10 : La meilleure partie de l'autre.

« Cas tu m'entends ? C'est moi, Dean.

Mec ça fait presque un an... où es tu ? »

Castiel était perdu, au propre comme au figuré. Il n'avait jamais réellement eut besoin de s'orienter en tant qu'être céleste et c'était un domaine où , en tant qu'humain il n'avait aucune facilité. Il avait froid aussi malgré le soleil. L'hiver arrivait peu à peu emportant avec lui tout ce que Castiel trouvait bon dans la vie en dehors des caramels mous. Les fleurs mouraient peu à peu dans la serre, les insectes disparaissaient. Il avait voulu voir la mer , elle était grise et froide. Le sable lui avait collé aux pieds s'était infiltré sous ses vêtements et l'air salé lui avait poissé le visage et les mains. Et puis ça sentait le vieux poisson.

« Cas, tu es là ? C'est encore Dean.

Est ce que tu vas me répondre un jour ? »

Les collines étaient en feu. Tout l'est de la ville brûlait et le vent charriait avec lui des odeurs de cendre et des débris incandescents. Castiel les observa qui grisaient peu à peu les fleurs de la devanture de la boutique.

« Tout va mourir »

- Oui. Répondit Rochelle. « Mais ici, tout repousse l'année suivante. »

- C'est long, toute une année.

- Oui

Castiel regarda longtemps le feu. Il l'entendait rugir en dévorant les arbres, faisant craquer les troncs dans le lointain.

« Pourquoi te caches tu ici ? » demanda Rochelle.

Castiel ne demanda même pas comment elle le savait.

« Cet endroit en vaut un autre. »

- Tu fuis quelqu'un.

- Oui.

- Mais tu n'as rien fait de mal.

- J'ai fait ce qui devait être fait. Mais les choix ont des conséquences.

Rochelle hocha la tête.

« Ne fuis pas trop longtemps. Il ne t'attendra pas toujours. »

Castiel se retourna pour l'interroger du regard mais Rochelle était déjà rentrée dans la boutique.

Ce soir là tandis que le soir tombait, l'incendie colorait le ciel d'un orange pesant. Castiel rentrait les fleurs de la devanture à l'intérieur du magasin pour la nuit ( ou peut être pour la semaine vu la poussière qui continuait de tomber). Quand il déplaça les étals, un petit « Piou... »misérable attira son attention. L'oiseau , réfugié entre les pots de fleurs était presque tout noir de suie et tenta de le pincer avec son bec quand il l'attrapa. L'ange le leva à hauteur de ses yeux, l'oiseau s'ébouriffa en tentant de lui échapper.

« Comment tu as atterri là toi ? »

L'oiseau cligna juste des yeux et refit « piou » d'un air concerné. Castiel relâcha sa prise mais le volatile ne bougea pas, une de ses ailes pendait à son coté menaçant à chaque instant de le faire tomber de sa main. Castiel le porta à l'intérieur et tenta de le nettoyer. C'était un petit perroquet tout blanc qui n'avait pas très envie d'être débarrassé de sa couche de suie à en juger par les coups de bec qu'il tentait de lui donner.

« Qu'est ce que tu as trouvé ? » demanda Rochelle derrière lui.

-Un oiseau avec une aile cassée. Répondit Castiel « Il a l'air perdu. »

Rochelle sourit. « Les créatures perdues et cassés atterrissent souvent ici. » dit elle en lui prenant l'oiseau des mains pour le poser dans une bassine d'eau où il se mit à ébouriffer ses plumes du mieux qu'il pouvait pour en faire tomber la suie. Castiel fit couler de l'eau sur l'aile cassée, il ne se rendit pas compte que Rochelle était sortie avec un sourire amusé.

« Cas, c'est Dean.

J'espère que tu vas bien. Envoie moi un signe n'importe quoi, je veux juste savoir si tu vas bien. »

Castiel n'allait pas bien. Il se leva doucement pour ne pas réveiller l'homme à coté de lui. Ramassa ses vêtements étalés par terre et s'habilla sans un bruit. Il rentra chez Rochelle et Daniel et prit la plus longue douche de sa vie. Il n'était pas sale à strictement parler, il se sentait juste... souillé.

Ce qui avait été si beau, si parfait quand il le partageait avec Dean n'avait rien de semblable avec un étranger. C'était juste... une friction à la limite de l'agréable. Ce n'était rien d'autre que du temps perdu. Un immense gâchis.

