Dumini : Merci encore pour ta review ! Oui, il est bien en vie, la question est de savoir combien de temps ;)
Oui, l'enquête avance bien, mais je ne sais pas encore si on est si proche du dénouement (je pense quand même, je vais éviter de trop traîner en longueur)
Sinon, merci à tous les lecteurs qui suivent cette fic (et merci aux followers !) : je pense qu'on se rapproche de plus en plus de la fin de l'histoire, et je suis contente de voir que vous la suivez toujours autant !
XxX
Lorsque Sherlock ouvrit les yeux, il frissonna à cause du froid d'hiver, mordant et glacial, qui prédominait ici. Il soupira, constata le petit nuage de vapeur chaude qui émanait de ses lèvres et s'évaporait dans l'air, puis posa les yeux sur l'endroit où il avait atterri. Tout d'abord, ce lieu brillait par son incroyable obscurité. Aussi, il alluma la lampe de poche qu'il avait dans la main, et éclaira alors les lieux. Lorsqu'il les reconnut, son cœur se serra alors et en frémit même presque d'horreur : il était perdu en pleine nuit au milieu de la lande du Dartmoor, seul, sans personne, juste avec une lampe de poche, et rien d'autre. Il commença à marcher dans la lande, foulant aux pieds tout un lit de feuilles mortes ou à moitié décomposées -il parvenait à distinguer la dentelle végétale qui se creusait contre l'armature des fanes-, humides et glissantes. Il éclaira successivement le sol, la cime du bois, le givre qui courait sur les troncs crevassés et sombres des arbres, plus ou moins recouverts de mousse brunâtre ou de lichen sec -le genre qui s'effritait sous les doigts-, puis le chemin qu'il allait devoir se frayer dans cette forêt à la limite du morbide. Le vent soufflait et sifflait dans ses oreilles tout en faisant voler les pans de son lourd manteau noir et ses boucles brunes, les plaquant de temps à autre contre ses tempes et son front. Il déambulait volontairement avec une certaine lenteur, d'autant plus qu'il n'avait aucune idée de l'itinéraire qu'il empruntait, l'obscurité le ralentissant grandement. Il entendait le vent hurler dans la cime des arbres et leurs branches noueuses claquer les unes contre les autres, grands géants de bois s'affrontant dans un combat épique et mortellement sinistre. Tout en marchant, il avait la désagréable sensation qu'il se perdait de plus en plus en s'enfonçant dans ces bois sordides et froids, où il avait seulement la lune et sa solitude comme unique compagnie. Heureusement, l'astre sélénite n'était que dans son premier quart : même s'il ne délivrait que peu de lumière, le voir plein aurait conforté Sherlock dans l'idée que cette scène, en tant que cliché ultime et total, aurait été digne d'un mauvais film d'horreur, l'une de ces vieilles séries Z que l'on ne pouvait trouver que dans les vidéoclubs les plus miteux de Londres.
Il n'avait aucun moyen de se repérer ou de s'orienter : l'obscurité le privait de sa vision -la lampe de poche n'était pas si efficace que ça en réalité-, et le froid mordant de l'hiver anglais n'arrangeait pas sa situation : malgré ses vêtements, pourtant chauds, le vent, insidieux, parvenait à le glacer jusqu'aux os. Même son habituelle écharpe bleue ne parvenait pas à le réchauffer. Il soupira à nouveau -les feuilles mortes, même ici, faisaient tellement de bruit que la discrétion n'était plus qu'une bien douce illusion actuellement-, ignorant la brume épaisse comme de la poix qui tombait toujours.
Ce fut un bruissement plus fort et plus animal qui le fit stopper sa marche au milieu de la lande, entre trois arbres plutôt vieux et massifs, couverts de givre et de mousse. Il fit un petit tour sur lui-même, éclairant les alentours à l'aide de sa lampe, cherchant de l'œil la chose qui avait l'air d'être sur ses talons, en vain : il n'y avait rien.
Rien du tout.
Il reprit sa marche, toutefois peu rassuré, mais s'arrêta soudainement en apercevant du coin de l'œil deux grandes pupilles rouge vermillon et vides le fixer, effroyables et effrayantes. Il fit volte-face et balaya le périmètre à l'aide de sa lampe -bien évidemment, il ne vit rien, excepté quelques empreintes de pattes imprimées dans la terre meuble de la lande, au milieu des feuilles mortes-.
