médecin avait dû poser quatre points de suture. J'avais douillé d'ailleurs. Ca commençait à faire beaucoup de points pour le même crâne, si j'ajoutais ceux de la dernière fois qui heureusement, avaient cicatrisé depuis le temps.

Pour le reste, des ecchymoses en pagaille dont un spécimen particulièrement impressionnant sur le flanc, une pommette violette, la lèvre un peu gonflée et des écorchures sur les bras.

Le policier avait pris ma déposition avec soin, notant tout, posant des questions en articulant très lentement, comme si je risquais de ne pas comprendre ce qu'il me disait. On m'avait apporté de l'eau, bienvenue pour chasser le gout du sang, puis du café, car le soleil commençait à se lever et que je n'avais toujours pas dormi. J'en avais demandé un deuxième, pour la route quoi.

Après toutes ces émotions, je me sentais totalement rincé, essoré, lessivé. J'étais étonnamment calme et j'ai pu décrire assez bien les deux gars.

« C'était pas des paumés, plutôt des mecs des quartiers chics. » Précisai-je. « Enfin, c'est mon sentiment. »

Mais le policier ne paraissait pas surpris.

« Surement les fils de certaines familles dites 'aisées'. Ces pauvres petits s'ennuient parfois, vous savez, alors, ils traficotent un peu. »

« Et ils tabassent d'autres gars à deux contre un, c'est cool. » Ironisai-je.

J'étais tombé sur deux petits cons, c'était bien ma veine !

« En ce qui vous concerne, on va vérifier mais il semblerait qu'il y ait bien un lien avec votre affaire. »

Mon affaire… Fichu Wu Fei ! Je le maudissais bien, lui et ses conneries de plantations !

Le fonctionnaire a édité une pile énorme de paperasses.

« Faut que vous signiez ici, ici et ici. Je vais voir si les photos qu'on a prises sont suffisantes pour soutenir votre dossier. »

Parce qu'en prime, j'avais dû jouer au modèle photo pour justifier de mes blessures ! Que du bonheur, vraiment. Personnellement, je n'avais plus qu'une seule envie : rentrer chez moi et dormir une centaine d'années au moins.

« Le dossier semble complet. » A remarqué le policier en vérifiant mes visas. « Je vais voir mais je crois que votre avocat est arrivé, M. Maxwell. »

Mon avocat ? J'avais un avocat, moi ?

J'étais trop fatigué pour protester et je suis resté sagement assis sur mon siège tandis que le médecin revenait me tendre une ordonnance.

« A prendre en cas de douleurs. » A-t-il précisé en cherchant mon regard. Qui était déjà brumeux de sommeil, je n'en doutais pas une seconde.

Je l'ai vu serré la main à quelqu'un mais je n'avais pas le courage de lever la tête pour voir qui était son interlocuteur.

« Duo ? »

Une voix familière. J'ai quand même tourné la tête, même si l'effort m'a couté.

J'ai eu un moment de blanc en découvrant qui était débout à mes côtés.

« Heero ? Qu'est-ce que tu fais là ?»

Ses yeux bleus étaient encore plus sombres et insondables que dans mon souvenir. Il était en pantalon – chemise, genre tenue de boulot, un attaché case à la main. Il sentait bon le parfum et ses cheveux semblaient encore un peu mouillés, comme s'il sortait de la douche.

Il avait surement l'air bien plus frais que moi….

« Ils m'ont appelé. »

« Qui ça ? »

« Les policiers. »

Je ne voyais pas pourquoi et cela dut se lire sur mon visage.

« Tu m'as désigné comme étant ton avocat, donc, quand tu viens déposer une plainte de cette nature, surtout puisque celle-ci est en lien avec notre affaire toujours en cours, ils m'appellent. C'est la procédure. » Expliqua-t-il avec une patience que je ne lui connaissais pas.

J'ai froncé les sourcils.

« Je t'ai désigné comme avocat ? » Ai-je marmonné. J'étais incapable de m'en souvenir.

Il a fermé les yeux et prit une profonde inspiration.

« Bref, je suis là maintenant. »

« Je suis désolé qu'ils t'aient dérangé. C'était pas la peine. » Dis-je avec sincérité. J'étais navré de l'avoir obligé à venir ici, de bon matin. On était quel jour déjà ? Peut-être que tout cela allait le mettre en retard pour son taf ?

Visiblement, j'avais encore dû dire une connerie car il a froncé sévèrement les sourcils. Ma langue commençait à devenir pâteuse, donc je décidai de me taire. C'était plus simple aussi.

Il a continué à me regarder fixement, sans une once de sourire sur la figure. Il n'avait pas l'air ravi d'être là. J'aurais bien aimé lui expliquer que moi non plus, je n'avais pas envie d'être ici, la tête défoncée et le corps en vrac, mais j'étais en sous tension donc, j'ai continué à garder le silence.

« Bon, laisse-moi quelques instants, que je vérifie que tout ait été fait correctement, et je t'emmène. » A-t-il conclue devant mon attitude amorphe.

Il avait sans doute compris qu'on ne risquerait pas de s'engueuler ce matin, c'était déjà ça.

Il a donc passé les minutes suivantes à parcourir la pile de documents, me faisait rajouter une signature de-ci, de-là. Il a épluché ma déclaration, me jetant de temps à autre des coups d'œil sévères que je ne comprenais pas, puis, il a attrapé un formulaire, qu'il a rempli, m'a fait signer – je n'ai absolument pas vu ce que c'était et je m'en fichais royalement - et l'a paraphé à son tour. Puis, il a empilé le tout dans un certain ordre.

« Tout est en ordre. On peut y aller. »

Bon, c'était visiblement le moment de se lever. Dur.

Quand je me suis mis debout, le monde a tangué pendant une fraction de seconde. Heero m'a retenu par le bras.

« Ça va ? »

J'ai approuvé d'un signe de tête. Léger le signe, ça me tirait affreusement quand même.

« Ouais, ça roule. » Murmurai-je sans enthousiasme.

J'étais trop claqué pour être choqué, pour comprendre que j'avais flippé et que c'était normal d'être quasi out. J'avais juste envie de m'allonger et de dormir. Je me sentais méga, méga stone. Surement le coup sur le crâne. Plus la fatigue, un reliquat de gueule de bois surement aussi…. Ça faisait beaucoup pour un seul homme !

Heero m'a guidé jusqu'à dehors, sans me lâcher le bras. Il faisait jour désormais et j'ai plissé les yeux, dérangé par tant de luminosité.

« Monte. » A-t-il ordonné en ouvrant la porte d'une Smart.

Je me suis écroulé sur le siège.

« Je savais pas que t'avais une voiture. »

« J'ai pas de voiture, c'est de la location. C'est écrit en énorme et orange dessus. »

« Hu. » C'était à mon tour de faire des réponses laconiques et chez moi, ça voulait clairement dire que j'avais aucune envie de discuter.

Il a pris le volant et on est parti. J'ai rien vu du trajet, l'univers autour de moi commençait à devenir étrangement cotonneux. M'extirper de là fut un calvaire et je crois que, si cela n'avait tenu qu'à moi, j'aurais dormi dans la voiture.

Ce n'était pas une option envisagée par Heero, évidemment.

C'est seulement devant l'immeuble que j'ai percuté et je me suis arrêté. Il a dû voir à mon regard vide que je ne comprenais pas et agacé, il s'est expliqué.

« Je ne vais pas te ramener chez toi, Duo. »

« Mais… Ça ne faisait pas un si grand détour que ça… Si ? »

Il s'est pincé l'arête du nez.

« Ça n'a rien à voir. Le médecin a dit – il te l'a dit et me l'a dit à moi aussi – que tu pouvais avoir la formation d'un hématome sous-dural consécutif au choc. De ce fait, dans les quarante-huit heures à venir, en cas de vertiges ou d'évanouissement, tu dois te rendre aux urgences le plus vite possible. »

Je ne voyais pas où il voulait en venir.