Daniel l'accueillit dans la serre avec un grognement, il arrosait un petit buisson de sauge. Castiel reprit son travail de la veille, désherber les immenses bacs où poussaient les freesia.

« C'est toujours mieux avec quelqu'un qu'on aime »

Daniel souriait gentiment. Castiel éprouva une émotion nouvelle, les mains dans la terre. La honte. Il avait honte de ce qu'il avait fait. C'était la sensation très désagréable d'avoir un besoin vital de creuser un trou et de s'y enterrer pour l'éternité. Sans personne pour nous rappeler ce que l'on vient de faire.

« Ca se voit tant que ça ? »

-Non. Répondit Daniel. « Je le sais c'est tout. »

« Alors vous êtes vraiment... »

-Oui.

- Et Rochelle ?

- Aussi. On nous a envoyés en mission ici il y a très longtemps... on dirait qu'on nous a oubliés là haut. Nous sommes restés. On s'occupe des égarés qui franchissent la porte. On continue notre travail en somme.

- C'est très honorable a vous.

Daniel sourit et commença à tailler des rosiers, L'hiver approchait et ils avaient déjà perdu toutes leurs feuilles. Pendant quelques minutes seul le bruit du sécateur troubla le silence feuillu de la serre.

« Ce que tu as fait est très honorable aussi. » reprit il.

- Vous savez qui je suis ?

- On parle de toi au Paradis, Castiel. L'ange qui nous a tourné le dos pour ce qu'il croyait juste. Tu as beau avoir été déchu, pour certains d'entre nous tu es un héros.

- Après avoir quasiment déclenché une guerre, ouvert le purgatoire et créé le plus grand... chaos depuis des millénaires ?

- Après t'être battu pour ton droit au libre arbitre. C'est cela que nos frères voient en toi. L'ange qui a comprit que nous n'étions plus que des machines sans foi et sans cœur, et qui s'est rebellé contre ça.

- Et vous, que voyez vous ?

- Un imbécile amoureux.

Castiel sourit. « Je crois que cette définition est plus juste que celle du héros. »

« Je le crois aussi, elle n'en est pas moins glorifiante. »

« Cas... qu'est ce que j'ai fait ?

Pourquoi m'as tu abandonné ? »

Castiel faisait des bouquets avec Rochelle, c'était une situation calme, propice aux confidences.

- L'humain que j'aime est un héros.

- Et il l'ignore. Compléta-t-elle du ton de celle qui n'en doute pas un instant.

- Il pense qu'il détruit tout ce qu'il touche. Il doit sans doute penser que c'est sa faute s'il n'a plus de nouvelles de moi. De tout mes échecs le plus grand c'est lui.

- Parce qu'il ne sait pas qu'il est un héros ?

- Parce que j'ai échoué à le lui faire comprendre. Je voulais... je voulais qu'il sache qu'il mérite d'être aimé, qu'il a fait plus de bien que de mal et qu'il est un homme bon. Et tout ce que j'ai réussit à faire c'est lui faire oublier ses souffrances avec un sortilège.

- C'est déjà beaucoup.

- Ce n'est pas ce que je voulais pour lui. Je voulais qu'il se sente bien, pas qu'il aille juste moins mal.

- Tu as fait de ton mieux Castiel.

- Je pouvais faire tellement plus … avant.

Rochelle ne dit rien le temps d'arranger les compositions dans des vases puis se retourna vers lui.

« Il faut que tu comprennes une chose, Castiel. On ne cesse pas d'être ce qu'on est. Tu n'as pas cessé d'être un ange en perdant ta gâce. »

- Je suis humain Rochelle ! Si je me pique avec cette rose je saignerai et ne pourrai pas me guérir.

- Tu crois que c'est ton pouvoir qui fait de toi un ange ? Tu le crois sincèrement ? Notre Père ne t'as pas appris que tes actions ont plus de portée et de pouvoir que ta grâce ?

- Si mais...

- Mais quoi ? Tu étais un ange guerrier et tu l'es toujours. Tu te bats pour défendre ceux que tu aimes et ce que tu penses être juste. Tes armes ont changé, mais qui tu es demeure.

Castiel s'accorda un temps de réflexion en déblayant le plan de travail.

« En quoi est ce important que je le comprenne ? »

- Parce que Dean Winchester ne cessera pas non plus d'être ce qu'il est. C'est un chasseur et un homme qui a vu des choses que les humains ne devraient pas connaître. Rien de ce que tu pourras faire ne changera ça, c'est son fardeau et tu ne peux pas le porter à sa place.