« Qui est là ?, questionna-t-il. Montrez-vous ! Ce sont les lâches qui se cachent dans l'ombre ! »
Seul un grognement fit office de réponse, un grognement ignoble, sourd et guttural qui le pétrifia sur place alors que son sang se refroidissait dans ses vaisseaux. Il balaya à nouveau la zone avec la lampe, la main tremblante -tant à cause de la peur que du froid qui régnait ici-, alors que le bruit intérieur de son souffle l'angoissait de plus en plus. Ses yeux s'habituèrent peu à peu à la présence d'une forme étrange, quadrupède, trapue et imposante -énorme même-, qui s'avançait vers lui à pas lents, méfiants, comme un prédateur à la recherche de sa proie. Ses dents -ses belles dents, magnifiquement pointues, de vraies canines- brillaient dans la lumière de la lune, tout comme ses yeux rouge feu. Son souffle rauque, et tout aussi rocailleux que les escarpements de la lande, brisait le silence de mort des bois, alors que la bête tournait autour de lui, comme elle le ferait d'un petit animal qu'elle aurait prévu de dévorer tout cru.
C'était elle. C'était la créature. C'était le molosse.
Pris d'une soudaine peur panique, Sherlock bondit en arrière, toujours sa lampe dans les mains, et commença à s'élancer dans la lande, conscient que la bête était certainement à sa poursuite. Il courait de matière erratique, perdu et déboussolé, les pans de son manteau claquant contre le creux de ses genoux et ses mollets. Son propre souffle devenait tout aussi incohérent et instable, se découpait à intervalles aléatoires, signe de sa panique -or, lui, il ne paniquait jamais, surtout ici-, et son cœur battait totalement la chamade. Il pouvait entendre les pas pressés et fiévreux de la bête derrière lui, alors que sa respiration caverneuse devenait de plus en plus humaine, se rapprochait de cris et de rires, et le détective commençait à percevoir celui de son Némésis derrière les clabauderies sauvages et truculentes du molosse.
Même ici, Moriarty ne le laisserait jamais tranquille.
Il perdit violemment l'équilibre en glissant sur les feuilles mortes, chuta dans une sorte de fossé crevassé et crevé par le temps et les actes de l'Homme, et tomba au sol quelques mètres plus bas au niveau de son aine. Il se prostra sur lui-même, les mains sur son ventre, alors qu'une douleur sourde naissait vers sa hanche droite et sa cheville gauche : sa chute avait été plus grave que ce qu'il avait imaginé, d'autant plus qu'il y avait perdu sa lampe. Il l'avisa lorsqu'il commença à se relever, à quelques mètres de lui, mais rampa vers elle et l'attrapa, constatant par là-même qu'il s'était également blessé à la main gauche : une belle entaille bien profonde -certainement causée par une branche plutôt pointue- courait sur toute la largeur de sa paume. Il pesta, et essaya de se remettre debout, difficilement, alors qu'il percevait encore la présence de la bête au-dessus de lui, sur le talus, en vain. Il resta au sol, incapable de se relever totalement, et avisa une sorte de fossé boueux et qui semblait peu profond sous l'un des gros arbres qui refermait la clairière où il était tombé. Il s'aplatit un peu plus contre le sol terreux, puis crapahuta jusqu'au creux béant. Ensuite, il l'éclaira de sa lampe -alors que son sang, rougeâtre et chaud dégoulinait sur son poignet-, et remarqua qu'il n'avait pas eu totalement raison : le trou était réellement profond apparemment. Le vent, lorsqu'il s'y engouffrait, criaillait dans ses creux de terre et de pierre, et donnait l'impression à Sherlock qu'il faisait face aux lamentations d'un monstre mythique et mortellement dangereux, qui le suppliait de ses sirènes vocales de l'aider pour mieux le dévorer. Soudain, il se pencha beaucoup trop en avant, et sombra alors dans le creux -qui accueillait sans aucun problème le corps d'un homme de sa taille-, mais uniquement en partie. Il parvint à s'accrocher d'une seule main aux bords glaiseux du trou, mais il finit par lâcher, incapable de résister à la gravité.
Il ne sut pas exactement combien de temps il chuta, mais ces mots se répétaient en boucle dans sa tête :
« Ce qui tue, ça n'est pas la chute, mais l'atterrissage. »
Force était de constater que pour une fois, Moriarty avait raison.
Et l'atterrissage, il le sentit passer. Il s'écroula sur un sol en damier, sa tête frappant violemment le carrelage -sa propre logique commençait à s'effriter, il le sentait. Il fallait vraiment qu'il émerge maintenant- tout en étouffant à ce moment-ci un petit cri de douleur. Il se releva très doucement, plié en deux par les afflictions qui l'assaillaient, et observa les lieux.
