10.

- Des serpents, je hais les serpents ! Tu aurais dû être une hydre au lieu de t'appeler Cébras !

- Je suis un serpent des océans, répondit paisiblement le Protecteur des Chrognons, Throag juste derrière le jeune homme, frappant en cadence le sol de son bâton, ayant ainsi appelé, psalmodies à l'appui, le Gardien.

Cébras avança ses trois têtes triangulaires vers le jeune homme qui dû faire appel à tout son sang-froid pour ne pas s'enfuir à toutes jambes ou hurler sa peur viscérale.

- Je t'avais pourtant prévenu de ne pas revenir ! siffla-t-il.

- Je le devais. Qu'ai-je réveillé, la toute première fois que je suis venu sur Bérylle ?

- Ochw.

- Pardon ?

Cébras eut une sorte de rire, sortant et rentrant sa langue râpeuse.

- Ochw est le nom ancestral de la planète des Chrognons. Bérylle sera celui sous lequel on la connaîtra désormais. Quant à ta première question, c'est Mélory que tu as ranimée.

- Une créature marine, comme toi ?

- Des eaux et des airs, de la terre aussi, fit Cébras avec quelque chose qui ressemblait à de la peur dans ses yeux d'or.

- A quoi a-t-elle réagi ? Mon chromosome doré, les talents particuliers en moi ? questionna Alguérande dont toute appréhension s'était soudain envolée.

Cébras agita la tête de haut en bas.

- Ta peur s'évanouit. Tu te souviens qu'enfant et adolescent tu étais au plus près de la Nature dans ce chalet de bois, que mes tout petits frères et sœurs ondulaient sur toi pour boire du nectar floral, que tu protégeais leurs œufs.

- Ils étaient si petits, sans défense. On aurait dit de grands vers de terre ! Je ne savais pas que certains d'entre vous pouvaient être si venimeux ! Lumen, la chienne préférée de mon aîné est morte d'une morsure en le protégeant dans le parc familial – je pense que c'est depuis ce jour-là… Je suis désolé. Le chagrin d'Alveyron m'a dévasté, je ne pouvais l'apaiser…

Alguérande inspira à plusieurs reprises de profondes bouffées d'air frais.

- Décidément, je laisserai toujours mes sentiments extrêmes l'emporter sur la raison. J'avais tort. Tu es magnifique, Cébras ! Et je suis encore plus désolé pour cette chose que j'ai ramenée… Qui est-elle ? Elle doit avoir un nom, donne-moi celui issu de cette planète, pas un que je lui aurais accordé dans mon inexpérience.

- Dorgmanon. Pour que tu puisses l'imaginer : c'est une sorte de croisement entre une raie manta et un dragon, avec dans ses bajoues assez de résonances pour provoquer des secousses sismiques. La parfaite machine de mort. Je l'avais ensevelie sous des milliards de mètres cubes d'eau, mais elle revient pour engloutir cette île !

Throag frappa plus frénétiquement encore le sol de son bâton, perdu dans sa propre méditation et transe envers son Gardien.

Pour sa part, Alguérande eut un soupir, caressant machinalement les écailles chaudes de Cébras auprès duquel il s'était rapproché, le réconfortant, ou inversement.

- Je crains que ce ne soit un trop gros morceau pour moi… Je suis seul ici. J'ai beau avoir des amis tatoués à même la peau, je ne pense pas y arriver.

- Talmaïdès est un papillon sur ton torse. Quelgann le Thanatos est toujours dans ton ombre. Tu es bien plus complexe que je ne le pensais à ma première analyse, admit le serpent géant à trois tête.

Alguérande eut une involontaire grimace.

- Je ne me comprends pas moi-même… Et je suis dans une dimension inconnue om je n'ai aucun repère… Je ne saurai pas me battre ou renvoyer une horreur menaçante comme je le pouvais, ailleurs. En fait, je ne ressens plus rien, Cébras ! Ta Dorgmanon ne ranime rien en moi… Comment pourrais-je combattre un être que je ne perçois même pas ?

- Je ne m'attendais pas à une telle chose, reconnut Cébras en se lovant au sol, vulnérable, anéanti. Et je ne peux protéger les Chrognons, je suis de la mer, je n'arrive à avoir consistance à l'air libre que grâce aux prières de Throag… Cette île est donc condamnée…

Cébras se releva légèrement, pointant à nouveau son museau vers Alguérande qui l'étreignit presque affectueusement, mais avec une infinie tristesse aussi.

- Je ferai ce que je peux. Tout est de ma faute… Mon animal symbole est un Dragon, un grand reptile, ça peut m'aider ! Je suis là, j'ai à m'interposer. J'ai à protéger les Chrognons !

- De qui ? insista l'immense serpent à trois têtes.

- De moi, de cette Dorgmanon, des Pirates qui ne songent qu'à tout saccager ici. De tout !

- Tu restes ici ?

- Oui, je le dois. J'ai à réparer les catastrophes… J'ai l'habitude, j'espère juste y arriver !

- Ensuite ? insista Cébras.

Alguérande soupira.

- Ensuite, j'emmènerai ma troupe, Yédaze, loin. Si possible. Si j'ai encore de l'autorité. Si je survis… Je ne peux plus rien te promettre.

Throag prit la main du jeune homme de ses trois doigts de batracien.

- Viens dormir, manger, et être protégé chez nous. Demain, tu auras à te battre.

- Merci.

Sourire résigné aux lèvres, Alguérande suivit le Chrognon qui n'avait pas lâché sa main.