- Ça je l'ai comprit.

- C'est aussi un humain qui t'aime. Je le sais parce que je suis un ange et que je le vois. Il est tout autour de toi, il ne t'abandonne jamais, il te suit partout. Il te retrouvera quoi que tu fasses. Alors ce sera pour toi le moment de redevenir qui tu es.

- Qui ?

- Celui qui le portera quand son fardeau sera trop lourd pour lui. C'est ce que tu as toujours fait, et que tu feras encore. C'est la seule chose que tu peux faire pour lui.

Castiel mit longtemps à réaliser que le point le plus important du discours de Rochelle était qu'il avait perdu de vue qui il était.

Ce soir là, il s'allonge sur son lit après avoir recouvert la cage du perroquet. L'aile de l'oiseau allait mieux, pas assez cependant pour lui rendre sa liberté. Et puis Rochelle prétendait qu'il n'existait pas de perroquet sauvage dans cette ville, ses possesseurs avaient sans doute du évacuer leur maison en raison de l'incendie et l'avait libéré sans savoir qu'un perroquet domestique a peu de chance de survivre en ville.

« J'imagine que tu es coincé ici toi aussi ... » murmura-t-il à la cage. L'oiseau répondit par un « piou » endormi.

Perdu, une aile cassée, et enfermé dans une cage par un humain à qui il devait sa survie... Castiel s'endormit en se demandant si c'était triste que ce à quoi il s'identifiait le plus au monde soit un perroquet perdu ?

ù*ù*ù*ù*ù*ù*ù*ù*ù*ù**ù*ù

« Cas... »

Sam passait pour le plus intelligent des deux frères. Cela ne signifiait pas pour autant que Dean était idiot. Il avait pris une cuite mémorable quelques semaines auparavant, pas assez mémorable cependant pour lui faire oublier qui lui avait planté ses ongles dans le dos. Ce n'était pas assez profond pour qu'il ait récolté ça lors d'une chasse et aucune de ses chemises n'était déchirée. Et s'il était allé chez une fille il se serait au moins souvenu d'un bar quelconque.

Il n'était pas sorti du bunker la nuit où il avait tant bu sur une idée stupide de Sam et il s'était réveillé avec des griffures dans le dos. Il avait taquiné Charlie à ce propos, insinuant que c'était elle qui les lui avait faites. Elle avait roulé des yeux au dessus de son café, une parfaite petite réplique rousse des expressions faciales les plus agaçantes de Sam.

Il aurait oublié l'histoire des marques s'il n'y avait eut que ça. Ce n'était ni la première et sans doute pas la dernière fois qu'il se réveillait avec des contusions d'origine inconnue.

Mais il y avait eut tout le reste. Le visage fermé de Sam pendant des jours, ses discussions avec Charlie qu'ils interrompaient dès qu'il entrait dans une pièce, et leurs recherches .

Ils prétendaient tout deux cataloguer les archives des Hommes de Lettre mais ils ne jouaient pas assez bien la comédie pour que Dean s'y laisse prendre. Ils cherchaient quelque chose et refusaient de lui dire quoi.

Alors Dean fit ce qu'il faisait de mieux, il se mit en chasse. Il ne les espionna pas à proprement parler, il se contenta de repasser derrière eux dans toutes leurs recherches. Elles parlaient toutes de l'enfer et il se demanda pourquoi ils ne lui posaient aucune question ? Il était plutôt très bien placé pour en parler... Il nota mentalement de rectifier quelques uns des dossiers qu'il avait feuilletés qui contenaient des erreurs. Et puis pourquoi des recherches sur l'enfer... ils l'avaient fermé non ?

Il leur posa directement la question ( après tout peut être qu'en étant direct... ), ils l'éludèrent. « Charlie voulait savoir, tu sais, juste au cas où à l'avenir quelqu'un voudrait le rouvrir... ». Charlie hocha la tête avec cet air tendu qui voulait dire qu'elle mentait.

Dean n'était pas idiot et même s'il était moins sensible que Sam au langage non verbal, celui de Charlie lui était parfaitement compréhensible. C'est ce qui se produit généralement quand quelqu'un vous surprend à regarder du porno lesbien et s'assied à coté de vous pour la fin du film. A ce jour, Dean ne savait pas si c'était le souvenir le plus gênant ou le plus génial de sa vie.

Il s'attaqua donc à Charlie sachant que faire avouer quelque chose à Sam nécessiterait des moyens qu'il n'avait pas l'intention d'employer sur lui. Il attendit que son frère soit parti à la bibliothèque locale pour faire des recherches sur un cas de kelpi quelque part dans le Middlewest et proposa une séance d'entrainement à Charlie.