« Tu ne peux donc pas rester tout seul dans l'appartement, Duo ! »

J'ai froncé les sourcils, cherchant à trouver mes mots. Mais je ne les ai pas trouvés.

« Quatre et Trowa ne sont pas là pour le week end, tu te souviens ? Ils sont partis au bord de la mer, jusque mardi. Wu Fei est en prison donc oui, tu serais seul à l'appartement. C'est pour ça qu'on est ici. »

Il m'a poussé dans l'ascenseur, prodigieusement agacé apparemment.

« Du coup, je vais rester… Chez toi ? » Ai-je fini par demander.

Ça avait quelque chose de vaguement dérangeant mais la raison m'échappait.

« Oui, c'est ça ! » Il a soupiré, exaspéré.

« Je vais pas dormir avec ton ex, quand même ? » La question venait brutalement de me traverser l'esprit. Il m'a regardé comme si j'étais fou.

« Quoi ? »

« Nan, parce que franchement, je pense que je préfère mourir d'hémorragie cérébrale que de dormir dans le même pieu que lui… »

« Tes propos sont encore plus incohérents que d'habitude, Duo. » A décrété Heero en faisant une moue dégoutée. Il m'a fait rentrer dans son appartement, malgré le temps d'arrêt que je venais de marquer sur le palier. « Va te coucher. Faut que tu te reposes, je te promets. »

Pour une fois, j'étais d'accord avec lui. Docile, je me suis laissé trainé jusqu'à son matelas où je me suis écroulé comme une masse, non sans un grognement de douleur.

Le noir s'est fait instantanément autour de moi.


On me secouait par l'épaule avec insistance. J'ai râlé un peu, je n'avais aucune envie d'ouvrir les yeux, d'émerger.

Je veux dormir….

Mais non, quelqu'un était visiblement décidé à me réveiller. Et il a réussi.

Ouvrant les paupières au prix d'un effort infini, j'ai vu Heero, penché sur moi, en train de me secouer énergiquement.

Il avait décidé de me torturer, il n'y avait pas d'autres options envisageables.

« Quoiiiiiiiiiiiiii…. ? »

« Lève-toi Duo. »

« Pourquoiiiiiiiiiiiiiii ? »

« Ordre du médecin. Pour être sûr que tout va bien. »

« Je hais ce médecin ! » Décrétai-je en m'asseyant sur le matelas, une moue boudeuse sur les lèvres. J'avais la tresse dans un joyeux désordre, mes fringues étaient fripées et je me sentais mal.

Mal au cœur, mal au crâne, mal aux muscles, c'était vachement global.

« Je vais te préparer un thé. » A-t-il dit en s'éloignant. « Je t'attends dans la cuisine. »

Il devait craindre que je ne me rendorme sur le champ.

Péniblement, j'ai fini par me mettre sur pieds, notant au passage que ma veste et mes chaussures m'avaient été ôtées pendant mon sommeil.

A contrecœur, je suis allé dans la cuisine et me suis juché sur un tabouret tandis que le brun naviguait dans la pièce. Celle-ci était presque finie, les peintures avaient été faites, je m'en souvenais bien, et la plupart des meubles étaient montés maintenant.

« Tiens, mange un peu. » M'a-t-il dit en me posant une assiette sous le nez. J'ai pas pu m'empêcher de grimacer. L'odeur de la nourriture me soulevait le cœur.

Il a ajouté une grande tasse de thé fumante.

« Faut que tu t'hydrates aussi. »

Ouais, il faudrait…. A regret, j'ai bu quelques gorgées mais la bouffe, ça me semblait au dessus de ses forces.

« Tu as mal ? » M'a demandé Heero en me regardant d'un air suspicieux.

« Un peu. » Confessai-je.

« Prends ces comprimés alors. »

« C'est quoi ? »

« Ce que t'a donné le médecin. »

« T'es allé à la pharmacie ? » Me suis-je étonné.

« Tu retrouves tes esprits, on dirait. Ton discours en deviendrait presque cohérent. » A commenté avec sarcasme TDC.

« Comment t'as fait pour récupérer ma prescription ? »

« J'ai pris ta carte vitale dans ton portefeuille. »

Bien sûr, puisqu'il avait récupéré ma veste. Tout était logique, hein ?

« Ça t'ennuie ? » M'a-t-il demandé en voyant mon mine chiffonnée.

« Nan, c'est sympa. Merci. » En toute sincérité, j'aurais pu l'embrasser tellement j'étais content qu'il l'ait fait ! Parce que sortir, là, maintenant… No way !

J'ai avalé les cachetons avec une lampée de thé puis, j'ai tenté de m'attaquer au plat. Une assiette d'œufs, bacon et toasts. Mon petit déjeuner préféré. Mais d'habitude seulement. J'ai eu comme un coup au cœur en y songeant. Cela me rappelait autrefois, quand on sortait encore ensemble.

Si tel avait été le cas aujourd'hui, j'aurais pu aller me nicher aux creux de ses bras et prendre ma dose de réconfort. Ma dose d'amour.

J'en avais cruellement besoin en cet instant. Mais ce n'était plus d'actualité.

J'ai donc baissé la tête et j'ai tenté de manger un peu, histoire de faire honneur à ce qu'il avait pris la peine de cuisiner.

Mais rien n'y fit. Ma lèvre meurtrie me brûlait et, après y avoir porté la main, je me suis rendu compte que je saignais un peu.

Mon manège n'a pas échappé à l'œil de lynx d'Heero.

« Ça ne va pas ? »

« J'ai… pas très faim en fait. » M'excusai-je à demi. « C'est pas que ça me plait pas, hein ?! Mais là, je… n'ai pas un appétit d'ogre. »

« Tu devrais peut-être aller te recoucher ? » M'a-t-il suggéré.

Ce à quoi j'ai acquiescé direct.

« Ouais, je vais faire ça. Tu dois encore me réveiller pour vérifier que je ne suis pas mort ? » Ajoutai-je avec une pointe d'humour.

« Dans le coma. La mort me parait un peu trop radicale. » A-t-il précisé en entamant un sourire.

J'ai rigolé un peu.

« Ouais, pas faux. A tout ! »

Quand je me suis réveillé deux heures plus tard, j'étais seul dans l'appartement. Un mot sur la table du salon m'informa qu'il était sorti pour aller faire de l'escalade mais qu'il reviendrait 'me sortir du coma en début de soirée'.

J'ai fait une grimace, rien qu'en pensant à sa tronche quand il avait du écrire ce papier. Toujours était-il que je ne devais plus être à l'article de la mort puisqu'il était sorti.

En attendant, les médicaments avaient fait effet et je me sentais relativement mieux. J'ai hésité un moment, puis, j'ai ouvert les placards en quête d'un truc à grignoter. Y'avait pas grand-chose, à croire que TDC et son ex vivaient d'amour et de sexe. Chassant cette odieuse pensée de mon esprit si chaste, j'ouvris un paquet de gâteau et me refis un thé. Je veillais à ne pas mettre de miettes partout, pressentant que cela ne plairait pas au maitre des lieux.

Je naviguai dans l'appartement, scrutant le moindre recoin pour voir ce qui avait changé depuis ma dernière visite. Pas grand-chose en fait. Quelques meubles et des affaires disséminées mais en termes de travaux, TDC n'avait apparemment pas pris le temps de s'y consacrer sérieusement.

Dans la chambre d'amis, il s'était cantonné aux choix des peintures, avait fait quelques essais sur les murs et… C'était tout. Je me suis approché. A l'époque où on était ensemble, il n'avait pas encore choisi les tonalités qu'il voulait donner à cette pièce.

Une voix perfide me dit que sa relation avec Méga Sourire l'avait peut-être aidé à se décider !

Je sifflai d'agacement et attrapai les pots de peinture. Vert céladon, blanc cassé, gris pâle. Mis côte à côte, le trio rendait super bien.

Dépité, je détaillais les murs de la pièce et constatai que oui, définitivement, c'est ce que j'aurais fait si cela avait été chez moi.

Ça ne l'était pas. Je m'en souvenais bien.