La pièce où il avait atterri n'avait rien à voir avec le fond d'un gouffre terreux, caillouteux et rempli de vers : elle semblait être tout droit sortie d'un film gothique. Les murs patinés étaient couleur crème, abîmés par le temps et l'usure et, étonnamment, il y avait un peu de lumière, suffisamment pour qu'il puisse distinguer les quelques détails de cette nouvelle pièce, qui semblait plutôt neutre et nue. Il porta la main à sa tempe, qui lui faisait légèrement mal, et constata qu'il saignait. Il éteignit alors sa lampe de poche, et commença à déambuler dans la pièce, méfiant et le plus alerte possible. Il avisa alors très vite un petit guéridon à une dizaine de mètres, isolé au milieu de la salle, et avança vers lui. C'était étrange : il avait la très perturbante impression que plus il marchait vers elle, plus elle s'éloignait de lui. Finalement, lorsqu'il l'atteignit, il remarqua immédiatement la cloche en cuivre terni -le genre que l'on trouvait dans les grands restaurants-, et la fiole transparente qui contenait un liquide ambré qui brillait doucement sous la lumière des lieux. Il remarqua ensuite les deux étiquettes -une sur chaque récipient, la cloche et la fiole- : sur la première, il y avait écrit « Mange-moi », alors que l'autre portait l'inscription « Bois-moi ». A côté de ceux-ci, il avisa également un vase de cristal sale sur sa base, où flottait un bouquet de jacinthe des bois vieillissantes dans de l'eau qui commençait à croupir. Il souleva la cloche d'un geste sec, et haussa un sourcil à la fois sceptique et stupéfait quand il vit qu'elle ne dissimulait que cinq petits pépins d'orange, jaunes et pâles, légèrement innervés mais parfaitement propres. Il en prit un dans la main, du bout des doigts, et l'examina méticuleusement : c'était un pépin tout ce qu'il y avait de plus normal, un pépin d'orange qui brillait tant grâce à la lumière que par sa normalité.
« Je sais qui vous êtes. »
Ces mots, prononcés par une voix fluette et féminine, le firent faire volte-face et se retourner vers l'origine de ses paroles.
Alice Lantier lui faisait face. Elle était beaucoup plus propre et plus calme que lors de leur première rencontre à Gower Street, et elle lui souriait également. Elle portait une jolie robe bleue -on aurait dit de la crinoline- qui tombait jusqu'à ses genoux, avec des petites ballerines assorties et de la dentelle fine autour des poignets -Sherlock avait l'impression de voir une tenue du XIXe siècle-. Elle tenait un drôle d'appareil dans les mains, en cuivre poli et ouvragé, qui ressemblait clairement à un narguilé. De celui-ci émanait une fumée assez épaisse, mais là où le détective s'attendait à y sentir des odeurs de fruits ou d'huiles essentielles, c'étaient celles, beaucoup plus insidieuses -et même addictives pour lui- d'opiacées.
« A…Alice ? »
Elle acquiesça, puis reprit :
« Suivez le lapin blanc.
-A..Alice, écoute-moi. Que veux-tu dire ?
-Vous le savez déjà, M. Holmes. Cherchez bien dans votre esprit. Vous avez toutes les cartes en main pour me retrouver. Vous savez déjà où je suis. Cherchez bien. »
Puis, elle lui tourna le dos, et déposa le narguilé sur la table. Ensuite, elle sourit une dernière fois au détective et commença à marcher vers un point inconnu de la pièce, et à s'éloigner de lui. Sherlock essaya de la rattraper, mais cette fois-ci, l'impression qu'elle s'éloignait de lui à vitesse grand V était encore plus forte. Il tendit la main vers elle, mais elle s'évapora alors soudainement juste devant lui, dissoute dans la fumée du narguilé. Il recula brusquement, et rabattit sa main contre lui, paniqué, alors que sa vue commençait à se troubler. Sa gorge piquait également à cause de la fumée.
Il fallait vraiment qu'il émerge maintenant.
Il se retourna vers la table, où la seule couleur qu'il distinguait clairement était le bleu plus ou moins violacé du bouquet de jacinthes des bois, qui se brouillait de plus en plus. Il se prit la tête entre les mains et se pencha en avant, alors qu'une nouvelle migraine sourde et violente l'agressait et le réduisait presque au tapis. Son souffle se faisait de plus en plus court : il haletait presque comme un petit animal apeuré et blessé.