Elle s'était améliorée en quelques mois, la peur était un bon moteur et elle apprenait beaucoup plus vite maintenant qu'elle savait ce que les créatures surnaturelles pouvaient lui faire. Dean se dit qu'elle finirait par faire un bon chasseur si un jour elle acceptait de sortir du Bunker. Elle le fit tomber par deux fois et la seconde fois, fit mine de lui tirer une balle dans la tête.

« T'es mort. »

« Bien gamine... tu t'améliores. »

Elle lui rendit un sourire franc et l'aida à se relever. Dean sentit à la pression de sa main que tout ses muscles lui feraient mal le lendemain mais elle ne s'en plaignit s'assirent par terre pour reprendre leur souffle.

« Sam et toi vous me cachez quelque chose, je veux savoir quoi. »

- On te l'a déjà dit, on ne te cache rien Dean !

- Tu mens. Et tu mens mal.

- N'importe quoi. Grogna-t-elle en tendant la main vers sa bouteille d'eau.

Dean lui saisit le poignet avant de s'être rendu compte de son geste, il serra jusqu'à ce qu'elle grimace de douleur.

« Je ne suis pas particulièrement patient Charlie, et je n'aime pas qu'on me prenne pour un con... Qu'est ce que vous me cachez ? »

Il lui faisait peur, il le voyait à ses pupilles dilatés, le sentait dans son pouls qui battait plus vite sous ses doigts. Bien, c'était l'effet recherché.

« Qu'est ce que tu me caches ? » Il l'avait repoussée contre le mur pour qu'elle n'ait aucun moyen de s'échapper et avait attrapé son autre poignet, un seul de ses genoux suffisait à maintenir ses jambes à terre et Charlie ne pouvait plus bouger.

"Je ne le répéterai pas Charlie." Prévint il.

Elle tremblait et ferma les yeux pour ne pas pleurer.

« On t'a jeté un sort. » dit Sam depuis l'entrée de la salle d'entraînement. Surpris, Dean leva les yeux juste avant que son frère le frappe au visage. Il s'y était à moitié attendu mais ça faisait quand même un mal de chien !

« Bordel Sam t'étais pas censé être à la bibliothèque ? »

-Eh bien j'y suis pas. Répondit Sam en le repoussant pour aider Charlie à se relever. Elle tremblait si fort qu'elle dut s'appuyer contre le mur pour rester debout.

-On... On t'a jeté un sort pour que les cauchemars s'arrêtent. Dit elle en se massant les poignets.

-Quels cauchemars ?

-Ceux que tu faisais depuis le fantôme à la ferme des Tomlinson.

-J'ai jamais fait...

-Eh bien le sort a fonctionné parce que tu te réveillais trois fois par nuit en hurlant comme si on t'arrachait les yeux ! Répondit Sam .

Dean n'eut rien à répondre , rien à part : « Vous m'avez jeté... Un putain de sort ? Mais qu'est ce qui vous a pris ? »

« Voilà pourquoi on ne voulait pas t'en parler ! » grogna Sam.

« Cas... Cas j'ai besoin de toi... Il se passe quelque chose de bizarre...

Cas si tu m'entends réponds moi bon sang ! »

Charlie n'arriva pas à dormir cette nuit là. Elle se retourna dans son lit durant des heures avant de finalement se lever. Elle se réfugia dans la cuisine. C'était la pièce la plus chaude du Bunker, ce qu'elle trouvait étonnant parce que c'était une des seules munies de fenêtre. A certaines heures du jour, dans le bon angle, on pouvait y voir les signes cabalistiques de protection qui avaient été d'une façon ou d'une autre imprégnée dans les deux couches de verre qui la constituaient sans l'opacifier. Sam était là, son ordinateur sur la table, il pianotait en massant ses yeux fatigués.

« Il n'aurait pas du agir comme ça. »

Charlie hocha la tête en s'asseyant.

-Ce n'est pas un comportement normal pour lui. Reprit Sam

-Comment ça ?

-Le Dean que je connais ne t'aurait pas agressée pour connaître une vérité. Il ne ferait pas de mal aux gens qu'il aime pour si peu.

-Tu penses que le sort l'a changé ?

Sam referma son ordinateur d'un geste agacé.