Il y avait tout dans la chambre, tout le matériel nécessaire. La bâche, l'escabeau, les pinceaux, les rouleaux. Le scotch était déjà posé ! Précautionneusement, je tâtai les fines bandes plastifiées. Elles adhéraient encore au support.

Je me demande pourquoi il s'est arrêté en si bon chemin…

Ce n'était pas dans ses habitudes de faire les choses à moitié, pourtant.

J'ai reposé tout ça et je suis retourné m'allonger sur le lit. Mais j'ai cherché le sommeil en vain. Après m'être tourné dans tous les sens pendant trente minutes et compris que non, je ne dormirai pas plus cet après-midi, je me suis relevé.

J'étais énervé. Et seul. Et je m'ennuyais. Je suis retourné dans la chambre d'amis, histoire de voir comment on pourrait arranger ça pour que ça rende bien.

La lumière entrait grâce à la haute fenêtre, plutôt côté ouest, d'après ce que je voyais. Du coup, la couleur la plus foncé serait idéale sur le mur opposé…

Je notai alors que, machinalement, j'avais commencé à agiter le pot de sous-couche.

J'eus une seconde d'hésitation.

Bah, la sous-couche, on ne pouvait pas avoir de divergence là-dessus… ? Ça ne risquait rien si je l'étalais ? C'était juste un peu d'avance, pour le remercier d'être venu me chercher au poste de police, hein ? Et puis, ce n'était pas comme si j'avais d'autres choses à faire.

Et il n'oserait pas engueuler un convalescent, quand même ?!

Du coup, j'ai fini d'étaler la bâche sur le sol, prenant bien garde de couvrir le parquet, j'ai ensuite ouvert le pot et j'ai déballé un rouleau neuf, attrapé un pinceau. Et hop, j'étais parti.

La peinture était d'assez bonne qualité, plutôt fluide à cause de la chaleur mais elle se déposait bien. En consultant les consignes d'utilisation, j'ai noté un temps de séchage de douze heures environ, puisque comme d'hab, TDC avait pris un machin avec peu de COV.

Donc demain, ce sera bon…

J'ai commencé par dégager les angles avec un pinceau fin. C'était le plus galère à la base mais bon, comme c'était de la sous-couche, y'a avait pas trop à se stresser avec les finitions.

Cela ne m'a pas pris trop de temps, sauf le contour de la fenêtre, où j'ai été plus précautionneux. Juché sur l'escabeau, je pouvais voir le trafic dans la rue en contrebas. C'était plutôt calme comme coin, presque pas de coup de klaxons et le voisinage paraissait plutôt tranquille. La voisine d'en face, en train de jardiner sur son balcon, qui devait faire la taille de ma chambre, m'adressa un petit salut que je lui rendis bien volontiers.

Cette fastidieuse première étape finie, j'ai pu attaquer au rouleau, mon passage préféré. C'était quand même plus sympa de voir les grandes surfaces qu'on pouvait couvrir en peu de temps ! Mine de rien, y'en avait de la surface à peindre ! J'essuyai mon front, prenant bien soin de ne pas me mettre de la peinture partout. J'avais un peu chaud là, à m'agiter les bras en l'air. Ces foutus plafonds étaient sacrement hauts d'ailleurs, à plus de trois mètres. Le rendu avec le vert céladon serait d'enfer, j'en étais sûr !

« Mais qu'est-ce que tu fabriques ?! »

J'ai sursauté et, dans un salutaire geste de survie, j'ai réussi à me retenir à l'escabeau. Malheureusement, je me suis par là même généreusement renversé une partie du bac à peinture sur mon T-shirt.

« Et merde ! » Râlai-je.

Heero m'a ôté tout le bazar des mains et je suis descendu de l'escabeau.

« Ça saoule. Il était neuf… » Mon pauvre polo Superdry devait être foutu, ou pas loin. J'avais encore un maigre espoir de le sauver. « Faut que je le passe sous l'eau, ça partira peut-être… »

J'ai croisé les yeux bleus qui me dévisageaient avec incrédulité.

« C'est comme ça que tu te reposes ? » M'a-t-il demandé. « En repeignant mon appart, grimpé sur un escabeau, en train de renifler les effluves de peintures, fenêtres fermées ? »

J'ai eu une moue dubitative.

« Euh… Je vais aller rincer mon T-shirt. » Ai-je esquivé en me rendant dans la salle de bain. Je n'avais pas spécialement d'arguments à lui présenter sur ce coup là.

Je l'ai entendu replier l'escabeau et ouvrir les fenêtres en maugréant, ce qui m'a fait pouffer de rire en sourdine. Une fois dans la salle de bain, j'ai enlevé mon vêtement avec précaution, histoire de ne pas étaler la peinture et je l'ai mis à tremper dans de l'eau chaude.

Je mets du savon… Ou pas… ?

Dans le doute, j'en ai mis un peu, mais pas trop.

Quand j'ai croisé mon image dans la glace, ça m'a fait comme un choc.

Ouah, il est balèze ! Pensai-je en considérant l'espèce d'hématome géant que j'avais sur le flanc gauche. Je le palpai un peu. C'était effectivement douloureux aussi…

Je m'aperçus que globalement, je n'avais pas une mine très engageante. Une douche aiderait peut-être… ?

Restait un détail logistique.

« Eh, Heero ! » Lançai en le rejoignant dans le salon. « T'aurais pas des fringues à me prêter ? Si ce n'est pas trop abuser, je veux dire… » Nuançai-je un peu en le voyant froncer les sourcils. « Je te les rendrai, hein, promis. Ou alors, faut que j'aille à l'appart mais là, mon maillot, il est out et bon, ben, sincèrement, il serait temps de changer le reste alors… Parce que euh… J'aimerais bien prendre une douche… » Ma voix s'est éteinte sous son regard dur et je suis resté là, les bras ballants, comme un imbécile.

Il était toujours muet.

« Quoi ? » M'agaçai-je au bout de cinq secondes de regards en chiens de faïence.

« C'est pas très beau à voir. » A-t-il commenté en désignant du menton mon hématome.

J'ai baissé la tête puis, je l'ai regardé à nouveau, en haussant les épaules.

« Bof… Ouais, c'est moche, j'avoue. D'un autre de côté, il a presque la couleur de mes yeux ! »

Ma boutade n'a même pas provoqué l'esquisse d'un sourire chez TDC. Mais pourquoi est-ce qu'il faisait la gueule, comme ça ?! J'ai soupiré avec lassitude.

« C'est bon, ne t'inquiète pas ! Je ne compte pas me balader à poil chez toi toute la journée, je te cache ça dès que j'ai des fringues. » Marmonnai-je avec dépit. « Et c'est là que t'interviens, tu vois ? »

Sans un mot, il est parti dans sa chambre, m'a rapporté des vêtements et me les a tendus.

« Va prendre ta douche. Et ne te mouille pas les cheveux. Tes points doivent rester au sec. »

« Merci maman ! » Répondis-je avec sarcasme avant d'aller m'enfermer dans la salle de bain. Ça me filait le bourdon de le voir aussi froid et distant avec moi. C'est vrai qu'on n'était pas spécialement en très bons termes depuis… la dernière fois. Mais bon, on pouvait rester… Quoi, amis ? Tss, pas sûr qu'on l'ait été un jour, à bien y réfléchir.

J'ai pris une douche rapide, histoire de me rincer et d'effacer tous les mauvais souvenirs de cette nuit. J'ai enfilé ses fringues, qui étaient évidemment trop grandes pour moi. Mais elles avaient son odeur. J'ai enfoui mon nez dans le pull et j'ai respiré profondément.

Il faudrait que je lui demande la marque de sa lessive, elle m'apportait beaucoup de réconfort…

« Ça va ? » S'est enquit Heero en me voyant revenir. Il était tranquillement installé sur le clic clac du salon, en train de lire un bouquin.

« Ouais, mieux. » J'ai marqué un temps d'arrêt. « Tu sais, si t'avais… enfin, t'as surement hein… bref, je comprendrai tout à fait que tu aies autre chose à faire que de passer ton temps avec moi… »

Il a concentré son attention sur moi.