« Sherlock. »
Il releva très légèrement la tête face à cette voix qui semblait si familière à son oreille.
« Sherlock. »
Il ne parvenait pas à savoir d'où elle venait.
« Sherlock ! »
Elle devenait de plus en plus forte et vrombissait presque dans ses tympans : il ne faisait pas que l'entendre, il la ressentait réellement, comme si son interlocuteur était juste devant lui et lui hurlait dessus. Puis, il trouva Dieu sait où la force de combattre son atroce mal de crâne et releva complètement la tête. Il balaya du regard l'ensemble de la pièce, et aperçut alors au loin une silhouette certes floue, mais où il distinguait encore quelques détails vaguement familiers. Il sourit, puis courut vers elle, mais elle se floutait de plus en plus au fur et à mesure de sa course, alors qu'il commençait à la héler. Sa voix perdait de son timbre seconde après seconde, et il se rendait bien compte qu'il courait après une ombre. Il trébucha et tomba à terre, alors que la silhouette débutait une longue et sinistre évaporation dans l'air. Puis, il sombra dans l'inconscience, alors tout autour de lui s'assombrissait et se brouillait dans son cerveau.
XxX
Sherlock expira violemment et bruyamment lorsqu'il finit par émerger tout en ouvrant brusquement les yeux, puis se redressa brutalement, le souffle court. Son cœur pulsait dans sa poitrine avec violence et douleur presque, alors qu'il sentait l'adrénaline se distiller et se cristalliser dans ses veines.
« Sherlock, écoute-moi ! »
Le détective se retourna vers l'origine de la voix : John était assis, à peine quelques centimètres le séparant de lui, alors qu'il était lui-même plus ou moins allongé sur un lit branlant et miteux. Il déposa la main sur son front, agité de spasmes et de tremblements, puis prit la parole d'une voix plutôt pâteuse :
« John…Où…Que…Que s'est-il passé ?
-Mrs. Finnrow nous a accueillis chez elle après notre conversation dans la rue de Princetown. Nous avons un peu parlé de sa fille Dora, puis tu lui as demandé où tu pourrais trouver une chambre pour te reposer. Elle t'a conduit ici, puis nous avons continué à discuter tous les deux. I peine dix minutes, je…Nous avons entendu de drôles de bruits ici, et quand j'ai ouvert la porte, tu convulsais sur le lit et gémissait comme si…Comme si tu étais…
-Comme si quoi ?!
-Comme si tu étais en pleine overdose, reprit le médecin en croisant les bras, le regard lourd de reproches.
-Oh.
-Qu'est-ce que tu as fait encore ?
-Rien. Rien du tout. »
John bondit vers son ami et releva brusquement la manche droite de son manteau et de sa chemise, avant de soupirer en constatant les trois petites marques rondes et violacées sur sa peau blanchâtre.
« Trois fois ?! Combien de grammes de cocaïne as-tu dans le sang, Sherlock ?! »
Il retira brusquement son avant-bras et le toisa, le regard orageux.
« Mêle toi de tes affaires. Ça m'aide à réfléchir c'est tout.
-Ça…Ça t'aide à réfléchir ?! Tu aurais pu mourir !
-Sauf que Youpi ! Je suis en vie John ! Et j'ai tellement trifouillé mon palais mental que j'ai une piste sérieuse concernant le Scorpion.
-A la bonne heure », reprit son ami, grinçant et sarcastique.
Leur petite conversation fut soudainement interrompue par l'arrivée impromptue de Mrs. Finnrow, un plateau dans les mains. Elle le déposa sur la petite commode en face du lit, puis avisa le détective :
« Vous êtes tout pâlichon ! Est-ce que vous mangez quelques fois ?
-Ne vous préoccupez pas de ça, Mrs. Finnrow, reprit John. Il ne mange jamais. Et il ne dort pas non plus d'ailleurs.
-Un vrai cadavre !, soupira la vieille femme. Et puis, vous m'avez vraiment fait peur vous savez ! On aurait dit que vous étiez possédé !
-Oh, mais il l'est !, rit ironiquement le blond. Ses démons sont la cocaïne et l'adrénaline ! »
Sherlock grommela en croisant les bras, puis observa la duègne, effroyablement sec :
« Apportez-moi immédiatement de quoi écrire. Sur le champ.
-Mais…
-Passez outre, je vous en prie, s'excusa son ami. Il est toujours comme ça.
