SWEET DREAMS

Chapitre 10: Le Labyrinthe

Elle ne pensait pas pouvoir affirmer cela un jour, mais elle voyait le château de cœur. Il était là, devant ses yeux ébahis. Le problème – car oui, il y avait bien un problème –, c'était l'immense mur qui lui barrait la route. Et, bien sûr, il n'y avait pas l'ombre d'une porte. Ou d'un portail. Ou d'une quelconque ouverture par laquelle elle pourrait entrer. Non, il n'y avait que ces pierres, toutes identiques, qui semblaient la narguer. Elle fronça les sourcils, et se tourna vers ses compagnons de route.

« De tous les chemins à prendre pour me rendre au château, vous avez choisi le seul où il y a un mur infranchissable ? C'est une plaisanterie ?

-C'est le chemin le plus court, tu sais. »

Son regard se posa sur le Chat, qui s'empressa de prendre ses cheveux dans ses mains en un geste protecteur.

« Comment peut-il être le plus court si on ne peut pas passer ?

-De toute façon, c'est la faute du Chapelier crétin…

-Si seulement il n'avait pas été taquiné la Reine Rouge—

-Il n'y aurait jamais eu ce genre de problème ! »

Le retour de la coalition Chat du Comté du Chester/Tweedles. Elle haussa un sourcil.

« Ce n'est pas ce que tu crois, ma chère et tendre ! Il n'y a jamais rien eu entre la Reine Rouge et moi ! C'était purement professionnel—

-C'est vrai que lui voler ses tartes, c'est très professionnel.

-… Je ne vois pas le rapport entre les tartes et le mur.

-C'est pourtant simple, Alice !

-La Reine Rouge ne pouvant assouvir sa vengeance en lui coupant la tête—

-Grâce à ton intervention, rappelons-le !

-Eh bien, elle s'est contentée d'ériger des défenses pour empêcher les intrus d'entrer !

-D'où ce très sympathique mur ! »

Ce qui voulait donc dire que c'était sa faute si elle était actuellement dans cette situation. Elle aurait dû laisser cet idiot se faire trancher la tête. Elle se serait épargné bien des ennuis ! Elle tourna les talons, et s'approcha du mur. Peut-être qu'en l'inspectant de plus près—

« Halte. On ne passe pas. »

Elle sursauta lorsqu'une lance s'arrêta à quelques centimètres de son visage. Elle remarqua avec un certain soulagement que la pointe n'était pas tournée dans sa direction. Elle tourna la tête vers le côté, et vit un homme tranquillement assis, lisant un livre. Il était vêtu entièrement de rouge; son costume, notamment composé d'épaulettes et d'une cape, ressemblait à celui d'un soldat. Et, si sa vision était aussi bonne qu'elle se plaisait à croire, c'était bien un tatouage en forme de cœur qu'il avait sous l'œil droit. Ses yeux étaient rivés sur sa page, l'ignorant totalement. Pourtant, la lance qu'il tenait d'une main ferme lui barrait le passage. Vu la manière dont il était installé, il était probablement là depuis le début. Comment avaient-ils fait pour ne pas le remarquer ? Mais plus important encore, pourquoi y avait-il un gardien s'il n'y avait pas de porte ?

« Depuis quand le Valet de Cœur joue-t-il au gardien ?

-Vu sa fainéantise, il a dû se faire rétrograder au rang de vulgaire soldat…

-Toujours aussi impolis, les Tweedles. Vous tenez tant que cela à ce que je vous renvoie de nouveau dans votre petit bois ?

-C'était un coup de chance—

-Rien de plus. »

Ainsi, il était capable de battre les Tweedles ? Elle lança un regard inquiet en direction du Valet de Cœur. Quel genre d'homme était capable d'une telle prouesse ?

« Comme si la chance était suffisante dans un combat… »

Il ramena la lance vers lui, la posa contre son épaule, et tourna une page, tout en continuant d'ignorer les cinq paires d'yeux qui l'observaient.

« Dans ce cas, pourquoi ne pas jouer la revanche ?

-Sois sûr qu'il ne sera pas question de chance, cette fois-ci… »

Elle fronça les sourcils. Les jumeaux ne trouvaient rien de mieux à faire que de le provoquer en duel, alors qu'ils avaient déjà perdus la première fois ?

« Ca ne m'intéresse pas. »

Vu l'attitude qu'il avait, elle se demandait sincèrement ce qui pourrait bien l'intéresser. A part son livre, qu'il semblait dévorer.

« Dans ce cas, nous laisser passer doit te paraître plus intéressant, non ? »

Pour la première fois depuis l'intervention du Valet, le Chat venait de parler.

« Non. C'est contre les règles.

-Quelles sont les règles ? »

Il leva les yeux de son livre et la regarda.

« Tu es sûre de vouloir emprunter ce chemin, Alice ? »

Elle pencha la tête sur le côté.