« Qu'est-ce que tu essaies de me dire ? »

« Ben que… Si t'avais prévu de voir machin ce soir… » Ça m'écorchait la gorge de le dire !

« Mais bon sang, de quoi tu parles ?! »

« Mais de l'autre, là, Brice ! »

Il a fait de gros yeux.

« Brice ? Pourquoi tu me parles de lui ?! »

Ça m'a agacé. La mauvaise foi, y'avait des limites !

« Mais parce que ! T'as renoué avec alors, bon, ça me fait chier de te le dire mais bon, si t'as prévu de passer ta soirée avec lui, je ne veux pas que t'annules parce que tu te sens obligé de rester là, avec moi. » M'emportai-je en faisant de grands gestes.

Cette fois, il s'est franchement mis en colère et s'est levé d'un bond.

« Nan, mais je rêve ou quoi ! Brice et moi… Où est-ce que t'es allé pêcher une idée pareille ? »

« On t'a vu l'autre fois au resto, je te rappelle ! »

On avait même failli se bastonner. Il n'avait pas pu oublier quand même !

« Mais… Je ne couche pas avec tous les mecs que j'emmène diner ! » S'est-il défendu. « Et puis, sans déconner, Brice ! Le mec qui a foutu le feu à mon appart ! Qui a bousillé le fruit de plusieurs années de boulot ! »

Oui, oui, celui-là même.

« Comment t'as pu imaginer une seconde que je me remettrais avec lui ?! »

Il avait l'air vraiment furieux.

« Ben… Ouais, moi aussi, je trouvais ça bizarre… » Murmurai-je tout bas. « Mais euh… Tu sais, j'étais pas le seul à avoir cru ça… Quatre aussi… »

Je ne voulais pas être le seul à passer pour un idiot à ses yeux !

« Je me suis déjà expliqué avec Quatre sur ce point. Il ne te l'a pas dit ? »

« Ben… Non. »

Je me sentais bien con là, quand même.

Heero a levé les yeux au ciel, en quête d'une intervention divine surement. En vain.

Contre toute attente, Heero s'est rassis et m'a expliqué. Il avait des réserves de patience insoupçonnées ce soir.

« Bon, avec cette histoire d'incendie, j'ai dû porter plainte contre lui et lui intenter un procès. C'était important pour moi, et pour l'assurance accessoirement, de formaliser les choses. Évidemment, l'affaire se présente mal pour lui. Et ça risque d'impacter sa carrière. »

« Parce qu'il est ? »

« Avocat. »

Bien entendu…

« C'était mon stagiaire, en fait. »

Tiens donc…. De mieux en mieux.

« C'est comme ça qu'on s'est rencontrés. Bon, la suite, tu la connais. »

Vaguement, mais là, ça me suffisait.

« On s'est séparés parce qu'on ne s'entendait plus. »

Bon, j'allais finalement en savoir plus que prévu.

« Une histoire de maturité, peut-être…. » Commentai-je avec insolence.

« Incompatibilité d'humeur, surtout. Je lui ai demandé de partir et dommage pour lui, ça l'impactait à la fois sur le plan personnel mais aussi professionnel. »

Je secouai la tête avec commisération.

« Ne pas mélanger le sexe et les affaires. Jamais. »

J'avais beau ton de donner des leçons, moi !

« C'est vrai, j'ai eu tort. Je m'en suis vraiment rendu compte quand l'appartement a pris feu. »

« Heureusement que ça a été contenu. Tout l'immeuble aurait pu y passer. »

Il a approuvé.

« Ouais, j'ai appelé les pompiers direct. Le plus regrettable ait que je n'avais pas d'extincteur à portée de main… »

J'ai tiqué, malgré ma fatigue.

« Attends… T'étais où, pendant ce temps ? »

Il a hésité. Je l'ai vu serrer les poings une seconde, avant qu'il ne reprenne.

« Je dormais. »

J'ai ouvert des yeux grands comme des soucoupes.

« Tu déconnes ?! »

« Pas vraiment. Mais ça a été une chance, au final. J'ai pu réagir vite. »

Une chance… Ouais, ça dépendait du point de vue ! Il aurait pu y passer !

« A l'époque, ça fait un peu plus d'un an maintenant, Brice a été reconnu en dépression, il a dû faire un séjour en HP et bon, ça a momentanément allégé les charges contre lui. Il m'a assuré que cela allait mieux et qu'il se faisait suivre attentivement depuis sa sortie. Il avait un historique familial assez compliqué, qui ne l'a pas aidé et notre rupture a priori, avait fait remonter des trucs sensibles chez lui. Bref, il avait mal géré et moi, je n'étais pas au courant de tout ça à l'époque. J'aurais peut-être fait différemment sinon… Mais le résultat aurait été le même, lui et moi, ce n'était plus possible. »

« Mais pourquoi tu l'as revu ? »

Non, parce que, en sachant tout cela, fallait être dingue pour aller diner avec !

« Ce soir-là, il m'a contacté et a demandé à me parler, en tête à tête, sans le poids de l'administration et de la procédure. Il tentait de négocier un accord à l'amiable, en réalité. Que j'ai refusé, bien entendu. Il pensait que… un peu de sexe me permettrait de voir les choses sous un angle nouveau. Je l'ai envoyé bouler, cet abruti ! Alors, n'imagine pas une seconde que j'aurais pu me remettre avec ! Je ne suis pas fou !»

« Ah oui ? »

« Pourquoi tu souris ? »

Pour rien. J'étais content, c'était vrai, content qu'il ne se soit pas remis en couple avec ce gars. Parce qu'elle était trop flippante, son histoire !

Heero n'a pas insisté. Il m'a tendu une série de cartes en papier.

« Choisis le menu. Si t'as retrouvé un peu d'appétit. » A-t-il précisé.

« Je t'invite, alors. »

« Si tu veux. »

Après un intense brainstorming, j'ai opté pour une livraison de pizza.

« Toujours une calzone pour toi ? » Lui lançai-je alors que j'avais le resto en ligne.

Il m'a fait signe que oui et j'ai ajouté une orientale pour moi. Trente minutes plus tard, on était livré. J'ai zappé l'huile piquante pour cette fois.

« Je ne te propose pas d'accompagner ça avec du vin ? » M'a nargué TDC en se servant un verre.

Ce n'était assurément pas compatible avec les médocs que je prenais, y'avait même un gros logo de vigilance rouge pour ce qui concernait la conduite de véhicule. Je lui ai tiré la langue, agacé, mais j'étais trop crevé à nouveau pour répliquer avec plus de véhémence.

Mon portable a sonné, c'était ma mère. J'ai hésité une seconde, et j'ai décroché.

« Salut Mam. »

« Comment ça va, mon fiston ? »

Euh….

« Pas trop mal. » Mentis-je.

« C'était bien ta soirée, vous avez bien fêté ça ? »

« Ah ouais, la soirée était très sympa. C'était chouette. »

Dommage que l'équivalent en gueule de bois du lendemain soit si magistral….

« Tes amis, ils sont tous partis en vacances maintenant ? »

« J'imagine… »

« Et tu as été raisonnable, j'espère ? Avec l'alcool, hein ?!» M'a-t-elle dit d'un ton sévère.

« Euh… »

« Duo… »

« J'avoue, j'ai un peu mal au crâne… » Je riais jaune mais ça avait le mérite d'être sincère. Suffisait simplement de ne pas préciser le pourquoi…

« Ah Duo, ce n'est pas très sérieux ! »

« Mam, c'était la fin de l'année, fallait marquer le coup. »

Autant dire que là, c'était marqué d'une pierre rouge !

« Hum. » Elle n'a plus trop moufté. J'attendis quelques secondes, elle avait forcement quelque chose d'autre à me dire.

« Et sinon, tu reviens quand à la maison ? »

La question qui tuait… Initialement, je comptais repartir en début de semaine mais vu le joli minois marbré que j'arborai désormais - et que je risquais de garder quelques temps - je devais adapter mes plans.