« Je pense que nous sommes la somme de nos expériences et que quand il a changé ses souvenirs, Cas a involontairement changé Dean. Ce qu'on voit aujourd'hui c'est Dean tel qu'il aurait été s'il n'avait rien éprouvé ces trente dernières années. »

Charlie hocha la tête en réfléchissant à l'idée.

« Tu penses que ce qu'il a traversé, ça l'a rendu plus...gentil ? »

« Je constate juste que depuis qu'il ne fait plus de cauchemars il est devenu plus violent et plus imprévisible. »

Ni l'un ni l'autre ne remarqua Dean qui s'éclipsait dans le couloir.

Charlie contempla un moment la table. « On dirait que Castiel est parti en emportant la meilleure partie de lui. »

Sam hocha la tête. C'était exactement ce qu'il pensait.

« Cas.. Qu'est ce que tu as fait ? »

Allongé dans son lit, les bras croisés derrière la nuque, Dean réfléchissait, essayait de se souvenir , en vain. Il avait environ toutes les pièces du puzzle et n'arrivait pas à les mettre en ordre. Il avait fait des cauchemars, apparemment assez puissants pour que ses acolytes lui jettent un sort. Un sort auquel Castiel avait prit part. Mais le dernier souvenir qu'il avait de l'ange c'était de l'avoir vu disparaître après avoir parlé de réparer son foyer, de nettoyer le bordel qu'il y avait semé. Et c'était... presque un an auparavant !

Dean Winchester ne se considérait pas comme croyant, ça nécessitait de faire une confiance aveugle à quelque chose qu'on avait jamais vu ou senti et Dean avait passé beaucoup trop de temps à poursuivre des démons pour s'en remettre à un Dieu quelconque. Non, Dean Winchester ne croyait pas en Dieu. Mais il avait prié Castiel chaque soir depuis... depuis des années.

Même quand l'ange ne répondait pas . C'était devenu un réflexe, une habitude rassurante. C'était confortable comme un journal intime. Quelques phrases envoyées aux oreilles de personne qui le soulageaient même quand il n'y avait pas de retour. Une façon pour lui d'évacuer ce qui pesait trop lourd sur ses épaules. Parfois il avait réclamé une aide, supplié pour une réponse. Depuis un an il n'avait plus eut vent de Castiel. Soit l'ange avait de gros ennuis, soit il l'avait oublié. Comment l'aurait il oublié ? Oublie-t-on si facilement ses compagnons d'arme quand on est un être céleste ? Dean avait il si peu d'importance à ses yeux ? Était il juste redevenu un outil dans le Grand Plan Divin ? Il se retourna, la tête enfoncé dans son oreiller. Non, il n'avait peut être pas une très haute opinion de lui même mais il refusait d'imaginer que Castiel s'était servi de lui toutes ces années. Ça ne ressemblait pas à l'ange, ce n'était pas comme ça que ça s'était passé.

Quelque chose échappait à Dean et il résolut de découvrir quoi. Sam avait tort, rien n'avait changé chez lui, il avait toujours utilisé toutes les armes à sa disposition pour parvenir à ses fins. Des questions le tourmentaient, l'obsédaient et il voulait les réponses. C'était de lui qu'il était question, de sa vie de ses souvenirs. Il avait le droit de savoir.

« Cas... Cas si tu m'entends.. S'il te plait... »

Charlie était terrifiée. Elle l'avait été à la seconde où Dean l'avait jetée dans le donjon et violemment assise sur la chaise en fer au centre du piège à démons désormais obsolète. Il l'avait menottée aux accoudoirs et l'avait frappée quand elle avait tenté de le repousser à coup de pieds. Il n'avait même pas l'air en colère, juste animé d'une détermination glacée.

« Dean... » balbutia-t-elle

-Tais toi.

Sa voix était très douce et cela lui faisait encore plus peur, elle aurait préféré qu'il hurle, ça aurait au moins été en accord avec ses actions. Il se pencha sur elle, les mains de part et d'autre de ses épaules et elle ferma instinctivement les yeux pour ne pas voir venir les coups.

Il ne la frappa pas, se contentant de la fixer juste assez longtemps pour la mettre mal à l'aise.

« Je vais te poser des questions et tu vas y répondre. » énonça -t-il.

Elle hocha la tête, ou peut être était ce un tremblement plus violent que les autres ?

« Qu'est ce que vous m'avez fait ? »

Charlie avait du mal à parler tant elle tremblait. « On t'a jeté un sort... Tu faisais des cauchemars horribles alors... On est entrés dans tes souvenirs... On les a .. Atténués pour... pour que tu … pour... » elle n'arriva pas à terminer sa phrase, la voix coupée par ses sanglots paniqués.