-Oh, euh…D'accord. Je vais vous chercher ça. »
Une fois qu'ils furent seuls, Sherlock fut complètement surpris lorsque John lui décocha une violente gifle, sa main claquant contre sa peau pâle et blafarde. Il se tint la joue, puis le regarda dans les yeux, totalement perdu et incapable de comprendre cet accès de colère si soudain.
« Mais qu'est-ce qui te prend, John ?!
-En quelle langue vais-je devoir te dire que ce sont ces saloperies qui te précipiteront dans la tombe ?! Arrête de n'en faire qu'à ta tête !
-Ça m'aide juste à réfléchir.
-Pff. Elles vont te tuer, et plus vite que tu ne le penses.
-Je n'ai pas prévu de vivre vieux », répondit-il avec une pointe de sarcasme ironique.
John allait répondre, lorsque Mrs. Finnrow revint avec ce que Sherlock lui avait demandé, à savoir du papier et un stylo. Il les prit, puis la congédia d'un simple regard assassin. Ensuite, il se redressa et s'assit sur le lit, déposa le papier sur les draps, puis avisa John, le stylo à la main, souriant :
« Niklaus Olffstein était particulièrement brillant. Plus que brillant même.
-Pardon ?
-Il était tellement intelligent qu'il avait toujours une longueur d'avance sur tout le monde. Dis-moi, depuis combien de temps était-il mort exactement quand tu l'as trouvé ?
-Oh, eh bien…Quelques heures tout au plus.
-Ce qui veut dire ?
-Eh bien, je pense qu'il venait de retrouver sa fille et son frère quand il a été tué. Il a dû prendre Elijah au dépourvu, son frère a paniqué, et il l'a tué.
-Oh, pas totalement. Il avait bien prévu de le tuer, et Niklaus Olffstein le savait parfaitement.
-Tu commences à me perdre, Sherlock. »
Le détective griffonna alors sur le papier, fébrile et impatient, tout en grommelant :
« C'est pourtant évident. Niklaus et Elijah Olffstein sont en conflit depuis des années. C'est presque logique entre des frères, usuel même.
-Oui, en effet.
-Toutefois, ils ont travaillé ensemble, dans les activités crapuleuses et criminelles de Niklaus Olffstein, mais ils ont commencé leurs crimes beaucoup plus tôt que ce que nous pouvions imaginer. Mais, il y avait tellement de rivalités entre eux qu'Elijah voulait le tuer depuis des années. Et ça, et ça…Niklaus le savait parfaitement. Il a donc élaboré un plan très astucieux nous incluant afin que nous sauvions la petite. Parce que nous avons fait de bien trop hâtives conclusions : Niklaus ne courait pas après sa femme pour retrouver sa fille, mais après son frère pour la sauver. Nous avions négligé le fait qu'Interpol n'avait jamais retrouvé aucune trace d'Olffstein depuis 1998, fait qui se justifie par son inactivité totale. Il fomentait son plan, dans l'ombre, et ce dès la naissance de sa fille. Au premier abord, son but était de la protéger. Mais depuis son enlèvement, il voulait la sauver.
-Mais pourquoi avait-il besoin de nous ? Pourquoi un criminel de sa trempe appellerait-il le meilleur détective de l'Angleterre ?! Ça le met au pied du mur !
-C'est juste fou, et étrangement triste, ce qu'un père peut faire pour son enfant. C'est presque effrayant.
-Et le téléphone ? Et Moriarty ?
-Je…Je ne sais pas encore tout. La nature du lien entre Moriarty et Olffstein est encore trop floue dans ma tête.
-Et tu vas me dire que tu as déduit tout ceci en à peine dix minutes ?
-Enfin John ! Je sais que je ne suis pas le meilleur des colocataires, mais ne m'insulte pas. J'ai fait beaucoup plus que ces quelques constatations de bas étage.
-Je t'écoute.
-Mrs. Finnrow nous as dit que son beau-fils avait travaillé à Baskerville, et qu'il y avait volé quelque chose.
-Oui. De dangereux apparemment.
-Faux !, sourit-il. La vieille s'est juste laissée embarquer dans la folie des rumeurs. Il n'a rien volé de bien méchant. C'est même totalement inoffensif. Et sa mémoire flanche également. Olffstein a travaillé ici il y a moins d'un an.
-Comment est-ce que tu le sais ?
-Enfin, tu sais aussi bien que moi que je ne me jette pas dans mes enquêtes sans quelques informations.
-Depuis combien de temps sais-tu qu'il avait travaillé à Baskerville, Sherlock ?, gronda alors John.