« Et bien…. » Bon début, Duo, bon début. « Je ne sais pas encore exactement…. »

« Tu as prévu autre chose ? Tu pars en vacances avec des amis ? » A-telle questionné vivement.

« Nan, c'est pas ça. Je suis… en train de chercher un peu de boulot. Je vais voir si ça se concrétise. »

Bonne improvisation.

« Tu as une piste ? »

« Oui… » L'inspiration me vint alors que je me baladais dans l'appartement de TDC. « Dans la rénovation. »

« Quoi ? »

« D'intérieur Mam, je vais pas me transformer en ouvrier du bâtiment. Mais y'a peut-être un ami, d'ami, qui aurait besoin alors… Bref, je vais voir. »

Je ne pouvais pas toujours dire la vérité quand même ! Sur ces entrefaites, j'ai mis fin à la conversation et j'ai rejoint Heero dans le salon.

« Mère poule. » Ai-je précisai avec un sourire d'excuse.

« Je sais. »

C'est vrai, il avait déjà eu l'occasion de voir sa fréquence d'appel.

« Alors… Tu as eu tes examens ? »

Je me suis fendu d'un énorme sourire.

« Ouais ! Haut la main ! »

« Félicitations ! Si j'avais su, j'aurais fait un diner un peu plus… élaboré. »

J'ai rigolé en voyant sa tête penaude devant les assiettes en carton et la pizza.

« C'est parfait, Ro, je te jure. »

Je me suis mordu les lèvres. Et merde, je venais de l'appeler Ro. Quel con !

Il a paru moins perturbé que moi.

« Et sinon, tu pensais à qui quand tu as parlé de faire de la rénovation ? »

« Désolé. » A-t-il ajouté précipitamment. « J'étais là et j'ai entendu… »

« C'est rien…. Euh, en fait… Je cherchais une excuse pour ne pas rentrer tout de suite chez ma mère. »

« Pourquoi ? »

J'ai penché la tête.

« A ton avis ? Je lui ai causé assez de soucis comme ça ces derniers temps, hors de question qu'elle voit ma tronche couverte de bleus. » Expliquai-je. « Donc, bon, je vais attendre un peu, le temps que ça passe. Et comme j'ai vu les pots de peinture, ben ma foi, c'est le premier truc qui m'est venu. »

Il s'est marré et finalement, moi aussi. Ça n'avait aucune importance, tout cela.

Je me suis posé devant le film qu'il avait choisi et on a commencé à manger, à la bonne franquette, assis sur le canapé du salon. Au bout d'un quart, j'en pouvais déjà plus.

Heureusement que ça se réchauffe…

Heero, lui, avalait tranquillement sa calzone et était concentré sur l'écran. Moi, j'ai additionné mon repas de quelques cachetons, histoire d'apaiser le feu qui me reprenait.

Repu, je me suis calé dans le fond du canapé, pour regarder le film, une des dernières productions hollywoodiennes avec de l'action à gogo et des effets spéciaux à tour de bras. L'affiche était plutôt intéressante, pas mal de nouveaux acteurs, quelques-uns de connus, le tout dans un univers post apocalyptique qui laissait libre cours à toutes les idées, même les plus farfelues.

Ça démarrait bien…

Sauf qu'il semblait que l'infime fermeture de mes paupières n'ait pas été si fugace que cela. L'action paraissait avoir fait un bond incroyable, il y avait des explosions de partout… Et ma tête, tout à l'heure si bien calée, était tombée sur le côté.

Avec horreur, je constatai que je n'étais pas loin de l'épaule de TDC.

Manquerait plus que cela !

Je me suis relevé immédiatement, provoquant un froncement de sourcils surpris chez Heero.

« Je vais me coucher. » Expliquai-je en opérant un retrait stratégique vers la chambre.

De nouveau seul, j'ai poussé un profond soupir. Las et triste. C'était vraiment ce que je ressentais maintenant. Un tel vide, une telle fatigue, à la fois physique et mentale.

Si seulement lui et moi étions encore ensemble aujourd'hui, alors j'aurais pu m'endormir contre son épaule. Il m'aurait pris dans ses bras, m'aurait enveloppé de son odeur, de sa chaleur. Il aurait tout chassé alors. Et la peur, et la fatigue. Ma solitude n'aurait jamais existé.

Mais cette réalité n'existait plus. Et je n'avais pas le droit de m'en plaindre. C'était la conséquence de mes actes, de mes choix. De ma stupidité.

Si j'avais su l'or que je tenais entre mes doigts, lorsque je l'avais encore… Jamais je n'aurais laissé les choses évoluer ainsi. J'aurais tout accepté, et les week end, et les vacances, et...
Je me suis mis une baffe. Ça ne servait à rien de ressasser le passé. Il fallait avancer. L'avenir était droit devant, pas ailleurs.

C'est l'odeur du café qui m'a tiré du lit le lendemain matin. Salivant d'avance à la perspective d'un petit déjeuner, je me suis rendu dans la cuisine, pied nu et échevelé, as usual.

Heero était là et visiblement, il avait déjà eu le temps d'aller chercher des croissants.

Si ça avait été mon mec, j'aurais été fier qu'il soit aussi parfait.

Shit.

Je lui ai fait un sourire et j'ai mordu dans un croissant, chaud et croustillant. Le pied quoi.

« J'ai la patate ce matin. »

« Bien dormi alors ? »

« Ouais pas mal. » Une pensée m'a soudainement frappé. « Oh shit ! Toi, t'as dormi où ? »

Vu que je lui avais piqué son lit….

« Je t'ai même pas demandé où t'allais dormir ! » Constatai-je avec une pointe d'effroi. « Oh putain, je suis désolé Heero, j'ai complètement… »

« Laisse tomber, Duo, j'ai pas fini sous un pont ! »

Mais quand même…

« Suis qu'un sale égoïste. »

Il a été plus tolérant que moi.

« Nan, disons qu'hier, tu n'étais pas tout à fait toi. Et c'était normal, après ce qu'il s'est passé. »

Ça m'a rappelé le pourquoi du comment j'étais là. Mon croissant m'a paru moins bon, tout à coup.

« Duo, ne te prends pas la tête, s'il te plait. »

Quand il me demandait ça comme ça, sa main posée sur mon avant-bras, si près de moi… Je ne pouvais rien refuser.

Pourquoi ? Criait mon esprit de toutes ses forces, pourquoi t'as été assez con pour te faire larguer ?!

Tss, je n'avais vraiment aucun soutien, même de moi-même.

Je mâchonnais avec conviction. Il fallait que je trouve une échappatoire à ce sentiment de culpabilité qui m'oppressait présentement.

« Bon, mettons que je t'en doive une. » Décrétai-je. « Et si je finissais la sous couche de la chambre d'ami, en guise de contrepartie ? »

Ma proposition laissa TDC sceptique.

« Je ne suis pas certain que… »

« Allez quoi ! » M'emportai-je. « C'est jamais que du blanc, ça ne peut pas te déplaire ! Et même si tu avais des préconisations particulières pour l'application, genre, les coups de pinceaux uniquement dans le sens des aiguilles d'une montre ou en récitant des incantations vaudou, dis-moi et je le ferai. »

Il a eu l'air particulièrement amusé par cette idée.

« Rien que cela ? »

« Ouais, j'aime pas être redevable. »

Et ça, il était bien placé pour le savoir. Il y a eu un petit silence, le temps qu'il médite sur ma proposition.

« Va falloir que je te montre alors. » A-t-il dit.

Et j'ai su que j'avais gagné.


Plus tard

« Mais va courir ! »

J'étais exaspéré.

« J'ai pas besoin de babysitter ! »

Il semblait hésitant, déplaçant ses appuis d'un pied sur l'autre, mains dans les poches, une moue contrariée sur le visage.

« Faut que je te surveille. Si tu faisais un malaise… »

« Est-ce que j'ai l'air d'être au bord de l'évanouissement ?! Sans déconner, je pète le feu ! »

Il a fait une grimace franchement pas convaincue.