« Qu'est ce que Castiel avait à voir là dedans ? »

« Rien ! » Elle avait répondu trop vite. Dean plongea ses yeux dans les siens.

« Ne me mens pas Charlie ! » Il avait la voix basse et grave, lourde de menaces.

-Je … Je ne peux pas t'en parler !

-Pourquoi ?

-A cause du sort...

Elle respira un grand coup pour se donner du courage, tenta d'effacer toute trace de peur de sa voix. Elle fit appel à tout ce qui lui restait de sang froid pour se remettre à parler. « C'était un sort difficile... Tu ne sais pas ce que c'était les nuits à t'entendre crier... Si je te dis... Si je te dis tout... Ça n'aura servi à rien... Ça va recommencer... Et tu ne mérites pas ça. »

Dean haussa les sourcils, perplexe. Plus que perplexe, surpris. Charlie suintait la peur, il pouvait en sentir l'odeur sur elle, il pouvait presque le sentir comme un arrière goût amer. Elle était terrifiée, ils savaient tout deux qu'il aurait pu la tuer d'un seul mouvement d'humeur. Et pourtant, malgré sa gorge nouée, même tremblante de tout ses membres, elle venait de lui dire qu'il ne méritait pas ça. Elle voulait le protéger d'une vérité qu'elle trouvait trop dure pour lui. Il était son bourreau et elle voulait le protéger.

La volonté du chasseur flancha quelques secondes, après tout... si ses amis avaient jugé nécessaire de l'ensorceler pour son propre bien, ce n'était sans doute pas une bonne chose de poursuivre la vérité. Peut être vallait-il mieux tout laisser tomber maintenant ? Les vérités étaient souvent tellement dures quand elles concernaient un Winchester...

Mais Dean voulait savoir. Et il ne savait même pas pourquoi.

Il saisit la main de Charlie et en caressa les doigts. Elle frissonna.

« Ne me force pas à te faire du mal. »

Elle se mit à pleurer. « Dean.. Dean s'il te plait... »

« Tu sais... Je connais une chose ou deux sur la torture... »

« Dean.. Non... S'il te plait, s'il te plait... »

Il saisit son index et son majeur entre ses doigts en essayant de ne pas écouter ses cris ni ses renifla, elle était si blanche qu'elle reflétait presque la lumière de l'ampoule au dessus d'eux. Il accentua sa pression sur ses doigt. « Tu savais qu'on ne peut pas casser un doigt sans prendre appui sur un autre ? J'ai essayé, ça ne marche pas. »

Un sanglot désespéré échappa à Charlie.

« Arête, Je t'en prie arrête...Ce n'est pas toi ça... »

« Peut être... mais tu ne peux t'en prendre qu'à toi même... Après tout, c'est toi et Sam qui m'avez jeté un sort, non ?»

Elle secoua la tête, presque involontairement. Il tordit ses doigts, assez pour lui faire mal sans les casser, un hurlement aigu lui répondit tandis qu'elle se tordait sur la chaise pour lui échapper. Les menottes de métal s'enfoncèrent dans ses poignets.

« Qui alors... Qui m'a jeté ce sort ? »

Charlie ne répondit pas, se contenta de sangloter en évitant son regard.

« Castiel ? »

Il y eut un tout petit changement dans la physionomie de la jeune femme, juste assez pour donner à Dean la confirmation dont il avait besoin.

« Pourquoi ? » Il avait lâché ses doigts et elle ne répondit pas. « Pourquoi Charlie ? » cria-t-il en frappant le fauteuil près de son visage. Elle tourna la tête instinctivement et il lui prit le menton pour la forcer à le regarder. « Pourquoi ? »

-Parce qu'il ne supportait plus tes cauchemars ! Cria -t-elle, abandonnant l'idée de ne pas lui répondre. Elle se savait faible, il l'avait à peine touchée mais elle avait tellement peur...

-Mais quels cauchemars bordel ?

-Ceux de l'enfer... Tu revivais l'enfer... tout le temps !

Dean s'écarta pour faire quelque pas, tournant en rond dans le donjon. « Pourquoi il a fait ça ? »

« Parce qu'il t'aime. » Charlie sanglotait toujours comme si elle n'arriverait jamais à s'arrêter.

-Il nous a abandonnés ! Ça fait plus d'un an qu'on a pas entendu parler de lui... Ou tu vois de l'amour la dedans ?