-Oh, je ne sais plus vraiment. J'ai dû contacter Mycroft lors de notre voyage en France.
-En…En France ?! Mais c'était au tout début de notre enquête !
-Moui.
-Tu es incorrigible. Désespérant même. Tu me l'as dit en plus ! Tu as besoin de moi sur cette enquête et tu me caches la moitié de ce que tu sais !
-C'est…C'est comme ça que je fonctionne, c'est tout. Enfin bref, soupira-t-il. Par je ne sais quel moyen, Olffstein a su que nous avions enquêté à Baskerville.
-Il y travaillait peut-être encore.
-Je ne pense pas. Mais il en savait assez pour savoir que nous avions rencontré Bluebell.
-Bluebell ? Le…Le lapin ?
-Oui, le lapin blanc. Ça ne te fait pas penser à quelque chose, « de suivre le lapin blanc » ?
-Alice. Alice au pays des merveilles.
-Etrange coïncidence, tu ne trouves pas ?
-Oui. Totalement. »
Soudain, Sherlock se leva précipitamment, puis se posta à la fenêtre et en souleva légèrement le rideau.
« Quelle heure est-il John ? Précisément je veux dire. »
L'ancien médecin avisa sa montre puis répondit :
« Il est exactement seize heures douze, Sherlock »
Le détective sortit son propre téléphone de sa poche et pianota dessus un petit moment. Puis, il le verrouilla et le rangea lestement là où il l'avait pris.
« Dans une heure, nous irons ratisser la lande dans les alentours de Baskerville.
-Une…Une heure ? Mais il fera nuit !
-Justement, John. Justement. Là est tout l'intérêt de notre petite opération, sourit le détective. En attendant, prend contact avec Lestrade et tiens-le au courant de notre avancée. »
XxX
John finissait sa conversation avec Lestrade lorsqu'il avisa l'horloge à balancier qui était accrochée à l'un des murs du salon défraîchi de Mrs. Finnrow : il était actuellement dix-sept heures huit. Il raccrocha, puis revint dans la chambre, que Sherlock n'avait pas quitté depuis leur dernier échange. Il méditait, assis en tailleur sur le lit, les doigts joints à la hauteur de son menton, perdu dans ses pensées et ses réflexions. L'ancien médecin rangea son portable dans sa poche, puis avisa son ami :
« Il est dix-sept heu-
-Dix-sept heures huit, je sais, répondit-il brusquement en se levant précipitamment et en passant son manteau -qu'il avait négligemment jeté sur la commode-. Il est temps d'y aller, John.
-Je prends ma lampe de poche. Le crépuscule est en train de tomber.
-Oh, tu n'en auras pas besoin.
-Hein ?
-Fais-moi confiance. Nous n'avons pas besoin de lampe de poche. »
Ils atteignirent l'orée de la lande après une petite demi-heure de marche, et tandis que John l'observait avec une certaine méticulosité, Sherlock y était déjà en partie entré et semblait chercher quelque chose. Son ami le remarqua, puis prit la parole en commençant à s'avancer dans la lande.
« Que fais-tu ?
-Je réfléchis, John.
-Non, là tu fouilles dans des fourrés. »
Sherlock se releva en soupirant légèrement, puis se retourna vers lui.
« Je vérifie juste une théorie.
-La…Laquelle ?
-Bluebell.
-Quoi, Bluebell ?
-Bluebell est un lapin blanc qui a subi les expérimentations génétiques de Baskerville. Il était fluorescent.
-Euh…Oui, Sherlock. J'ai un peu de mal à voir où tu veux en venir.
-Nous devons suivre le lapin blanc. Autrement dit, nous devons suivre un lapin blanc lié à la base de Baskerville et que nous connaissons. Seul le lapin Bluebell répond à cette définition.
-Oui. Mais ce lapin ne vit pas ici, dans la lande.
-En effet, John. Très logique. Nous savons qu'Olffstein a volé quelque chose en rapport avec les expériences génétiques de Baskerville lorsqu'il y a travaillé, donc, certainement une forme de vie génétiquement modifiée avec des propriétés spéciales.
-Comme un lapin fluorescent.
-Comme un lapin fluorescent. Aussi, je suis persuadé que tout ceci est un bien joli jeu de mots. Comment traduirais-tu Bluebell ? »
John réfléchit une poignée de secondes, puis répondit :
« Bluebell. Ça veut dire « Jacinthe des Bois »
-En effet. Hyacinthoides non-scripta. Une plante rare ici, chez nous, et qui ne fleurit l'hiver que si tu la forces un peu.