« D'autres arguments ? »

« T'es insupportable quand tu ne vas pas courir, donc c'est dans mon intérêt que tu y ailles. »

« Et ne sois pas de mauvaise foi ! » Ajoutai-je en le voyant prêt à protester. Parce que ça, j'étais bien placé pour le savoir, moi ! Il avait besoin de sa dose d'adré sinon, il bouillait de l'intérieur.

« Un point pour toi. » A-t-il consenti.

Finalement, il a daigné s'habiller et est parti courir, tandis que je me mettais au travail.

J'ai fini la sous couche sur le dernier pan de mur. Puis, comme l'autre avait - après maintes supplications - accepté de me dire ce qu'il voulait sur ses fichus murs – ce que j'avais vertement critiqué avant de lui proposer une alternative bien plus moderne et graphique à mes yeux – j'ai pu commencer à mettre la couleur.

L'application confirmait ma première impression, ce vert était superbe. Après une heure, je ne doutais plus que ce serait une chambre d'amis cinq étoiles. De quoi vouloir se faire inviter à dormir ! M'enfin, ça ne risquait pas de m'arriver.

J'ai bossé comme ça pendant deux bonnes heures, avant de finalement m'arrêter. Le rendu était top déjà et il manquait un quart de la pièce encore. J'étais plutôt satisfait de moi. Ma maladresse pouvait être vaincue via les travaux manuels, ce qui me faisait plaisir. Bon, j'avais déjà eu l'occasion d'aider Baptiste à rénover son appart donc, je maitrisais mon affaire tout de même.

J'ai entendu la porte claquer.

« Eh, Heero, viens voir ! » L'ai-je appelé, pressé qu'il voit ce résultat préliminaire.

Il est arrivé, le souffle court et trempé de la tête aux pieds. Il avait dû se donner à fond, ce que j'enviai un peu. Moi aussi, j'aurais bien aimé faire un footing avec lui à mes côtés. Mais je n'ai pas laissé ce regret improbable pourrir ma bonne humeur.

« Regarde ! » M'exclamai-je avec enthousiasme. « Ça rend bien, non ? »

Il a à peine jeté un coup d'œil sur les murs.

« Ouais, pas mal. »

J'allais protester quand il m'a adressé un regard qui m'a coupé net.

« Le commissariat a appelé. Ils ont arrêté deux suspects dans le cadre de ton agression. Il faut que tu viennes les identifier. »

Ma bouche s'est asséchée d'un coup.

« Mais… Euh… Je… »

« Maintenant, Duo. Je prends une douche… Toi aussi, à bien y regarder. Et on y va. Je leur ai dit qu'on arrivait dans l'heure. »

Il est parti direct sous la douche et moi, je suis resté là, comme un imbécile, figé sur place. Mon cœur pulsait fortement dans ma poitrine, soudainement. J'ai pris une inspiration et j'ai rangé soigneusement mes pinceaux.

Après tout, c'était plutôt une bonne nouvelle… Qu'ils les aient retrouvés… Cela ferait progresser l'enquête peut-être vis-à-vis de Wu Fei. Et ça leur ferait les pieds à ces petits cons ! Hein, oui, c'était une bonne chose.

Vraiment.


Dans la voiture de loc, on est restés silencieux, tous les deux. Heero avait remis son costume d'avocat, et je ne parlais pas seulement de la tenue. Pour ma part, je me sentais curieusement fébrile. J'allais plonger dans l'inconnu, dans une de ces scènes qu'on voit si souvent à la télé, au cinéma. Je n'aurais jamais pensé faire cela un jour.

Allaient-ils me voir ? De toute façon, on s'en foutait, ils se doutaient bien que la plainte pour coups et blessures volontaires venait de moi. A moins qu'ils tabassent des gars à la douzaine… Fallait pas abuser, non plus. Ils sauraient que cela venait de moi. Donc peu importe qu'ils me voient. Mais bon, allaient-ils me voir ? Est-ce que ce serait un face à face ? Ou derrière une vitre ?

Une remontée acide me brula l'œsophage et je serrai les dents.

On s'est garé à proximité du poste de police et Heero s'est annoncé au guichet. Sans attendre, un inspecteur est venu à notre rencontre et nous a guidés à l'intérieur. Je suivais machinalement, agissant en simple spectateur. Je ne me sentais maitre de rien en cet instant.

On m'a fait rentrer dans une pièce et là, je les ai vus. Assis autour de la table, en train de discuter nonchalamment avec un policier.

Ils ont ouvert des gros yeux en me voyant. Et moi, j'aurais voulu m'enfuir en courant. Je ne m'attendais tellement pas à me retrouver face à eux comme ça, sans même qu'on m'ait prévenu ! J'ai réprimé une violente nausée qui m'a soulevé le cœur et j'ai serré les dents, vraiment très fort.

Hors de question que je m'écroule devant ces merdes. Hors de question de leur donner ça aussi.

« Monsieur Maxwell, pouvez-vous nous dire si ces deux personnes sont bien celles qui vous ont agressés dans la nuit de vendredi à samedi ? »

Ma voix a eu bien du mal à sortir.

« Oui. »

Dans ma poche, mes doigts enserraient fortement le lacet, le tendant à son maximum.

« Vous êtes formel ? »

J'hochai la tête. Puis, comprenant qu'il fallait que je parle, j'ajoutai.

« Absolument. »

Le policier a souri avec satisfaction tandis que les deux autres affichaient un air mauvais.

« Il dit quoi, lui ? » S'est énervé l'un des deux. C'était celui qui fumait cette nuit là. Il a fait mine de se lever et malgré moi, j'ai reculé vivement.

Ça l'a fait marrer.

« Tsss, une lopette… »

« Silence ! N'aggravez pas votre cas, tous les deux ! » Est intervenu le policier.

Heero m'a chopé par le bras et on est reparti.

« C'est bon ? » Ai-je demandé.

« Oui, c'est bon. »

Cela m'a soulagé mais je ne me sentais toujours pas très bien.

« Tu peux… me ramener maintenant ? A l'appart, je veux dire. » J'ai murmuré pendant qu'on était de nouveau dans la voiture.

C'était oublier que je parlais à Heero Yuy. Il a dardé son regard cobalt sur moi et a secoué la tête.

Négativement.

« Ça ne fait pas encore quarante-huit heures. »

J'eus envie de le frapper.

« Bordel, Heero, arrête avec ça ! T'es pas ma mère, c'est bon ! Je survivrai jusque demain matin ! » Me suis-je emporté.

Mais il n'avait pas TDC comme surnom pour rien.

« Négatif. J'ai dit au médecin que je garderai un œil sur toi pendant quarante-huit heures. C'est ce que je fais. Donc, tu pourras rentrer à la coloc demain matin. C'est tout. »

J'ai eu un moment de doute. Me mettre à beugler, à le frapper, bref, péter un plomb. Ou bien ravaler ma morgue et définitivement accepter que non, cette fois-ci, je n'aurai pas le dernier mot.

Je doutais de l'avoir déjà eu avec lui, d'ailleurs !

Finalement, je laissai tomber et me rassis droit sur mon siège, courroucé. Ça n'en valait pas la peine. Et puis, après tout, une nuit de plus sur le canapé ne lui ferait pas de mal, à cette Tronche de Cake de première !

Quand on est rentré à son appartement, je me suis débarrassé de mes fringues propres et j'ai remis celles tâchées de peinture.

« Qu'est-ce que tu fais ? » S'est étonné Yuy, qui me suivait des yeux avec incrédulité.

« Je m'attaque au couloir. »

« Mais… »

« Stop ! » J'ai levé un doigt menaçant. « Tu veux que je reste là, je reste là. Mais assume les conséquences de tes actes, bordel ! Moi, j'ai envie de peindre, pas de me tourner les pouces pendant trois plombes, donc je peins ! Basta ! »

Je lui ai lancé un regard sévère.

« T'as qu'à aller faire la bouffe. Ça t'occupera. » Lui assenai-je avec force.