Charlie secoua la tête. « Il vivait avec nous Dean.. Il veillait sur toi toutes les nuits... »

Dean haussa les sourcils... elle disait la vérité, cela s'entendait dans sa voix, mais il n'en avait aucun souvenir. « Vous avez volé mes souvenirs ! » rugit il hors de lui.

« Il l'a fait pour te protéger ! Pour que tu arrêtes de souffrir ! Comme il a avalé les souvenirs de la Cage de Sam... Il l'a fait parce que c'est ce qu'il est ! » cria Charlie d'une voix suraiguë, le visage tordu par la peur et la colère.

« Où est le sac du sort ? »

-Il n'y en a pas. Il savait que tu le trouverais. C'est lui le réceptacle du sort. C'est pour ça qu'il est parti.

Peu à peu , Dean commença à voir les morceaux du tableau qui lui manquaient. Alors Castiel avait vécu parmi eux... avait veillé sur ses nuits jusqu'à ce que ses cauchemars deviennent trop horrible puis avait procédé à un sortilège pour l'en débarrasser avant de disparaître avec les souvenirs de Dean...

« Pourquoi un sort ? Son mojo d'ange était en panne ? »

« Il n'a plus de mojo d'ange... Il a été déchu... il y a un an... avant de venir vivre ici... »

La peur céda la place à la colère dans la voix de Charlie, à chaque mot, Dean entendait sa fureur augmenter, passant outre les liens, alimentée par la révolte de la rousse. « Il est tombé à cause de toi ! Parce qu'il s'est rebellé contre Dieu pour toi et que tu n'étais pas là pour le sauver quand il en a eut besoin ! Et tu sais ce qu'il a fait ? Il est revenu vers toi quand il n'avait plus rien. Quand à cause de toi il a eut tout perdu, il est venu se réfugier auprès de toi parce que tu es la seule personne en qui il croit ! Il a fait tout ça pour toi ! »

« Il m'a abandonné ! Cria Dean , on n'abandonne pas les gens qu'on aime ! »

-Il est parti pour te sauver, Il a toujours tout fait pour ton bien et non pour le sien ! Il t'aime tellement qu'il a sacrifié son amour pour ta tranquillité ! C'est pour ça qu'il a effacé tes souvenirs de lui, pour que ça ne te tourmente pas ! Est ce que tu vas rendre son sacrifice inutile ?

Elle s'était redressée sur sa chaise autant que les menottes lui permettaient. Elle fulminait et Dean se dit qu'à cet instant, rien à part une mort brutale n'aurait pu la calmer. « Et toi comme un idiot tu n'as rien vu ! Tu ne vois jamais rien ! » cria-t-elle encore.

Non, Dean n'avait rien vu. Il ne se souvenait de rien. Mais Charlie, elle, avait vu quelque chose qui lui avait manifestement échappé. La détermination froide qu'il ressentait jusqu'ici s'apaisa. Il se sentit mal, se sentit coupable de ce qu'il venait de faire. Mais il était déjà allé trop loin. Charlie le regardait avec de la peur et de la colère dans les yeux. Ce n'était plus le regard d'une amie et il ne pouvait pas l'en blâmer.

« Où est il ? »

Elle eut un rictus. « J'en sais rien , et si je le savais je ne te le dirais pas ! Fais ce que tu veux, je m'en fiche ! »

Dean ne fit rien.

Au bout d'un long moment, Charlie reprit la parole. « Si tu n'étais pas si aveugle, tu saurais où il est... même moi je peux le deviner... si tu le connaissais juste un peu... »

Et soudain, Dean sut. C'était une évidence presque amusante. Il tourna les talons.

« Sam te détachera en rentrant. » Dit il par dessus son épaule.

Il repoussa doucement la porte du donjon et se précipita dehors. Il ne savait pas vraiment s'il courait vers l'avenir ou s'il fuyait ce qu'il venait de faire. Les échos des sanglots de Charlie étaient un affreux requiem à leur amitié. Elle avait raison, ça, ce n'était pas lui. Il mit le contact et s'en fut.

« Cas... Je viens te retrouver... espèce d'idiot ! »

Charlie ne savait pas si une demi heure ou une demi journée s'était écoulée quand Sma fit irruption dans le donjon et la détacha en bafouillant des excuses et des mots de réconfort. Elle tenta sans succès de le repousser mais elle était trop faible, trop tremblante pour réussir. Il la serra contre lui et la berça pendant ce qui sembla des heures jusqu'à ce qu'elle se calme. Il ne lui demanda pas ce qui s'était passé, se borna à lui demander si elle souffrait. Elle secoua la tête.

