Titre : Le poids du mariage
Auteur : ylg/malurette
Base : The Eagle of the Ninth (L'aigle de la 9ème Légion)
Personnages/Couples : Cottia, Marcus Aquila, Esca Mc Cunoval
Genre : un peu d'angst
Gradation : PG / K-plus
Disclaimer : propriété de Rosemary Sutcliff, je ne cherche pas à me faire de sous avec.

Thème o9#o9, « tomber » pour 10 choix (table X)
Nombre de mots : 1250+

oOo

L'automne, saison des chutes, amena sur leur région des pluies abondantes. Jour après jour, il fallait surveiller le ciel et guetter l'arrivée du vent ou de la grêle qui auraient fait du tort aux cultures. Entre dernières récoltes et semis suivants, Marcus n'allait pas laisser le mauvais temps l'empêcher de cultiver ses terres. Quitte à ce que sur le sol détrempé, son pied dérape et sa cuisse se tétanise sous lui, le faisant choir lourdement dans la boue. Une fois de plus, Marcus maudit sa patte folle.
Jamais de sa vie il n'avait considéré les paysans, ceux qui triment dans la poussière pour en tirer les fruits de la terre, comme des inférieurs ; le retour à la terre et la boue entre les orteils lui paraissait depuis longtemps la suite logique de sa carrière. Aujourd'hui qu'il se retrouvait étalé dans la boue, de la fange entre les doigts, sur tout le corps et jusqu'au visage, à maudire sa faiblesse physique, voilà que pour la première fois, il reconnut quand même à quel point il regrettait que cette retraite fut par trop anticipée, qu'il s'y retrouvait déjà par force et non entièrement par son choix, qu'il s'agissait finalement d'un rêve qui s'était écroulé.
Refusant toutefois de se lamenter, il se remit péniblement debout et reprit son labeur, bien décidé à ne plus se laisser abattre. Ce ne fut hélas pas pour longtemps : quelques jours après, il avait pris froid et se retrouvait souffrant, furieux contre sa malchance et honteux de lui-même. Il n'avait pas le temps de tomber malade, encore moins de devoir garder le lit, quand il y avait tant à faire !

L'inquiétude atteignit son comble quand il réalisa qu'il n'était d'ailleurs pas seul : Cottia elle aussi était souffrante, victime du changement de saison. Mais alors que Marcus se remit rapidement, pour elle les jours s'ajoutaient encore et toujours, traînant leur lot de malaises répétés, refusant de passer, la laissant de plus en plus fatiguée et irritable. Voulant, dans sa fierté, nier l'importance de la gêne subie, elle refusait toute suggestion de faire appeler un médecin : pour quoi faire ? Ça finirait bien par passer enfin ! mais à la longue, les désagréments ne passant décidemment pas, elle accepta tout de même de consulter une commère du voisinage mieux versée qu'elle dans les simples pour se chercher un remède à préparer elle-même.
Pauvre Cottia ! Elle ressortit de l'entrevue plus seulement abattue, mais complètement terrifiée, ayant appris de la commère, sûre d'elle, qu'en fait de maladie, elle connaissait là la suite logique de son mariage avec Marcus, que ses malaises se prolongeraient encore quelques mois et qu'elle pouvait encore s'attendre après cela à une nouvelle collection de symptômes tous plus inquiétants les uns que les autres… et, en prime, un bouleversement énorme dans sa vie.

Un enfant ! Alors qu'ils vivaient très bien à trois, avec Marcus et Esca, et que Loupiot leur suffisait bien comme compagnon à chérir ! Et enfin, ils n'étaient mariés que depuis un an ! Tout cela arrivait bien trop vite. Ça ne pouvait être qu'une erreur ! Cottia savait en se mariant que ça viendrait sans doute un jour, mais,… bien plus tard. Elle aurait pensé avoir encore du temps devant elle avant d'avoir à l'envisager. Enfin, elle était encore une jeune épouse, la petite sauvageonne de Marcus, pas une dame mûre et respectable. Elle se sentait tout sauf une figure maternelle.
Sous le choc, elle prit d'abord cette nouvelle inattendue comme un échec et, la première vague de terreur passée, en ressentit de la colère. Contre elle-même pour n'y avoir pas pensé, contre Marcus parce que quelque part c'était sa faute aussi, et même contre Esca juste parce que ça n'est pas à lui que ça arriverait, tout en réalisant que même si elle trouvait sa situation injuste, cette dernière récrimination l'était plus encore.