Cette tirade eut le don de faire étinceler ses si étranges yeux bleus mais il n'a rien dit. Et, à ma grande stupéfaction, il est parti dans la cuisine.

Tiens, si j'avais su plus tôt que c'était ça, the technique….

Je m'impressionnai moi-même, j'avais réussi à dompter la bête. Bon, je savais déjà que cela ne durerait pas, m'enfin…

Il a préparé un plat rapide, parce qu'il était déjà quinze heures avec tout ce bazar, tandis que je sous couchais le couloir. J'ai mangé très vite, pour calmer mon estomac et retourner travailler. Yuy n'a rien dit et a mangé de son côté. Ambiance très conviviale, entre lui et moi.

J'ai bossé comme cela pendant quelques heures encore, jusqu'à ce qu'il fasse trop sombre pour continuer.

J'étais harassé, trempé de sueur après avoir étalé tous ces mètres carrés de peinture. Une tête brune a fini par tenter une approche, légèrement penchée depuis l'entrée du salon.

« Duo, ça te dirait de diner ? »

J'ai marqué un temps d'arrêt. Manger ? Honnêtement, je n'avais aucune idée de si j'avais faim ou non. Il me semblait que mon corps ne m'envoyait plus qu'un seul signal : fatigue, fatigue, fatigue.

« Euh... Oui, pourquoi pas ? » C'était plus une réponse sensée qu'autre chose. Je devais surement avoir faim, après avoir autant travaillé.

Je me suis enfermé dans la salle de bain et m'aperçus que, non, je n'avais pas meilleure mine que la veille. Ma pommette restait écarlate et quand j'ai ôté mon maillot, j'ai vu que mon flanc, qui m'avait tiraillé toute la journée, était d'une splendide couleur mauve, encore plus étalé qu'auparavant. Mon crâne me tirait encore lui aussi. Il fallait admettre qu'autant de points de suture en si peu de temps, ce n'était pas habituel pour moi. J'étais d'ailleurs encore plus pâle que d'habitude. Non, décidément, ma mère ne pouvait pas me voir avec cette tronche-là, il faudrait que je creuse cette histoire de rénovation par la suite.

La douche m'a bien refroidi et c'est encore plus vanné que j'en suis sorti. J'hésitai même à aller dormir direct quand une odeur de grillée m'a attiré dans la cuisine. Croque-monsieur et salade verte. Un des repas du dimanche préféré d'Heero.

J'ai eu un petit sourire nostalgique.

« J'ai mis plein de cheddar dans le tien. » M'a-t-il précisé.

Ouais, lui aussi se souvenait de nos petites habitudes. C'était naze, de se retrouver comme ça, à la fois si loin et si près…

Décidé à ne pas laisser mon esprit se perdre dans ces stupides considérations, j'ai mordu dans mon croc. Savourant la tomate fondante, le fromage filant, le pain croustillant et le goût du jambon. Il les faisait à la perfection. Comme beaucoup d'autres choses d'ailleurs.

Malgré tout, j'eus du mal à venir à bout du premier.

TDC a eu l'air incroyablement déçu quand j'ai reposé ma serviette.

« Hein ? T'en veux pas d'autres ? » Fallait dire que, avant, j'en mangeai toujours trois, au moins.

« Nan, désolé. Suis crevé, je vais aller me coucher. » M'excusai-je avant d'aller dans la chambre et de me mettre en pyjama. Celui qu'il m'avait prêté bien sûr. Je me suis étendu avec la certitude de ne me réveiller que douze heures plus tard.

Ça n'a pas été le cas. Au milieu de la nuit, un atroce cauchemar me réveilla en sursaut. Je voyais mes agresseurs, là, devant moi, en train de me menacer avec une lame énorme. Tournant, encore et encore, autour de moi. J'entendais leurs voix, moqueuses, méchantes. Ils me poussaient, dans un sens, puis dans l'autre. Et moi, je ne pouvais rien y faire. Aucun de mes cris, aucune de mes paroles, rien ne les atteignait. Et ils me poussaient, de plus en plus fort, avec cette lame hideuse, de plus en plus près de moi, plus près de mes yeux. Si près…

Le cœur battant à cent à l'heure, je me redressai brusquement dans le lit. La pièce tanguait autour de moi. Ma bouche était pâteuse et je me rendis compte que j'avais les joues mouillées de larmes.

Saloperie de cauchemar! Je détestais cela et j'avais toujours beaucoup de mal à passer outre après un réveil de ce genre. Encore heureux que ça ne m'arrive que rarement.

Un verre d'eau, voilà ce qu'il me fallait.

Je me suis levé. Difficilement. J'avais les genoux qui jouaient des castagnettes. Et je suis allé dans la cuisine pour attraper un verre. Ma poitrine me faisait mal. Hébété, je me suis demandé ce qu'il m'arrivait. J'avais du mal à faire le point, j'avais du mal à contrôler mes gestes.

Saloperie de satané cauchemar. Je me sentais si mal ! J'avais mal partout d'ailleurs, comme une grippe, avec cette fièvre, brulante, chaude. Mon souffle était court. Pourtant, je n'avais pas couru ?

Ma main attrapa le verre, dans le meuble situé au dessus du petit comptoir. Mais elle ne l'a pas retenu. Je l'ai vu tomber, comme au ralenti, avant de s'exploser avec fracas à mes pieds.

Tout semblait au ralenti. Sauf mon cœur. Qui pulsait, pulsait. Et ma respiration, qui gagnait en vitesse. Ça s'emballait comme un manège fou dans ma poitrine.

« Duo ? »

Comme à travers un nuage, j'ai vu Heero qui me regardait. Réveillé par la chute du verre probablement.

« Je… Je vais ramasser. » Ai-je dit en me baissant précipitamment pour prendre les copeaux de verre à pleines mains.

Qui sont devenues rouges, d'un rouge intense, écarlate, comme celui de mon cauchemar, lorsque les deux monstres me dévoraient les yeux.

« Bordel, Duo, qu'est-ce que tu fous ?! »

J'ai senti deux mains m'empoigner avec force et me relever.

« Suis désolé. » Ai-je répété, entre deux halètements. C'était tout cotonneux autour de moi. Ma respiration devenait encore plus laborieuse, comme si seul un mince filet d'air pouvait passer.

Heero m'a propulsé vers la salle de bain, alors que les contours de la réalité devenaient de plus en plus flous. Je ne voyais plus rien, j'avais mal à la poitrine, les poumons en feu, la gorge douloureusement contractée. L'impression que j'allais m'étouffer, mourir asphyxié alors que rien d'autre que moi ne m'empêcher de respirer.

Affreux.

Un déluge glacé sur mon cou m'a arraché un hurlement. Qui a libéré d'un coup le flux d'air de mes poumons et j'ai pu enfin aspirer l'oxygène à grandes lampées.

C'est seulement à cet instant que ma vue est redevenue plus nette et que j'ai constaté qu'Heero m'avait mis à demi fait enter dans la douche, en me maintenant la tête d'une ferme pression du poignet et déversait sur ma nuque un vigoureux courant d'eau froide, qui me coulait dans le dos.

Mon rythme cardiaque a ralenti, un peu. Il a dû s'en rendre compte et m'a tiré en arrière tout en stoppant le robinet de l'autre main.

Malgré la température estivale, je me sentais frigorifié et je me suis mis à claquer des dents. En regardant mes mains, j'ai aperçu une belle entaille dans ma paume gauche. Rien dans la droite. Ouf, une de sauvée.

TDC n'a pas moufté et m'a enlevé mon maillot, qui était trempé comme une soupe, avant de m'envelopper dans une serviette. J'avais dû mal à rassembler mes idées, et c'était véritablement difficile d'avoir une pensée cohérente.

Chose que paraissait comprendre Yuy, qui n'essayait même pas de me faire la conversation, se contentant à présent de me faire un pansement. La coupure était sans gravité et ne nécessiterait pas de point, heureusement !

