— Maman ?

Ariana était debout au centre de la cuisine. Enfin, de ce qui avait été la cuisine et qui était maintenant un amas difforme de briques et de bois. Kendra n'avait pas voulu lui donner de bonbon au citron, elle disait qu'il était trop près de l'heure du repas, et Ariana avait perdu le contrôle de sa magie. Elle n'avait pas fait exprès, elle ne faisait jamais exprès, mais elle avait senti la chaleur monter en elle, comme les autres fois, et puis tout ce sur quoi elle posait les yeux s'était mis à exploser. Le four, les fenêtres, les murs…

Ce n'est que quand plus rien ne tenait debout dans la pièce que la chaleur de la magie l'avait quittée pour être remplacée par un violent mal de tête. Elle était néanmoins restée dans la cuisine, cherchant sa mère, qui n'était plus debout au comptoir comme elle l'avait été. Il n'y avait d'ailleurs plus de comptoir.

Ariana grimpa sur les débris et commença à se frayer un chemin à quatre pattes vers le dernier endroit où elle avait vu Kendra. Elle toussa quand ses mouvements faisaient bouger dans l'air des nuages de poussière et se coupa une main sur un morceau du toit.

Après un bon moment d'escalade, elle aperçut les cheveux noirs de sa mère sous une planche de bois. Utilisant toute la force de ses petits bras, elle souleva le panneau et découvrit le visage de Kendra. Celle-ci avait les yeux et la bouche ouvertes, comme si elle était tombée en criant. Du sang s'épanchait d'une blessure au front, sans doute là où une brique l'avait frappée en tombant, et un filet rouge coulait du coin de sa bouche.

Ariana sourit en voyant sa mère, mais celui-ci se flétrit bien vite en voyant que Kendra ne lui répondait pas. Peut-être sa mère était-elle fâchée contre elle.

— C'est pas grave pour les bonbons, dit-elle, penaude. J'attendrai après manger.

Mais toujours, aucune réponse. Ariana se laissa glisser du petit monticule de briques sur lequel elle était perchée pour s'asseoir aux côtés de sa mère. Sa jupe en lambeaux exposait ses longues jambes. Elle essaya de les cacher, comme Kendra lui avait montré. « Une jeune femme n'expose jamais ses jambes », avait-elle dit. Ariana avait été tellement fière que sa mère l'appelle « jeune femme » qu'elle n'avait même pas demandé à qui elle pourrait les montrer.

Elle finit par les croiser sous elle et prit la main de sa mère dans la sienne. Elle fut étonnée de la trouver froide et lourde, alors que Kendra avait toujours eu les mains chaudes, douces.

— Maman ? demanda-t-elle encore.

À ce moment, Ariana entendit la porte du salon s'ouvrir. Un instant de silence, puis des pas précipités. Ab apparut dans l'embrasure de la porte, sa bouche ouverte dans un « O » de surprise. Ses yeux écarquillés embrassèrent la scène : les meubles détruits, les fenêtres éclatées, les trous béants dans les murs et le plafond, les débris qui jonchaient le sol. Puis, enfin, ses yeux se posèrent sur Ariana et il se précipita vers elle, enjambant avec beaucoup plus de facilité qu'elle l'avait fait les briques et planches de bois qui entravaient son chemin.

— Ari ! Ça va, tu n'es pas blessée ?

Ariana secoua la tête, et vit au même instant les yeux de son frère se poser sur leur mère. Le regard d'Aberforth passait du visage sans vie de Kendra aux grands yeux apeurés de sa sœur.

— Ariana, sors d'ici.
— Mais je veux rester avec maman, quand elle va se réveiller, je –
— VA-T'EN !

Ariana sursauta et éclata en sanglots. Elle se leva néanmoins et se fraya tant bien que mal un chemin vers la porte. Avant de traverser vers le salon, elle se tourna vers son frère. Ce dernier ne faisait plus attention à sa petite sœur et s'était agenouillé à côté de sa mère, le visage dans les mains et les épaules secouées de sanglots. Aberforth criait très rarement, et pleurait encore moins souvent.

Ce ne fut qu'à ce moment qu'Ariana comprit que cette fois, elle avait fait quelque chose de grave.