« C'est le plus court, non ?

-En effet. Mais c'est le plus dangereux. »

Il ferma son livre d'un coup sec.

« Que voulez-vous dire ?

-Derrière ce mur se cache un labyrinthe, truffé de créatures magiques. »

Elle haussa un sourcil.

« En quoi est-ce différent du reste du pays ?

-Là-dedans, il n'y a pas de règles. »

Elle lui lança un regard confus.

« Mais c'est déjà le cas ici… »

Il secoua doucement la tête.

« Non, Alice. Les habitants du pays ont leurs propres règles. Dans le labyrinthe, ils se contentent d'écouter leur instinct; ils ne ressentent pas le besoin de s'imposer des lois ou des principes. Est-ce que tu saisis la différence ?

-Je…crois. »

Elle reprit malgré tout.

« Mais si j'y vais avec eux – elle désigna les quatre énergumènes qui observaient l'échange –, je ne risque rien.

-Tu ne peux pas, Alice. Une seule personne entre dans le labyrinthe à la fois, et j'ouvre un chemin différent à chaque fois. Si tu y vas, tu y vas seule. »

Ce nouveau fait fit immédiatement réagir le groupe qui s'était contenté d'observer jusque là.

« Tu es en train de dire qu'on doit laisser Alice entrer seule dans cette jungle où tous les rebuts du Pays des Merveilles se baladent librement ?

-Etrange que tu n'y sois pas, Chapelier… »

Le Chat ricana après sa propre réplique, visiblement amusé.

« Ce sont les règles.

-Tu n'es même pas capable de faire une exception pour Alice ? La pauvre Alice, jeune fille frêle et innocente, perdue dans ce labyrinthe aux mille dangers ? Cœur de pierre ! »

La réplique du Chapelier Fou lui valut un haussement de sourcil de la part du Valet.

« Peut-être que si on se jette tous sur lui, on pourrait le mettre K.O. ?

-Après tout, il est tout seul…

-Et si Alice lui faisait des yeux de chien battu ? Ca pourrait fonctionner !

-Tu crois que c'est là que réside sa faiblesse ?

-Hey, le Chat stupide ! Tu ne peux pas utiliser ton pouvoir sur lui ?

-Non, il y a une barrière autour de cet endroit. Je ne suis même pas sûr de pouvoir me téléporter…

-Ton inutilité me surprendra toujours…

-C'est vrai que tu as été très utile jusque là, Chapelier crétin… A part nous ralentir, tu as fait quelque chose ?

-Et si on respectait les règles, tout simplement ? »

Les quatre hommes se tournèrent vers la jeune fille en un geste étonnamment synchronisé. Un long silence s'ensuivit.

« Alice, tu n'es pas sérieuse ?

-Suivre les règles !

-Quelle idée !

-Je sais bien que ton monde est étrange, mais tout de même ! »

Elle rougit face à leurs moqueries, avant de se diriger d'un pas rageur vers le Valet de Cœur. Ils ignorèrent son départ, continuant à se consulter pour savoir quelle attitude adopter face à la situation. Le gardien avait une nouvelle fois le nez dans son livre, mais il releva les yeux dès qu'elle fut à sa hauteur.

« Tu as pris une décision, Alice ? »

Elle hocha la tête.

« Je vais suivre les règles. Je vais y aller seule. »

Il jeta un regard désintéressé à l'attroupement de mâles débattant furieusement.

« Ils le savent ?

-Pas encore. Mais ils vont vite s'en rendre compte, vous ne croyez pas ? »

Il esquissa un sourire.

« En effet. Je vais probablement devoir subir leurs jérémiades pendant un certain temps, avant qu'ils ne se décident à te suivre. Tu en es consciente, j'espère…

-Vous m'en voyez désolée. Mais je suis sûre qu'en tant que gardien, vous avez connu des personnes bien pires, n'est-ce pas ? »

Il ne répondit pas tout de suite à sa plaisanterie, tout amusement quittant ses traits.

« Contrairement aux apparences, je ne suis pas vraiment là pour empêcher les gens d'entrer. »

Elle le laissa continuer, visiblement surprise.

« C'est pour empêcher ce qui se trouve là-dedans de sortir. »

Elle déglutit difficilement, réalisant les implications de ses dires.

« Ils sont si terribles que cela ?

-Peut-être même pire… »

Elle se mordit la lèvre inférieure, maintenant anxieuse. Il réalisa son malaise, et posa sa main sur sa tête en un geste maladroit.

« Ne t'inquiète pas. Si c'est toi, tu y arriveras. »

Elle leva les yeux vers lui, et il lui sourit. Il n'était peut-être pas très poli, sans doute dangereux, mais il était assez gentil pour tenter de la rassurer alors qu'elle allait entrer dans ce coupe-gorge qu'était le labyrinthe. Et rien que pour cela, elle lui en était reconnaissante. Elle lui rendit son sourire.