« Ça va mieux ? » A-t-il fini par demander, en me jetant un coup d'œil curieux. Ces derniers temps, je n'arrivais absolument pas à cerner ses humeurs et en ce moment, encore moins. Il était à mes yeux parfaitement indéchiffrable et je naviguai à vue, avec une certaine circonspection, fallait l'avouer.

« Euh… Ouais, mieux. Je ne sais pas ce qu'il m'a pris… » Marmonnai-je, gêné.

« Une crise d'angoisse. »

« Hein ? »

« Tu as fait une crise d'angoisse. » A-t-il répété en appuyant sur chaque syllabe, histoire que je percute, pour changer.

Une crise d'angoisse ? Oui, effectivement, ça y ressemblait bien, maintenant qu'il en parlait. J'étais sidéré de l'impact qu'avait pu avoir ce satané cauchemar sur moi. Finir un cauchemar en crise d'angoisse à presque vingt-trois ans, ce n'était quand même pas le top du top.

« J'ai juste eu… Bref, un mauvais rêve. » Expliquai-je tandis qu'un frisson me secouait lorsque les images me revenaient en tête. Ces deux sales types…

« A propos de l'agression ? »

J'ai hésité une seconde avant d'approuver gravement.

« Hum, ouais, j'avoue que… J'ai plus flippé que ce que je croyais. Enfin, c'est ce que mon subconscient qui me le dit, surtout. » Râlai-je, agacé par ma propre faiblesse.

Heero m'a ramené dans la cuisine et m'a forcé à m'assoir sur un des tabourets.

Sagement, j'ai attendu qu'il revienne, serrant contre moi la serviette, en quête d'un peu de chaleur. Il est revenu avec une bouteille ambrée, et un verre à whisky qu'il a rempli plutôt largement. J'ai grimacé. Ce n'était pas mon breuvage préféré. Je n'en buvais même que rarement.

« Bois ça. Je n'ai pas de somnifère donc ça fera office. » M'a-t-il ordonné. C'est seulement quand j'ai saisi le verre que je me suis rendu compte à quel point mes mains tremblaient encore. En dépit de mes efforts, j'avais beau serrer le verre de toutes mes forces, rien n'y faisait, le fragile contenant dansait sous mes doigts.

Une paume chaude s'est posée contre la mienne et a accompagné la boisson jusqu'à mes lèvres. Comme je m'y attendais, le liquide m'a brulé la langue et j'ai avalé le tout d'une traite, sans réprimer pour autant une moue dégoutée.

« C'est du douze ans d'âge, tu sais. Il n'est pas si mauvais, à défaut d'être un grand cru. »

« Ouais, sans doute. » Soufflai-je, vaguement écœuré. « Ça reste du whisky. »

« Pas faux. » A concédé Heero. « Allez, tu retournes te coucher maintenant. Il est presque trois heures du mat. »

Je me suis gentiment fait raccompagner jusqu'à la chambre, et j'ai bloqué sur le palier. Je n'avais aucune envie de replonger dans le sommeil, dans ce monde obscur et rempli d'horreurs nocturnes.

Heero ne m'a pas trop laissé le choix et m'a poussé vers le matelas. A contrecœur, je me suis rassis et je suis glissé sous le drap tandis que TDC s'est posé à côté de moi.

« J'vais pas m'enfuir, tu sais. » Ai-je marmonné, la gorge nouée. « Pas la peine de m'attacher au lit. »

Il a soupiré et a secoué la tête.

« Allonge-toi et détends-toi. Je m'en irai après. »

J'ai obtempéré en lui coulant un regard malheureux. J'y pouvais rien, je me sentais au fond du gouffre et je n'avais aucune envie de rester seul. La partie logique de mon cerveau me criait de rester digne un peu, pour changer, de prendre sur moi et de ne pas faire mes yeux de cocker mais c'était quasi indépendant de ma volonté.

« Tu restes un peu ? » J'ai demandé à voix basse.

Re soupir de son côté.

Avant qu'il ne s'étende à son tour. Puis, il a passé un bras autour de ma taille et je me suis empressé de me nicher plus près. Il avait sa main sur mon ventre, sa paume chaude collée contre le drap. Je sentais son souffle régulier sur ma nuque.

Une respiration calme, douce, régulière.

Je sentis mes muscles se détendre petit à petit et mon cœur a ralenti, tranquillement. J'ai collé mon visage contre son bras, pour me noyer dans son odeur, profitant de ce peau à peau relaxant.

Au bout de quelques minutes, je me sentais bien, sur le point de m'endormir. Pour ne pas qu'il s'éloigne, j'ai posé mon bras par-dessus le sien.

Et je me suis endormi.


Il faisait à peine jour quand j'ai ouvert un œil. Je pensais me retrouver seul, mais non. Dans le sommeil, il s'était étalé dans le lit, dormant à moitié sur le ventre, son bras toujours autour de ma taille. Il avait les cheveux qui lui tombaient devant ses paupières closes, noyé qu'il était dans l'oreiller.

J'ai souri. Serein.


Une sonnerie persistante nous a tiré un grognement de mécontentement. Il y avait un portable qui sonnait dans la pièce voisine.

« C'est quoi, ça ? » Râlai-je.

« Mon réveil. »

Il avait l'air aussi ravi que moi. Il s'est tourné sur le dos, m'enlevant au passage son bras et sa chaleur d'un seul coup.

« Faut que j'aille bosser… » Il regardait le plafond en clignant des yeux, peinant à se réveiller.

Ah ouais, c'est vrai qu'on était lundi. Dur réalité pour lui. Et moi, qu'allais-je faire ?

Il s'est levé et malgré moi, je l'ai suivi.

« Je te fais un café ? » Proposai-je. Surpris, il a accepté et est parti prendre sa douche.

J'étais hésitant. Une idée folle venait de me traverser la tête et je me mordillai les lèvres, indécis quand il est revenu.

Il a pris sa tasse fumante et les tartines que j'avais préparées en me remerciant.

« Dis, Heero… » Ai-je commencé, avant de me taire. Il m'a jeté un regard étonné.

« Hu ? »

« Tu sais, cette histoire de rénovation…. Je me demandais si… Ça te dirait que je continue les travaux chez toi ? »

Cette fois, il a ouvert des yeux ronds.

« Pardon ? »

« Je veux dire… » Me repris-je plus fermement. « Je pourrais bosser chez toi pendant que tu travailles, finir les peintures, monter les meubles qu'il reste, enfin, ce genre de choses. »

Il a continué de me regarder sans rien dire.

« J'en aurai pour quelques jours, en tout. Je peux arriver le matin quand tu pars bosser et repartir le soir, quand tu rentres. Comme ça, je ne te dérange pas, on se croise juste, même pas besoin que tu me laisses tes clés. Ça m'occupera le temps que mes bleus s'en aillent et j'aurais pas vraiment menti à ma mère… Tu vois ? »

Bon, ça a planté un gros blanc.

Il a froncé les sourcils, faisant visiblement un gros effort de compréhension.

« Duo, que je sois sûr d'avoir compris... Tu me proposes de finir les travaux de mon appartement ? Disons, dans la quinzaine à venir, c'est bien cela ? »

Oui, oui, c'était cela. J'ai acquiescé.

J'étais parfaitement conscient du curieux de la situation, parfaitement au courant que je proposais à mon ex de faire de la peinture chez lui.

Oui et encore oui. C'était étrange sans doute mais là, personnellement, cela ne me posait aucun problème.

« Tu prends combien de l'heure ? Et quand veux-tu commencer ?»

La question m'a pris au dépourvu.

« Ben, euh… Je ne sais pas trop pour les tarifs… Mais je peux commencer ce matin. Finir le couloir et la chambre aujourd'hui. »

Il s'est levé.

« Bon, là, je n'ai pas le temps d'en discuter, il faut que j'y aille. On fait comme ça pour aujourd'hui, je te laisse ici et on voit le détail ce soir. Ça te va ? »

Ça m'allait.

« Ok, alors, à ce soir. »

Il a fait claquer la porte derrière lui.


Et voilà pour ce chapitre 10! Votre avis, please! ^^ Des pronostics concernant la suite?

A très vite!