-Attends un peu, d'accord ? J'essaye de comprendre tous les détails de ta déduction. »
John se tut pendant quelques minutes, puis se retourna brusquement vers Sherlock, qui lui était déjà bien enfoncé dans la lande.
« Mais bien sûr ! C'est ça ! Il a volé des jacinthes des bois à Baskerville !
-Exactement. Il savait qu'il en aurait besoin un jour, d'autant plus qu'elles sont fluorescentes, comme notre petit lapin blanc.
-Quoi ?
-Regarde le sol là-bas, John, derrière les fourrés et les amas de fougères », reprit-il en désignant l'endroit de son index.
Le blond regarda alors dans la direction que son ami lui montrait, et observa alors très vite des petites taches floues et diaphanes dans la nuit qui commençait à tomber sur eux, à travers la brume épaisse.
« Alors…, commença-t-il. Voilà notre route.
-Tout à fait. Olffstein nous guide dans la forêt, jusqu'à sa fille et jusqu'à son ravisseur de frère. Allons-y immédiatement. »
Ils se lancèrent alors dans la forêt au pas de course, suivant la piste floue et volatile des jacinthes fluorescentes, à la recherche d'Alice. Leur lumière diaphane et irréelle donnait à la lande une étrange atmosphère, certes onirique, mais également plus qu'inquiétante –rien n'était réel dans la lumière qui les éclairait, et ça se voyait clairement-, et ils avaient tous les deux l'impression d'évoluer dans un univers certes magnifique mais profondément dangereux.
« Tu penses qu'Elijah Olffstein est encore dans cette forêt ?
-Je n'espère pas, John. Je n'ai aucune envie de tomber sur lui. »
En réalité, Sherlock n'osait s'avouer que les menaces du Scorpion résonnaient encore dans sa tête et qu'il avait peur de la tournure que pourrait prendre leur situation déjà précaire s'ils le rencontraient : il pourrait atteindre John cette fois-ci, et définitivement –et donc lui par la même occasion-.
Tout bruissait autour d'eux : le vent sifflait dans les branches, des petits animaux serpentaient dans les fourrés, les fougères et les feuilles mortes, alors que la brume rafraîchissait grandement l'atmosphère, déjà glaciale à quelques jours de Noël à peine. Sherlock avait à nouveau l'impression de vagabonder dans son palais mental, sauf que cette fois-ci, John était à ses côtés. Il sentait son souffle derrière lui, sa présence, le bruit de ses pas qui résonnait dans l'obscurité, et mine de rien, son assistance implicite et son calme -il ne le rassurait que parce qu'il était là- l'aidaient grandement à supporter la situation.
Il avait toutefois l'impression que quelque chose les suivait, une créature animale et sournoise, le même genre qu'ils avaient rencontré lors de leur dernière enquête dans le coin, et il espérait secrètement que ça n'était pas Olffstein : il n'avait aucune envie de le croiser ici. Soudain, un chuintement plus fort que tous les autres bruits de toute cette forêt les firent brusquement se retourner, alertes, alors qu'ils foulaient encore le tapis de jacinthes.
« Sherlock. On n'est pas seuls.
-En effet. Il y a quelque chose dans l'ombre. Suis-moi. »
Ils avancèrent tous les deux le plus discrètement possible, posant délicatement leurs plantes de pied sur les petites fleurs brillantes et les feuilles mortes à moitié décomposées. Mais, ils le savaient tous les deux : il y avait quelque chose dans les limbes de la lande, qui les scrutait, qui les observait, et dont ils étaient certainement les proies. D'un seul coup, sans même que John ne s'y attende, son ami le saisit par sa manche et l'entraîna dans sa course au travers des bois. Ils coururent ainsi pendant plusieurs minutes, puis finirent par s'arrêter sous un grand arbre -un chêne certainement-, couvert de givre et de lichen. John, qui haletait encore à cause de cette action complètement irréfléchie de son ami -ce qui n'était absolument pas logique-, plié en deux par le manque d'oxygène et l'air froid qui brûlait ses poumons, avisa le détective et lui murmura alors, la voix entrecoupée de ses inspirations et de ses expirations.
« Mais qu'est-ce qui t'a pris, Sherlock ?! S'il…S'il y a vraiment quelque chose, tu l'as attiré à nous en faisant autant de bruit ! »
Mais le détective ne répondit pas, tout aussi haletant que lui, la tête baissée, adossé à l'arbre, ses boucles brunes se plaquant contre son front : ses yeux bleus brillaient, diaphanes, dans l'obscurité de la lande.