Marcus, mis au courant, commença par la décevoir en se montrant d'abord bêtement heureux, aveugle à ses craintes et à sa colère. Ensuite seulement il se laissa gagner par une inquiétude galopante, multipliant toutes celles que Cottia avait pu avoir elle-même et en ajoutant d'autres encore dont elle pouvait se passer. Un nouveau mouvement de colère la prit : mais enfin, elle n'était pas à l'agonie non plus ! Il y aurait toujours des risques, oui, pour elle et pour leur futur enfant, mais la vie toute entière était faite de risques après tout, et, tous ensemble en famille, ils y feraient face ; advienne que pourrait.
Quand, habitué peu à peu à l'idée de sa prochaine paternité et ramené à des sentiments plus calmes, Marcus se montra désormais mais encore plus stupidement fier, Cottia trouva encore à le rabrouer : oui, oui, très bien, mais il n'y avait rien de si exceptionnel à tout ça, enfin. Elle ne le reconnaissait presque plus dans ce nouvel personnage gonflé à la fois d'orgueil et d'obligeance, toujours sur son dos à s'inquiéter d'elle pour un oui ou pour un non. L'amour rendait bien sot, décidemment ! Elle préférait presque quand il était seulement son ami…
Regrettait-elle de l'avoir pris pour mari, alors ?
Après mûre réflexion, non, puisque contrairement à Esca elle n'aurait pas pu cohabiter indéfiniment avec lui comme simples amis, sans avoir rendu ainsi les choses officielles… mais les choses changeaient tout de même bien vite à son goût et la déroutaient, voilà tout.

Cottia prit courage et patience et Marcus dut bien suivre son exemple, en attendant et en se préparant aux changements annoncés…
Passa l'hiver, arriva le printemps ; le jour venu, Cottia refusa d'aller s'allonger, préférant continuer à s'affairer à toutes les tâches ménagères ordinaires à accomplir, et s'inventant toutes sortes de préparatifs supplémentaires pour accueillir la venue imminente de l'enfant. Têtue et obstinée, elle ne réclama assistance que fort tard, le travail très avancé, en chancellant sous le poids changeant de son corps, elle put sentir la descente qui s'amorçait.
Esca et Marcus, depuis des années, avaient assisté à la naissance de chiots, de poulains, d'agneaux… sûrement un petit d'homme ne devait pas être tellement plus compliqué à mettre bas ? Tant pis pour ce qu'en pensait la commère venue l'assister : c'est accroupie, prenant les bras puissants de ses deux hommes comme supports solides où se suspendre que Cottia fit venir au monde leur premier enfant.
L'enfant dûment reconnu par Marcus, nommé, présenté aux dieux et aux hommes, Cottia relevée de ses couches gagna un nouveau statut, au moins aussi déroutant que ce qu'elle imaginait depuis des mois : comme mère d'un premier-né vivant, d'un futur héritier, d'une nouvelle génération, on la traitait désormais différemment, comme si elle n'était plus seulement elle-même.

L'adoration renouvelée de Marcus et la dépendance de leur enfant, elle pouvait y faire face. La sollicitude des voisins, même si elle l'irritait, aussi. Maisle changement le plus inattendu, le plus déroutant, fut l'éloignement soudain d'Esca. Il était toujours très droit quelles que soient les circonstances ; maintenant il se montrait presque raide. Il semblait croire qu'ils n'étaient plus des égaux, qu'une différence s'était brusquement creusée entre lui et d'une part Marcus : maître de maison et père de famille, et d'une autre Cottia : son statut d'épouse et de mère était presque sacré !
Et lui, en comparaison, n'était rien de plus. Brusquement, il avait même moins. Il se trouvait comme déchu de sa position précédente. Même si Marcus affirmait qu'il était toujours son ami, son partenaire, qu'il avait lui aussi et tout autant qu'eux sa part à jouer dans le futur de leur enfant… plus rien ne serait pareil désormais.