Quand elle eut retrouvé assez de maîtrise d'elle même pour tenir debout, elle se rendit droit dans sa chambre et jeta ses affaires dans un grand sac.

« Ne t'en vas pas. » réclama Sam en se plaçant entre elle et la porte.

-T'as pas le droit de me demander quoi que ce soit ! Je ne suis pas ta petite amie Sam !

Il sourit. « Non. Tu es ma meilleure amie. C'est encore pire. »

Elle l'interrogea du regard. « Tu es... Charlie, tu es la seule personne qui connaît toute ma vie, tu as lu les livres et même si j'ai horreur de l'admettre tout y est vrai... Et tu es restée avec nous quand même... tu sais ce que nous faisons, ce que nous avons fait … et j'ai fermé les portes de l'enfer alors je n'ai pas à craindre qu'un jour un démon te tue juste pour m'atteindre... »

Elle haussa les épaules. « Et alors ? »

« Alors tu es... à peu près la seule relation saine que j'aie jamais eut avec un autre être humain. » soupira Sam en se passant une main dans les cheveux. « Ne me laisse pas... Ne me laisse pas redevenir...redevenir le taré de l'histoire... j'ai besoin de toi... autant que j'ai besoin de Dean. »

Elle sourit, touchée. « Les Winchester ne savent toujours pas dire je t'aime hein ? »

Sam eut un rictus. « Ce qui fait de toi une Winchester honoraire. »

« Il me fait trop peur Sam... »

Elle le poussa doucement hors de la chambre et il la suivit jusqu'à la porte du Bunker. « Tu sais pourquoi tu t'es attaché à moi ? Parce que tu n'as pas besoin de prendre soin de moi... je sais me protéger. Et si je pars c'est pour me protéger de Dean. »

« Il n'est pas lui même ! »

-Alors je reviendra quand il sera de nouveau lui même.

Sam hocha la tête, l'air malheureux.

« Au revoir Sam. » dit Charlie en réajustant sa prise sur son sac. Il lui fit un signe de tête et la regarda monter en voiture, jusqu'à ce que la poussière soulevée par les roues lui cache sa couleur jaune.

Au milieu de la nuit, il reçut un message.

Tu n'es pas le taré de l'histoire.

C.

Cela le fit sourire sans atténuer son sentiment de solitude.

*ù*ù*ù*ù*ù*ù*ù*ù*ù*

Dean s'était arrêté dans un coin perdu et désolé, à l'abri des regards. Il avait tracé sur le capot de l'Impala les signes énochiens nécessaires à son invocation. Il roulait depuis deux jours, ressassant les mêmes idées, les mêmes informations, rassemblant bribes à bribes les fantômes de souvenirs, de sentiments qui lui restaient. C'était comme une douleur de membre fantôme, il savait que ses souvenirs n'étaient plus là, il savait qu'il y avait un trou dans son esprit. Mais il en sentait les filaments, les relents ténus de sa mémoire et ne pouvait qu'imaginer ce que ça avait été avant le sort.

Il se souvenait de Castiel, de tout ce qu'il représentait pour lui avant. Quoi qu'il ait pu oublier ça ne pouvait être que la continuité de ce qu'il avait encore en tête. L'ordre des choses ne pouvait pas avoir tant changé. Et l'ordre des choses pour Dean c'était de tout arranger, de prendre soin de ceux qu'il aimait.

Et cette phrase de Charlie « Il ne l'a plus son mojo d'ange , il a été déchu ». Dean ignorait ce que c'était d'être un ange , encore moins d'être un ange déchu, mais il commençait à avoir une bonne idée de ce que c'était de ne plus être soi, de ne plus se reconnaître. Et c'était au mieux difficile à supporter.

Alors la solution était apparue, évidente, comme dictée par le fond de son être, la partie qui était encore Dean Winchester, celui qu'on avait un jours qualifié d'homme droit.

Il craqua une allumette, la laissa tomber dans le petit bol au centre du cercle d'invocation.

Il ne s'attendait pas à ce qui suivit. La voix douce lui transperça l'âme comme un million d'aiguilles gelées. Le temps s'arrêta une seconde.

« Dean... Mon tout petit.. »

Il se retourna très doucement, les yeux écarquillés, une boule dans la gorge. Personne ne l'avait appelé comme ça depuis...

« Maman ? »

Mary tendit les bras vers lui avec un sourire très tendre.

« Mon chéri... »