« Sherlock, réponds-moi ! Et, accessoirement, lâche ma manche ! »
Le détective s'exécuta, heureux que la noirceur du temps et la brume dissimulent la légère teinte rougeâtre que prenait son visage, alors que sa gêne grandissait de seconde en seconde : il ne s'était même pas rendu compte qu'il avait initié un contact physique et réel avec John, alors que ça n'était pas du tout son genre. Il devenait beaucoup trop sentimental : ça n'était absolument pas bon, surtout dans une enquête aussi difficile. Il ne devait en aucun cas laisser ses émotions et ses sentiments altérer son jugement et ses capacités de déduction., et surtout si ceux-ci concernaient John H. Watson.
« Et que fait-on, maintenant ? »
Il ne lui répondit pas, puis commença à s'éloigner de l'ancien médecin, les mains dans les poches, pensif, en pleine réflexion, muet et effrayant presque, mais John ne s'en formalisa pas : il en avait l'habitude désormais.
Lui, il vagabonda alors de l'autre côté après avoir allumé la lampe de poche qu'il avait quand même pensé à prendre, marchant à petits pas discrets et peu assurés dans cet enfer de froid, de branches basses et mortes, de vent hurlant et de givre glissant. Il jetait de temps à autre un petit regard sur le tapis de jacinthes, tout en balayant la scène avec sa lampe, observant parfois la silhouette de Sherlock qui se détachait face aux grands arbres noirs et noueux dans la brume de la lande du Dartmoor.
Soudain, il distingua quelque chose qui se balançait à l'une des branches basses d'un chêne massif et noueux, à quelques mètres de lui : intrigué, il marcha doucement jusqu'à cette étrange forme, et étouffa alors un cri de pure horreur en la reconnaissant. Il se retourna alors vers son ami, et le héla, la voix tremblante à cause de sa peur et de son dégoût.
« Sherlock ! Viens vite ! Sherlock ! »
Dès qu'il entendit la voix de son ami, Sherlock bondit jusqu'à l'arbre où il était, et avisa immédiatement sa macabre découverte, horrifié, choqué et bouillonnant de colère.
Alice Lantier, des nippes sur le dos, les yeux vitreux et le corps décharné, pendait mollement à la branche noirâtre de cet arbre, un nœud coulant autour du cou.
La première chose que fit le détective fut de sortir son revolver et de tirer sur la corde qui retenait la jeune fille en l'air. Son cadavre s'écroula sur le sol dès que la corde fut rompue par l'impact de la balle, et John courut jusqu'à celui-ci. Il s'agenouilla immédiatement à son chevet, faisant fi de son ami qui s'éloignait à nouveau, explosant presque de rage sourde, mais se contenant afin de ne pas attirer la chose qui semblait rôder dans les bois à cause de ses cris de pure furie. John, lui, examina le corps de la petite en détail afin d'identifier les causes de sa mort. Il constata les marques violacées sur son cou, les griffures sur ses poignets et ses chevilles, mais également le sang à peine sec qui dégoulinait encore au niveau de son abdomen et du haut de ses cuisses.
Il savait parfaitement ce que ça voulait dire.
John se redressa, puis scruta le détective, qui se situait à déjà plusieurs mètres de lui.
« Elle…Elle a été étranglée, Sherlock. Elle a tenté de se débattre, on le voit bien aux marques de lutte sur ses poignets et ses chevilles, elle est morte depuis peu de temps et…Et…
-Et quoi, John ?!, hurla alors Sherlock, hors de lui et incapable de contenir ses émotions. Et quoi ?!
-Il…Il l'a violée. »
Sherlock se prit la tête entre les mains, agité de spasmes de pure rage et de dégoût, puis quitta les lieux d'un pas rapide, étouffant ses hurlements entre ses doigts, n'ayant cure de savoir si John le suivait ou non.
Quelle horreur, Seigneur quelle horreur. Même lui ne pouvait pas supporter ça, malgré son apparente absence de sentiments. Il se posa alors au bout du talus, une partie de la lande en contrebas, avisant les jacinthes qui brillaient toujours, blafardes, et qui lui donnaient juste envie de vomir. Il soupira, ferma un instant les yeux, puis les rouvrit, déterminé, les sourcils froncés. Désormais, il lui laissait trois jours. Dans soixante-douze heures précisément, Elijah Olffstein serait à ses pieds avec une balle dans sa foutue tête d'arachnide. Il le jurait.
